Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 18 février 2008

20 février 2008 : attente et attentes

Samedi matin, j'ai emmené Claire aux urgences. Elle avait une sensation bizarroïde à la main gauche, qui s'ajoutait aux habituelles souffrances de la face gauche du visage, et aujourd'hui, évidemment, compte tenu du passé, elle préfère ne pas tarder à consulter. Et moi donc ! Comment faire autrement le samedi qu'aller aux urgences de l'hôpital ?
Et là, longue attente ! Entrée à 10 h, elle y a subi un examen, puis on l'a passé au scanner, et à 18 h, elle était toujours dans les couloirs, sur un lit roulant, en compagnie de nombreux autres patients, attendant d'être placés dans un service ; pour Claire, la neurologie.
C'est long, l'attente. C'est parfois très long.
D'ailleurs, quand on y pense, toute sa vie, on attend.
Au départ, on attend, heureux et placide, de sortir du doux et chaud cocon maternel, pour être précipité dans ce monde terrifiant, froid et lumineux.
Ensuite on attend de réussir tous les difficiles apprentissages : parler, marcher, manger et boire correctement, faire ses besoins en maîtrisant ses sphincters... Plus tard, on attend d'aller à l'école, d'apprendre à lire et à écrire, à faire du vélo, à jouer au football ou à d'autres jeux, on a hâte de devenir grand, et l'attente semble bien longue. Adolescent(e), on attend de faire sa première conquête, on attend qu'elle (ou il) nous regarde, qu'elle (ou il) nous touche, on attend avec impatience le premier baiser...
Puis on attend la fin des études, le résultat des examens, le lancement dans la vie... On attend le premier emploi, on attend le premier salaire, la femme (l'homme) de sa vie, le premier enfant (on attend un "heureux événement", dit-on alors), la promotion éventuelle, la nouvelle voiture ou la maison de ses rêves, le nouveau film qui va sortir, on attend les vacances. On attend la mort des anciens de sa tribu (même si on fait semblant de les croire immortels, ça nous évite de penser à notre mort). Plus tard, on attend les enfants qui rentrent tard (et on ne s'endort pas avant leur retour), la retraite qui nous paraît, vue de loin, un paradis (on oublie qu'on sera bien vieux, qu'on aura notre avenir derrière nous, et qu'on sera oublié peu à peu), puis on attend la vieillesse, la vraie, celle d'au-delà du temps, celle qui fait qu'on n'attend plus rien.
Si, on attend encore, quand on y pense, la camarde, cette vieille carne qui viendra nous prendre à son heure. A moins que nous ne lui fassions un pied de nez et ne la prenions de vitesse, en choisissant notre moment. Encore faut-il être lucide pour envisager froidement le grand départ.
Et pourtant, malgré cette attente perpétuelle, on sait bien que rien ne change :
«Le temps qui change les êtres, ne modifie pas l’image que nous avons gardée d’eux»
(Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

On fait le deuil permanent de ce que nous avons été, le bébé, le petit enfant, le gamin, l'adolescent, le jeune homme, l'amoureux, le jeune père, l'homme mature, le pro du boulot, aussi bien que le "has been"... C'est le corollaire de l'attente, avec ses déceptions d'ailleurs, car trop attendre, c'est souvent concrétiser trop tard ce que l'on a attendu. On a laissé passer le boulot intéressant, l'homme ou la femme de sa vie, on a laissé la maladie s'insinuer en nous, on est passé à côté d'amis possibles, on n'a pas lu les œuvres essentielles, celles qui nous auraient nourri correctement... On s'est laissé aller justement dans l'attente, le plus tard, le bientôt, le demain, comme l'alcoolique qui finit son dernier verre avant de dire : plus jamais !... Oubliant que demain voulait souvent dire jamais, que bientôt sombrait dans l'oubli, que plus tard, c'était comme une bouteille à la mer...
Bah, la vie continue tout de même ! Et, si nous savons vivre, soyons civilisés, portons le deuil de nos attentes frustrées comme Marguerite Duras :
«le deuil devrait se porter comme s’il était à lui seul une civilisation, celle de toutes les mémoires de la mort décrétée par les hommes, quelle que soit sa nature, pénitentiaire ou guerrière.»
(Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner)


vendredi 15 février 2008

15 février 2008 : un grand bol d'air

Me voici de retour après quelques jours d'absence : petite balade dans le sud-ouest, à la recherche d'un dégagement en touche, tiens, comme au rugby... Changer d'air, s'aérer ? Sortir de chez soi, comme tous les héros de contes traditionnels, et puis revenir, comme Ulysse, changé si possible. Requinqué. Les vacances, ça sert aussi à ça. Bien sûr, j'ai revu ma famille, plus quelques amis.
Mais aussi, s'aérer, c'est la lecture. Alors là, oui, on se met complètement en touche, quand le livre nous touche, justement ! Et là, j'ai été servi par un roman exceptionnel, que je devais analyser pour le Bulletin critique du livre en français, la revue dont je suis un collaborateur depuis quelques années : Le jour où Albert Einstein s'est échappé, de Joseph Bialot, paru chez Métailié.
Disons tout de suite que l'Albert Einstein du titre n'est pas le célèbre physicien, mais un vieil homme qui a acquis ce surnom. «Je suis un homme âgé en fin de partie. C’est dur d’être vivant jusqu’au bout ! Dieu, que c’est dur ! Je ne manque de rien, je suis propre sur moi ; j’adore cette expression je suis propre sur moi, je pourris sur pied dans une maison correcte, on me nourrit, me lave, me soigne, mais j’estime qu’à la fin de mon existence, j’ai le droit de voir autour de moi autre chose que des débris.» Comme on le voit, Sébastien Lesquettes, octogénaire, placé en maison de retraite (qu'il rebaptise «auberge de vieillesse», les "anciens" qui ont connu les auberges de jeunesse apprécieront) par ses rejetons, ne manque pas d'humour. Mais tout autant que de l'humour, il a encore toute sa tête, et il souhaite s’évader de ce mouroir : «Tous mes compagnons de chaîne ne sont que des vaincus, avec pour seule excursion le tour de leur chambre. Démolis par l’âge, leur boulot, la langue de bois, leur entourage, la connerie ambiante […] Les anciens, ceux dont la mort n’a pas voulu dans leur lointain passé, payent la rançon de leur longue existence.» Ah non, pas de langue de bois chez Sébastien, il appelle un chat un chat !
Il réussit un beau matin la «belle» et prend le premier taxi venu. Laurent, le chauffeur, un métis, se prend d’amitié pour lui. Et c’est le début d’un road-movie (pardonnez-moi cet anglicisme, expression consacrée au cinéma surtout, comment dire en français, une échappée ?) qui va les conduire à la recherche du grand amour du vieil homme, Paula. Cette dernière a disparu un jour de son existence sans crier gare. Sébastien raconte peu à peu sa vie : la débâcle de 1940, la captivité et l’évasion du stalag, la famille pétainiste, la Résistance, le franchissement de la ligne de démarcation, la rafle du Vél d’hiv, la mort de Léa, une jeune juive, son amour de jeunesse, les horreurs de la guerre… Toute une vie surgit, jusqu’à l’étouffoir final, où il est «déposé au service des objets trouvés et des humains perdus» par des enfants ingrats.
couverture du livre, chez Métailié
C’est le portrait de quelqu’un qui n’a jamais abdiqué. Coriace, pugnace, combatif, caustique, Sébastien a compris qu’au fond la guerre a tout détruit : l’humanisme, la solidarité, les idéaux, les utopies. «La bicyclette, la natation, l’adhésion au parti et l’amour ont ça de commun avec la religion… Une fois maîtrisé, ça ne s’oublie jamais ! On prie sans croire, on pédale sans grâce, on nage sans force, on adhère sans passion, on baise sans plaisir… Des automates, voilà ce que nous sommes.» Et c’est pourquoi il ne peut admettre cette fin absurde dans ces maisons sans âme, où l’on est «le pivot de rien». Mieux vaut choisir sa propre fin. Et, tant qu’à faire, avec quelqu’un qu’on a choisi. Les hommes ont oublié qu’ils «n’ont que l’usufruit de leur existence.»
Et finalement, à bien y réfléchir, lire et aimer sont «les seules vérités qui restent accessibles et acceptables pour tous quand les utopies s’écroulent.» Même la bonne conscience ne sert qu’à dissimuler «la crasse et la famine des arrière-cours de la prospérité occidentale.» Comme on le voit, ça n'est pas tendre pour notre société qui a oublié ce pour quoi elle s'est battue en 1945.
Le grand Joseph Bialot nous revient ici avec une verve mordante, étincelante et féroce. Un portrait politiquement incorrect, une charge au vitriol du monde actuel qui a accentué, une fois la Résistance terminée, ses penchants vers l’égoïsme et le chacun pour soi. Evidemment, je suis actuellement très sensible au problème du vieillissement, et même du choix de sa fin. La charge de Joseph Bialot m'a donc touché au vif. Comment survivre dans un monde désespérant ? C'était aussi le thème de Didine, le film de l'autre jour.
Le livre est-il désespéré ? Non, pas tout à fait. Le petit monde qui gravite autour de Laurent, le chauffeur de taxi, montre qu’une autre vie est possible, chargée d'amour, de vérité, d'espoir, plus humaine, loin des sirènes des conventions consuméristes de la société, à des années-lumière de «la solitude, la vraie : vivre avec quelqu’un et ne pas se rendre compte de sa présence.» Et puis il y a l’humour qui permet de survivre. A lire en urgence.
Quand je vous dis que pour s'aérer, on peut aussi lire !!! Et de plus, c'est inépuisable : romans, poésie, essais, biographies, livres d'art, théâtre... Et franchement, pas besoin d'aller aux antipodes ! Les antipodes viennent à nous (clin d'oeil à Caryl Férey)...

mardi 5 février 2008

5 février 2008 : Didine

Dimanche dernier, j’avais proposé à Claire d’aller au cinéma, mais elle était hors d’état. Je suis donc allé voir Didine seul au Castille, et à vélo, bien entendu ! Voici un film qui ne marche pas bien (à mon avis, ici à Poitiers, il quittera l'affiche mercredi), je ne sais pas pourquoi. Et pourtant, un des rares films français à ne pas manquer.
Trop fin, trop subtil, trop beau, trop irréel ? Ou bien parce qu’il nous renvoie à notre propre manque d'amour et d'attention aux autres ?
Didine est un personnage comme je les aime, et comme on aime en rencontrer dans la vie : présent pour ceux qui souffrent, amies et copains d'amies, mais aussi les vieilles dames (elle s’engage dans une association d’aide aux personnes âgées, La main tendue). Parfois, la solitude est dure, car bien sûr, à 35 ans, "personne ne m'a encore demandée en mariage", même si elle affirme avec véhémence à son amie Muriel, qui passe son temps à se déprendre d'amis et à faire des tentatives de suicide : "Je ne dépends de personne et personne ne dépend de moi". Il lui arrive de céder parfois à un homme, sans en avoir vraiment envie, aventure généralement sans lendemain, car elle oublie régulièrement de les rappeler : elle n'a d'ailleurs pas de téléphone portable ! Alors, évidemment, Didine – qui prend la vie comme elle vient, généreuse pour les autres, et fort peu pour elle – manque de réussir un beau gâchis, le jour où, enfin, elle rencontre un homme qui pourrait la faire entrer de plein pied dans la vie, le neveu d'une des vieilles dames, justement (Edith Scob, fantôme hagard, halluciné, qu'on croirait ressuscitée du film de Franju, Les yeux sans visage, 1959, elle est ici aussi "à part"), dont elle pourrait être amoureuse, si elle se laissait un peu aller, un être qui semble un peu comme elle.

Didine, c'est donc Géraldine Pailhas, actrice que je ne connaissais pas, ou du moins qui ne m'avait pas marqué : discrètement rayonnante, secrète, et comme dit le critique de Télérama, "d'une élégance absolue et d'une ambiguïté permanente, parvenant à créer un lien subtil avec la caméra, donc le spectateur. On s'inquiète de ce qui pourrait lui arriver de mal, comme on se réjouit de ce qui pourrait lui arriver d'heureux. Qu'elle découvre soudain, dans un café, l'intensité d'un sentiment amoureux et réalise, en même temps, combien il est fragile, friable, peut-être cassé déjà, provoque un pur moment de grâce."
J'ai pensé aux mélos de Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet), à Mizoguchi (et à l'attention qu'il porte aux femmes comme aux hommes, par exemple dans un film comme L'amour de l'actrice Sumako, vu récemment en DVD), à Elle et lui de Leo Mc Carey (2ème version, avec Deborah Kerr) ou à un film plus récent, Odette Toulemonde, de Eric Emmanuel Schmitt (sans les gros sabots de ce dernier film). Didine est un film sur le fil du rasoir (il pourrait être cucul, ce que n’évitait pas toujours Odette Toulemonde justement). Beaucoup de personnages sont dépressifs, revêches, solitaires, assoiffés d'amour, souvent mal dans leur peau, et, pourtant, par la grâce du personnage principal et la délicatesse de la mise en espace, le film irradie de l'amour qu'on peut donner aux autres.
Etre heureux ("tout de suite les grands mots", réplique à Didine un personnage du film), est-ce possible ? Le film répond : OUI. Ce qui ne me semble pas rien, non ? En tout cas le temps d'un film.
Et qui nous empêche de démultiplier ce que le film nous apporte dans notre propre vie ? Naguère, on disait : "soyons réalistes, demandons l'impossible !". Maintenant, si on désire un tant soit peu "changer la vie", slogan de la même époque, disons : "soyons réalistes, oublions-nous un peu, et aimons les autres" ! Comme Didine.