Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 22 mai 2018

22 mai 2018 : Grégoire Damon, le poète du mois



il savait, d’expérience, qu’on écrit sans pouvoir obliger les siens à lire ni, à plus forte raison, à aimer ce que l’on a écrit...
(Patrick Rödel, Les petits papiers d’Henri Guillemin, Utovie, 2015)


Grégoire Damon, 99 noms d'un seul truc, Gros textes, 2015

Les Gens bien

elle vient de filer un euro au clodo assis devant
le bureau de tabac
un quart d’heure plus tard elle le voir ressortir
avec un paquet de Marlboro tout neuf
ELLE trouve ça scandaleux


S.M.I.C.

je ne suis pas payé pour savoir ça MAIS écrire
de la poésie par 18°C dans une chambre
froide entre vaches congelées & cartons de
frites
c’est quand même plutôt un sport extrême


Durer

ma banquière croit que je me suis offert une
année sabbatique avant de passer le CAPES
ça fait cinq ans qu’elle croit ça
chômeurs, feignasses, précaires, anciens
étudiants fiers de le rester en douce
épaves non-compétitives, philosophes de
comptoirs, preneurs de tangentes
j’ai trouvé la solution de tous vos problèmes
faites comme moi tuez une banquière par an



Nos mots

[…]
L’instant où tu m’as demandé quelles étaient
mes aspirations dans la vie
j’ai bien cru
qu’une conseillère de Pôle-Emploi était entrée
chez nous
par effraction


Rêves de Bengale

toutes les petites filles rêvent de ne surtout pas
devenir des poétesses lesbiennes shootées à la
morphine
tous les petits garçons rêvent de ne surtout pas
devenir des poètes pédés accrocs à la colle de
papier peint
décidément
on est bien barrés

Jamais autant ri à la lecture d’un recueil de poésie ! Et vous ?

lundi 21 mai 2018

21 mai 2018 : Cuba, impressions citadines


Je me suis toujours posé la question de la fin des voyages. Débarquer est toujours une chute.
(François Taburet, Traversée, P.O.L., 2018)


La Havane : le quartier chinois, fresque murale

À peine débarqué de Cuba, je suis allé rendre visite à mes vieux amis poètes de Poitiers, puis à mes anciens collègues et amis d’Auch pour un enterrement, ce qui m’a secoué vivement, puisque celle qui est morte n’est autre que la présidente de l’Association qui a organisé mon prochain voyage cet automne à Madagascar. 

un des nombreux chats de La Havane
 
Et j’en ai presque oublié Cuba ; pas tout à fait cependant, car tous m’ont demandé de leur raconter notre île tropicale. Je rajoute donc une page, avec l’aide des notes de mon carnet, en insistant cette fois davantage sur mes impressions citadines.
la Casa Armando, logement en terrasse
 
12 avril, La Havane, logé en casa particular (Casa Armando) : balade dans La Havane, tout à pied, le long du Malecon, visite de la vieille ville, des bistrots, des boutiques de la rue piétonne Obispo, d’une librairie, repas du soir au restaurant. Le lendemain, de nouveau au centre ville, passage devant le Capitole, boisson sur une terrasse de la Plaza Vieja, musiciens dans un café, observation des immeubles (certains restaurés, d’autres en cours de restauration, beaucoup en mauvais état), des écoliers en uniforme (jupe très courte pour les filles), des gamins qui jouent au base-ball dans le rue après l’école, des calèches tirées par des chevaux, des vélos-taxis, des éboueurs qui, en faisant les poubelles d’un grand hôtel, trient et récupèrent les chaussons, du flot de touristes (beaucoup de Français), du bruit (la rue profite de la musique déversée à flot par la radio des fenêtres ouvertes, les gens parlent très fort). Grosse averse vers 18 h, mais qui ne dure pas. 
Musée de la Révolution : ce qui reste d'un des avions abattus lors de l'affaire de la Baie des Cochons
 
13 avril, visite du Musée de la Révolution qui occupe l’ancien Palais présidentiel de Batista, et raconte aussi les années qui ont suivi, notamment les attentats contre-révolutionnaires des années 60 et 61, suivie d’une visite du Musée des Beaux Arts, très intéressant, car n’y sont représentés que des artistes cubains ! Passage par le Paseo Marti, la grande promenade où s’échangent les infos, les appartements, et lieu de rencontres amoureuses ou amicales.

une des toiles du Musée des Beaux Arts : du vélo !
19 avril : Cienfuegos, de nouveau en casa particular. Très jolie petite ville : promenade sous les arcades, sur le boulevard, vers la Place Martí, où se trouve le théâtre Tomas Teray, que nous visitons. 20 avril, nous observons sur un mur un des (rares) slogans politiques : JAMAS RENUNCIAREMOS A NUESTROS PRINCIPIOS. Puis passage en ville à nouveau, visite du Musée provincial où l’on peut admirer quelques objets et mobiliers anciens. Séjour reposant, où je fis du vélo-taxi !

un slogan rageur peint lors de la période spéciale (années 90) pour protester contre l'attitude des USA

21-23 avril, Trinidad : nous sommes logé à l’hôtel, en bord de mer. Ville coloniale qui aurait bien besoin d’être restaurée. Balade à pied, tout le centre est piétonnier. Visite du Musée des bandits ; dans cette région où de nombreux instituteurs et étudiants ont été mobilisés pour participer aux campagnes d’alphabétisation des paysans, nous apprenons que 87 d’entre eux ont été assassinés, ainsi que les familles qui les hébergeaient, par des bandits contre-révolutionnaires. Ce qui a suscité la création des CDR (Comités de Défense de la Révolution). Ce musée est situé dans un ancien couvent, nous sommes montés au clocher. Ici aussi, des maisons presque luxueuses en côtoient des délabrées. Nombreuses carrioles tirées par des chevaux. 

Trinidad vu du clocher du Musée
 
24 avril, escale à Camaguey, à l’hôtel, près de l’ancienne gare, en travaux pour être transformée en musée ferroviaire. Visite de la ville, d’un intérêt mineur, mais qui contient de belles galeries d’art.

les chanteuses et leur guitariste

25-30 avril : Santiago de Cuba (hôtel). Arrivée après plusieurs heures de taxi. Belle première impression de la ville, à la recherche d’un restaurant pour le repas du soir. Rue piétonne très animée. Grosse chaleur. Nous mangeons une langouste succulente au Compay Gallo. Le lendemain, départ vers le port en taxi collectif (deux devant à côté du chauffeur, huit derrière sur des banquettes latérales) que nous a procuré un rabatteur. Remontée vers le centre ville par l’ancien quartier français Tivoli, très pauvre, malgré quelques maisons anciennes somptueuses. Passage à la maison du poète cubain José Maria Heredia (cousin du nôtre, qui s’est ajouté une particule pour faire bien), arrêt à la bibliothèque publique (peu de livres neufs) et dans un café musical, et le soir, nouveau repas de langoustes. Le 27, nouveau taxi collectif jusqu’au magnifique cimetière où se trouve le Mausolée de José Martí et la modeste tombe de Fidel Castro. Retour en vélo-taxi, visite du Musée de la Moncada qui retrace le 1er haut fait de la Révolution en 1953. Le 28, visite du Musée du rhum, avec dégustation (il ne titre que 14°), puis du Musée du Carnaval, avec de jolis costumes. Le 30, nouvelle balade en ville. Décidément, Santiago me plaît beaucoup, c’est vivant, chaleureux, bien que très bruyant. Spectacle folklorique sur la place principale.

un cargo au port de Santiago

la maison de la famille Heredia






1er mai-5 mai, La Havane, dans la casa particular de Carlos. Mais l’avion de Santiago ayant eu six heures de retard, nous n’y arrivons qu’à 4 h du matin, ce qui a exclu qu’on assiste à la grande manifestation du 1er mai ! On est très loin du centre de La Havane (12 km) et donc, ayant peu dormi, nous nous contentons de visiter le quartier et la plage voisine. Lu sur un mur : Cuando el mundo no te quiera, y te inonda la soledad, toca a mi puerta, esa es tu casa. Devise que je ferai bien mienne ! Le 2 mai, nous prenons avec Maria-Julia le bus, nous arrêtons au fameux glacier Coppelia, puis à pied, gagnons la Place de la Révolution en passant devant l’Université. Et là, nous montons pour un tour de ville d’une heure en décapotable américaine : Malecon, avec arrêt devant la statue de John Lennon et à la Casa del tabaco. Le 3 mai, en taxi jusqu’à la maison de Compay Segundo, qu’on visite. On continue à pied vers le centre ville, par le Callejon de Hamel, petite rue d’artistes bordée de fresques murales et de sculptures.














une fresque murale en hommage au Petit prince














un peu plus bas, dans le Callejon

Que dire de la vie citadine cubaine ? La densité de la population y est phénoménale, tous les âges s’y côtoient, ça bouge et se trémousse dans tous les sens, il y a toujours quelque chose à voir. Il fait chaud (ce fut surtout le cas à Santiago, La Havane est plus ventilée), on passe à l’ombre ; si on a soif, ce ne sont pas les bistrots qui manquent et, à peine y est-on et se croit-on au calme, des musiciens arrivent avec leurs instruments et leurs baffles et on ne peut plus se parler... Il y a plein de petits métiers, des rabatteurs pour taxis ou restaurants aux vendeurs de cigares ou de cigarettes, de pains et de biscuits, des petits marchés, une vie intense.

un vélo-taxi, ils sont tous entièrement bricolés-main

Bref, j’ai aimé autant me balader en ville que nos excursions à la campagne.

une curiosité cubaine, la bière apportée dans un pichet réfrigéré, et chacun se sert au robinet
(ici au restaurant El conejito à La Havane) 

À suivre...



mardi 15 mai 2018

15 mai 2018 : Anne-Marie Turon, bibliothécaire et humaniste


Mais il n’y a jamais une seule réponse au pourquoi.
(Jean-Acier Danès, Bicyclettres, Seuil, 2018)

Anne-Marie Turon est née à Antananarivo, capitale de Madagascar (qu’on appelait alors Tananarive) en 1949. Elle a vécu là-bas, notamment à Fort-Dauphin, où ses parents étaient enseignants, et, de retour en France, n’a jamais oublié ce pays, son île natale. Elle est décédée hier des suites d’une longue maladie. Elle fut une de mes collaboratrices à la Bibliothèque centrale de prêt du Gers, à la fin des années 70 et au début des années 80. Alors que je partais vers d’autres cieux et poursuivais une carrière nomade, elle y resta jusqu’à sa retraite il y a quelques années. Elle se consacra dès lors à créer une association, l’Association des amis de Jean Laborde, ce natif d’Auch (1805-1876) qui passa à Madagascar une grande partie de sa vie et y fut le premier consul de France : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Laborde_(aventurier).
L’Association (https://www.lesamisdejeanlaborde.fr/) a les buts suivants : œuvrer pour faire connaître Jean Laborde et participer à la conservation du patrimoine qu'il a laissé ; agir auprès de tout organisme local ou extérieur pour réhabiliter et entretenir les vestiges et la Villa Jean Laborde de Mantasoa ; agir auprès des autorités locales pour le classement dans le Patrimoine National de tous les vestiges « Labordiens » non encore classés ; rechercher et archiver tout document concernant Jean Laborde et son œuvre ; promouvoir et encourager toute production de documents concernant Jean Laborde (thèse, BD, livres, feuilleton télévisé ou film) en veillant à l'authenticité des documents publiés ; soutenir et promouvoir toutes actions renforçant les liens de solidarité et de développement entre la France et Madagascar.
L'Association participe notamment à la réalisation de nombreux projets de développement dans les domaines sanitaire et éducatif. Elle a obtenu le jumelage de la ville d’Auch avec celle de Mantasoa, où vécut Jean Laborde, en particulier pour un projet d’assainissement de l’eau potable. Elle organise des voyages solidaires et humanitaires pour ses adhérents, qui peuvent ainsi voir sur place les réalisations en cours et rencontrer la population. C’est à un de ces voyages que je me suis inscrit l’automne prochain (27 octobre-21 novembre). Je ne manquerai pas d’en faire ici un compte rendu.

Trente ans après (d'après Alexandre Dumas)
 Les trois mousquetaires gersois retraités :
Anne-Marie Turon, entre Paul Toulouse, qui conduisait un bibliobus et leur ex-directeur
(photo Mimi Toulouse)

J’ai toujours apprécié Anne-Marie pour sa gentillesse, son sourire enfantin, son rire cristallin, sa bonne humeur, ses capacités organisatrices (c’est elle qui a organisé ma tournée de cyclo-lecteur dans le Gers en 2008 : voir mes posts du 25 au 29 mars de cette année-là, notamment les pages du 28 et du 29, où il y a des photos du cyclo-lecteur, prises par elle). Inutile de dire que, quand j’ai appris qu’elle avait créé cette association et connu ses activités, je me suis empressé d’y adhérer.
C’est aussi grâce à elle que j’ai renoué avec d'autres amis du Gers que j’avais un peu perdus de vue. Tout ça me renvoie à ma jeunesse et à l’époque où le métier de bibliothécaire itinérant dans les campagnes avait une saveur incomparable, riche de rencontres inattendues (Marius Noguès, mon grand ami écrivain-paysan, par exemple, mais aussi bien les nombreux bénévoles qui faisaient vivre nos livres déposés dans les villages), saveur sans doute perdue aujourd’hui, où les outils numériques et la virtualité sont en passe de remplacer les contacts réels...
Au revoir, Anne-Marie, tu as été dans ta vie une personne magnifique, tu le resteras dans notre pensée.