Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 13 mars 2017

13 mars 2017 : vers la Caraïbe...


Car le poème ne promet rien
Car il laisse seulement entrevoir
la chimère d’une impossible réconciliation entre nous et le monde
(Shuntarô Tanikawa, L’ignare, trad. Dominique Palmé, Cheyne, 2014)

Pour un avant-goût de voyage aux Antilles, rien de tel qu’un poème d’Aimé Césaire ! Au mois d'avril, lecteurs...



La relance ici se fait
par le vent qui d’Afrique vient
par la poussière d’alizé
par la vertu de l’écume
et la force de la terre
nu
l’essentiel est de se sentir nu
de penser nu
la poussière d’alizé
la vertu de l’écume
et la force de la terre
la relance ici se fait par l’influx
plus encore que par l’afflux
la relance
se fait
algue laminaire

(Aimé Césaire, Moi laminaire, Seuil, 1982)

dimanche 12 mars 2017

12 mars 2017 : documentaires 3 : un essai de Simone Weil


Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée.
(Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Allia, 2017)


Quand j’ai vu ce titre en librairie, improbable aujourd’hui (écrit en 1940), j’ai sauté dessus à pieds joints. Simone Weil y montrait toute son indépendance d’esprit, sa liberté totale de pensée. Il lui faut à peine une quarantaine de pages pour démontrer le système pernicieux des partis politiques pour la démocratie (il est vrai que Hitler, Mussolini et Staline etc., étaient alors au pouvoir). Et pourtant, en dépit de son âge, ce petit texte montre son actualité, notamment dans les débats de notre temps électoral.


L’auteur part de la volonté générale, idée due à Rousseau, dont procèdent les idéaux de 1789. Mais elle note qu’il "est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu'il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu'aucune passion individuelle". Elle en déduit qu’avec la constitution des partis, "nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie". Car le peuple n’a jamais eu "à exprimer son vouloir à l'égard des problèmes de la vie publique", mais à faire "seulement un choix de personnes". On ne saurait mieux dire !
Or, un "parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres". Plus de liberté de penser, "tout parti est totalitaire en germe et en aspiration" et, à partir du moment où "la croissance du parti constitue un critère du bien, il s'ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes". Simone Weil assure qu’en "entrant dans un parti on renonce à chercher uniquement le bien public et la justice". D’ailleurs, des pénalités sont imposées à ceux qui font montre d’indépendance vis-à-vis des idées du parti, pénalités "qui atteignent presque tout — la carrière, les sentiments, l'amitié, la réputation, la partie extérieure de l'honneur, parfois même la vie de famille". Or, dès qu’il y a des partis, il est "impossible d'intervenir efficacement dans les affaires publiques sans entrer dans un parti et jouer le jeu". Et donc abdiquer le goût et la recherche de la vérité.
"Si un homme disait, en demandant sa carte de membre : Je suis d'accord avec le parti sur tel, tel, tel point ; je n'ai pas étudié ses autres positions et je réserve entièrement mon opinion tant que je n'en aurai pas fait l'étude, on le prierait sans doute de repasser plus tard. Mais en fait, sauf exceptions très rares, un homme qui entre dans un parti adopte docilement l'attitude d'esprit qu'il exprimera plus tard par les mots : Comme monarchiste, comme socialiste, je pense que... C'est tellement confortable ! Car c'est ne pas penser. Il n'y a rien de plus confortable que de ne pas penser".
Elle finit par conclure qu'il n'y a "pas grande différence entre l'attachement à un parti et l'attachement à une Église ou bien à l'attitude antireligieuse. On était pour ou contre la croyance en Dieu, pour ou contre le christianisme, et ainsi de suite". Car l'opération de "prendre parti, de prendre position pour ou contre, s'est substituée à l'obligation de la pensée. C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s'est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux qu'on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques".
Je ne sais pas si tout cela vous allèche. Moi, j’ai trouvé toutes ces phrases extrêmement stimulantes. Elles m’ont même fait comprendre pourquoi je n’ai jamais pu adhérer à un parti politique, car on y perd sa liberté de penser. Et pourquoi vers 1994, j’avais fini par démissionner de l’association de parents d’élèves du collège qui m’avait élu. Il n’y avait pas moyen d’user librement de son droit de vote. Il fallait suivre la ligne de la direction nationale, même si on n’était pas d’accord ! Ce que je n'ai pas fait, et qui m'a valu d'être éjecté de candidature l'année suivante.

samedi 11 mars 2017

11 mars 2017 : la poésie du burlesque


Je suis habité, avant toute chose, par la poésie : une anarchie céleste m’empêche de traîner qui que ce soit devant un tribunal. Je ne pourrais me résoudre à faire condamner quelqu’un.
(Luigi Bartolini, Les voleurs de bicyclette, trad. Olivier Favier, Arléa, 2008)

Je parlais l’autre jour de Simon Quéheillard, et du burlesque dans l’art.
Dieu merci, le burlesque habite encore le cinéma ordinaire. Je n’en veux pour preuve que les films de Dominique Abel et Fiona Gordon. Aux antipodes du cinéma comique français commercial, incroyablement bavard et si peu visuel, ils arrivent à concocter des histoires extraordinairement visuelles, d’un légèreté qui nous allège du monde environnant.

Ainsi, Paris pieds nus. Fiona (Fiona Gordon), Canadienne anglophone, reçoit un message de sa tante Martha, qui a émigré à Paris longtemps auparavant pour y vivre sa vie de danseuse : c’est un appel au secours, car Martha craint qu’on la mette d’office en maison de retraite. Fiona se précipite et débarque à Paris, elle parle mal français, tombe dans la Seine et perd dans la rivière son sac à dos avec son argent, son téléphone portable et son passeport. Et la fameuse Martha ne répond pas au téléphone ! Où traîne-t-elle donc ? Fiona va se trouver prise dans des situations inextricables, entre un enterrement drôlatique au Père Lachaise (on croit un instant qu'il s'agit de celui de Martha), la rencontre avec un SDF (Dominique Abel) qui vit sous une tente dans l’île aux Cygnes, une autre avec un policier canadien de la Police montée en stage à Paris, et la recherche improbable de Martha. Martha, c’est la formidable Emmanuelle Riva qui, pour son dernier film, nous fait prendre conscience du temps qui passe. 

 
Le film est, en même temps qu’un hommage singulier à la ville de Paris que je n'ai jamais vue aussi formidablement aperçue, un hommage aux maîtres du cinéma muet : Chaplin, que plusieurs scènes évoquent (déjà le personnage de Dom le clodo), notamment la danse dans le bateau de Fiona et Abel (on pense irrésistiblement à Charlot serveur de restaurant dans Les Temps modernes), Harold Lloyd (dont la séquence au sommet de la Tour Eiffel ranime notre souvenir de Monte là-dessus, aussi bien que celui de la séquence du patin à roulettes dans Les temps modernes de Chaplin). Dominique Abel fait penser à Laurel, tout autant que Fiona Gordon, avec son air gauche. Bref, que du bonheur. Français, encore un effort ! Voilà le cinéma comique français superbe, héritier de Jacques Tati et de Pierre Étaix, aussi bien que du burlesque américain ou de Pierre Richard qui joue dans le film un vieillard irrésistible (sa danse des pieds avec Martha fait penser à la danse des petits pains de Charlot dans La ruée vers l’or). Un film magnifique, que dis-je magique, une sorte d'anarchie céleste...
Et tant pis pour ceux qui n'iront pas le voir !