Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 28 avril 2008

26-27 avril 2008 : cyclo-lecture dans la nature

Anne et Michel G., membres, comme nous, de Vélocité 86 (http://poitiers.fubicy.org/), ont organisé ce samedi 26 avril une virée au camping de Chauvigny, à bicyclette, bien entendu. Ils avaient invité aussi quelques amis venus parfois de loin, Niort et Savenay (entre Nantes et Saint-Nazaire). Je devais éventuellement faire une lecture en soirée pour le groupe.
Claire et moi avons longtemps hésité entre : faire tout le trajet (30 km) à vélo, ou le faire mi-auto mi-vélo, avec par exemple arrêt de l'auto à Bignoux. D'autre part, j'étais pris le matin par Jardi'nature (j'ai participé au désherbage des rangs d'oignons et récolté de l'ail vert) et Claire par son cours de sophrologie. Donc, nous ne pouvions partir que l'après-midi, tandis que le groupe allait s'élancer dès 11 h du matin.
Et puis, en fin de compte, pourquoi ne pas partir pour l'ensemble à vélo ? On s'était bien entraîné dans la semaine, on avait pu vérifier que l'autonomie du vélo à assistance électrique (e-bike en anglais) sur 30 km était certaine. J'étais sûr que Claire en était capable, à condition de faire une bonne sieste (ou tout au moins un bon repos) en début d'après-midi - et moi aussi d'ailleurs, éreinté par mes travaux récents de jardinage, d'autant plus que la veille, j'avais procédé à la tonte de notre pelouse, désormais avec une tondeuse mécanique, et c'est franchement plus dur. Bref, je suis tombé comme une masse à l'issue du repas. Et je savais de plus que j'aurais à tracter le fameux caddy acheté l'an dernier ; je ne l'avais encore jamais utilisé pour des distances supérieures à 6 km (pour aller à Jardi'nature). Et pour avoir grimpé des côtes avec, je pressentais que ce serait rude !

Le vélo avec le caddy au moment du départ (photo : Claire Brèthes)

On voit bien qu'il y a du soleil et que le week-end s'annonce bien !




Donc repos. A 15 h 15, je réveille Claire. Et on s'embarque sur nos vaisseaux roulants, prenant d'ailleurs une photo de notre attirail vers 16 h, le temps de vérifier qu'on n'oubliait rien : nourriture pour deux repas, duvets, affaires de nuit et de toilette, vêtements chauds pour le soir, plus mes textes à lire... Anne et Michel nous avaient réservé un "bungalow" au camping. Car je me demande (au cas où l'idée saugrenue d'utiliser notre vieille tente nous serait venue) où nous aurions casé en plus du matériel de camping ! Il aurait fallu alors un second caddy au vélo de Claire, et là, la batterie n'aurait sans doute pas été suffisante pour tracter pendant 30 km.

Il faisait bon, et c'est bien agréable, ces premières chaleurs du printemps : la sensation de chaud sur le dos du gilet est particulièrement suave. Je frémissais d'aise en suivant Claire qui, avec sa batterie, menait le train et me distançait dans les côtes ou sur les faux-plats. Nous avons été stupéfaits de la quantité des surfaces de plantation de colza : du futur agro-carburant ?
Avant le départ, j'avais regonflé à bloc les pneus de nos deux vélos. J'avais bien constaté que la valve de chambre à air du pneu avant de Claire était fortement de biais, mais j'ai eu la flemme de démonter le pneu, repositionner correctement la chambre à air et remonter. Mal m'en a pris, car peu après Bonnes, en milieu de côte, où pour une fois je devançais Claire, soudain, dans le rétroviseur, je l'aperçois qui s'arrête. Je m'arrête aussi, lui crie : "Que se passe-t-il ?" Elle a crevé. Et bien entendu, comme elle n'avait encore jamais crevé, nous n'avions pas vraiment prévu l'incident. La seule chambre à air de rechange en notre possession était pour des pneus de 700, les miens. Le vélo électrique n'a pas le même gabarit de roues, 650 ou 26 pouces, celui des VTT.
Il restait environ 6 km à parcourir, j'ai dit à Claire que je l'attendrai au sommet de la côte. Quand elle est arrivée, j'ai démonté le pneu, constaté que la crevaison est bien à côté de la valve, dont irréparable, et remplacé la chambre à air par celle de 700, réparation de fortune qui durera ce qu'elle durera... Ouichtre, en roulant doucement, en faisant attention, ça a marché pendant 3 km, puis nouvelle crevaison, à l'entrée de Chauvigny, cette fois. Il est déjà 18 h 30. Grâce au téléphone portable, j'ai pu joindre Michel, déjà arrivé qui me signale qu'il y a un marchand de cycles, ouvert, à côté de l'église.
Je laisse donc le caddy avec Claire et son vélo, et fonce comme un bolide, débarrassé de ma cargaison, vers ce miraculeux marchand encore ouvert ! J'entre dans la boutique, j'ai l'impression qu'il a surtout du matériel pour motos et mobylettes. Il y a déjà un client qui n'en finit pas de finir. Je ne vois nulle part dans la boutique des chambres à air. En fin de compte, elles sont dans l'arrière-boutique. Et tout est bien qui finit bien. Tant qu'à faire, j'achète deux chambres à air 650 et deux 700, puisque la mienne est vraisemblablement foutue.
Et je reviens, je répare à nouveau, montrant à Claire comment on change une chambre à air. Ce qui m'a le plus étonné dans l'affaire, c'est qu'à aucun moment, je ne me sois énervé, je suis d'un calme en ce moment, qui m'impressionne. Le calme qui précède les tempêtes ? L'avenir nous le dira.
Tout guillerets, nous faisons une entrée remarquée dans Chauvigny, probablement moins remarquée que celle de l'autre groupe, puisqu'ils étaient neuf ! Et chargés, comme nous le constatons un peu plus tard, puisque sept d'entre eux logent dans des tentes.

Les bungalows sont en fait des petits appartements comprenant une pièce principale, cuisine et salle à manger, et une chambre avec un grand lit et deux lits superposés. Pas de vaisselle ! Nous voilà obligés d'aller en emprunter à ces camping-caristes voisins. Mais jamais repas ne m'a paru meilleur. Claire avait préparé des pommes de terre au haddock, agrémenté d'herbes aromatiques et d'un assaisonnement magnifique. C'était phénoménal. Comme quoi, la fatigue additionnée aux émotions, ça creuse.
On rejoint le groupe qui pique-niquait sur l'herbe autour des tentes. Claire a apporté un tourteau fromager que nous leur offrons. Est arrivé un fringant jeune homme, prénommé Xavier, avec une remorque pesant au moins 45 kgs. C'est une remorque d'enfant sur laquelle il a arrimé une structure métallique qui lui permet de transporter quantité de choses, dont un lit pliant, qu'il doit rapporter en Bretagne ! Il a fixé derrière un immense écriteau sur lequel il a écrit divers slogans : Je veux être heureux, J'aime bien travailler mais n'ai pas envie d'en faire mon métier, Je roule lentement, mais je suis devant vous... Il y a accolé un triangle de signalisation. On le voit de loin ! Ce jeune homme fait les saisons (hiver et été, dans l'hôtellerie ?), entre deux, il voyage pour son plaisir, et celui des rencontres. Encore un innocent, comme L'idiot de Dostoïevski, un de ceux qui sauvent le monde de son absurdité ! Il se joint à nous pour la soirée.
Et vers 21 h, nous nous sommes réunis (ainsi que le chien César, venu à vélo lui aussi !) dans la salle commune du camping. Je lis deux histoires de cyclistes : Un dimanche perdu, de Georges Bonnet (un des inédits qu'il m'a confiés, et qui paraîtra à l'automne) et Un petit vélo dans la tête, de Christian Congiu. Petite discussion avec le groupe ensuite. J'espère ne pas les avoir trop ennuyés ! Je serai sans doute invité à lire à Savenay quand je ferai la Bretagne (en 2010 ?).

Bonne nuit. Réveil courbaturé. Hou là là, de loin pire que mes aventures ardéchoises... 30 km avec un caddy derrière valent bien 100 km dans les garrigues et les contreforts cévenols ! De plus, on nous annonce de la pluie pour l'après-midi, aussi décide-t-on de ne pas s'attarder...
Sur le camping, les vélos chargés et prêts à repartir
Photo : Anne Guégan(source : http://vocivelo.blogspirit.com/)


A 11 h, on quitte le camping, et on rentre par une route différente, par Pouillé, Tercé et Savigny-L'évescault. Arrêt-repas à Tercé sur une grande pierre plate posée devant l'église, et pouvant faire office aussi bien de banc que de table. Cette fois, une salade de riz au haddock, aussi délectable que celle de pommes de terre d'hier au soir... Claire avait bien fait les choses. Et qu'est-ce qu'on apprécie la nourriture quand on fait ce genre d'efforts ! Et nous rentrons sous les premières gouttes de pluie.
Eh bien, voilà. Nous avons inauguré l'usage du caddy pour un déplacement au (relativement) long cours. A refaire, nous sommes-nous dit le soir-même. Et inauguré une cyclo-lecture dans un camping, et pour un groupe. Pourquoi ne pas réitérer, surtout si c'est pour faire de si belles rencontres ???




samedi 26 avril 2008

25 avril 2008 : L’idiot , mais c'est moi, aussi...

Eh bien, non, je ne peux pas attendre, L’idiot est encore tout frais, il me trotte dans la tête. D’ailleurs, à bien y réfléchir, celle rando-lecture a été l’occasion pour moi de lire deux romans exceptionnels : Les âmes fortes, de Giono et L’idiot, de Dostoïevski. Et une fois de plus, je constate qu’il n’y a pas de hasard dans la vie, car ces lectures sont venues à la bonne heure, au moment où leur réception pouvait être parfaite. D’ailleurs, dans son livre, Giono explore des âmes ténébreuses et le mystère des êtres avec autant de pénétration que Dostoïevski. Mais je vais parler de L’idiot seulement, et je commencerai par un court extrait qui m’a frappé, et qui n’est pas une parole d’un personnage, mais de l’auteur :
"Quelle est, par exemple, la mère aimant tendrement son enfant qui ne prendrait peur à en mourir en voyant son fils ou sa fille s’écartant tant soit peu de la voie : « non, mieux vaut qu’il soit heureux et vive dans l’aisance et sans originalité », voilà ce que pense chaque mère en berçant son enfant."
J’ai souvent rencontré des hommes ou des femmes étranges, insolites, singuliers, qui peuvent paraître farfelus même, Robert, mon ami berger, par exemple. Qui refusaient de s’insérer dans le train-train d’une vie toute tracée. Comment vivent-ils cette originalité, ce décalage d’avec leurs contemporains ? Moi-même, par bien des aspects, je suis bizarroïde. Aussi me suis-je souvent posé la question : peut-on être heureux, apporter le bonheur autour de soi en faisant preuve d’originalité ? A ce sujet, L’idiot nous apporte un éclairage particulier. C’est toujours gênant de résumer un roman, surtout un roman foisonnant comme celui-ci, mais pour essayer d’y voir clair – et, après tout, je me rends compte que bien des lecteurs d’aujourd’hui ne connaissent pas Dostoïevski – je vais tenter de le faire, tout en apportant mes commentaires pour le relier à ma propre vie.



couverture de L'idiot, dans la collection Folio classique, Gallimard

Car, justement, le héros du livre, le Prince Mychkine, un jeune homme épileptique, faible de corps, sinon d’esprit, est complètement original. Quand le roman commence, il rentre de Suisse, où on l’a soigné pendant plusieurs années. Il est en principe guéri, mais reste maladif, il est pauvre, il ne connaît plus personne. Dans le train, il rencontre une espèce de rustre, qui parle fort, Rogojine, qui dit être ensorcelé par une certaine Nastassia Filippovna.
Fascinant, non, un roman qui commence dans un train, lieu de toutes les rencontres ? Le lecteur embarque dans une sorte de TGV dostoïevskien pour un parcours trouble de près de huit cents pages. Avec le train, "on se dépêche avec bruit et fracas, on se hâte soi-disant pour le bonheur de l’humanité !" C’est à voir. Or, Lébédev, également présent dans le train, compare le réseau de chemin de fer, cette araignée, à l'étoile Absinthe, par référence à un passage de l’Apocalypse : Le troisième ange sonna de la trompette, et une grande étoile ardente comme un flambeau, tomba du ciel sur la troisième partie des fleuves et sur les fontaines. Le nom de l'étoile était Absinthe, et la troisième partie des eaux fut changée en absinthe ; et plusieurs hommes moururent dans les eaux, parce qu'elles étaient amères.
Une fois arrivé à Pétersbourg, Mychkine est reçu dans la maison du Général Epantchine, car il est vaguement parent de la générale. Néanmoins, il leur paraît bizarre. Par exemple, il leur affirme : "J'aime beaucoup les ânes parce que l'âne est un homme utile et beau." Par ailleurs, la générale, qui a trois filles à marier, n’a pas envie de s’embarrasser d’un parent pauvre. Toujours chez le Général, le Prince Mychkine évoque la peine de mort : il a assisté en France à une exécution par guillotine. Gania, le secrétaire du général, propose de le loger chez lui, sa mère prenant des pensionnaires.
Ensuite, le prince s’invite à la soirée d'anniversaire de Nastassia Filippovna, dont lui avait parlé Rogojine. Ce dernier arrive ivre et offre une large somme d'argent à la jeune femme pour qu'elle le suive. Nastassia Filippovna brûle les 100 000 roubles que Rogojine a déboursé pour l'acheter. Ebloui par la beauté de Nastassia, le prince perçoit qu’elle est en fait désespérée, il en tombe maladivement amoureux, et lui propose de l'épouser. Après avoir accepté son offre, elle s'enfuit pourtant avec Rogojine. Mais Rogojine s’aperçoit que Nastassia est attirée par Mychkine. Il tente de tuer le prince, qui est sauvé par une crise d'épilepsie : il s'écroule juste avant le meurtre...
La famille Epantchine fait connaître au prince la société pétersbourgeoise mêlant bourgeois, aristocrates, anciens militaires et fonctionnaires. Mis à la tête d’un héritage imprévu, Mychkine avive la curiosité de cette société. L’été vient, et tout le monde s'installe à Pavlovsk, villégiature cotée. Là, le Prince Mychkine tombe amoureux de la cadette de la famille Epantchine, Aglaé Ivanovna. Celle-ci, courtisée également par Gania, est émue par l’affection du prince, d’autant plus qu’elle ne se sent pas à l’aise dans sa famille. Mais elle en joue avec un brin de sadisme. Or le Prince, lui, s'exprime toujours avec clarté, sincérité et spontanéité, ce qui fascine, amuse ou offusque la bonne société. Justement à cause de cette sincérité, il se crée des ennemis (Hyppolite, Gania) malgré son caractère bon et naïf. En fin de compte, Aglaé renonce à lui et Mychkine tente de sauver l'âme de Nastasia Filippovna en lui proposant de l’épouser à nouveau. Elle semble accepter, et le mariage se prépare. Hélas, au jour J, l’extravagante Nastassia s'enfuit à nouveau avec Rogojine. Ce dernier, tout à sa passion pour Nastassia Philipovna, et jaloux de prince, assassine la jeune femme dans la nuit même. Il est condamné au bagne et le Prince, redevenu autiste ou idiot, est définitivement interné. Aglaé s’enfuit avec un faux aristocrate polonais.
Ce qui m’a beaucoup frappé dans L'Idiot, c’est l'histoire de l'étrange amitié de ces deux hommes qui forment un double, Mychkine et Rogojine, que tout oppose pourtant, et de leur amour pour une même femme.
Mychkine est en fait incapable de nouer un rapport avec le réel, d’assumer la violence du désir et celle des sentiments, de s’approprier le monde, aussi échoue-t-il dans la création d’un lien aussi bien avec Aglaé qu’avec Nastassia. Il est innocent, il vit comme si le temps et le corps n’existaient pas, aussi ses aspirations échouent devant l'épreuve de la réalité et les conflits que cette dernière engendre. Il vit dans la fulgurance de l'instant, où il lui arrive de briller avec finesse et de bien percevoir les choses et les gens, mais c’est pendant la crise épileptique qu’il arrive à la plénitude et l'apaisement, dans une fuite face au réel. Malheureusement, à ce moment-là, il approche aussi du chaos.
Mychkine ne peut donc pas s’approprier le corps. Mais en séparant le corps de l'esprit, en transformant la passion en compassion, il tombe dans un altruisme artificiel. Face à Nastassia Philippovna, qui incarne la beauté absolue (Mychkine le dit : "La beauté sauvera le monde"), il est attiré par cet idéal, mais son sentiment amoureux reste lointain, factice. Il vit l’appel vers autrui, et surtout le désir, comme une menace d'anéantissement de son moi, il ne peut les assumer. Il en est de même avec Aglaé, ce que la jeune fille ressent immédiatement. Le prince veut essayer de sauver l’âme de Nastassia en lui offrant son amour. Certain de la "pureté" de son sentiment pour elle, Mychkine pressent que l'amour sensuel de Rogojine pour la jeune femme s’achèvera en drame, mais il refuse aussi d’être agressif vis-à-vis de son rival.
En effet, Mychkine est hanté par Rogojine, l’autre semblable (à lui), mais inconscient de la contradiction que recèle cette similitude, il se sent "poursuivi" par lui. Quand Rogojine tente de tuer Mychkine avec le couteau au manche en pied de cerf (avec lequel il assassine Nastassia à la fin du roman), on sent que le prince est tout autant fasciné par ce couteau que Rogojine, même s’il est sauvé du meurtre par sa crise d’épilepsie. Le prince est lucide sur Rogojine et aveugle sur ses propres impulsions.
Rogojine est son double opposé. Sincère à sa manière, il est affamé d’un désir de possession frénétique vers Nastassia. Il voit donc en Mychkine un rival, surtout qu’il a conscience que Mychkine est d’une pureté absolue, et que c’est ce qui attire Nastassia vers lui. Rogojine ne peut répondre à la beauté de Nastassia que par une violence exacerbée, destructrice du désir. A la passion cruelle de Rogojine s’oppose le "détachement" de Mychkine, chez qui, l’attraction patente et la haine inconsciente se côtoient, parce qu’il est fondamentalement bon.
Nastassia Philippovna a été abusée par son tuteur au cours de sa jeunesse. Devenue femme entretenue, elle nourrit une rancoeur sauvage et destructrice envers tous les hommes, sauf peut-être Mychkine. Elle perçoit bien l’opposition entre Mychkine et Rogojine, et va et vient sans cesse entre eux deux, déchirée entre un idéal d'innocence (Mychkine, qu’elle n’épouse pas, parce que ce serait le détruire) et ce qu’elle pressent de sa propre perdition (Rogojine). Et ça ne peut que finir par la violence : c’est autour du cadavre de la femme aimée que les deux rivaux se retrouvent, dans une connivence étrangement apaisée, l’un s’affirmant meurtrier et l’autre perdant définitivement la raison.
L'Idiot peut se lire aussi comme l'histoire du Christ qui revient sur terre (à comparer avec Le Christ recrucifié, de Kazantzaki). Le seul personnage qui soit totalement bon sans être ridicule, c'est le Christ, celui des évangiles. La bonté du prince Mychkine confine à la naïveté et à l'idiotie, au grotesque souvent, même s'il perçoit finement les choses. Il se comporte de manière singulière : à la fois humble et doux (comme les ânes qu’il aime tant), il fait confiance à tout le monde et est toujours parfaitement sincère. Il ne voit que le bon coté des gens qu’il côtoie. Trop pur et innocent, il débarque au milieu d'une société artificielle et dépravée. Il y parle le langage du cœur, ce qui désarçonne les autres et les prend au dépourvu. Ainsi, à moment donné, lors d’une réunion mondaine, Mychkine, hors de lui, laisse éclater avec violence sa hargne contre le catholicisme, puis contre les convives de la soirée, pour inviter chacun, comme si de rien n'était, à se reprendre pour tendre vers l’idéal, suscitant ainsi l’hilarité de tous, avant de s’effondrer dans une crise. Il discerne ce qui se trame dans les cœurs et ne se soucie pas des intrigues qui l'entourent. Il pardonne à ses "amis" les trahisons les plus cruelles (celle de Lébédev par exemple) et justifie toujours leur faute par l'ignorance ou la faiblesse. Son amour est plus fort que tout. Comme celui du Christ. Et on sent pointer ici Dostoïevski, qui estime que seule la foi en l’amour du Christ peut sauver le monde contre les dangers modernes : l’athéisme, le libéralisme, le socialisme, l’occidentalisme et le catholicisme (principalement en réaction contre le pouvoir de Rome).
Ce roman intense, taillé à la serpe, coule à jet continu, part dans tous les sens, les épisodes s'enchaînent avec force. Dostoïevski sonde les cœurs et les âmes avec une puissance et une profondeur inégalées. "En effet, rien n’est plus contrariant que d’être par exemple riche, d’une famille honorable, bien de sa personne, convenablement instruit, point sot et, cependant, dépourvu de tout talent, de toute particularité, même de toute excentricité, sans aucune idée personnelle, en un mot d’être « comme tout le monde »." Ce que précisément n’est pas le héros !
Les dialogues pétillent d’intelligence, usant de tous les registres, passant du comique au tragique, du bouffon au grotesque, du philosophique à la gaieté, d’une hésitation à un coq-à-l’âne… Il y a un modernisme étonnant dans ce livre qui déploie toutes les grandes questions. Ainsi, par la bouche d’Hyppolite, le tuberculeux, le roman défend le choix pour chaque individu de sa propre mort, dernière liberté qui nous reste : "... en me condamnant à ne vivre que trois semaines, la nature a si rigoureusement limité mon champ d'action que le suicide est peut-être le seul acte que je puisse entreprendre et achever par ma propre volonté. Eh bien ! pourquoi ne voudrais-je pas profiter de la dernière possibilité d'agir qui s'offre à moi ?"
On en ressort comme d’un rêve puissant et long, imprégné de spasmes, secoué de rires ou d’indignations, admiratif : quel roman contemporain tient le coup face à un tel monument ?
Oui, L’idiot, le prince Mychkine, est bien mon ami, mon compère, mon frère, mon double, même si, par bien des aspects, je me reconnais aussi en Rogojine et, d’ailleurs, en d’autres personnages de ce livre palpitant. Comme eux, je ne me sens pas dans une voie commune. Tant pis, ou peut-être tant mieux pour moi !
Lisons et relisons Dostoïevski !


vendredi 25 avril 2008

18 avril 2008 : le sel de la terre

Une fois n'est pas coutume, c'est Lucile qui me réveille, car elle a son cours à 8 h à la fac, il faut qu'elle prenne le tram, elle doit de plus s'entendre avec des condisciples, car elles présentent un exposé à plusieurs, et dès 6 h 15 j'entends du bruit !
Par contre, on s'est entendu pour aller tout à l'heure à la gare ensemble, puisqu'elle prend le train 10 mn après moi pour rejoindre Poitiers aussi, où Claire doit venir en voiture à la gare nous chercher, compte tenu de la pluie persistante.
Cette même pluie qui me décide vers 10 h, sur la suggestion de Lucile revenue prendre son bagage, à monter le vélo dans le tram jusqu'à la gare... Après Montpellier, ce n'est plus une première pour Rossinante ! Lucile me dit que c'est interdit aux heures d'affluence, mais là, ce n'est pas le cas.
Mon train précède donc le sien de quelques minutes. Voyage sans histoire, sinon celle de L'idiot, dont j'approche de la fin. J'ai à la fois envie d'y arriver et que ça ne s'arrête pas. Promis, j'en parlerai dans une prochaine chronique... Mais je prendrai mon temps, car je voudrais bien comprendre en quoi ce livre m'éclaire, me questionne et, peut-être me donne des réponses. Et seule l'écriture un peu réfléchie permet de le savoir. Donc ce sera sans doute pour mai, le temps de digérer L'idiot dans sa complexité.
Dans le nouveau parking de la gare de Poitiers, nous attendons Claire. Ce n'est pas sans appréhension que j'ai appris que, pendant mon absence, elle a repris le volant, malgré son
œil en moins. Sans doute a-t-elle raison, de ne pas abdiquer, de ne pas démissionner totalement, de ne pas se laisser aller, même s'il y a des choses plus importantes que conduire une voiture. Et elle arrive toute pimpante ; j'installe Rossinante sur le porte-vélo, je laisse mes deux femmes sur les sièges de devant, et Lucile conduire jusqu'à la maison.
Comment dire ? Cette année, je n'ai pas eu, comme l'an passé, l'attrait de la nouveauté. Mais ce fut tout de même très intéressant, frémissant parfois, inégal aussi, mais c'est peut-être aussi bien... Les lectures ont plutôt bien marché, j'ai progressé de ce côté-là, je le sens. Les retrouvailles avec le Gers, la découverte de la randonnée pluvieuse (si j'ose dire) m'ont beaucoup marqué. Dans le Languedoc, j'ai revu mon beau-frère (pas revu depuis 2001), Robert (depuis 1985) et Jean (depuis 1998 ?), ce sont des hommes qui comptent, qui ont été importants pour moi. Tous trois libertaires à leur façon, plus politique chez mon beau-frère, plus syndicaliste et écolo chez Jean, plus anarchiste et naïve chez Robert. Des visions de la vie qui m'ont conforté dans le désir d'apprécier la diversité, dans le goût de rester dans un minimum d'originalité, qui est le sel de la vie.
Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?, peut-on lire chez Matthieu. Gardons précieusement cette variété qui seule nous donne des vibrations et de l'intensité à notre vie intérieure.



jeudi 24 avril 2008

17 avril 2008 : des gares et des hommes

Me voici tout guilleret au moment de repartir, ce qui n'est pas très gentil pour Jean. Certes, j'aurais bien envie de continuer, et même de rester un peu. Mais je m'y suis mal pris cette année, et ma sinusite n'a rien arrangé. Je n'ai pas fait de gros efforts pour avoir de nombreux lieux de lecture. En dehors du Gers, bien sûr, mais la Bibliothèque départementale m'avait tout préparé. Et soudain, la ruée vers l'est, que j'avais prévue jusqu'en Savoie, s'est révélée trop forte pour moi. Terminus, Aigues-Mortes, après un détour par l'Ardèche. Des retrouvailles surtout donc, cette année...
Jean propose de m'accompagner jusqu'à la Tour Carbonnière. Nous faisons un détour, et il m'évite ainsi
de trouver des flopées de voitures, car les touristes sont là, vampires assoiffés de bitume. Dernière séance de photo devant la Tour. J'ai envie de pleurer...


devant la Tour Carbonnière, photo Jean Bec

Le ciel commence à grisonner, comme mes cheveux. Embrassades, on se reverra, nul doute, et je le convie à Poitiers.
Et le coeur un peu humide, j'enfourche à nouveau Rossinante, direction Montpellier, en repassant par Marsillargues, puis par Lunel. Encore une ville dont les fortifications furent démantelées à la suite de la paix d'Alès (1629) : décidément, les Huguenots devaient être rudement dangereux ! Il y a aussi la jolie légende des pêcheurs de lune... Mais je ne m'attarde pas, me contentant d'acheter du pain et des bananes, et me retrouve sur la grand'route de Nïmes à Montpellier.
Peu à peu, le ciel s'assombrit, et à l'orée de Castelnau-le-Lez, à deux pas de ma soeur (la boucle est bouclée), les premières gouttes de pluie tombent. J'avise le tramway qui passe là, regarde son tracé. Formidable, il s'arrête à la gare, et sans changement, ce qui m'évite 5 ou 6 km sous la pluie qui commence à dégringoler sérieusement. Les voyageurs m'affirment qu'on peut y monter avec le vélo. Chiche ! J'achète un ticket au distributeur automatique, et Rossinante, heureuse d'échapper à une nouvelle mouillure (elle n'a que modérément apprécié le Gers), monte avec moi et prend ses aises. Quel confort, et quel plaisir...
A la gare, nouvel ennui. Trop honnête, je veux échanger mon billet Corail Téoz sans réservation vélo pour un avec. Macache ! C'est soi-disant complet. Un jeudi en début d'après-midi ??? Et pas de place avant le lendemain. Comme je menace de prendre le train en traînant Rossinante incognito, la guichetière, qui me dit : "Oh, non, vous ne pouvez pas faire ça" (Je vais me gêner, tiens !), recommence à pianoter et, miracle, trouve soudain un billet pour le train suivant. 2 heures d'attente supplémentaire. Et 3 euros de retenue sur l'échange du billet, car on est le jour même !
Qu'à cela ne tienne ! Je m'installe dans le hall, où un siège m'attend (il ne semble pas y avoir d'autre salle d'attente), me prépare d'énormes sandwiches pain-banane, et écoute la pluie battante écraser les verrières. Je l'ai échappé belle ! Ici, quand il pleut, il pleut, ça n'arrive pas souvent, mais ça peut être terrible. Jean me disait qu'Aigues-Mortes était régulièrement menacée d'inondation, cité entourée de canaux et de marais...
J'observe les allées et venues, essaie de voir si je trouverai un coin plus calme... Tant pis. Je sors mon Idiot et me lance dans une lecture frémissante, à peine déconcentré de temps à autre par les appels du haut parleur annonçant les nombreux départs et arrivées de train... J'aborde la partie centrale, et même un peu au-delà, je découvre l'extraordinaire confession que lit à voix haute (tiens, comme moi !) Hippolyte, le jeune tuberculeux condamné par les médecins : il souhaite choisir le moment de sa mort, car c'est le seul choix qui lui reste. De récentes affaires nous montrent qu'on n'a pas beaucoup avancé depuis Dostoïevski.
Enfin, mon train arrive ! Quand je pense que la guichetière osait m'affirmer avec un sacré culot que c'était complet ! Cinq emplacements vélo, seule Rossinante y prend place. Il est vrai qu'à Toulouse, un jeune homme fait monter son coursier. Mais enfin, ça ne fait que deux sur cinq ! Si ça se trouve, c'était loin d'être complet dans le train précédent, sûrement même !
Voyage sans histoire jusqu'à Bordeaux, rythmé par une brève discussion avec mon vis-à-vis, un grand échalas, qui part vers Figeac (changement à Toulouse) et la lecture de plus en plus chaotique de L'idiot, dont j'arrive juste à me détacher de temps en temps pour regarder les vignes, les collines, Carcassonne, le canal et la Garonne, ou manger quelques carrés de chocolat.
Mais avec tout ça, il est 21 h 30 à Bordeaux. Comme tous les jeudis soirs, Lucile est à son club d'escalade. Mais j'ai une clé. J'enfile mon gilet fluo pour que les Bordelais, réputés conducteurs détestables, me voient bien et je file vers l'appartement à peine distant d'un peu plus de 1 km. J'ai achevé pain et bananes (j'en avais acheté 7) dans le train, et n'ai pas vraiment faim. Deux
œufs sur le plat, et hop, je prépare le lit pliant, me brosse les dents, me mets en pyjama et m'attaque cette fois, pour me reposer de L'idiot, dont j'ai lu environ 200 pages dans le train, au Nouvel observateur, qui traîne dans le coin. Il est question du Nord, à la suite du succès phénoménal de Bienvenue chez les ch'tis, que je n'ai pas encore vu. Il me souvient alors, que moniteur dans un camp d'ados lors de l'été 68, mon groupe était composé de quatre Marseillais et de huit ch'tis, que j'avais eu le plus grand mal à les faire s'entendre, pour la raison toute simple que moi-même je ne comprenais rien à ce que me disaient les jeunes ch'tis. Ah ! le parler ch'timi ! Tout un poème.
Et sur ce dossier, que je trouve bien léger, Le
Nouvel observateur a bien baissé, je me suis endormi avant le retour de Lucile...

mercredi 23 avril 2008

16 avril 2008 : le plein air

Je me réveille tôt et en profite pour avancer dans la compagnie de mon frère l'idiot. Mais bon sang, me dis-je, au fur et à mesure que j'avance davantage à son côté, mais l'idiot, c'est moi ! Sauf que je n'ai pas écrit le bouquin ! Je me dis tout de même - et ça se confirme une fois de plus - que chaque lecture est une réécriture d'un livre à la manière du nouvel auteur qu'est le lecteur. Et même si plus d'un siècle nous sépare : c'est aussi ça, les grands livres, ils nous parlent à travers les âges, à moins que ce ne soit nous qui nous parlons, qui nous découvrons à travers eux !
Jean m'accompagne pour ma première lecture, à vélo, bien sûr. Nous sommes attendus devant une petite librairie, dans une rue piétonne. C'est ma première lecture en plein air. L'organisateur, Olivier, a disposé une petite table et une chaise pour moi, derrière lesquelles je pose mon vélo, et une quinzaine de chaises sur trois rangs en arc de cercle devant la librairie...


lecture dans la rue piétonne, photo Jean Bec
Peu à peu la rue s'anime. Il est prévu que je commence à 11 h. La "salle" est pleine, la moitié des auditeurs est venue à vélo !
Au premier rang, une jeune fille (17 ans environ, j'apprends ensuite qu'elle est élevée par ses grands-parents et ne fréquente pas l'école, elle n'a suivi que des cours par correspondance, elle a un regard lumineux et boit mes paroles) et un jeune homme (13 ans et demi). Olivier me présente et dit que je mettrai mon chapeau à la fin sur la table, chacun peut donner pour m'encourager, s'il veut ! Compte tenu de l'ambiance, c'est surtout pour les deux jeunes gens, qui me couvent des yeux, que j'entame mes lectures : Christian Bobin, Paul Auster, Jean-Philippe Blondel et Maupassant, avec entre chaque prose un poème, dont L'invitation au voyage, de Baudelaire. Des gens passent, s'arrêtent, écoutent un moment, s'assoient quand des places assises se libèrent, repartent...



quelques chaises se libèrent, photo Jean Bec

Les commerçants d'en face sortent de leurs boutiques pour écouter. Soudain, une ponceuse fait un bruit d'enfer. Je m'arrête, je ne m'entendrai pas moi-même. Puis je reprends. Une deuxième fois, je serai ainsi interrompu. Mais les gens sont contents et me le disent au pot de clôture. Particulièrement les deux jeunes, grands amateurs de littérature, ça me rassure ! Mais heureusement que je ne compte pas sur le chapeau pour survivre !
Nous reprenons nos vélos pour nous diriger, Jean et moi, vers une école, où nous mangeons à la cantine, avec les enfants du centre de loisirs, à une table écartée toutefois, avec une animatrice. Puis nous rentrons, je somnole, poursuis L'idiot, et nous repartons pour une nouvelle lecture en plein air, sur la place de la poste, devant des enfants du centre de loisirs justement, 9-10 ans. Quelques auditeurs du matin, adultes, sont revenus, après avoir mangé au restaurant un repas sans doute meilleur que le nôtre ! Je lis Navratil, et un conte de Tolstoï, Le vieux cheval ; ça ne leur suffit pas, je reprends le texte de Bobin... Je me rends compte à quel point avec les enfants il vaudrait mieux raconter que lire. J'aurais au moins appris ça cette année : à vrai dire, je le savais déjà.



lecture aux enfants sur la place, photo Jean Bec

16 h : nous reprenons les vélos, Jean m'emmène à la Bibliothèque municipale (où j'aurais sans doute été plus à l'aise pour lire aux enfants qu'en plein air) pour me présenter aux bibliothécaires. Puis il me propose une balade à vélo jusqu'au Grau du Roi. Nous prenons un chemin le long du chenal, alors que sur la route, de l'autre côté, les voitures sont au touche-touche, dans un embouteillage monstre. Puis nous rejoignons le canal du Rhône à Sète, toujours sur des chemins plus ou moins empierrés et carrossables, du vrai cyclo-cross. Sur tous ces canaux, et en particulier sur les étangs, on aperçoit des flamants roses en quantité, ainsi que des aigrettes, des échasses et autres oiseaux de bord de mer. La grande bleue n'est pas loin !
Je fais une belle chute, à deux doigts du canal ! Mais c'est incroyable comme je sais me rattraper ! En fin de compte, nous aurons pédalé pendant près de deux heures, avant de prendre le repas du soir, de faire faire une nouvelle balade au chien, puis de prendre un repos mérité.
Et je m'abîme encore dans les aventures du prince Mychkine, cet être extraordinairement pur, dont l'innocence dévoile les failles de la société corrompue qui l'entoure.

15 avril 2008 : descente vers le sud

Les adieux sont brefs, en ce lundi matin lumineux et encore frisquet. Que dire d'ailleurs, après cette journée magnifique d'hier ? Je ne suis pas bavard, j'aime autant écouter, et je suis là pour la rencontre. De telles retrouvailles justifient totalement mon projet de cyclo-lecteur. Il y en aura d'autres, sûrement, plus tard... Sans doute, mais j'ai aimé peu d'amis autant que Robert, et j'ai été heureux de le revoir. Lui aussi, je pense !
Cette fois, je redescends par la vallée du Chassezac, direction Alès, d'où je vais prendre le train pour Nîmes. Route sans histoire, la journée de repos d'hier m'a bien défatigué. Et puis j'ai le mistral, léger, dans le dos ! Mine de rien, ça compte. Passage à Saint Ambroix, cité ancienne, avec des vestiges du Moyen âge et de la Renaissance, et siège de nombreuses filatures, au temps de la soie triomphante (Et ceci se passait dans des temps très anciens, dirait Victor Hugo). Eh oui, c'est la Basse Cévenne, celle de la soie (je pense aussi au superbe roman d'Alessandro Barrico, Soie, à lire à haute voix ?), des Huguenots aussi, au temps du Désert. Le Musée du Désert n'est pas loin : faudra bien que j'y aille un jour, peut-être en septembre, au moment du grand rassemblement.
Alès, cité naguère minière, haut-lieu aussi du protestantisme : la paix d'Alès (écrit encore Alais à ce moment-là) en 1629 garantissait la liberté de culte, déjà menacée sous Louis XIII, avant d'être extirpée par Louis XIV. Il semble que la reconversion économique du bassin minier soit en bonne voie, la ville a l'air florissante.
Petit passage sur le train d'Alès à Nîmes, et lecture d'un nouveau chapitre de L'idiot, plus furieux, plus bouillant, plus frénétique encore. Plus fraternel aussi...
Et puis, toujours vers le sud, je sors de Nîmes par Caissargues, pour rejoindre la route secondaire vers Aigues-Mortes, ma destinée. Arrêt à Aubord, où je constate qu'il y a aussi un Temple de l'Eglise Réformée de France. Je longe des vignes (le vin des Costières du Gard). Je traverse Aimargues puis nouvel arrêt à Marsillargues, où j'aperçois le château de Guillaume de Nogaret (un des conseillers de Philippe le Bel, je crois), dont il reste une tour médiévale. Je cherche en vain un cybercafé !
Puis loin, je franchis de nouveau le Vidourle, rivière célèbre pour ses débordements, longe d'autres vignes (le vin de Listel) et enfin, après être passé par la Tour Carbonnière, datant du XIIIème siècle, et longtemps lieu de péage quand on voulait se rendre à pied à Aigues-Mortes, cette dernière cité m'apparaît sous un soleil éclatant, avec ses remparts et sa Tour de Constance, autre haut-lieu des persécutions protestantes du XVIIIème siècle.
Visiblement, il y a du monde. J'oubliais que nous étions aux vacances de Pâques ! Et qu'ici le tourisme est roi. Je trouve assez facilement le logis du cousin Jean. 71 ans, et encore bon pied bon oeil. Je suis ravi de le revoir. Il m'entraîne dans une visite à pied d'Aigues-Mortes, histoire de promener le chien, et de me raconter quelques souvenirs. Comme je lui demande comment il était entré aux Salins du Midi, il me confie l'anecdote suivante.
Il a failli ne pas y rentrer. En effet, il a commencé par une journée de familiarisation avec les lieux et le matériel, et on lui avait donné rendez-vous pour le lendemain à 4 h 30 pour rejoindre une équipe sur le terrain. Or, il dormait à l'hôtel, et il faisait une chaleur incroyable - on était en juillet - impossible de s'endormir ! Enfin il s'endort, vers les 3 h du matin. Il n'entend pas le réveil, bondit soudain du lit à 5 h, s'habille en vitesse, prend sa moto et arrive au lieu de rendez-vous, d'où tout le monde devait partir en camion. Il n'y avait plus personne. Comme il savait où le travail devait s'effectuer, il y fonce en moto. Il arrive. Une bonne heure de retard, il se fait engueuler ! Heureusement, le contremaître n'est pas encore là. On lui dit de cacher sa moto, car on n'est pas censé venir ici en moto, et si le contremaître la voit, il est cuit... Finalement, tout s'arrange bien. Il passera plus de 35 ans aux Salins.
Il me concocte un joli repas de légumes cuits dans des faitouts à triple fond de marque allemande (DMB, d'un prix très élevé, j'ai vérifié sur internet) : la température intérieure s'affiche sur un cadran au-dessus. Dès qu'elle atteint 70 ou 80° selon les cas, il éteint. Le couvercle bien fermé, la température se maintient à l'intérieur, ça continue à cuire à la vapeur, sans jamais bouillir. Pas besoin de matière grasse, pas d'eau non plus, l'eau d'égouttage des légumes suffit. Ainsi, les vitamines sont, paraît-il, conservées, ainsi que les sels minéraux, et la saveur propre à chaque légume, même si on les cuit ensemble. Ils restent fermes et consistants. C'est effectivement délicieux !
Et, après mes tout de même 105 km dans les pattes (en deux étapes , 60 jusqu'à Alès, 45 ensuite), je me glisse avec délices dans le lit, sans oublier mon cher idiot qui me tient douce compagnie !

mardi 22 avril 2008

14 avril 2008 : une thébaïde pour un homme des bois

Je me réveille reposé. 7 h 30. Robert m'a dit hier qu'il suit le cours du jour, dort longtemps en hiver, peu en été. Là, nous sommes à mi-chemin. Il est déjà levé. A sorti les chèvres. Les chiens sont contents, il y en a deux tout petits. Deux chats aussi, un cochon d'Inde, deux tourterelles, deux perruches (ces derniers ont aussi leurs petites maison fabriquées et décorées), et un corbeau apprivoisé qui répond au doux nom de Coco d'une voix saccadée et rauque. Robert l'a recueilli tout petit, et le corbeau, qui ne vole pas, dort dans sa cabane.
les cabanes de Robert
J'observe un peu les alentours. Evidemment, c'est de l'art naïf. Les matériaux bruts sont utilisés pour les sculptures : bois, métal, pierre, galets, sarments de vigne, barriques, cerclages, fil de fer, ustensiles, os, cordages, coquillages, bouts de briques ou de tuiles, troncs, branches... Tout est récupéré et peut être utilisé. Pour faire des suspensions, des globes ajourés, des tableaux de collages de divers matériaux de récupération, des sculptures décoratives de toute taille, une table dont le pied est une barrique, et le dessus un immense cerclage de barrique rempli de galets et de bouts de céramiques artistiquement placés, tout fait art et s'efforce d'être beau. Sur les rochers, on aperçoit un immense oiseau (albatros, aigle ?), une chèvre (au-dessus de la chèvrerie), un œuf géant (au-dessus du poulailler), un personnage (enfant couché sur le côté et qui essaie de se redresser), d'étranges personnages en bois tendent de s'agripper aux fils de fer en forme de toile d'araignée, un coq, un oiseau, un cheval, un homme en fil de fer. Il y a aussi des fauteuils géants, dont les pieds, dossiers et repose-bras sont en branches de bois torturé. Même les mangeoires pour les bêtes sont aménagées avec un souci d'élégance.
Et les rochers aussi semblent participer du paysage sculpté. Et parfois, ils ont effectivement été déplacés pour s'insérer dans un décor harmonieux où trouvent place les installations artistiques.
sculpture de Robert
Après avoir pris le café, je suis les deux hommes pour assister au dépeçage d'un cabri qu'ils viennent de tuer. Suspendu à un arbre, la bête attend le couteau qui va la peler. Robert m'explique comment il tue la bête sans l'épouvanter, au contraire des abattoirs. Là, il s'agit d'une commande d'un habitant du village qui veut le cabri entier, débité pour son congélateur. Julien apprend à glisser délicatement le couteau pour écarter la peau, peu à peu, c'est tout de même plus compliqué qu'un lapin ! Puis enlever les viscères, et ensuite découper le cabri en une douzaine de morceaux mis dans une glacière.
Et j'accompagne Robert pour apporter la viande à son futur propriétaire. Chemin faisant, je visite un peu le coin, le village est à 5 km environ du hameau de Robert, joli village encastré au bord des gorges. Un monde fou en été, me dit-il. C'est qu'on peut se baigner, et que la descente des Gorges de l'Ardèche en bateau est très courue !
Robert s'est lié avec un artiste renommé qui passe l'été dans le village et qu'il aide à monter ses expositions. Il me montre la maison de l'artiste. C'est pour lui un revenu indispensable, outre les services qu'il rend (débroussaillage, construction de cabanes pour d'autres, dont un architecte parisien célèbre), car les ventes de fromages et de cabris ne suffiraient pas. Il est désormais propriétaire de son terrain, et content de son royaume.
un des lamas de Robert
Bref, la journée est superbe. Après le repas, pendant que je sieste un peu, il part mener paître ses chèvres, Julien prépare les fromages puis va se balader vers les gorges. Plus tard, Gaël arrive, au bruit des sonnailles, on retrouve Robert et le petit troupeau (neuf chèvres à peine et quelques cabris), et au retour, Leïla entre en scène. Exubérante, elle se partage entre l'Inde, où elle passe l'hiver (en partie à des fins humanitaires dans un hôpital) et l'alpage d'été. Là, entre deux, elle passe quelques jours ici. Je vois à quel point ses enfants non seulement admirent Robert, mais l'aiment profondément. Je songe au beau texte de Victor Hugo, Le roi de Perse et au berger de ce poème :

Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été ;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille ;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer.

Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.
— Comment te nommes-tu ? dit le roi. — Je me nomme
Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;
J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l'heure de midi. —
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
 — Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.

 
Oui, quand on voit Robert, on est content d'avoir des enfants. Pour le remercier, le soir, je leur offre une lecture. J'espère qu'elle leur aura plu.


13 avril 2008 : quand ça monte, on s'émerveille !


Une longue étape m'attend, vers l'Ardèche, cette fois, où je dois rejoindre mon vieux copain Robert, pas vu depuis 1985 !

Pour la raccourcir un tantinet, je prends le train jusqu'à Nîmes. Je continue la lecture de L'idiot, tout en observant paysages et gens, et en écoutant les voix soudain chantantes. Un chapitre de plus... Le prince Mychkine m'est de plus en plus proche... Mon ami l'idiot, je crois que j'intitulerai ainsi la chronique que je ne manquerai pas d'écrire quand j'aurai fini ma lecture, sans doute à la fin de mon parcours.
Nîmes : en sortant de la gare, je file regarder les arènes (en fait, j'apprends que c'est un amphithéâtre) et la Maison carrée. Superbement bien conservés. Un beau soleil les éclaire de biais. Un peu plus loin, j'aperçois la Tour Magne, célèbre par le distique holorime (le vers rime en entier) attribué faussement à Victor Hugo, et jamais oublié depuis ma classe de seconde :
Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l'arène à la Tour Magne, à Nîmes.
Et déjà la route s'élève dans les garrigues sèches, aux bons parfums. On est dimanche, presque pas de voitures, c'est tout bonnement génial. Mon nez encore mal remis respire toutefois difficilement dès que ça monte, et ça monte souvent et longuement, quoique sur de faibles pourcentages. Dans les descentes, je reprends mon souffle. Un joli pont sur le Gard me rappelle que nous sommes dans les parages du célèbre aqueduc romain. Puis j'arrive à Uzès, là, beaucoup de voitures, il y a une sorte de marché, sans compter que c'est l'heure de la sortie des églises et du Temple, car cette cité historique fut un fief huguenot. Puis, c'est Lussan, Saint Jean de Maruéjols, Barjac, de charmants villages aux belles maisons. Et des arrêts, car la fatigue est forte. Arriverai-je au bout ?
Enfin, non sans peine, j'arrive dans l'Ardèche, et Vallon Pont d'Arc, à l'entrée nord des Gorges de l'Ardèche, me tend les bras.

Il est 15 h environ, et la foule dominicale encombre les rues de cette jolie bourgade, visiblement très touristique.

Arrêt bienvenu pour reposer les jambes, achat de cartes postales, promenade dans les rues, arrêt-buvette aussi : un thé chaud, j'apprécie. Et j'ai le temps, j'avais annoncé mon arrivée pour 18 h, encore une petite quinzaine de km.


Le pont naturel sur l'Ardèche. Image, cop. : http://www.ardeche.com/ville_village/vallon-pont-darc.php


Il ne me reste plus qu'à enfourcher de nouveau Rossinante et à suivre l'Ardèche vers Ruoms, point de départ de la petite route montant vers les montagnes où habite Robert. C'est assez surprenant, au fur et à mesure que j'approche, la fatigue semble avoir déserté, alors même que ça n'a jamais autant grimpé. Il m'a envoyé un petit plan pour trouver l'entrée du chemin qui mène chez lui. Cependant, il a omis d'indiquer les distances. Et de hameau en hameau, je suis sans cesse renvoyé plus loin, plus haut. Mais c'est comme si j'avais des ailes. J'ai simplement installé le petit plateau et ça mouline presque tout seul.

Et quand je vois la boîte à lettres avec son nom peint en gros dessus, à l'entrée de son chemin empierré, je dis quand même ouf ! Plus de 100 km dans les pattes ! Pour quelqu'un qui respire mal, c'est correct !
Et soudain, j'aperçois les trois lamas, je sais que c'est ici ! Sur le chemin, devant la grange (construite de ses mains, et où Rossinante va reposer), deux de ses filles triplées s'apprêtent à repartir, avec un de leurs copains. Elles m'indiquent le portail. J'entre.
Un panorama extraordinaire s'offre à moi. Le pré où les lamas broutent jouxte la grange. Au fond, les cabanes des chèvres, des vaches, des lamas, le poulailler, toutes constructions de bois adossées à des rochers calcaires et ouvragées artistiquement, car les bêtes aussi on besoin de beauté, estime Robert ("la beauté sauvera le monde", dit L'idiot de Dostoievski, à qui je pense immanquablement ici, j'ai bien choisi ma lecture). Sur les côtés, des haies en fagots de bois de deux à trois mètres de haut : franchement ça a plus de gueule que des fils de fer barbelés ! Les rochers eux-mêmes sont surmontés de sculptures en bois ou en métal, oeuvres de Robert. Je le savais artiste, je pénètre dans un musée vivant...
Pas trop le temps de détailler, je verrai tout ça demain, le voici qui s'avance, ramenant ses chèvres de la pâture, avec les chiens qui le suivent, le sien, celui de sa troisième fille, Leïla, bergère également, et celui de Julien, le jeune berger stagiaire qui est actuellement chez lui. Nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Robert n'a pas tellement changé, il frise la cinquantaine, un peu plus buriné, c'est qu'il vit au grand air. Je range le vélo dans la grange (ici pas besoin d'anti-vol), et il m'indique le chemin qui monte au milieu des rochers, chemin empierré par ses soins, avec l'aide de ses enfants.
Et quand j'atteins la partie supérieure, un fabuleux panorama s'offre à moi : cinq maisons en bois (les fameuses cabanes dont il me parlait dans ses lettres sibyllines) s'encastrent dans le paysage déchiqueté de lapiaz rocheux, au milieu des arbres. Il y en a une pour Robert et une pour chacun de ses enfants, même s'ils n'y vivent pas en permanence, mais viennent seulement s'y ressourcer. Justement, Gaël, le fils aîné, avec sa compagne et sa petite fille, sont là. C'est dimanche ! Je verrai Leïla demain.
Je vais dormir dans la "cabane" de Gaël, où l'on m'emmène. Les murs sont en bois, parfois en rondins incrustés dans du mortier naturel, le sol est en galets le toit en bois recouvert de toile goudronnée et de bruyères. C'est magnifique. L'une des maisons, celle de Leïla, est en forme de yourte. Dans chacune, un poêle apporte le chauffage indispensable dans ces rudes régions. Des toilettes sèches sont à l'extérieur. Des panneaux solaires donnent l'électricité, bien que l'éclairage se fasse aussi avec une lampe à pétrole très sophistiquée (venue d'Allemagne) et avec une lampe à carbure, pour le repas qui va suivre par exemple. Le mobilier est entièrement fait mains par Robert ou ses enfants, et la décoration aussi. Partout, un objet ou une sculpture rappelle l'artiste.
Pendant que Robert va traire les chèvres, Gaël me fait visiter l'installation. Je suis sidéré, médusé, abasourdi, ébloui, la parole me manque, je n'ai pas assez de deux yeux. Claire, Mathieu (qui rêve d'une maison en bois) et Lucile seraient eux aussi ravis. Ravi, voilà le terme exact, au double sens de charmé et d'enlevé dans un rêve.
Quant au repas qui suit, un gigot de cabri, que dire ? Trop beau, trop bon, trop tout court, comme disent nos jeunes... Suivi de l'inévitable fromage de chèvres. Car Robert fabrique ses fromages, évidemment, et Julien est en train d'apprendre à les faire, comme il apprend tout le reste ici, avant de partir prochainement vers son premier alpage. Ce jeune homme - 22 ans - en a eu marre de la ville, de son emploi de camionneur, et ici visiblement il s'éclate, il a trouvé sa voie.
Fatigué tout de même, je m'éclipse discrètement et m'endors sous le frou-frou du vent dans les arbres. Au milieu de la nuit, un brusque orage me réveille, ça tombe sec sur le toit de bruyères, pendant cinq minutes peut-être. Robert et Julien, habitués aux bruits de la nature, n'entendent rien !

lundi 21 avril 2008

12 avril 2008 : le Canal du Midi

Un gros rhume sinusiteux a retardé mon départ de deux jours et obligé d'annuler ma prestation dans un collège de Montpellier. Dommage, c'eût été une première...
Après un arrêt-café à Bordeaux vendredi midi chez Lucile, de passage pour une nuit à Toulouse, où j'ai retrouvé ma vieille Rossinante. Me voici à pied d'œuvre ce matin samedi pour m'élancer vers Montpellier. En train, c'est prévu. Mais comme je pars très tôt, et que mon train est à 10 h 40, j'ai le temps d'aller faire une petite trentaine de km le long du Canal du Midi. Un aller-retour, puisque je ne dois pas rater mon train.
Eh bien, c'est pas mal du tout... Très agréable même. Au bout de cinq ou six km, on a quitté la ville, atteint le campus, longé une sorte de port de plaisance, croisé des cyclistes, des piétons et des joggeurs avec ou sans chiens. Le chemin de halage est bien revêtu, mais les directions (changement pour passage de l'autre côté du canal) pas toujours bien indiquées, ce qui m'occasionne de menus déboires, des légers retours en arrière. Pas gênant, j'ai tout mon temps, il fait beau, ça me change agréablement du Gers !

On peut suivre le canal au complet à vélo, couverture du livre publié par Edisud

Et puis, et puis... De nombreuses péniches sont amarrées le long du chemin, visiblement habitées pour beaucoup d'entre elles. J'imagine que ce doit être assez agréable. Georges Simenon a, me semble-t-il, vécu dans une péniche pendant un temps. J'aimerais bien aussi. Quel calme, quelle volupté entre le ciel et l'eau, et sous les arbres frémissants. Car le canal est entièrement bordé d'arbres, des platanes essentiellement.
Et quelle poésie dans les noms de ces péniches : Kaliste, Rosa, Galatée, Mystère, Speranza, Morgane, Nuance, Gitan, Robinson, Moumoune, Diogène, Soléiade, Antje, Christina, Elisabeth, Vrede, Vinke Zor, Le présent, Barbarie, Insolite, Banco, Adriana...
En revenant sur Toulouse, les directions sont toujours aussi mal indiquées, je crois que le chemin continue tout droit, alors qu'il tourne pour traverser le canal, et je me retrouve devant un escalier que je ne peux éviter. Je me laisse chuter sur le côté. Sans gravité...
Nouvel incident dans le train, c'est un corail Téoz. Le vélo peut être pris mais c'est un service payant ! 10 euros, comme dans les TGV ! Sauf que comme je ne l'ai pas pris, je paye une surtaxe dans le train : Rossinante me coûte 20 euros ! Or, vérification faite, quand on réserve un billet par internet sur le site SNCF, à aucun endroit il n'est indiqué que le vélo est payant dans les corails Téoz ! Il est vrai que ce n'est pas davantage indiqué quand on prend un billet pour TGV ! Le site est à améliorer ! En fait, il faut aller sur le site : http://www.velo.sncf.com/ pour avoir ce type de renseignements, et apparemment, on ne peut faire la réservation soi-même par internet ; voici ce qu'on y lit :
Bénéficiez d’un emplacement spécialement conçu pour vos vélos non démontés, dans les Corail Téoz, la plupart des Corail Lunéa et de nombreux TGV. Pensez à effectuer votre réservation vélo, en même temps que l’achat de votre billet, en gares, boutiques SNCF, agences de voyages agréées ou via le 36 35 (0,34€ TTC/min).Tant pis pour moi ! J'ai emporté L'idiot comme lecture cette fois. Je n'ai pas relu ce livre depuis la classe de philo qui fut ma période de découverte de la littérature russe (Tchékhov, Gogol, Tolstoï et Dostoïevski), grâce au prof de philo. Je sens que je vais me régaler, d'ailleurs ça commence dans un train ! Et j'en garde le souvenir d'un personnage selon mon cœur.
A Montpellier, je tourne en rond avant de découvrir la route de Castelnau-le-Lez, où je suis accueilli par ma sœur Monique, mon beau-frère et ma nièce. Ils ont droit le soir à une lecture en appartement.

samedi 5 avril 2008

31 mars 2008 : passage en retraite

Après un voyage sans incident notable, sauf que je le pensais plat, et qu'il y a tout de même quelques côtes, et une bonne partie sur des pistes cyclables - c'est l'avantage d'être proche d'une grande agglomération - j'ai rejoint Toulouse. Je suis passé à côté des énormes hangars où l'on assemble les Airbus, j'ai aperçu quelques avions prêts au départ sur l'aéroport, croisé une course cycliste, mais oui, dans les rues de Blagnac. La Garonne enfin apparaît dans sa blancheur limoneuse. Et juste derrière, c'est la maison d'Anne, ma belle-soeur et de son mari Alain, de leurs enfants. Et j'y retrouve aussi Claire. Je suis fatigué, et après les embrassades, je monte prendre une douche.
Repas familial, quelques jeux avec les enfants, un peu de repos, puis mon beau-frère Leny, chez qui nous dormons (Claire est arrivée chez eux avant-hier), passe nous chercher. Je dépose mon sac à Beauzelle. Marie-France, ma soeur, semble en forme.
Et Leny m'emmène chez Michel Baglin, journaliste à La Dépêche du Midi, que j'avais connu quand j'étais bibliothécaire à Auch (il était alors à l'édition du Gers), et avec qui j'ai renoué récemment à la faveur d'internet et surtout de la publication de deux de ses deux derniers livres : Lettre de Canfranc (Rhubarbe, 2005) et Les pas contés : Carnets de Cerdagne (Rhubarbe, 2007). Car Michel Baglin est d'abord, et sans doute surtout, poète et écrivain. Je l'apprécie beaucoup, j'ai dans mon répertoire un de ses textes. C'est un bonheur de le retrouver dans son environnement, avec son épouse et son fils. Leur maison est en surplomb sur la Garonne, merveilleux point de vue. Nous discutons à bâtons rompus de nos parcours, de la vie, du journalisme, de l'écriture, il m'emmène dans son bureau aménagé sous les combles, me présente la revue Textures, qu'il a animée pendant une dizaine d'années, et me fait don de quelques numéros ainsi que de trois de ses bouquins. Une belle soirée malgré la fatigue accumulée.

Michel Baglin - Les pas contés - Carnets de Cerdagne. 
Après une nuit calme, nous retrouvons Anne à Toulouse, puisque c'est à deux pas de chez elle que je dois faire une lecture au Foyer-logement des Sept deniers. C'est une maison de retraite non-médicalisée, où chaque occupant ou couple a son propre appartement, où il peut cuisiner, mais qui possède aussi des parties communes, dont un réfectoire et une salle d'activités. C'est là que je vais faire la lecture devant une quinzaine de résidents. Tant pis pour les autres !
Anne a demandé l'autorisation de me filmer. Voilà, il restera un DVD de ma semaine de lecture. J'ai posé Rossinante en fond de scène. Je lis les textes de Christian Bobin et de Jean-Philippe Blondel, l'album d'Olivier Douzou, et entre chaque prose des poèmes de Victor Hugo et de La Fontaine : quarante-cinq minutes, pas plus, je sais qu'il ne faut pas trop abuser de l'attention de ces personnes qui, toutes ont plus de quatre-vingts ans et beaucoup plus de quatre-vingt-dix ! Je crois qu'ils sont contents !
Et voilà ! Je suis vidé. Un retour pour repos à Poitiers s'impose...
Je vais laisser Rossinante à Toulouse, je sais qu'elle ne manquera pas d'avoine, j'ai mon autre vélo à Poitiers, et dans huit jours, je reprendrai la route. Tant qu'il y aura des hommes, des livres, des vélos et des trains...

29 mars 2008 : le club des poètes apparus


Je dors comme un loir, n'ose pas me lever, n'entendant aucun bruit. De leur côté, Paul et Mimi ne souhaitant pas me réveiller, s'attardent aussi au lit. Ce qui pourrait durer longtemps... Mais j'ai un long trajet, une soixantaine de km, plutôt bosselés pendant les quarante premiers. Je sors du lit et file faire ma toilette. Comme par enchantement, ils surgissent eux aussi. Petit déjeuner, dernières vérifications, préparation du sac. Mimi me mitonne des sandwiches aux petits oignons, l'un au saucisson, l'autre au jambon, sans beurre naturellement, mais avec salade, rondelles de tomates.
Je suis prêt à partir. Adieux, non sans avoir ajouté leur numéro de téléphone dans mon portable... Et je quitte Ornézan... sous le soleil. Mais oui ! Il pointe enfin le bout de son museau, le coquin, après m'avoir fait faux-bond pendant des jours et des jours. Et il ne me quitte pas de toute la route.
A peine quelques km après Ornézan, à la faveur de la descente qui suit la première et rude côte, je m'aperçois que j'ai oublié mon cache-col. Mais pas envie de revenir en arrière, il fait beau, je n'ai pas froid. Je téléphonerai à Paul et Mimi pour leur dire que je reprendrai ça une autre fois, occasion de repasser les voir. Et la route défile, je suis l'itinéraire que Paul m'a suggéré, par Castelnau-Barbarens (Castelnau est l'équivalent de Châteauneuf), village situé sur un piton rocheux dominant la vallée de l'Arrats. Et qui possède des pousterles (rues accessibles seulement à des piétons, généralement très en pente), comme Auch. C'est coquet. Après je file vers Samatan, enfin, file, c'est façon de parler, car la route ne cesse de monter et de descendre, et ma moyenne ne dépasse pas les 14 km/h. Je ressens les fatigues accumulées par toutes ces lectures ajoutées aux étapes sous la pluie.
En fin de compte, je m'arrête pour pique-niquer sur les hauteurs qui dominent Samatan, même s'il n'est encore que 11 h 45... C'est tout bonnement délicieux. Parce que j'ai grand faim ! Je sais qu'après, ce sera du plat jusqu'à L'Isle-Jourdain, où m'attend une surprise, selon Anne-Marie, ma cicérone de la BDP. Donc, je savoure avant de m'élancer dans la dernière descente. Il y a même un reste du gâteau à l'ananas que les deux repas d'hier n'ont pas réussi à anéantir. Il est pourtant fameux. Et je bois aussi, ayant pas mal sué une fois de plus.
Enfin, j'arrive à Samatan, une des capitales du foie gras, et désormais je remonte vers le nord dans la vallée de la Save. Je passe près du château de Caumont, construit au retour des guerres d'Italie au XVIe siècle, et ayant appartenu au duc d'Epernon, un des mignons d'Henri III, un des personnages d'Henri III et sa cour de Dumas, si mes souvenirs de lecture sont bons. C'est devant ce château que je m'aperçois soudain que je n'ai pas ma ceinture : pas d'argent, pas de papiers !
Damned, j'ai oublié ça chez Paul. Un coup de téléphone portable (il est utile) à Anne-Marie pour lui dire d'aller chercher ceinture et écharpe avant de me rejoindre tout à l'heure à L'Isle-Jourdain, puis à Mimi. Et mon étourderie est réparée... Qui parlait de vérifications tout à l'heure ?
L'Isle-Jourdain : je passe à côté du lac et aperçois l'hostellerie où je dois être hébergé, ici pas d'accueil chez l'habitant, mais c'était prévu dans mon contrat. Le rendez-vous est fixé devant la mairie à 14 H, et j'y suis à 13 h 45. Evidemment, un cyclo-lecteur ne passe pas inaperçu. Un couple qui semble m'attendre se précipite vers moi, et on rejoue la grande scène de Stanley et Livingstone : "M. Brèthes, je présume ?"
Voilà donc la surprise. J'avoue ne pas les remettre, quoique la voix me dise quelque chose. Ce sont deux instituteurs en retraite qui étaient à l'école de Monferran-Savès du temps de mes tournées de bibliobus. Lui s'occupe maintenant de la Maison Claude Augé, elle de l'office de tourisme. Ah ! que ferait-on sans tous ces bénévoles associatifs ?
Ils me font pénétrer dans la Maison de Claude Augé, devenue un petit musée consacré à ce grammairien devenu éditeur chez Larousse, et créateur du Petit Larousse illustré. La commune a racheté et restauré la maison, et l'Association des amis de Claude Augé organise les visites. C'est un hôtel particulier construit vers 1904 et qui a la particularité de posséder de nombreuses fenêtres à vitraux "Art nouveau", dont celui de la Semeuse, emblème des éditions Larousse. Elle abrite aussi des documents concernant Claude Augé (collections de dictionnaires, de grammaires et de manuels d'histoire) et quelques autres personnalités de la commune. Je visite avec gourmandise, et finis par un petit goûter préparé à mon intention.
Puis je file à l'hôtel pour me préparer. Une baignoire ! Ma foi, je prends un bain prolongé - j'ai failli m'endormir dedans ! Puis un peu de relaxation sur le lit.
Je reprends le vélo pour rejoindre la bibliothèque, nouvellement créée dans la mairie, assez joliment d'ailleurs. Rien à voir avec l'ancien dépôt de livres, occupant une pièce à l'étage dans une tour ancienne, quand nous venions avec le bibliobus, et qui nous obligeait à de rudes efforts pour transporter au lieu final les lourds bacs chargés de livres.
Là m'attendent les deux charmantes bibliothécaires, et bientôt arrivent aussi Anne-Marie, puis Marie-Noël, également de la BDP et qui fut aussi ma collaboratrice à la fin des années 70. Peu à peu, le public afflue (n'exagérons rien, une vingtaine de personnes comme d'habitude, peut-être vingt-cinq, dont deux pré-adolescents), certains m'apportent des textes à lire, il s'agit de membres du club des poètes locaux, un groupe informel qui se réunit pour lire leurs propres oeuvres et celles d'écrivains.

(photo Anne-Marie Turon)

Pas mal du tout ! Comme il y a beaucoup de textes, j'en choisis quelques-uns seulement que je rajoute à mon programme. Parmi ces textes, un hommage à Nelson Mandela.
Je me surpasse quelque peu, ne voulant pas décevoir ce club qui doit m'accueillir ensuite pour un couscous !

(lecture de Navratil, album en mains, photo Anne-Marie Turon)

Aussi pour que les deux jeunes ne s'ennuient pas, mais je vois sur leur visage qu'ils écoutent avec attention, rient quand il le faut, et vibrent même parfois, surtout sur le dernier texte, qui traite du SIDA. Et je termine avec beaucoup d'émotion. Le pot qui suit est l'occasion d'échanger quelques impressions...
Le club des poètes est tout à fait réduit pour le fameux couscous : l'hôtesse, qui a préparé le repas (ancienne institutrice, d'origine pied-noir, et qui a été victime l'an passé d'un AVC qui l'a laissée sans parole et sans mémoire pendant quelques mois, mais elle a bien repris) et un couple, dont justement j'avais lu les textes tout à l'heure. Les autres ont filé écouter un concert : eh oui, je ne suis pas la seule vedette à passer dans le coin ! Et Anne-Marie, qui est aussi invitée, ayant organisé ce passage à L'Isle-Jourdain. Repas absolument succulent, comme les précédents, et heureusement que je quitte le Gers, sinon je ne rentrerais plus dans mes pantalons et peut-être écraserais-je même Rossinante sous des rondeurs replètes inattendues !
Dans la nuit presque claire, je rejoins l'hôtel, en faisant bien attention à ne pas rouler sur les éclats d'étoiles !


vendredi 4 avril 2008

28 mars 2008 : Paul, Mimi, Isis et les autres

Il pleuviote encore ce vendredi matin alors que je dors cette fois jusqu'à 7 h 30 passées ! Est-ce l'effet Barran ? L'effet accueil Christiane ? Je fais ma toilette, m'habille et descends déjeuner... Je fais mes adieux à cette charmante hôtesse et à ce non moins joli village.
En route pour Seissan. On m'a conseillé, hier au soir, de prendre par le sud, par L'Isle de Noé. Ma foi, pourquoi pas ? Le nom du patelin est doux à prononcer, et on imagine bien Noé, sa femme, non nommée dans la Bible et ses trois fils, Sem, Cham et Japhet, construisant dans les parages de la Baïse la fameuse arche qui sauva le genre humain. Arche transformée en île par la suite ! Côte d'abord, puis route légèrement sinueuse. J'aperçois dans le village un beau château du XVIIIe. J'apprends que le dessinateur et caricaturiste romantique Cham est justement natif de cette localité, qui a dû lui donner l'idée de son pseudonyme.
Puis soleil... Je profite d'une ascension, ou plutôt du sommet d'une côte pour jeter un
œil sur mon téléphone portable. J'ai justement un message m'avisant de passer à la bibliothèque de Seissan avant midi pour qu'on prenne les dernières dispositions. J'appelle la bibliothécaire, Françoise, qui me signale que je suis attendu comme le messie par la journaliste du Petit journal qui veut photographier mon arrivée, comme pour un grand du Tour de France !
Ce qui est fait, puis je découvre la magnifique bibliothèque, récemment inaugurée.


(le cyclo-lecteur arrive à la bibliothèque, photo Anne-Marie Turon)
Une salle au premier étage pourra accueillir mes lectures prévues à 18 h 30. J'ai donc largement le temps d'aller retrouver une vieille connaissance.
Paul (de son vrai prénom Marcel) fut le chauffeur du bibliobus pendant ma période gersoise. Il finit d'ailleurs sa carrière à la BDP il y a quinze ans. Il a donc treize ans de plus que moi. Je l'ai recruté en novembre 1973, et n'ai eu qu'à me louer de ses services. Discret et efficace, il conduisait très bien, et ne rechignait pas à la besogne, pourtant assez rude : on se coltinait des bacs de livres, du bibliobus aux dépôts dans les communes, et c'était fort lourd. Et il y avait tout le reclassement des fiches dans les livres pendant les tournées, avant de repartir. Je l'accompagnais une ou deux fois par semaine en tournée. Heures parfois grandioses ou surprenantes, comme la fois où, en croyant lui faire prendre un raccourci, je nous ai embarqués sur un chemin de terre où nous nous embourbâmes, et où un paysan dut nous tracter.
J'ai donc été son coéquipier pendant toutes ces années qui m'ont fait rêver d'avoir un jour une Rolls-Royce avec un chauffeur comme lui. Au fond, j'étais fait pour être milliardaire !
Or, c'est lui qui me reçoit, avec son épouse, Mimi (j'ignore son vrai prénom), dans leur petite maison d'Ornézan, entourée d'un verger et d'un jardin. Ils élèvent quelques volailles. Je me douche avant de passer à table, car j'ai encore attrapé une suée mémorable, et Mimi me propose de compléter leur machine à laver avec mon linge plein de sueur. A table, nous devisons du bon vieux temps, "les meilleurs moments de ma vie", dit Paul avec quelque exagération. De leurs enfants et petits-enfants, des joies et des peines.
Puis je m'éclipse pour un repos mérité. Je termine la lecture des âmes fortes, et suis tout surpris de voir Giono retomber sur ses pieds, tant le roman paraît impossible à achever ; il garde tout son mystère, une fois la lecture terminée, c'est du grand art, un peu la Joconde en littérature. Sur ce, je m'assoupis et me réveille en entendant une voix féminine.
Isis est là. Isis, c'est Denise S., une de mes anciennes élèves qui a passé le certificat d'aptitude aux fonctions de bibliothécaire sous ma direction en 1994, et qui est employée un jour par semaine à la Bibliothèque de Seissan et le reste du temps comme assistante scolaire à l'école d'Ornézan, où elle habite dans l'ancienne maison de Paul, rachetée par la commune et transformée en appartements sociaux. Mais elle est aussi conteuse, d'où ce pseudonyme d'Isis. Elle est hélas malade, une minerve autour du cou, et ne pourra pas assister à mes lectures, à son grand regret. Nous évoquons aussi le temps passé, elle me propose des poèmes à lire tout à l'heure. Paul l'invite à dîner.
Puis je reprends mon vélo et mes textes pour rejoindre Seissan. J'y retrouve la bibliothécaire, Anne-Marie, de la BDP, les journalistes de La dépêche du Midi et de Sud-ouest qui me photographient et m'interviewent.
La salle a été joliment préparée, et Rossinante, appuyée contre la grande table ovale près de l'immense baie vitrée, se repose nonchalamment.


(le cyclo-lecteur monte sa Rossinante dans la salle de lecture, photo Anne-Marie Turon)

Bientôt les auditeurs arrivent, dont Paul et Mimi. Je lis avec plaisir, à peine troublé par les enfants présents.
Paul a invité aussi Anne-Marie, avec qui j'avais également travaillé de 1979 à 1981. Soirée sympathique, toute en douceur et en frémissements. Isis nous parle du Brésil, où son mari brésilien est reparti définitivement. Mais je n'attarde pas trop les conversations, sachant que demain, la balade vélocypédique sera plus longue et plus rude aussi, puisque je vais traverser les contreforts entre plusieurs vallées. On se reverra, dès demain avec Anne-Marie, qui doit encore représenter la BDP à L'Isle-Jourdain.

jeudi 3 avril 2008

27 mars 2008 : Au milieu du département du Gers

Je me réveille frais et dispos, un peu gêné d'avoir dû prendre la chambre de Martin, qui a retrouvé celle de ses parents ! Pendant le petit déjeuner, comme hier, un écureuil fait son apparition, sur le grand cèdre de la cour. C'est Gabriel qui l'a aperçu : il a l'œil vif ! Je quitte à regret mes petits amis, et aussi les grands. Juliette m'a ramené à l'abbaye sous une pluie ininterrompue. Elle m'explique comment partir. Je n'ai en fait qu'à suivre la vallée de la Baïse. Contrairement à hier, peu de côtes à craindre ! C'en est même monotone : Jipé, faut savoir ce que tu veux ! En fait, j'apprécie de pouvoir pédaler sur le plat sous cette pluie.
Route sans grandes curiosités. Si, le château de Herrebouc : ni château féodal ni même château gascon, c'est une simple maison-forte, en forme de tour ou de donjon, élevée, au début, pour protéger très vraisemblablement le moulin à eau, son contemporain, qui, à trente mètres à peine de lui, moud, depuis le XIIIème siècle, les grains de froment de tous les cultivateurs des alentours. Franchement, vu de cinq cents mètres, la bâtisse est très belle.
A Saint-Jean Poutge, il est déjà 11 h, j'ai des lettres à écrire et à envoyer. J'aperçois le restaurant Le Chaudron, demande si je peux m'installer, range Rossinante à l'abri de la pluie, prends un thé, sors mon nécessaire à écrire... La poste est à deux pas, le courrier part à midi, j'ai donc le temps d'écrire les trois lettres que je médite. Je les poste, puis m'installe à table, avec un routier, dont le gros bahut rutilant médite non loin de là sur le grand parking aménagé de l'autre côté de la route.
Nous discutons pendant tout le repas, assez vite expédié - il est pressé - mais fort bon. J'ai choisi comme plat principal une poule confite... Miam !
J'apprends qu'il circule dans toute l'Europe, que son camion vaut 1,5 millions d'euros, le prix d'une maison, que beaucoup de marchandises entrent en France, mais peu en sortent, nos entreprises n'exportent pas beaucoup ! Et ferment les unes après les autres. Il est très inquiet !
Après ces agapes discourantes, je reprends le vélo, toujours sous la pluie, quoique faiblissante. A Barran, bastide fondée au XIIIe siècle, je suis accueilli par le clocher tors de la collégiale Saint Jean-Baptiste. Curieux clocher hélicoïdal récemment restauré.
Je m'installe Chez Christiane, l'ancienne épicière, aujourd'hui en retraite, et qui garde dans sa grande maison quelques chambres d'hôte pour les grandes occasions : festival de jazz de Marciac, fiesta de Vic-Fezensac, et même passage du cyclo-lecteur ! Grandes chambres à l'ancienne, non chauffées, l'antique demeure n'a pas le chauffage central ! Mais reste très confortable. Abruti par la chevauchée sous la pluie, je m'effondre sur le lit sitôt douché et dors une heure !
La lecture a lieu dans la salle du Conseil municipal. J'ai visité la bibliothèque, suffisante pour la commune, mais trop petite pour me recevoir. Cette fois, c'est Patricia, autre bibliothécaire de la BDP, et habitante du village, où elle a restauré une maison avec son compagnon, qui s'y colle. Elle a préparé une exposition de livres de poèmes. Des lecteurs ont apporté des poèmes de leur cru ou copiés dans des bouquins (Rimbaud, Baudelaire, Du Bellay). C'est assez sympa, surtout les poètes autochtones, que je lis en les découvrant. Et je continue sur des textes sur le thème du voyage, puisque c'était la proposition du Département. Une vingtaine de personnes écoutent religieusement.
Puis Christiane nous invite à dîner : neuf personnes, dont Patricia et son compagnon, la conseillère municipale qui m'a reçue tout à l'heure et de sympathiques voisins et voisines. Christiane, septuagénaire, ne mange pas de viande le soir, mais nous a préparé un magret de canard succulent. Et je ne parle pas des gâteaux qui ont suivi : il y en avait trois, dont une tarte aux pommes confectionnée par une dame d'origine polonaise.
Magnifique journée donc, malgré la pluie du matin et du soir ! J'ai pu me laver, mais quand donc le ciel se lavera-t-il ?