Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 19 mars 2008

19 mars 2008 : l'homme, apprenti-sorcier


Nous avons regardé l’autre soir sur ARTE le fameux documentaire Le monde selon Monsanto, qui a dû pâtir de la concurrence des téléfilms Maupassant. La télévision de service public jouait là son rôle essentiel d’éveilleur des consciences. Dommage que le film ne soit pas repris sur les autres chaînes !

Ce film nous fait prendre conscience que nous ne pouvons en aucun cas compter ni sur les politiciens, ni sur les organisations internationales (l'Europe par exemple, représentée dans le débat par une députée caricaturale - mais était-elle vraiment une caricature, on se pose la question !), ni même sur les scientifiques, évincés très facilement des centres de recherche dès qu’ils deviennent critiques, pour agir et pour proposer des actes concrets.
Il y en a un très simple : le boycott absolu des produits OGM, non seulement de ceux qui sont directement destinés à notre alimentation, mais aussi de plus en plus, il va falloir être vigilant vis-à-vis de tous produits d’origine animale. Car qui nous dit que les veaux, vaches, cochons, couvées chères à La Fontaine (sans compter les poissons, et même les abeilles qui butineront des champs OGM) ne sont pas nourris, eux, avec ces produits qui, indirectement, se retrouveront dans notre estomac ?
Ce documentaire m’est apparu impartial malgré les apparences, et malgré le démenti de Monsanto absolument grotesque. Il confirme d’autres films, parfois d’origine américaine, comme We feed the World ou celui sur le dérèglement climatique dont le titre m’échappe.

Le problème est devenu extrêmement grave, il y a aujourd’hui urgence absolue. Contre la mondialisation, symbolisée par Monsanto, il faut aider les associations nationales comme Kokopelli (http://www.kokopelli.asso.fr/) ou locales comme Vienne agro bio (pour en prendre une chez nous). Il faut soutenir les faucheurs volontaires, même s’ils sont maladroits ou hors-la-loi. Car les OGM vont contaminer d’autres exploitations agricoles, et en particulier, celles que nous soutenons (qui veulent nous faire manger "propre"), et à terme, vont mettre à mal la planète entière, et notamment le tiers monde, qui sera incapable d’assurer ses cultures vivrières indispensables.
Est-ce normal que la France et d’autres pays européens exportent des cultures non OGM et importent des OGM pour nourrir le bétail et la volaille, voire les poissons ?
Il faut boycotter, et le faire de façon constante, systématique, demander un affichage clair sur les étiquetages, c’est le seul moyen de lutter contre le lobby économique et les actionnaires qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs dollars.
Mais n’oublions pas que Monsanto a de plus réussi à noyauter le monde scientifique. Devrions-nous dire scientiste, en l’occurrence ? Et aussi probablement le monde politique : qui dira le mal qu’a fait la soi-disant démocratie représentative ? Qui représente qui : les lobbies ou les citoyens ? Seules les associations de citoyens (et pas seulement de consommateurs, nous existons sans consommer, que diable !) pourront avoir du poids, en votant contre tous ces politiques qui, comme on a pu le voir dans le film, sont télécommandés par des firmes comme Monsanto.
Pour cela, il faudrait commencer par nous remettre en question, changer peut-être nos habitudes alimentaires, consommer moins, ne plus prendre pour argent comptant toute parole émise par un scientifique ou un politique (déceler toujours ce qu’il y a derrière).
Et peut-être se battre contre un monde dominé par les actionnaires, car ce sont eux les véritables criminels, les nouveaux Dr Mabuse, qui, dans l’ombre, cherchent à réaliser le contrôle du monde. Il n’y a pas que Monsanto, il y a aussi les marchands d’armes, les sociétés pharmaceutiques ou chimiques, les fabricants de produits inutiles, dont on nous convainc qu’on ne peut pas se passer, les marchands de rêves que sont toutes les sociétés de télécommunication ou les industries de divertissement abrutissant …
Qu'est-ce que toutes ces sociétés ont derrière la tête ? N’y a-t-il pas derrière tout ça une idée ? Peut-être, lorsque l'agriculture mondiale sera détruite, la famine ramènera-t-elle la population mondiale à un niveau supportable ?
Mais, quand la biodiversité végétale aura été détruite, la diversité des espèces animales ne tardera pas à diminuer. Sommes-nous des apprentis sorciers ?
Les OGM sont une menace directe non seulement contre la nature - après tout, elle en a vu d’autres - mais surtout contre l’indépendance alimentaire de chaque pays et en fin de compte contre leur souveraineté. Est-ce la mondialisation que nous voulons ?
En me promenant dans la campagne gersoise lors de ma prochaine randonnée (semaine qui vient), je ne manquerai pas d'observer s'il y a des cultures OGM, ou du moins si ces dernières sont étiquetées telles !

mardi 18 mars 2008

18 mars 2008 : Le petit ciel, magie du cinéma


Magie du cinéma. Et surtout d’un film totalement inconnu ! Plaisir de la trouvaille, donc. La semaine dernière, je suis allé voir un délicieux film argentin, El cielito, réalisé par une femme, Maria Victoria Menis. Un mélange du roman de Waltari, Un inconnu vint à la ferme, lu à Noël dernier, et du film de Fellini, La strada, que je reverrai bien avec plaisir.
Félix, métis d’Indien, jeune vagabond, arrive dans un village perdu. A la gare, il rencontre Roberto, ouvrier au chômage, qui lui offre, en échange du gîte et du couvert, de travailler dans la ferme qu’exploite difficilement sa jeune femme Mercedes. Roberto, qui a hérité de la ferme, ne se sent aucun goût pour le travail de la terre. Il est devenu alcoolique, brutalise sa femme et se désintéresse totalement de leur bébé Chango.
Félix tombe littéralement amoureux de Chango qui, en quelque sorte, lui ouvre le cœur. Lui qui n’a pas connu ses parents, qui n’a plus de famille depuis la mort de sa grand-mère, va reporter son trop plein d’affection (celle qu’il a reçue de sa grand-mère, ce que montrent de brefs flash backs) sur ce nourrisson. Lui, solitaire, taciturne, il se met à parler en présence de Chango, lui fait des sourires, l’amuse, le berce, le fait manger.
Peu à peu, il comprend que le couple ne s’entend plus, Mercedes a le regard éternellement triste, elle subit le violence de son mari, elle espère peut-être que Félix va l’aimer, et finalement elle sombre dans le désespoir et disparaît définitivement, laissant les deux hommes et Chango. Roberto, de plus en plus enfermé dans sa solitude et dans sa violence – l’arrivée de Félix, jeune et doux, a représenté un reproche permanent qu’il voyait dans les regards de Mercedes – ne peut plus assumer la paternité, et sombre dans l’ivrognerie.
Félix décide donc de partir lui aussi, en emmenant l’enfant, « son » enfant, pour le sauver de ce désastre. Chango occupe la place centrale du film : c’est lui El cielito, le petit ciel, l’espoir de peut-être vivre heureux. Il n’a pas réussi à transformer Roberto (une sorte de brute à la Zampano) en un mari et père attentionné, ni à enlever la tristesse de Mercedes devant le naufrage de sa vie. Mais Chango magnifie le regard de Félix. Comme le Matto du film de Fellini transfigure Gelsomina, Chango, par son innocence, fait prendre conscience à Félix de la nécessaire compassion, de l’amour.



Affiche du film







Le monde est dur à ces humbles. La campagne est pourtant filmée ici dans toute sa splendeur par des plans fixes d’une grande intensité lumineuse. Mais cette beauté contraste avec la misère et la violence des hommes. La fin du film se passe dans la grande ville où Félix et Chango finissent par aboutir : là, la lumière est plus froide, plus artificielle, agressive. Et la vie y est encore plus dure pour les pauvres, malgré la solidarité des laissés pour compte. Félix se fait dévaliser par des petites frappes…
Je n’ai jamais vu un film où l’attachement entre deux êtres est montré avec une telle pureté, peut-être Le Kid, de Charlie Chaplin ? Tout passe ici par les regards, plusieurs scènes montrent les personnages en train de s’observer. Les adultes sont souvent éloignés les uns des autres, chacun à un bout de l’écran ou dans la profondeur de champ, Chango et Félix au contraire tout proches, comme pour affirmer leur proximité immédiate, la chaleur qui les lie instantanément. Dès leur première rencontre. Et qui nous lie à eux, indéfectiblement. Je ne raconte pas la fin. Découvrez-la à l’occasion, au cinéma ou lors d’un futur passage télé, probablement sur Arte. Mais attention, ce n’est pas une bluette, simplement un beau film.
Et propre à nous réconcilier avec la vie. Si la communication peut passer entre un nourrisson et un jeune homme qui lui est totalement étranger, voilà qui montre bien que le silence entre les hommes n’est pas une fatalité.
Et je m’acharnerai à rompre ce silence par les prochaines lectures. Ma randonnée démarrera le 25 mars, et sera précédée le 20 mars par des lectures en ville, à 15 h au CRIJ (Centre régional Information Jeunesse) et à 18 h à la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), pour la semaine de la langue française. Mes lectures porteront sur les dix mots sélectionnés pour cette semaine : tact, apprivoiser, passerelle, s’attabler, visage, toi, boussole, palabre, rhizome, jubilatoire. J’ai même réussi à composer un sonnet intégrant ces dix mots que j’ai proposé au jeu-concours organisé à cette occasion. Oserai-je le lire ? Je verrai.



mercredi 12 mars 2008

12 mars 2008 : le grand silence blanc



Non, nous ne sommes pas dans le grand Nord, ni dans l'Antarctique ou au sommet des Alpes. Si tout y est blanc, je doute d'ailleurs qu'on y trouve ce fameux silence, tant ce doit être balayé par les vents, le blizzard ou la tempête. Non, je parle du silence hospitalier.

Seul, le silence est grand, tout le reste est faiblesse.

Ce vers de Vigny m’a longtemps frappé. Je lui donnais une très grande valeur. Il faut dire que c’est le silence du loup devant la mort.
Et puis, je me suis rendu compte que, parfois, le silence pouvait être faiblesse, impuissance, quand il ne dit rien. Ainsi, le silence devant les puissants de ce monde. Le silence de beaucoup d’Allemands en face du nazisme. Notre silence devant la misère des gueux.
Mon silence quand, à plusieurs reprises, j’ai été agressé, verbalement, et surtout, physiquement. Ce silence qui est une incapacité à vivre, à se battre peut-être.
Dans le monde actuel, le bruit (paroles, musiques, moteurs de véhicules, appareils électriques de toutes sortes, etc.) est la règle et le silence l’exception. Nous sommes ensevelis sous l’avalanche protéiforme des mots, des mots qui nous assaillent, les éructations des animateurs de la télé, les gros mots et les injures des sans-gêne nombreux que nous côtoyons. La parole finit parfois par perdre son sens. Le silence, lui, nous échappe le plus souvent. Même si on le recherche, surtout quand on vieillit... Alors, on l'apprécie davantage.
Mais il est une forme de silence particulière, celle qui provient de l'incapacité à communiquer. Celle des sourds-muets, par exemple, sans sons, qui sans doute communiquent entre eux par signes, mais avec qui nous ne pouvons pas aller bien loin.
Il est un silence plus dramatique, voire tragique, c’est celui des médecins qui n’informent pas le malade. Comme si ce dernier ne pouvait pas entendre, comme s’il était sourd. Ce silence n’a pas de sens, sinon celui d’absence de communication. Le malade n'exige pas le silence, il souhaite entendre. Le silence est pour lui une souffrance intolérable. Le malade a besoin d’un face à face avec la parole. La parole est pour lui sens, lumière. Sinon, le malade est dans le noir, ce qui peut entraîner l’angoisse, la panique même.
Comment avoir conscience de ce que l’on a, à la limite comment guérir, si on ne nous dit rien ? On redevient sauvage, presque fou, de rage, d’impuissance, de douleur, on a envie de meurtre, d'incendie, de bombes…
Nous avons une langue, des oreilles, que diable ! Chacun peut participer à la construction de sa guérison. Mais comment, quand on ne sait presque rien ? Comment faire pour demander, pour poser une question judicieuse ? Comment ouvrir les portes de la communication avec ce milieu si sûr de lui, si mystérieux, au jargon d’initié ?
Le malade a besoin de se repérer dans son corps, dans son espace, dans le temps, dans la durée. Il doit identifier ce qui se passe, tenter de mettre de l’ordre, puisque la maladie est un désordre. Quand on ne nous dit rien, on reste dans la confusion, dans le chaos, sans présent et surtout sans avenir perceptible.
Dans un tel silence, glaçant, on fait du surplace, on se retrouve un beau jour, presque sans identité. Puisque le mal n’est pas identifié, reste dans le non-dit... Le « je » n’existe plus, on devient le (la) malade à la troisième personne. Comme le tout petit enfant avant qu’il comprenne qui il est. Le silence frigorifiant des médecins nous ramène à l’enfance. Nous empêche de nous affirmer, de nous poser comme être, comme sujet. On devient un objet, un peu comme ces « vieux » dans certaines maisons de retraite qu’on n’appelle plus que Pépé, qui ont perdu leur nom et qui, peut-être, ne le savent plus.
Comment progresser dans la guérison ? Il faut réinvestir les mots pour désigner les choses, la chose, en l’occurrence, la maladie. Encore faut-il que la parole se manifeste par des mots signifiants, qui ne soient pas un bruissement répétitif, mais une ouverture de la conscience et de l’intelligence. Une clarté. Pas du bavardage.
Ce silence est révélateur du malaise des hôpitaux et de la médecine plus généralement. Il est éloquent, il est étourdissant, il fait beaucoup de bruit. Si les médecins ne savent rien, qu’ils le disent ! Tout est préférable au silence. S’ils préfèrent telle thérapeutique à telle autre, qu’ils en expliquent le sens. Qu’ils ne laissent pas le malade seul avec lui-même, avec la tentation de meubler ce silence assourdissant par la recherche de charlatans, de gourous, qui ont beau jeu de s’infiltrer dans le vide.

Ce mutisme finit par rendre fou !

samedi 1 mars 2008

1er mars 2008 : Du voyage


Trois messages par mois, c'est une bonne moyenne. Et puisque ce journal est celui d'un cyclo-lecteur, on y parle de vélo et de livres. Aujourd'hui, je vais encore tourner autour d'un livre. Puisque nous sommes toujours dans l'attente, que je ne sais pas si je pourrai assurer des cyclo-lectures ce printemps-ci. Mais ne nous attardons par sur l'attente, je viens d'en parler. Parlons plutôt livre.
Le hasard a voulu que je commence à lire un des écrivains que nous invitons prochainement (en septembre) à la Maison d'arrêt de Poitiers, Laurent Graff, et son roman Voyages, voyage (Le Dilettante). Et alors là, à propos d'attente, ça se pose un peu là !

Couverture du livre, aux Ed. Le Dilettante.
Depuis, une autre édition est parue en poche, chez J'ai lu.

Patrick, trentenaire, est croupier de casino dans une station balnéaire. Il vit seul à Caen dans un appartement de quarante-cinq mètres carrés quasiment vides : «J'y habite depuis quatre ans maintenant. C'est à peine si je suis installé. Je dors sur un matelas posé à même le sol dans la chambre. Le reste du mobilier consiste en une armoire-penderie en plastique à glissière, une table, deux chaises et quelques appareils électroménagers usuels. Ça suffit. À quoi bon posséder plus, si je dois partir
Pourquoi vides ? C'est qu’il souhaite en effet partir. Où, quand ? Il ne sait pas. En attendant ce fameux départ, il se prépare : un voyage ne s’improvise pas. Il s'interroge sérieusement sur le choix des choses à emporter. Il commence par acheter une valise : «J'ai opté pour une valise en dur, en polypropylène injecté. […] Ma valise a tout de suite apporté un supplément, une touche de couleur et un air de départ. Sa présence dans la chambre, au pied du mur, fait plaisir, réconforte. Ce n'est pas encore le billet d'avion, mais on s'en rapproche.» Puis il achète un livre (un roman de Laclavetine à lire pendant le voyage), un couteau de survie, des tongs, un bermuda, des lunettes de soleil... Il fréquente les agences de voyage et collectionne leurs prospectus, se plonge dans un vieil atlas qu'il possédait, pourtant dépassé.
Il se fait injecter tous les vaccins de la terre pour être immunisé dans toutes les parties du globe où on risque de voyager. Mais quelle sera sa destination ? Aucune ne s’impose ! En attendant de se décider, il savoure des plats exotiques dans un restaurant chinois, a une maîtresse thaïlandaise (n’est-elle pas déjà une invitation au voyage ?), fait un peu de natation, engrange sur un compte bloqué et rémunéré l'essentiel de ce qu'il gagne, afin de pouvoir quitter son boulot et se lancer dans le fameux voyage. Il fait une liste de tout ce qu’on doit préparer pour voyager. Mais les années passent, il continue à travailler, et vieillit tout en restant jeune. Il n’est ni heureux ni malheureux, son appartement est toujours aussi vide, il attend, espérant qu’un jour…
Patrick, c’est toi, c’est moi, c’est le voisin, c’est Monsieur Tout le monde, c’est nous, qui vivons dans le provisoire, qui attendons le grand départ (la mort ?), devenus totalement sédentaires. Rêveurs de nomadisme, le goût et le désir de mettre les voiles nous tenaille. Le lecteur se pose la question : partira, partira pas ? Toujours sur le départ, mais sans jamais partir. Un velléitaire, en somme. Un antihéros, un homme ordinaire, sans passion (il aime pourtant les femmes, mais surtout voyager sur leur corps dont il détaille les parties les plus intimes avec une minutie d'explorateur, de géomètre et de goûteur), sans amis (si : son voisin, qui passe son temps à boire). Autour de lui, le monde change, évolue : on se marie, on fait des enfants (même sa maîtresse thaïlandaise en fait un), on boit, on vit, on vieillit. Patrick, qui a préparé longtemps à l’avance sa lettre de démission (en laissant en blanc la ligne réservée à la date), pour pouvoir enfin larguer les amarres terrestres, reste identique à lui-même. Il est «en partance, comme on est de passage.»
Beaucoup d’humour, d’espièglerie, de cynisme, de cruauté, d’ironie, de voyeurisme (dans les ébats sexuels qui peuvent choquer), de dérision, d’autodérision (il n’oublie pas, tous les cinq ans, le rappel de tous les vaccins possibles et imaginables) : on rit un peu jaune, mais enfin on rit ! Patrick nous livre en quelque sorte son journal de bord, de quelqu’un qui voudrait bouger, mais reste immobile.

Un roman existentiel, une sorte de nausée contemporaine, en plus rigolo que celle de Sartre. La certitude de partir est là, mais reste un peu floue, comme si l’essentiel était dans le non-agir, dans le fait de savoir qu’un jour, on peut éventuellement tout quitter, éventualité qui suffit à empêcher qu'on aille plus loin. Un voyage immobile, en somme. Qui pourrait être un développement du «Je hais les voyages et les explorateurs» de Lévi-Strauss. Puisque de toute façon, on n'explore en fin de compte que soi-même...
Une métaphore de notre civilisation actuelle ? On croit voyager, on se déplace seulement (que sait-on de l'Atlantique quand on a pris l'avion pour aller à New York, ou de l'Asie quand on l'a survolée pour aller en Australie ?), on traverse (que voit-on des fenêtres d'un TGV ?), on ne sent rien, on ne voit rien, on ne touche rien... Et, avec la télévision qui nous livre le monde à domicile, a-t-on encore besoin de bouger ? Le travail nous mobilise pendant des années, ensuite n'est-il pas trop tard ? Cette frénésie de "voyages" qui hante nos retraités a-t-elle une signification ?
Moi qui n'ai jamais été un grand voyageur, qui préfère par-dessus tout la lenteur, j'espère tout de même réaliser quelques-unes de mes cyclo-lectures pendant ces prochaines années, et ne pas ressembler trop à Patrick, même si je me retrouve beaucoup dans ce personnage, sorte de Don Quichotte ou de Roquentin du XXIème siècle...