Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 29 juin 2007

29 juin 2007 : codicille : le vélo, encore et toujours

Il n'est pas inutile de revenir sur les bienfaits de la bicyclette, dont les effets se font sentir encore près d'un mois après le retour. D'autant plus que, bien entendu, je n'ai pas cessé de monter sur ma bécane !
Ma vélo-thérapie (je songe à écrire un article, voire même un livre sur ce thème), car c'est ainsi que j'appelle ma manière d'utiliser le vélo, contribue fortement à mon bien-être. Et je suis persuadé qu'il y aurait beaucoup moins de monde chez les toubibs et les psys, beaucoup moins de déprimés, beaucoup moins d'obèses, beaucoup moins de "mal dans leur peau", si l'usage de la vélo-thérapie se répandait. Il ne s'agit nullement de faire la course et des exploits sans nombre : au contraire, je fais du 15 km/h en ville et du 18 à 20 à la campagne, ce qui est à la portée de tous. Mais de faire un usage habituel de la bicyclette, et de rendre à la voiture automobile son usage occasionnel, qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Usage rendu nécessaire quand nous sommes plusieurs, bien sûr, ou pour transporter des éléments encombrants. Je me suis amusé un jour à faire des statistiques (qui valent ce qu'elles valent).
Sur un point donné, j'ai compté les voitures qui passaient devant moi pour aller dans la direction du centre de Poitiers : sur 1000 (je ne suis pas allé plus loin, mais le pourcentage n'avait guère varié depuis les cent premières), je n'en ai trouvé que 93 qui transportaient plus d'une personne, soit moins de 10%. Le co-voiturage est encore dans les limbes. Alors même que les bus, qui venaient pourtant du parcobus, où les automobilistes peuvent laisser gratuitement leurs véhicules, étaient pratiquement vides... Quel gâchis !
A tel point que j'envisage, quand nous abandonnerons notre voiture devenue trop vieille, de ne pas la remplacer, et de pratiquer la location quand le besoin s'en fera sentir, ou le taxi pour une course brève, si je n'arrive pas à grimper dans le bus. Avec moi, ce besoin est rare : je fais la majorité de mes courses à vélo, je vais au cinéma et au théâtre à vélo, je rends visite à mes amis et connaissances à vélo, je vais à notre jardin associatif "Jardi'nature" à vélo, je vais dans mes bibliothèques préférées à vélo, je fais le vaguemestre pour mes associations à vélo, tout ceci étant dans un rayon de moins de 10 km... En fait, dans une ville moyenne comme Poitiers, le vélo est le véhicule idéal. Et nul besoin d'avoir des mollets herculéens ou des épaules "mauresmoéennes", un peu de courage seulement (et encore au début seulement pour affronter les côtes du centre ville), puis on ne peut plus s'en passer.
Et je peux affirmer sans rire que mes jours sans vélo sont de loin les moins amusants de ma vie actuelle ! Autant que les jours - très rares - où je n'ai pas ouvert un livre !
Non seulement le vélo permet de vivre au grand air, non seulement il fait circuler le sang des pieds jusqu'à la tête, ce qui fait que le cerveau carbure à plein rendement, non seulement il assouplit le corps, mais surtout il donne une épaisseur au temps, ce fameux temps qui nous file soi-disant entre les mains. Il est curieux que plus les véhicules vont vite (automobiles, TGV, avions), plus les déplacements paraissent fastidieux, plus on a hâte d'arriver et plus on voudrait être arrivé presque avant de partir. A vélo, jamais ! On n'est jamais pressé (mon garçon de restaurant de Saint-Symphorien avait raison) et il arrive au contraire qu'on fasse des détours uniquement pour le plaisir de prendre le chemin des écoliers, un souvenir d'enfance sans doute... Détours qui m'étaient coutumiers en particulier quand j'allais au travail, je tenais, pour arriver en forme, à faire davantage que le 1,8 km qui me séparait de ma chère BU.
Chaque journée qui passe devient comme une rivière tranquille, qui s'en va vers l'océan, nous laissant calme et en état de grâce. L'oeil est sans cesse sollicité et souvent ravi, l'oreille et le nez aussi, du moins à la campagne, la peau frémit au vent et se colore sous le soleil... Tout se nuance, tout palpite, tout chante, tout charme... La nature, le ciel, les bois et les champs, les paysages, les villages et villes sont une scène sur laquelle nous jouons, et mieux qu'au théâtre, où nous improvisons notre partie. On se salue entre cyclistes, on s'arrête pour dire quelques mots aux personnes de connaissance, ou pour contempler une fleur ou un cheval, un château ou une église, on n'a surtout pas cette impression d'être enfermé dans une boîte.
Que du bonheur !
Et ma grande hantise est d'être atteint un jour de DMLA (dégénérescence maculaire liée à l'âge) ou d'affaiblissement progressif, d'être obligé en somme d'abandonner cet extraordinaire moyen de locomotion. Ce ne sera pas sans tristesse, alors que j'ai déjà fixé sans le moindre remords le jour où je déchirerai mon permis de conduire, ce chiffon de papier !
Et mon rêve, c'est comme Molière sur une scène de théâtre, de quitter définitivement ce monde sur mon vélo !

jeudi 7 juin 2007

8 juin 2007 : post-scriptum

Et voilà, la boucle est bouclée, la routine (peut-il y avoir de la routine avec moi ?) reprend ses droits : famille, maison, travail associatif, jardinature, qi gong, lectures, écritures et bicyclette...
Quel bilan tirer de cette expérience ?
D'abord, s'y prendre beaucoup plus tôt pour élaborer la tournée, afin d'avoir un planning un peu plus soutenu. Je n'ai eu qu'une seule semaine avec trois journées consécutives de lectures, c'est pourtant idéal : mardi, mercredi, jeudi. Avec éventuellement le lundi ou le vendredi, ça pourrait même aller jusqu'à quatre prestations par semaine. C'est un tel bonheur de partage avec ces publics si différents, et ça me donne une telle énergie, en plus de celle apportée par le vélo.
De ce côté, j'ai calculé que mes dix-sept jours réels de déplacement ont cumulé 1020 km de vélo, soit une moyenne de 60 par jour, moyenne très suffisante, mais c'est allé de 117 km une fois à seulement 10 km un autre jour. Je n'ai nullement l'intention d'accomplir un exploit extraordinaire... Restons modestes quant aux distances. Et, l'an prochain, partant de Toulouse pour rallier les Alpes, je ne reviendrai sans doute à Poitiers qu'à la fin, il faudra donc imaginer une autre forme d'itinéraire.
A cela se sont ajoutés les nombreux déplacements en train, soit pour couper court dans une étape trop longue, soit pour revenir à Poitiers le week end, parfois en laissant le vélo au loin. Le train, c'est merveilleux, surtout les TER, plus lents, que j'ai redécouverts à cette occasion, puisqu'ils sont seuls à prendre des vélos... Même moins confortables que le TGV, ils permettent une autre approche des paysages et des hommes. Et probablement j'utiliserai encore le train l'an prochain pour raccourcir certaines distances.
Les textes ? Certains n'ont pas fonctionné, soit parce qu'ils étaient mal placés : commencer par un poème, par exemple, n'est pas une bonne idée. Il est plus difficile de lire des poèmes que de la prose. Il faut donc avoir un peu échauffé le public - et soi-même - avant d'oser un poème. Soit parce que trop longs. En fait, à partir du moment où je faisais le choix de lire plusieurs textes, il fallait que chacun d'entre eux soit bref et percutant. Un texte trop long, peut-être moins passionnant, tombe mal et fait baisser la pression.
L'idée d'utiliser le bâton de pluie entre chaque texte,
suggérée par Claire et inaugurée dans les Landes, s'est révélée très positive, ça laisse de la respiration entre chaque texte, et le temps de souffler, tant au lecteur qu'aux auditeurs.
Le public a toujours été merveilleux. Bien sûr, je ne m'attendais pas à être chahuté ou sifflé... Quoique... Mais on aurait pu bailler, s'agiter, partir avant la fin... Surtout les jours où j'étais en moins bonne forme. Il faut dire que ne sont venus que des personnes intéressées. Parfois avec des enfants : je n'avais pas prévu la présence d'enfants, et il est certain que les textes n'étaient pas choisis spécialement pour eux.
Quand on m'a demandé de lire à un public spécifiquement scolaire, à Salies-de-Béarn, j'ai choisi parmi mes textes ceux qui me semblaient les mieux adaptés, l'un d'entre eux, sans action, ne convenait pas. De plus, il y avait deux classes, et donc un nombre trop élevé d'auditeurs : j'ai besoin d'un cercle restreint que je peux couver des yeux, en fin de compte pas plus d'une classe, mon animation n'est pas un spectacle. Il faudra donc que je prévois pour l'an prochain un programme spécifique "enfants", et peut-être un autre pour collégiens... Quant aux personnes très âgées, autre public particulier, j'ai été surpris par leur sérénité et leur qualité d'écoute. Là aussi, il faudra que je veille à trouver un programme adapté, le texte de Maupassant, même s'il leur a plu, n'était peut-être pas tout à fait indiqué. Par contre, les fables de La Fontaine, oui.
Un mot enfin sur les personnes qui m'ont accueilli et qui ont organisé ces rencontres : bibliothécaires professionnels ou bénévoles, membres de ma famille, gestionnaires d'associations, hôtes en famille ou en chambre d'hôtes, je n'ai eu qu'à me louer de leurs services. Tout était préparé avec le plus grand soin, le plus souvent un petit pot convivial suivait la rencontre. J'ai pu retrouver de nombreuses personnes perdues de vue depuis quelque temps, ce qui était un des objectifs de mon projet, et renouer des liens, et aussi découvrir des gens hospitaliers et originaux... Parfois même qui écrivaient, et qui m'ont fait part de leurs textes inédits ou de leurs livres publiés.
Ce fut un beau voyage, au sens vrai du terme, pas un simple transit... Grâce à la lenteur du vélo et aux sensations données par la durée et les paysages traversés, aux retrouvailles faites ici et là, aux souvenirs ressurgis, j'ai en quelque sorte remonté le temps...

lundi 4 juin 2007

2 juin 2007 : que la Charente est belle !

Juste le temps d'aller acheter du pain pour Maman et pour me préparer des sandwiches, et l'autorail de 8 h 48 m'attend. Adieux brefs, je rentre au bercail. Petite balade dans Bordeaux entre deux trains, le quartier Saint-Michel est noir de monde - c'est le grand marché du samedi - et de voitures au touche-touche. Dans le TER pour Angoulême, ancien, accrochage du vélo en l'air, pas facile, dans le local du contrôleur. Je le bloque à l'échelle avec un tendeur.
Impossible de faire Bordeaux-Poitiers avec un seul train, si on est à vélo. J'ai 5 heures de battement à Angoulême. Aussi, je décide de me rapprocher de Poitiers, au moins jusqu'à Ruffec. J'ai repéré sur la carte la route de Mansle, en passant par Balzac et Saint-Amant de Boixe. Oui, mais entre la carte et la réalité, c'est plus complexe, Balzac n'étant nullement indiqué sur des panneaux indicateurs à Angoulême... Après quelques détours, je finis quand même par trouver. La route est sympathique, succession de montées et de descentes qui laissent peu de temps au repos des jambes.
Sous le soleil, je traverse Balzac (très probablement site du château de l'écrivain du XVIIème siècle Jean-Louis Guez de Balzac, sans rapport avec le romancier du XIXème, à noter quand même que ce dernier a situé en Charente les débuts de Lucien de Rubempré, avant qu'il ne perde ses illusions à Paris, en compagnie de Vautrin et de courtisanes), puis Montignac, dont je salue le donjon altier, Saint-Amant de Boixe, où je m'arrête un instant pour souffler et visiter l'abbatiale, d'une magnifique architecture romane, lieu où souffle l'esprit.
Le département de la Charente est magnifique, mais ça n'est jamais plat. Ce devrait être une pépinière de champions cyclistes, car ça affûte les mollets et les cuisses, mais comme je ne croise aucun jeune, enfant ou adolescent, je doute encore d'un avenir pour le cyclisme professionnel en France. Il est vrai que les dernières révélations de Riis sur son Tour de France gagné à l'EPO n'ont rien d'encourageant. D'ailleurs, tout au long de mon parcours, et alors même que j'imagine dans ma tête une histoire de coureur cycliste (à écrire ultérieurement), je me demande quand même comment il est possible d'atteindre des vitesses moyennes de 45 km à l'heure, voire 55 ou plus dans les étapes contre la montre, sans être abominablement dopé. Certes, je ne suis pas un costaud. Certes, je ne recherche pas la vitesse, je baguenaude, je flâne, proche du chemineau. Certes, je n'ai pas un vélo profilé et super léger. Certes, je transporte des bagages... Mais tout de même, entre mes 20 km à l'heure (dans le meilleur des cas) et ces vitesses phénoménales, il y a une telle marge que j'ai du mal à comprendre... Et vu la vitesse atteinte dans les étapes de plaine, on voit bien que les vrais grimpeurs n'ont aucune chance aujourd'hui, étant laminés avant même d'entamer la montagne... En tout cas, sans dopage, de tels exploits me paraissent relever de l'impossible ! Et, dopés ou pas, je leur tire mon chapeau, sauf que je me demande ce qu'ils voient du paysage, eux...
A la sortie de Mansle, j'avise un petit panneau, RUFFEC 22 km, avec un dessin de vélo à côté. Voilà donc une "voie verte", puisque c'est ainsi qu'on désigne les voies agréables aux cyclistes en France, et où les automobilistes pressés sont priés de faire attention. Comme c'était la route que j'avais effectivement prévu de prendre, j'ai aperçu le panneau. Que n'en y avait-il un dès la sortie de la gare d'Angoulême ? Ça m'aurait évité bien des soucis pour sortir de la ville. Je traverse Bayers, où je regarde un instant le beau château médiéval, puis Verteuil-sur-Charente, "village historique" aux maisons anciennes nombreuses, et où fut fondée, en 1958, l'Association des Vieilles Maisons Françaises, dans le château, précisément. Visiblement, le site est très touristique : nombreuses chambres d'hôtes, cars, voitures en grand nombre. Je croise deux cyclistes surchargés qui descendent, sans doute vers Compostelle.
Ruffec aussi est une belle bourgade. Au passage, je vois que la Médiathèque, qui était à l'état d'avant-projet quand j'étais à la DRAC, est sortie de terre, et semble fort belle, derrière ses verrières teintées. C'est là que je reprends le train pour Poitiers, car avec tous mes arrêts, et ma vitesse moyenne lente, je n'ai plus assez de temps pour atteindre la gare suivante : Saint-Saviol, qui semble d'ailleurs assez difficile à trouver, étant située en rase campagne. Rossinante n'en peut plus. Et moi non plus... Pas de crevaison dans ces 1020 km (total de mes randonnées de cyclo-lectures, le reste étant du train), ni une goutte de pluie... Mais je n'aurais pas souvent eu le vent dans le dos, ce qui m'aurait bien aidé parfois... Toutefois, à défaut de piqûre d'EPO, je me suis shooté à la POEsie, c'est aussi bien, et nettement meilleur pour la santé.
Après être sorti sans problème de la gare de Poitiers, je rallie la maison, aussi hâve, paraît-il, que le chevalier à la triste figure, et prêt à jouer Don Quichotte dans le futur...
A suivre...

1er juin 2007 : vieilles dames, La Fontaine et amandines

Ce matin, la pluie s'arrête pour reprendre une demi-heure plus tard, et ainsi de suite. "Les giboulées de mars en juin", me dit Claude, qui a dû rallumer le chauffage : quand il est revenu de Paris, où il a rendu visite à sa fille après le décès de son oncle, il ne faisait plus que 11° dans la maison ! J'avais eu l'intention d'aller à Lembeye à vélo pour explorer le terrain, mais il m'en dissuade. Et c'est en voiture que je rends une première visite à la MARPA (Maison d'Accueil Rurale pour Personnes Agées). La directrice nous reçoit dans la salle commune d'un superbe bâtiment tout en longueur, adossé à la colline, qui comprend vingt appartements de 30 m². Chaque résident apporte ses meubles. La maison n'est pas médicalisée, mais toute une noria d'infirmiers libéraux, de médecins, de kinés, d'auxiliaires de vie, vient chaque jour apporter les soins nécessaires. C'est qu'ici on a plus de 85 ans, et souvent plus de 90. Chacun peut sortir s'il le souhaite, faire ses courses, voir le médecin à l'extérieur, garder un chien aussi, faire sa cuisine dans sa kitchenette. Un vieil ami du village de Claude, à 97 ans, fait tous les jours le tour de Lembeye à pied, et a adopté un petit chien qui le suivait. Il le garde dans sa chambre, où le chien-roi occupe le fauteuil relax, tandis qu'il s'assied lui-même sur la chaise. Enfin, on fait tout ce qu'il faut pour que les pensionnaires se sentent bien, et visiblement, c'est le cas.
14 h : une éclaircie, et même un soleil de plomb ! Adieux à l'homme aux chats, on se reverra... Vite, j'enfourche Rossinante. La longue descente vers Lembeye, sur la route mouillée que j'aborde prudemment, me donne les larmes aux yeux. La montée suit, 2 km seulement, mais avec des ressauts un peu plus raides. En arrivant à la MARPA, je suis trempe de sueur et dois aller m'éponger et me changer aux toilettes. J'installe le vélo en fond de scène dans la salle commune, avec en face de moi le magnifique panorama de la vallée par l'immense baie vitrée, et peu à peu, les résidents arrivent, à pas menus, et viennent me saluer. Les bibliothécaires de Lembeye, qui animent un atelier lecture tous les lundis (car, comme m'a dit la directrice, plusieurs personnes sont atteintes de dégénérescence maculaire et ne peuvent plus lire, elles leur ont ainsi lu récemment Le petit prince en feuilleton), sont là, ainsi que la directrice et une auxiliaire de vie qui amène un résident sur son fauteuil roulant.
C'est la première fois que j'ai affaire à des personnes si âgées, j'ai prévu d'écourter, un programme de 45 minutes, trois récits et trois poèmes seulement, dont deux fables de La Fontaine, pensant que notre fabuliste national rappellera quelques souvenirs. Et je ne me trompe pas, quand je me lance dans Le renard et la cigogne, une vieille dame à ma droite, probablement de plus 90 ans, le dit en même temps que moi. En fin de compte, tout le monde semble ravi, et la directrice n'a plus qu'à servir le goûter : des amandines, spécialité du pâtissier local, et du vin blanc doux. Un grand merci pour l'accueil, je serre toutes les mains, et repars.

C'est nuageux, avec du ciel bleu, et surtout très venté. Tant que je reste sur les coteaux du Vic-Bilh, qui abrite les vignes du Madiran, c'est supportable. Mais quand j'arrive dans la vallée de l'Arcis, qui me conduit jusqu'à Aire-sur-l'Adour, je suis dans un véritable couloir à courants d'air, et, bien sûr, avec le vent de face, puisque je vais dans la direction du nord-ouest. C'est très pénible. La traversée d'Aire est pire encore, mais là, ce sont les voitures qui encombrent les rues sur des kilomètres de bouchons : on dirait une agglomération de 100 000 habitants, alors qu'il n'y en a que 5 ou 6000 ! De gros départs dus à la fête des mères ? J'en suis réduit à rouler sur le trottoir pour avancer malgré tout, car le soir est proche, et je veux être chez Maman avant la nuit. La sortie d'Aire est interminable, les lignes droites des Landes commencent, heureusement le vent est maintenant de côté.
Enfin, je rejoins la route du Houga et reprends la direction de l'ouest, côtes et descentes se succèdent, le vent s'est calmé... Maman m'attend, m'annonce qu'elle a quelques petits pépins de santé - une forte anémie et un déficit en fer - et a failli être hospitalisée le jour même, je compatis, lui trouve en effet le teint jaunâtre, mange, regarde un peu la télévision avec elle, mais une fois au lit, la fatigue et l'inquiétude m'empêchent de m'endormir vite...

dimanche 3 juin 2007

31 mai 2007 : l'homme aux chats

Je quitte Leren et mon cousin. Plus dissemblables que nous, tu meurs ; lui, fort, massif, remuant et bougon, moi, malingre, mince, posé et placide, et pourtant notre amitié de vacances - comme on dit amour de vacances - qui a couru de 1952 à 1962 environ, a été d'une force incomparable, une complicité de tous les instants. Dans cette ancienne école libre où il habitait, la salle de classe était un terrain de jeux fabuleux, avec le préau attenant qui nous protégeait de l'ardeur du soleil. Lui aussi ne possédait qu'un seul Tintin, L'oreille cassée, livre qui nous a fait rêver de voyages exotiques et initié à la géopolitique. On imagine mal, aujourd'hui, dans la profusion de "choses", de jeux, de livres, dont disposent les enfants, combien des objets uniques nous nourrissaient mentalement et quelle imagination nous déployions dans nos jeux ! C'était une invention de tous les instants, et même le soir encore, puisque nous dormions ensemble ; pour nous calmer, mon oncle devait parfois venir nous séparer, il restait avec Michel et m'envoyait finir la nuit avec ma tante... Jours évanouis qui remontent à la surface...
 

A Salies-de-Béarn, ces dames bibliothécaires pour tous ont fait venir deux classes de 8 à 11 ans pour mes lectures. Une bonne quarantaine d'élèves, si ce n'est plus, c'est beaucoup. Le résultat est mitigé, j'ai fait un peu trop long, et surtout un des textes ne convenait pas, trop poétique et sans action. Mais j'ai fini par le Blondel, quelque peu édulcoré, et les enfants ont bien ri. Petite discussion ensuite avec les bibliothécaires, dont l'une, de loin la plus jeune, fait du théâtre et va bientôt animer un week end d'initiation pour adultes. Une autre a une fille libraire.
Le temps étant incertain, je ne m'attarde pas et gagne Orthez par une petite route. Au village de Salles Mongiscard, je remarque le panneau cimetière protestant (quelle drôle d'idée de se séparer aussi dans la mort !), je suis bien dans le Béarn parpaillot du bon roi Henri. J'ai un peu de temps à tuer à Orthez avant le train pour Pau, j'en profite pour jeter un oeil sur la Tour Moncade et le pont médiéval et rêver à Gaston Phébus, dont nous parlait Pierre Tucoo-Chala, un de mes maîtres à l'Université.
Pau : la sortie de la gare est très pénible. C'est que les préparatifs pour le Grand prix automobile battent leur plein. Résultat, je me perds un peu et me retrouve à Bizanos. Un coup d'oeil sur la carte me remet sur le droit chemin, et je finis par trouver la route de Morlaas. Des côtes, relativement plus importantes que toutes celles que j'ai eues jusqu'à présent, m'attendent dans ces confins du nord du Béarn. Quand j'arrive enfin à Simacourbe, pas besoin de tourner en rond comme à Leren. Dans la petite rue que je prends, j'aperçois des chats qui se promènent comme chez eux. J'en conclus que je suis donc arrivé.
Claude, qui me reçoit, est le père de notre amie Sylvie. Agé de soixante-quinze ans, c'est un pyrénéen aguerri, qui vit seul dans une grande maison entouré d'un immense jardin, parc sur le devant, potager à l'arrière. Seul, pas tout à fait... Je le surnomme L'homme aux chats, il en a deux à lui, qui se promènent orgueilleusement dans la maison, et une vingtaine qui rôdent alentour et qu'il nourrit avec amour. Il les connaît individuellement, c'est une passion chez lui. Ce qui ne l'empêche pas de rendre de grands services à ses voisins dans le village : c'est qu'il est un des plus jeunes ! Il a dû s'occuper depuis l'automne dernier d'un de ses oncles, âgé de 93 ans, et qui vient de s'éteindre.
Il m'a préparé une bonne soupe de légumes de jardin et des petits pois, du jardin aussi. Les pluies continuelles de ce printemps, aussi bien que les soins incessants accordés à l'oncle, ne lui ont pas permis d'avoir un potager magnifique cette année. Les arbres fruitiers - comme chez mon cousin - ne donnent rien, tant la pluie a lacéré les fleurs. Pour le consoler, il a droit à une lecture, puisqu'il m'annonce qu'il ne pourra pas assister à ma prestation demain après-midi.
Et, comme pour donner du corps à ses paroles, une pluie battante me réveille en pleine nuit. Le déluge : j'ai de la chance, je ne suis pas sur le vélo !