Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 17 décembre 2009

17 décembre 2010 : continuer à vivre après Auschwitz

 
Que penser de ces hommes prétendument civilisés qui volent, tuent et torturent au nom de la miséricorde et de la science ? Mon pauvre peuple ne sait pas que la météorite, qui lui appartenait jusqu'à ce que Peary la lui vole, était tombée d'une étoile, mais il sait qu'il faut donner à manger aux affamés, réchauffer ceux qui ont froid et s'occuper des plus démunis, et il le fait.
(Kenn Harper, Minik, l'Esquimau déraciné)
Donner, c'est créer du lien, c'est opérer une relation à l'Autre, c'est partager de l'intérêt qu'on a (en ce sens, c'est donc intéressé, effectivement, mais ce qui nous intéresse peut aussi intéresser l'Autre). Et donc, le don renforce le lien, sans aucune contrainte, avec un effet de gratuité absolue. D'ailleurs, avouons que la majorité des dons ne sont rien, par rapport à la valeur que représente pour nous le donateur. Il se trouve qu'on m'offre des livres, sachant mon appétit irrépressible en ce domaine. On m'en prête aussi (ainsi, le livre d'Éric Fottorino de ma précédente chronique), on m'en conseille dans les bibliothèques ou les librairies que je fréquente. Je ne peux pas tout connaître, je ne demande qu'à découvrir. Je pense qu'avec mon blog je fais aussi pour vous un don de livres à découvrir, si du moins il m'arrive parfois d'en parler comme il convient, en amoureux.



Aujourd'hui, j'ai envie de m'appesantir longuement sur Refus de témoigner de Ruth Klüger. Avant que G. ne m'offre ce livre, accompagné d'une liste de dix titres qu'il me recommande (et à mon tour, je vais lui offrir pour Noël une liste de mes dix titres à moi, d'où j'aurai exclu – comme lui l'a fait – tout titre classique et déjà reconnu, donc j'espère qu'il y fera aussi quelques découvertes), je n'en avais jamais entendu parler. Ou peut-être avais-je oublié ? Cet ouvrage a en effet été traduit en français en 1997 (chez Viviane Hamy). Interrogeons-nous sur ce curieux titre, quelque peu déconcertant, et qui ne correspond pas au titre original : weiter leben, qui signifie littéralement vivre plus loin, vivre encore, continuer à vivre.
Il s'agit pourtant bien d'une autobiographie (donc d'un témoignage individuel) par quelqu'un qui, enfant née en 1931, est passée du quartier juif de Vienne, où elle a connu l'Anschluss, au ghetto de Theresienstadt, puis au camp d'Auschwitz, avant d'être transférée à l'âge de douze ans au camp de travail de Christianstadt. Alors, effectivement, peut-on continuer à vivre après ? Elle s'est libérée elle-même avec sa mère et son amie Ditha pendant la débâcle allemande, s'est trouvée réfugiée en Bavière, où elle a repris des études jusque-là très lacunaires (mais la petite Ruth lisait tout ce qui lui tombait sous la main, et était férue de poésie, elle a toujours écrit des poèmes, même dans les camps), puis a fini par immigrer aux USA, où elle est devenue professeur d'université.
Ce qu'elle cherche ici, c'est inventer les mots pour le dire, cet infernal moment vécu à une époque donnée dans un lieu donné, cette Allemagne prétendument civilisée : «Moi aussi, j‘aimais la culture, pour autant que j‘avais pu y accéder dans les livres, mais je ne croyais pas qu‘elle constituât une garantie ni créât une communauté.» Longtemps, elle n'a pas pu parler, le témoignage paraissait impossible, parce que les autres ne comprennent pas, ni les libérateurs (d'un côté, les violeurs venus de l'Est et de l'autre, le voyeurisme distingué de ceux de l'Ouest, qui photographient à tout va comme les bourreaux nazis) ni les Allemands de l'après-guerre, dont l'antisémitisme larvé la navre, sans oublier la suspicion généralisée : après tout, puisqu'elle en était revenue, de cet enfer, c'est qu'il n'était pas si terrible que ça (relisons dans les Cahiers de la guerre de Marguerite Duras le récit du retour à la vie de Robert Antelme) ! Alors, elle va jusqu'à imaginer ce qu'elle n'a pas vécu mais seulement côtoyé : les chambres à gaz, où son père est mort, vision dévastatrice pour elle, car elle sait que les adultes, plus forts que les enfants, les piétinaient dans ces chambres et les écrasaient. Ruth a donc tutoyé de près la mort, mais s'est constamment révoltée contre le fait d'être traité en sous-humains.
Quand elle débarque à New York, elle s'aperçoit vite qu'on n'y mélange pas «les torchons avec les serviettes», et qu'elle n'est qu'une pauvre immigrante, dans un pays où il vaut mieux être un homme, et blanc de préférence, pour trouver une bonne place. Mais elle est ravie d'y voir à satiété le Guernica de Picasso, peinture elle aussi momentanément en situation de «réfugiée». Et elle se lie d'amitié avec trois autre juives, dont Anneliese, qui a passé la guerre dans un sanatorium en Suisse, et en est sortie guérie, mais handicapée, marchant avec des cannes : «J'apprenais péniblement ce qu'on apprend en amitié, descendre son propre fardeau de sur son dos et le transformer en s'en servant comme d'un outil permettant de saisir et de comprendre, au lieu de s'essouffler à se débattre entre ses propres fils de fer barbelés.»
Mais «comment faut-il donc vivre pour mériter sa vie ?», s'interroge-t-elle. Et il faudra un accident, dans les années 80 (elle est renversée par un vélo et donc touche de nouveau de près à la mort), pour qu'elle se décide à rompre sa réserve : surtout pour ne pas laisser les autres, ceux qui n'ont pas vécu l'enfer, le recomposer à sa place et le déformer. Et pour indiquer avec des mots (mais le langage humain n'a pas été fait pour ça) l'insoutenable, décrire l'indescriptible d'une expérience unique, d'où rien de bon n'est sorti (voir le portrait de sa mère), et surtout pas la tolérance : «Plus la situation est difficile à supporter, plus la tolérance, toujours précaire à l‘égard du voisin, s‘amenuise, et les liens familiaux deviennent de plus en plus fragiles.» Et elle découvre le mépris envers les femmes (son premier mari américain, un «héros» de la guerre, par exemple). En ce sens, ici, Ruth Klüger se bat contre les idées reçues et son livre peut causer un malaise chez le lecteur.
Quand elle nous dit : «Les torturés et les violés ont en commun que le fait que le temps ne balaie pas ce qui leur est arrivé, et que, contrairement à ceux qui ont souffert d'un accident ou d'une maladie, ils doivent toute leur vie trouver le moyen de vivre avec ce qui leur a été infligé», on comprend qu'elle ne parle pas pour ne rien dire. Elle nous fait prendre conscience que dans notre vie ordinaire, on est rarement en posture de choisir un acte libre, tandis que, quand elles fuyaient avec leurs bourreaux l'avance des Russes (et qu'elles savaient que les Russes avaient la réputation d'être d'implacables violeurs), elles décident de s'enfuir un soir, de fausser compagnie aux soldats et elle peut écrire, parce que c'est inscrit dans sa chair : «Ce qu'on qualifie communément de décision ne mérite que rarement ce nom. On se laisse porter par des événements, même dans des situations graves. Mais lorsqu'on a un jour décidé librement, on sait la différence entre agir et se laisser actionner, mouvoir et être mû.» Oui, ce n'était pas évident, pour elle, sa mère et son amie Ditha, après des années de servitude, de poser un acte libre et dangereux, dans une Allemagne déliquescente, et alors qu'elles n'avaient rien que leurs costumes du camp et connaissaient «l'angoisse d'être sans défense.» Elles ont passé leur première nuit dans une étable, réchauffées par les vaches. Puis elles se sont débrouillées pour se mêler aux innombrables fuyards (car la population allemande aussi fuyait dans un exode comparable au nôtre de 1940), trouver des vêtements, dénicher un pasteur compatissant qui leur a fait de faux certificats de naissance de non-juives.
Quand dans le camp, elles avaient pris l'orpheline Ditha sous leur protection, Ruth et sa mère continuaient à témoigner de l'humanisation de la personne : «Pour nous, non seulement Ditha existait, mais son existence importait, de sorte qu'elle existait aussi pour elle-même.» Ce qui les a sauvées aussi peut-être, c'est leur capacité à être fortes et à développer «l'affirmation de soi qui consiste à s'imposer volontairement une discipline particulièrement difficile.» Plus tard, le contact d'Anneliese, alitée pendant des années, a développé en Ruth l'idée de l'unicité de l'expérience individuelle, ce qui la rend inconcevable pour quelqu'un d'autre : «La maladie, comparable à une prison, on aurait pu croire que je saurais me représenter la chose ainsi, mais je ne pouvais pas imaginer qu'on grandisse et qu'on prenne de l'âge couché dans un lit.»
Et bien sûr, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma propre mère et à ses années de sanatorium, ses cinq années de tuberculose. Cette expérience unique qui l'avait façonnée, elle aussi, et rendue si forte. Si imperméable au Mal, car de même que Ruth Klüger, elle aurait pu écrire : «le bien est incomparable et inexplicable, parce qu'il n'a pas d'autre cause véritable que lui-même et ne veut pas non plus autre chose que lui-même.»
Voilà un livre magistral, pas facile à lire (ce n'est pas une galéjade ni un roman de gare), mais pas difficile non plus, un livre rude, hérissé de vérités pas toujours agréables à entendre, et présenté « sans les lissages et les enjolivures qui éliminent par filtrage, dans le récit ultérieur, le sable et les graviers du vécu réel.»

mercredi 16 décembre 2009

16 décembre 2009 : ceux qui aiment tout bas


Le bonheur a une faculté de rayonnement.

(Charles-Ferdinand Ramuz, Lettre à Alexis François, 1905)
Bien sûr, il y a toutes sortes d'amour. Tout le monde le sait, même si l'on fait semblant de croire, aujourd'hui, qu'il n'y a là que sexualité à assumer. Et à assurer (faut bander et faut jouir, évidemment !). Oui, et quand on ne peut pas assurer, ou quand on ne peut plus, ça n'existe pas ou ça n'existe plus, l'amour ? Laissez-moi rire. L'amour, c'est tout autre chose, et qui souvent a peu à voir avec le sexe...



Quand je lis La parole de Fergus, ce beau roman irlandais de Siobhan Dowd, paru dans une collection pour adolescents (mais que ça ne vous empêche pas de vous y plonger, que diable, un bon livre, c'est un livre pour tous), je vois que Fergus, le héros,aime tout bas. Il se lie d'amitié (qui reste secrète, car on ne pactise pas avec l'ennemi) avec Owain, le soldat britannique, un Gallois qui s'est enrôlé dans l'armée pour échapper au destin de la mine. Et il tombe amoureux de Cora, la jeune Irlandaise, mais leur unique nuit d'amour reste d'une chasteté incroyable :
Il la prit dans ses bras.
- Cora ?
- Oui ?
- Je n'ai pas de... tu sais, de protection.
Il avait passé la nuit à rigoler pour des histoires de préservatifs [avant de retrouver Cora, il avait fêté la fin de ses examens en picolant au pub avec un copain ], et voilà qu'il était incapable de prononcer le mot alors qu'il tenait une fille dans ses bras.
- J'ai tout prévu, répondit-elle.
- Mais...
- Quoi ?
- Je n'ai jamais... Tu sais... jamais.
- Ce n'est pas grave. On peut simplement rester allongés l'un contre l'autre, si tu préfères. Ensemble.
Eh voilà, ici, tout est dit en quelques mots tendres. L'amour est ici « au cœur de la vie », pour ceux qui sont plongés « au cœur de la mort », car nous sommes en Irlande du Nord, avec son cortège d'attentats, de provocations anglaises, et Joe, le frère de Fergus poursuit une longue grève de la faim dans les geôles anglaises, comme Bobby Sands, qui vient de mourir après soixante-six jours de grève, victime de l'intransigeance de la mère Thatcher. Et, à la fin du livre, quand Fergus quitte l'Irlande pour entrer à la Faculté de médecine d'Aberdeen, sa mère « le serra contre sa poitrine en un geste qui contenait dix-huit ans de réprimandes, de petites rancœurs, d'encouragements, de louanges et de taquineries. »
On retrouve ici , avec ces personnages de la mère, du père, de l'oncle Tally, d'Owain, des deux petites sœurs de Fergus et de Joe, ceux qui aiment tout bas, pour reprendre l'expression simplement imagée (mais tellement vraie, quand il s'agit du véritable amour) utilisée par Éric Fottorino dans L'homme qui m'aimait tout bas.



Il raconte l'histoire de son père adoptif, ce masseur aux mains d'or… Imaginez un peu ce qu'était la vie d'un petit garçon, bâtard d'une fille-mère, dans la province profonde des années 60. Quand un père se présente qui, non seulement épouse la mère, mais reconnaît l'enfant, âgé de dix ans, c'est une renaissance pour ce dernier. Il a enfin un nom, un père. Et quel père ! Qui le prend en affection profonde, fait avec lui des virées à bicyclette, lui fait prendre conscience qu'il ne sera jamais un champion cycliste, sans pour autant le décourager (quand pour la première fois, le fils adoptif dépasse le père dans une côte : « Petit salaud !» lui dit-il, mais avec quelle fierté, car il lui a tout appris, des secrets des pignons et des dérailleurs, des positions et de la prise au vent, et il sait qu'un jour, un père est dépassé par son fils). Éric a trouvé son «héros avec ses failles, d'autant plus attachant que rongé en secret par d'impénétrables démons.» Devenu écrivain, il lui apporte son premier livre, tout imprégné de lui. Et il faut le suicide de ce père adoré pour que le fils essaie de comprendre leur lien, de l'approfondir et ce par l'écriture : « Sans doute ai-je trop prêté à l'écriture. Par elle j'espérais descendre au fond de ton gouffre », avoue-t-il. L'homme qui m'aimait tout bas est un livre magnifiquement sensible, presque magique, où l'auteur a su retrouver les sentiments mélangés de l'enfance et de l'adolescence. Toutes proportions gardées, il est pour un père, aussi beau que, pour une mère, le fameux livre d'Albert Cohen, Le livre de ma mère, que je recommande aussi vivement à ceux qui ne l'ont jamais lu.
Tout ça m'a rappelé mon propre père. Dans ma petite enfance, j'ai eu la la sensation d'être un garçon non aimé. Et non aimé par lui. Et même, plus encore, de n'être pas son fils. J'étais malingre, il souhaitait des enfants costauds. Je n'aimais pas manger, il aurait voulu un Pantagruel. Je n'aimais pas les sports collectifs, il nous emmenait voir des matches de rugby. Bref, j'ai cru assez longtemps qu'il n'était pas mon père. Tout ça m'est revenu quand j'ai vu un psychologue en 2007. Jamais je n'en avais parlé à personne, et puis j'étais un enfant qui se sentait aimé par ailleurs.
Je sais à quel point c'est terrible pour un enfant de n'avoir pas de père, ou d'en avoir un qui donne l'impression de ne pas nous aimer. Mais papa était un taiseux, il ne maîtrisait pas assez le vocabulaire pour exprimer ses sentiments, et il ne les montrait pas beaucoup non plus par des actions : pourtant, je me dis qu'après tout, peut-être m'aimait-il tout bas lui aussi, mais tellement bas que je m'en apercevais pas alors. Si, quand même, quand je fus reçu au baccalauréat, et que je vis sa fierté retenue et pleine de modestie. Et quand je devins étudiant à Pau, il m'autorisa à emporter le vieux vélo du cousin, avant que je puisse, grâce à mes gains de moniteur de colo, m'en acheter un neuf.
Au fond, mon père n'avait-il pas senti qu'à défaut de sport collectif, j'allais m'enchanter de la bicyclette et devenir peu à peu un adepte fervent de la petite reine : allez, papa, je peux te le dire maintenant, tu m'aimais tout bas !

mercredi 9 décembre 2009

9 décembre 2009 : du roman noir



Ceux qui ont échappé à une mort précoce ont reçu comme privilège la bénédiction de vieillir. Demeure en attente la déchéance physique dans toute sa gloire. On doit s’habituer à accepter cette réalité.
(Haruki Murikami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond)


Une nuit, au début des années 70, j’ai écrit un roman policier. Tout y était, le début, la fin, la complexité de l’intrigue. C’était incroyable, tout se tenait, coulait de source, les personnages m’allaient comme un gant (si on peut dire). Oui, sauf que c’était seulement un rêve : et, au matin, il ne me restait que le souvenir d’avoir rêvé que j’avais écrit un roman policier entier, d’une seul coup, d’une seule inspiration. Et j’avais tout oublié. Pas la peine de m’installer devant ma table de travail…
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les romans policiers, puis les romans noirs qui leur ont succédé chronologiquement. Faut dire que le premier que j’ai lu fut Le meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie : on peut commencer plus mal ! C’était à l’internat, et un de mes condisciples eut le malheur de me raconter la fin. J’eus beau lui dire que c’était impossible (et pour ceux qui n’ont pas encore lu cet extraordinaire roman, je me garderais bien de la dire ici), il me fallut reconnaître ensuite qu’il avait raison. Cette défloration (j’allais écrire ce dépucelage, ce qui était la grande discussion à cette époque-là) ne m’avait cependant pas gâché le plaisir, tant est grand le talent de l‘écrivain. D’ailleurs, j’ai appris depuis par Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Ed. de Minuit, 1998), qu’Hercule Poirot ou plutôt Agatha Christie s’étaient trompés, et que l’assassin n’était plus ce que l’on croyait… Le même Pierre Bayard nous assure aussi dans son Enquête sur Hamlet (Minuit, 2002) que Shakespeare lui-même nous a induit en erreur, et qu’au fond le complexe d’Œdipe est plus « complexe » qu’on ne le croit.



Sur ma lancée, j’ai lu tout Conan Doyle, puis Gaston Leroux, Gaboriau, Maurice Leblanc, Pierre Véry, Boileau-Narcejac, Simenon. Ce dernier m’a ouvert les pistes du roman noir : ses Maigret me paraissaient à l’époque décevants, par contre ses romans sans Maigret, d’une noirceur sans égale, presque existentialistes pour certains (j’imagine que Camus l’a lu et que L’étranger lui doit quelque chose), nauséeux parfois (on peut rapprocher La neige était sale de Sartre), m’impressionnaient. Le film noir américains (Hawks, Huston, Aldrich, Ray…) m’amena à découvrir Chandler, Hammett, Goodis, et bien d’autres. Pour le délassement pur, je dévorais Chase, ce qui étonnait mes camarades de la faculté de géographie, et à qui je devais expliquer que j’assouvissais ainsi mes mauvais penchants et mon goût pour le meurtre (du père ?).
Bref, j’ai toujours lu des romans noirs. Assez rapidement, j’ai cessé de lire les « whodunit » (dans le jargon des critiques, on désigne ainsi les romans policiers à énigme). Mais il m’a bien fallu reconnaître que c’est dans le roman noir contemporain qu’on trouve la description la plus juste des faits de société, des rapports sociaux, des mentalités aussi, depuis que le roman-roman a délaissé le réalisme, à la suite du nouveau roman et des écritures nouvelles, souvent fort belles, mais qui tournent plus ou moins à vide. Et j’ai toujours envie de comprendre dans quel monde je vis : pour cela, mieux vaut lire Daeninckx, Pouy, Fajardie, Camilleri, Indridasson, Mankell, Westlake, Oppel, Demure (entre autres) que les tenants de la littérature générale.
Je viens de lire La balade de l’escargot, de Michel Baglin. C’est tout frais sorti, et en deux cents pages aussi rapides que celles d’un Simenon (ce dernier prétendait qu’on devait lire un roman comme on regarde un film, dans la continuité, en deux heures maximum), l’auteur trouve le moyen de brasser tout un monde : on y côtoie des SDF, des punks et skinheads, des affairistes combinards et magouilleurs, des couples qui se délitent, des violeurs. Le héros, qui est à la recherche de lui-même, va devoir aller au bout de sa nuit pour démêler les fils de son passé qui entravent son présent et ont causé le malheur de sa fille. C’est formidablement bien troussé, les intrigues se croisent avec juste ce qu’il faut de coïncidences comme dans tout polar qui se respecte, et les fils entremêlés se décroisent en bout de course, pour laisser une fin ouverte que le lecteur pourra imaginer, optimiste ou pessimiste selon son humeur du moment. Ce qui caractérise ce genre de roman, c’est de ne jamais tomber dans l’abstraction : ici, que les scènes se passent dans une chambre d’hôpital, dans un squat, dans un camping-car ou dans un bistrot à l’ancienne (la patronne est bien le seul personnage absolument sympathique, ressemblant à la Jeanne de Brassens), on retrouve ces petits détails vrais qui sont le fondement de ce type de roman. L’auteur fut journaliste dans une vie antérieure, on retrouve donc ici son sens de l’observation.



Dans la mesure où, dans notre vie (même si parfois il nous arrive aussi des aventures proches de celles qu’on voit dans ces romans) nous sommes très éloignés de tous ces milieux évoqués, nous sommes à même de mieux comprendre notre environnement, de ne pas « s’étourdir dans des illusions sans fin » (Marguerite Duras, Cahiers de la guerre). Oui, le monde est dur, violent, tragique souvent. En lisant les romans noirs (tragédies de notre temps, comme a dit Malraux à propos du Sanctuaire de Faulkner), nous apprenons à mieux nous connaître, nous purgeons nos passions, et même nous pouvons nous en libérer parfois, quand l’œuvre est réussie. Quitte à perdre quelques illusions du type : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Et à devoir accepter la réalité, le monde tel qu’il est, peut-être à moins le subir ? 

dimanche 22 novembre 2009

22 novembre 2009 : Accompagner


Désormais, il était un gibier à la merci de tous de tous ces inconnus qui allaient et venaient, pouvant observer sa déchéance. De ces mains qui touchaient son corps dans ce qu’il avait de plus intime. Il était seul et dépendant, et impuissant. Il ne pouvait même pas se donner la mort.
(Karin Alvtegen, Ténébreuses)

Elle, tétraplégique, cloitrée dans sa chambre, seule sa tête peut bouger, femme brisée, à la fois radieuse (d'une façon toute extérieure), mais irritable, dure et même tyrannique avec son entourage, tant elle a conscience de sa dépendance absolue. Lui, embauché comme garde-malade, aide à tout faire, alcoolo (car ancien boxeur, champion dont on ignore la fêlure qui a entraîné sa propre déchéance), et qui reste très libre dans sa manière d'accompagner la « malade », au point de se faire virer pour absence injustifiée. Dans l'atmosphère moite, tropicale de la ville de Carthagène, en Colombie, ce sont deux « rebuts » de l'humanité, en somme, chacun muré dans son désespoir. Pourtant dans leur déchéance, ces deux-là (pour reprendre le titre d'une belle nouvelle de l'écrivain brésilien Caio Fernando Abreu) vont pourtant s'apprivoiser, et peut-être se réhabiliter à leurs propres yeux. S'aimer peut-être en fin de compte.


Car il est difficile pour lui d'échapper à la spirale de l'alcool, au souvenir de son passé de champion, et pour elle, de supporter d'être toujours dans la demande ou d'endurer les intrusions dans l'intimité que représentent les soins intimes. Il y a là toute une souffrance silencieuse, bien restituée à l'écran. Deuxième roman de Éric Holder porté à l'écran et sorti en un mois (après Mademoiselle Chambon), L'homme de chevet m'a évidemment évoqué irrésistiblement Claire et ses six derniers mois. Si vous voulez vous faire une idée du calvaire qu'elle a enduré, allez voir le film, qui m'a profondément ému (pourtant le film n'est pas du tout lacrymal, ni entaché de sensiblerie, mais bien sûr, j'y ai reconnu notre situation), et me donne envie de lire le livre !

jeudi 19 novembre 2009

19 novembre 2009 : le Mal

Celui qui érige toujours le principe de précaution en premier étrangle la vie qu’il veut sauver.
(Karin Alvtegen, Ténébreuses)

Nous vivons une époque terrible, surtout pour les exilés de toutes sortes, ceux qui sont chassés de leur pays par nécessité, par la famine, la dictature ou la guerre. Ils connaissent eux aussi l'affreuse expérience de ce qui s'est passé dans les années 20 et 30, ou, pire encore dans les années 40, avec le triomphe momentané du nazisme.
Je viens de lire un très beau livre (peut-on encore écrire après cela ?), le Journal d'Hélène Berr (éd. du Seuil). Cette jeune fille juive parisienne, née en 1922, commence son journal en avril 1942, au moment où les lois anti-juives deviennent plus contraignantes. Elle est étudiante, et déjà à la Sorbonne, malgré les qualités de ses professeurs, elle sait qu'elle n'aura pas le droit de préparer l'agrégation. Hélène Berr est une jeune fille brillante, d'un milieu social aisé (son père est vice-président du groupe chimique Kuhlmann). Elle nous rapporte ses faits et gestes, ses lectures, ses promenades, ses rencontres avec les autres étudiants, sa vie de famille vite assombrie par la cruauté des lois. Elle veut témoigner pour l'histoire, car elle voit bien qu'autour d'elle, trop de gens ferment les yeux.



Pour elle, « chacun dans sa petite sphère peut faire quelque chose. Et s'il le peut, il le doit. » Elle pourrait éviter de porter l'étoile jaune, il n'est pas inscrit sur son visage qu'elle est juive ; mais elle le fait, par solidarité avec les autres, ceux qui ne peuvent pas ne pas la porter. Elle a une haute idée de la conscience morale, mais quand elle voit ce qui se passe : « Qu'on soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c'est là la preuve de l'inanité de notre prétendue civilisation », nous dit-elle. Elle regarde autour d'elle et constate : « Le problème du mal m'apparaissait à nouveau si immense et si désespéré ! »
Bien sûr, elle en veut aux Allemands : « Les Allemands, eux, c'est depuis une génération qu'on travaille à les ré-abrutir (c'est un retour périodique). Toute intelligence est morte en eux. » Mais quand elle voit que les gendarmes français organisent les rafles, allant jusqu'à arrêter des enfants et même des bébés, car ils doivent remplir leur quota (eh oui, déjà, ça ne vous rappelle rien ?), elles ne peut que condamner ceux « qui ont obéi à des ordres leur enjoignant d'aller arrêter un bébé de deux ans, en nourrice, pour l'interner. Mais c'est la preuve la plus navrante de l'état d'abrutissement, de la perte totale de conscience morale où nous sommes tombés. » Elle est atterrée.
Heureusement, la lecture lui procure de grandes joies, notamment les poètes anglais, Shakespeare et Les Thibault de Roger Martin Du Gard, dont elle relève des passages : « Résiste, refuse les mots d'ordre ! Ne te laisse pas affilier ! Plutôt les angoisses de l'incertitude, que le paresseux bien-être moral offert à tout "adhérent" par les doctrinaires ! » Et elle a du mal à comprendre que les Français se laissent à leur tour embrigader : « Mais on pouvait espérer que chez nous, ce serait différent. »
Elle ne veut pas non plus de la pitié, ce qu'elle veut, elle d'une famille de longue date enracinée en France, c'est la justice : « Je n'envie plus personne, et je suis trop fière pour même vouloir leur faire sentir leur insensibilité (ce qui serait une tâche très lourde d'ailleurs), car je ne veux pas de leur pitié. » Elle aide autant que possible les enfants juifs dans les orphelinats. Et puis, elle n'est pas la seule à souffrir : « Elle souffre, elle aussi ; mais elle n'en parle pas. Mais je le sais », écrit-elle à propos d'une amie. Elle a un besoin aigu de bonheur, et commence un amour très pur avec Jean Morawiecki, qui va s'engager dans la Résistance. Elle sait apprécier la nature, malgré la dureté des temps : « Tout frémissait, les feuilles des peupliers, et même l'air. » Et, malgré tout, elle trouve encore des journées agréables : « C'est lorsque je ne prévois pas les choses qu'elles sont les plus belles. »
Elle est raflée et déportée avec sa famille à Auschwitz. Elle avait mis son journal en lieu sûr, car écrit-elle, « je note les faits, hâtivement, pour ne pas les oublier, parce qu'il ne faut pas oublier. » Ce journal est ici complété par quelques lettres de la famille et de son fiancé. On peut croire Hélène quand elle écrit : « La seule expérience de l'immortalité de l'âme que nous puissions avoir avec sûreté, c'est cette immortalité qui consiste en la persistance du souvenir des morts parmi les vivants. »
Hélène, ton souvenir est vivant. Les nazis ont cru t'exterminer, eux qui se croyaient de race supérieure, mais qui avaient oublié ce que Beethoven avait répondu au prince Karl von Lichnowky : « Prince, ce que vous êtes, vous l'êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi-même. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n'y a qu'un Beethoven. » Soyons bien convaincus qu'en dépit du hasard de la naissance, nous sommes tous uniques et que, comme Hélène, nous pouvons laisser une empreinte sur cette terre, si nous savons garder notre conscience morale.


dimanche 15 novembre 2009

15 novembre 2009 : un OFNI : L’encerclement - La démocratie dans les rets du néolibéralisme

 
À une époque où les milliards de dollars volent en tous sens, guidés par la seule loi du profit, la cupidité est en train d’asseoir son hégémonie mondiale.
(Henning Mankell, Le cerveau de Kennedy)

Nous étions peu nombreux ce samedi à regarder ce documentaire de Richard Brouillette, cinéaste québécois engagé, qui a mis une dizaine d'années à réaliser ce démontage de la «pensée unique» occidentale, celle du néo-libéralisme triomphant actuel. Attention, ce n'est pas un film commode, il faut s'accrocher, on peut être rebuté par l'austérité d'un projet destiné à la réflexion : il s'agit d'une série d'interviews de personnalités néo-libérales et de leurs détracteurs filmés en gros plans fixes (avec de légers zooms) et qui parlent face à la caméra, entrelardées de textes explicatifs (style cartons des films muets) et de documents d'archives, le tout en noir et blanc (très beau d'ailleurs, bravo au chef op), et bien entendu, ça ne pourra attirer que des dingues dans mon genre, qui veulent savoir comment, à partir des années 75-80, le monde s'est mis à tourner à l'envers.
Qu'entend dire et montrer ici Richard Brouillette ? Que le système de pensée contemporain qui semble bien avoir vaincu tous les autres (et dans lequel on baigne via les médias et les hommes politiques) exerce un contrôle de nos esprits, un véritable lavage de cerveau, et un conformisme qui semble insurmontable. Au fond, le néo-libéralisme est une véritable religion, celle du veau d'or qu'est le marché libre. Et ses tenants, dont trois ou quatre d'entre eux sont interviewés et tentent de nous faire croire que c'est tout bon, ne nous laissent aucune illusion : sous couvert d'un prétendu développement de la liberté individuelle (j'ai découvert un nouveau néologisme, le libertarianisme, qui prône la disparition de l'état au profit d'une coopération volontaire entre les individus, mais rien à voir avec l'anarchisme), se cache la plus parfaite conspiration (je sais, ce mot fait encore peur aujourd'hui, il alimente les rumeurs, mais comment en trouver un autre ?) contre le mutualisme, la solidarité, le droit des peuples, les services publics de santé et d'éducation, enfin tout ce qui nous faisait un peu croire au progrès.



Et tout cela arrive de manière insidieuse. On nous fait croire qu'on ne peut pas faire autrement, la radio, la télévision et les journaux nous le serinent à tout bout de champ, les hommes politiques enfoncent le clou (et malheureusement ceux de la gauche aussi quand ils sont au gouvernement). Et la démocratie peu à peu s'est laissée piégée. Et nous avec. Heureusement, les détracteurs de cette pensée unique sont eux aussi abondamment interviewés : on y voit des gens connus : Ignacio Ramonet (du Monde diplomatique), les Américains Noam Chomsky et Susan George (qui parle un français impeccable), le Québécois Normand Baillargeon (auteur d'un Petit cours d'autodéfense intellectuelle), Omar Aktouf (mon préféré peut-être par sa clarté, d'origine algérienne, ce Québécois décortique avec finesse les méfaits de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, et démontre comment ils ont acculé les pays du Tiers Monde à la servitude et à l'appauvrissement), Oncle Bernard (de Charlie Hebdo), Michel Chossudovsky (voir La Grande Dépression du 21ème siècle : l’effondrement de l'économie réelle sur http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=11061), et nous rassurent. Oui, il y a encore des résistances. Et pas seulement celle des «autonomes» !
2 h 40 peuvent paraître longues parfois dans un film de fiction. Ici, non seulement je n'ai jamais baillé, mais au contraire, plus le film avançait, plus j'étais intéressé, aussi bien par les cartons explicatifs que par les choses dites. C'est vrai qu'il faut se concentrer, mais le film est fait pour ça. Pour nous éclairer, pour ajouter une petite lueur sur notre monde sombre. Et même plus qu'une lueur, ce beau documentaire doit nous inciter à résister, à ne pas nous laisser gangrener par le veau d'or («un dieu qui marche devant nous», est-il écrit dans Exode, 32,23) et la spéculation qui tourne autour, par la soi-disant nécessité de la liberté des marchés qui en fait écrase les pays du sud et les nombreux nouveaux pauvres des pays du nord, à refuser cet individualisme libéral qui fait fi de tout élan de solidarité. On peut dire aussi que le film dénonce la défaite de la pensée (cf le fameux «humanisme militaire» pour justifier nos guerres agressives en Irak, Afghanistan et autres) devant le diktat de la mondialisation et de la globalisation.
Non, le monde ne se divise pas en productifs et en profiteurs (ou alors, ce ne sont pas ceux qu'on croit, je ne vois pas en quoi les spéculateurs sont des productifs, ni en quoi les ouvriers seraient des profiteurs parce qu'ils bénéficient de la sécurité sociale et des assurances-chômage), non, le capitalisme n'a pas dépollué l'environnement (ah ! ces explications vaseuses sur la pollution des rivières qui serait moindre si l'on avait privatisé les rivières, car leurs propriétaires auraient refusé la pollution !!!), non, la démocratie n'est pas la tyrannie et la coercition pour les libres entrepreneurs, non, les humains ne sont pas un capital (le fameux «capital humain» dont le coût en formation par exemple doit s'évaluer comme investissement devant donner lieu à une plus-value, et donc la formation doit produire des gens non pas instruits et capables de réfléchir, mais employables) comme le prétendent les néolibéraux... Je n'ai pas pu en une seule vision, forcément rapide, tout retenir, mais quelle force, quelle intelligence dans la présentation, quelle simplicité aussi. Aucun chichi, pas de ces effets spéciaux qui rendent la moitié des fictions actuelles inregardables. C'est austère comme un film de Dreyer, simple comme un film de Chaplin, beau comme un film de Keaton, intelligent comme un film de Bergman.
L’encerclement - La démocratie dans les rets du néolibéralisme est pour l'instant inédit en France. Cette avant-première était donc fabuleuse : vive le Festival OFNI (Objets Filmiques Non Identifiés ?) de Poitiers ! Il devrait sortir sur les écrans (mais je n'ai pas d'illusions, il y aura peu de copies) en février prochain, et il va paraître bientôt en DVD chez Les films du paradoxe. Nul doute que je l'achèterai, car sa densité est telle qu'il faudrait pouvoir faire de fréquents arrêts sur image (ce qui est impossible au cinéma), à moins qu'un livre du film ne soit publié, ce qui serait encore mieux.
Ne le manquez pas à sa sortie, il faut lui assurer du succès !

vendredi 13 novembre 2009

13 novembre 2009 : la maison des petits bonheurs

 
Tout ce que j‘aurai, je n‘en ferai ni économie sordide, ni gaspillage. Rien ne me paraîtra mieux en ma possession que ce que j‘aurai donné à bon escient. Je n‘évaluerai les bienfaits ni au nombre, ni au poids, mais uniquement d‘après l’estime que j‘aurai pour le bénéficiaire.
(Sénèque, De la vie heureuse)

Me voici revenu de Noirmoutier. Connaissez-vous La maison des petits bonheurs, le joli roman pour enfants de Colette Vivier ? Isabelle Jan, mon professeur de littérature enfantine à l'École nationale supérieure des bibliothèques, me l'a fait découvrir. Je l'ai lu deux fois, l'avais fait lire à Claire, ça reste un de mes romans préférés, parce qu'il donne une idée justement de ces petits bonheurs que chantait Félix Leclerc (je l'ai aussi entendu chanter par Dalida), et qui enchantent la vie, ces petites choses simples et infimes, un parfum, une caresse, une parole, une musique, une promenade, un baiser, une main qui se tend, un don inattendu, un sourire... Et l'héroïne s'appelle Aline, comme celle du roman éponyme de Ramuz, un de ses plus beaux, d'une simplicité biblique.


Pourquoi ce titre de roman m'est-il revenu en tête ? Tout simplement parce que c'est ainsi que je pourrais désormais nommer la maison de Noirmoutier. Oh ! elle ne paye pas de mine, elle est humble, modeste, d'un confort sommaire, bien suffisant d'ailleurs pour des vacances, mais elle laisse des souvenirs qui, eux, sont simples également, mais merveilleux. C'est un don qu'une telle maison, et j'en remercie ceux qui me la prêtent du fond du cœur.
Quels petits bonheurs y ai-je trouvés cette fois ?
Tout d'abord, le silence. Je n'avais emporté ni radio ni disques, je voulais retrouver l'état d'esprit de l'an passé, et j'ai donc en silence réédité nos dernières promenades dans le vent, nos lectures (j'y ai lu les mêmes auteurs nordiques, auxquels j'ai ajouté Sénèque, Virginia Woolf et les Suisses Ramuz et Stéphanie Corinna Bille), nos petites découvertes (champignons, arbouses, cailloux sur la plage), et même des balades nocturnes (il y eut un soir où la lumière inondait la nuit), comme on en faisait autrefois. Mais ce silence était habité par les souvenirs heureux, ceux que procure la détente des vacances loin de chez soi. Et nous étions venus souvent, ces dix dernières années !
Ensuite les petites joies de l'amitié. Car on est venu me voir. On a peur de laisser Robinson tout seul ! Bernard et Chantal, de Limoges, d'abord, grâce à qui j'ai pu lancer la tondeuse à gazon (je suis toujours aussi maladroit avec ces engins, la fois précédente, le cordon qui sert à lancer le moteur m'était resté dans les mains !) et dégager l'excès d'herbes. Christine, de Vannes, ensuite, vieille habituée de Noirmoutier, qui était déjà venue l'an passé à la même époque, et avec qui j'ai fait de nouveau une mémorable cueillette de lactaires délicieux, et longuement évoqué le souvenir de Claire : nous nous connaissons depuis 1982, une amitié sans faille donc. Enfin, de Poitiers, Gilles et Sébastien m'ont heureusement surpris dans mon repaire, et ont donc sous ma houlette découvert un peu l'île, à vélo, à pied et en voiture... L'amitié délivre de ces joies ineffables. Tous ont eu droit à une petite lecture de ma part. Car ça aussi fait partie de mes petits bonheurs (j'ose espérer qu'elles en ont été pour eux aussi !).
Les petits bonheurs du vélo : eh oui, Pégase était de la partie. Avec lui, je suis allé jusque sur le continent, deux fois sur le Gois (vous savez, la route qui n'est dégagée qu'à marée basse, deux fois par jour), plusieurs fois consulter mes méls à la bibliothèque municipale de La Guérinière (avant que Gilles qui a l'œil ne me fasse apercevoir en fin de séjour qu'il y avait des points d'accès wifi auxquels je pouvais accéder puisque j'avais mon petit ultraportable), et faire toutes mes petites courses quotidiennes en prenant comme toujours le chemin des écoliers (qui fait partie des petits bonheurs !) ou tout simplement me promener sans aucun but. Et qui sait, combattre mes Chimères ?
Enfin, les petites joies de la lecture et de l'écriture. Oui, j'ai beaucoup lu (je n'avais pas toutes les diversions que je trouve ici), oui, j'ai énormément écrit, quelques poèmes et bribes de roman (oh là là, bien mauvais, tout ça !), et surtout une abondante correspondance, lettres et cartes postales. J'espère n'avoir pas trop assommé mes correspondant(e)s. Si je leur dis seulement le plaisir que je prends à leur envoyer quelques mots (comme on jette une bouteille à la mer), ces mots qui me servent tout autant à donner des nouvelles qu'à tenter de cerner mon identité, je pense qu'ils (elles) me pardonneront parfois ces excès, voire les méchants poèmes qui ont parfois accompagné les nouvelles !
Et puis, il y a l'île. Un peu comme il y a un mois dans le Marais poitevin, je suis redevenu un Robinson qui découvrait la solitude (Noirmoutier m'a paru encore plus déserte que l'an passé, je faisais cinq kilomètres à vélo sans croiser une voiture !), le silence, la méditation, et peut-être cet étrange individu qui s'appelle Jean-Pierre et qui pourtant ressemble étrangement à Vendredi, tant le dédoublement de personnalité est ici flagrant : dans la maison des petits bonheurs, on expérimente un peu la vie sauvage (j'ai encore glané, ramassé des champignons et des arbouses, cueilli quelques huîtres), et on n'a guère envie de retrouver la civilisation. On regrette presque qu'il y ait un pont, on voudrait que l'île flotte et se détache du continent : mais n'est-ce pas bientôt que je vais me détacher du continent, avec mon fameux voyage en cargo ? Et au fond, ne suis-je pas à moi seul un continent, comme le personnage d'Henri-Pierre Roché et de François Truffaut ? Il ne me manque que les deux Anglaises (le fantasme bien masculin du trio) !
Bref, je suis revenu à Poitiers à reculons. Deux fois d'ailleurs, puisque j'ai interrompu mon séjour au milieu. Et les deux fois, ce fut en faisant escale pour une soirée : la première fois aux Sables d'Olonne, chez Pierre et Marthe, la deuxième à Angoulins-sur-mer, chez Marc et Yolande. Ainsi le retour fut supportable, et même très beau, dans la chaleur de l'amitié et du pain partagés.
Et, à peine arrivé, j'apprends la polémique au sujet des propos de Marie Ndiaye (dont j'avais acheté le livre à sa parution) : il se trouve qu'elle est noire et qu'elle réalise mieux que la plupart de nous la monstruosité d'un pays où un noir subit des contrôle d'identité six fois plus souvent qu'un blanc (et un maghrébin, c'est huit fois plus !). Décidément, la police soi-disant républicaine n'a guère changé depuis Vichy : je lis en ce moment le Journal d'Hélène Berr (éd. du Seuil), et j'en suis à l'arrestation de son père par la police française, parce qu'il avait seulement agrafé, et non pas cousu, ce qu'Hélène appelle l'insigne, c'est-à-dire la fameuse étoile jaune. Direction Drancy, puis les camps, puis la mort. Remarquons que l'avantage des noirs et des maghrébins, c'est qu'ils n'ont pas besoin de coudre une étoile. La police peut les repérer sans ça ! Bref, je lis aujourd'hui que Marie Ndiaye persiste et signe. Je signe aussi, des deux mains, non mais !

samedi 31 octobre 2009

31 octobre 2009 : du renoncement

 
Cependant, l'amour ne devient vraiment lui-même qu'à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l'intérieur du corps, et qu'il ose se nommer, s'avouer du souffle et des lèvres.
(Stefan Zweig, Le voyage dans le passé)

Vous savez que j'ai une admiration particulière pour La Princesse de Clèves, qui est le roman que j'ai le plus souvent lu (quatre fois intégralement, et souvent je me replonge dedans pour en lire des passages). J'ai bien entendu vu aussi le film avec Marina Vlady (avec un seul regret, c'est qu'il n'ait pas été réalisé par Jean Cocteau) et assisté il y a trois ou quatre ans ici à Poitiers à une représentation théâtrale où un acteur seul, en costume d'époque, disait (par cœur) de très larges extraits de ce fabuleux roman. Je comprends toutefois qu'il faut faire aujourd'hui un effort pour lire le texte, la prose du XVIIème siècle, pourtant très belle, n'étant plus à la portée du premier venu. Mais qui a dit qu'il fallait s'abaisser, en lecture ? Je crois au contraire que seules les œuvres artistiques fortes font des âmes fortes, pour reprendre la belle expression de Giono (et un autre roman que je recommande).
 
J'en rappelle rapidement l'argument : au temps d'Henri II, Mlle de Chartres épouse (mariage arrangé) le prince de Clèves, beaucoup plus âgé qu'elle. Mais elle est irrésistiblement attirée par le duc de Nemours, le grand séducteur de la cour, qui tombe amoureux d'elle aussi. Elle avoue cette attirance à son mari, et ce dernier meurt de maladie due à la jalousie et à la douleur. La princesse de Clèves, maintenant libre, pourrait aimer le duc, mais elle renonce à se donner à lui, se sentant coupable malgré tout. Il ne se passe donc pas grand-chose, sinon la naissance d'un amour, et l'impossibilité de l'assumer pour des raisons principalement morales. On n'est pas au XXIème siècle ! Mais ce thème du renoncement est développé avec une délicatesse égale à celle de Racine dans Bérénice (où les raisons sont différentes).
Et je viens de voir une variation sur ce thème dans un film récent : Mademoiselle Chambon. Ici, un maçon, Jean, marié et heureux en ménage, père du petit Jérémie, est attiré par Mademoiselle Chambon, l'institutrice de son fils. Et, comme dans le roman de Mme de La Fayette, c'est réciproque. Jean et l'institutrice, dont il ne connaîtra pas directement le prénom (tiens, comme pour la princesse de Clèves, où nous ne savons pas son prénom), finiront par se donner l'un à l'autre, mais ce sera sans lendemain, Jean renonçant à s'enfuir avec elle. Tiré d'un roman d'Eric Holder, c'est un film fragile, délicat, où la vérité des sentiments est ici aussi explorée par petites touches. C'est un film sur les différences de classe, le milieu ouvrier de Jean (c'est si rare de voir dans un film français les travailleurs chers à Arlette Laguiller), chaud et solidaire, s'opposant au milieu intellectuel et bourgeois de Mademoiselle, où il y a des livres, où l'on joue de la «grande musique», mais où elle est considérée comme une déclassée, par rapport à sa sœur, devenue procureur. Mais Stéphane Brizé, le réalisateur, rend compte de ces barrières avec subtilité et beaucoup de nuances. Ainsi, la séquence où Jean, après avoir changé la fenêtre dans la maison de l'institutrice, a vu qu'elle possède un violon, ose lui avouer qu'un jour il a entendu un morceau de musique à la télévision, que ça lui a plu, et lui demande si elle pourrait lui en jouer un : au départ, elle prétend qu'elle n'a plus joué depuis longtemps, puis elle se laisse gagner et exige seulement de jouer en lui tournant le dos. La manière dont Vincent Lindon (Jean), solide comme une fondation de maison (c'est son métier), écoute ces sons d'une culture différente de la sienne, est émouvante. Jean est un taiseux (alors qu'on le sent prêt à faire l'aveu à sa femme, qui a vu qu'il souffre, et lui demande ce qu'il a, il lui répond par trois fois : «rien !»), il ne sait parler que de son métier, et c'est en répondant aux élèves sur ce métier précisément qu'il séduit l'institutrice. Mademoiselle Chambon n'est guère plus bavarde, et ce film est fait de beaucoup de silences, et de regards. On est toujours dans l'attente, d'une parole, d'un geste, plus significatifs, qui feraient avancer l'intrigue amoureuse.

Et en fin de compte, Jean renonce. Sur le quai de la gare, l'institutrice attend jusqu'au dernier moment avant de monter prendre le train. Jean est bien venu, il a même préparé un sac avec ses affaires, mais il reste dans le souterrain entre les quais. À la différence de la princesse de Clèves, qui n'est pas allée jusqu'au bout de son amour, il sait à quoi il renonce. Un peu comme dans Sur la route de Madison, il vivra avec un beau souvenir qui éclairera son âme. En effet, quand l'amour est impossible, mieux vaut renoncer, quitte à y avoir goûté.
Qui n'a pas été amoureux et, au moins une fois dans sa vie, obligé de renoncer à combler le désir né de cet amour ? Les raisons en peuvent être multiples : non-réciprocité, différences d'âge, de condition sociale, de sexe. De toutes les manières, renoncer apporte une liberté et une paix intérieure, et n'empêche d'ailleurs nullement la continuité du sentiment. Nous quittons le domaine de l'avoir, nous ne sommes plus la proie du désir, de l'agitation mentale qui en résulte, de la plainte aussi, pour une sorte de sérénité, de retour dans un présent affectif apaisé. Certes, on ne peut pas contrôler ses sentiments, pas davantage que le temps qu'il fait. Mais accepter l'impossibilité d'un amour rend heureux. Ne pas l'accepter peut créer des souffrances terribles. Renoncer en ce cas n'est pas abdiquer, mais maîtriser un épisode de sa vie, lâcher prise, s'ouvrir mieux au monde. Et laisser peut-être la porte ouverte à un autre amour qui, tout en gardant sa part de désir, nous donnera la liberté de le combler ou pas, justement parce qu'on a appris le renoncement.
Les héros de Mademoiselle Chambon seront-ils plus heureux après ? L'institutrice est visiblement dans une solitude douloureuse, plus ou moins abandonnée par sa famille. Jean, le maçon, a ses responsabilités de fils (il s'occupe aussi beaucoup de son père, âgé), de mari (sa femme est de nouveau enceinte) et de père.
Un très beau film, fin, délicat.

vendredi 30 octobre 2009

30 octobre 2009 : N'ayez pas peur !

 
On peut appeler heureux celui qui n'a ni désir ni crainte grâce à la raison.
(Sénèque, La vie heureuse)

Même maintenant que, comme l'empereur Hadrien, «je commence à apercevoir le profil de ma mort» (en fait ce maintenant n'est pas si récent : c'est depuis le brusque décès de Bernard en 2003, et bien sûr la maladie de Claire, jusque là je me pensais immortel), je souscris entièrement au propos de Jean-Paul 2 : «N'ayez pas peur !» Et pourtant, en tant que vieux parpaillot, j'ai souvent critiqué ses propos inconséquents (notamment sur le sida) qui devraient faire douter de la prétendue infaillibilité des papes, si du moins quelqu'un y croit encore ! Les papes aussi devraient méditer la phrase de Sénèque, toujours dans son De vita beata : «quand je pense à tout ce que j'ai dit, j'envie les muets.»
Tout ça pour dire que je n'ai pas peur. Et donc, pas non plus à bicyclette. Grâce au vélib', j'ai même passé six jours délicieux de liberté à Paris. Je circulais sans la moindre crainte, sans ressentir de menace, sans me sentir dans un scénario d'épouvante, et pourtant je n'avais pas de casque, comme d'ailleurs la très grande majorité des vélib'istes et autres cyclistes de Paris, pourtant nombreux. Et pourquoi pas ? Plus il y a de cyclistes, et plus les automobilistes font attention, ce que j'ai pu vérifier à Paris. J'aimerais bien que nos conducteurs poitevins soient aussi attentionnés envers notre confrérie, mais il s'en faut de beaucoup, preuve que nous sommes vraiment trop minoritaires ici.
Seuls les fabricants de casques me feront croire qu'on se sent plus en sécurité avec que sans. C'est qu'ils y ont intérêt, les bougres, il y a là un sacré marché. Mais en dehors des coureurs cyclistes, des cyclosportifs (ces deux catégories roulent très vite), des vététistes (ceux-là vont sur des parcours très accidentés qui entraînent des chutes nombreuses), et des enfants (toujours à la pointe de l'imprudence, sinon ce ne seraient pas des enfants), ou pour des parcours en montagne (dans les descentes, on n'est pas toujours maître de sa vitesse), je ne crois pas qu'il faille imposer le casque. Quand le port en sera obligatoire, les fabricants auront creusé leur propre tombe, ainsi que celle des fabricants de vélos. Je leur fiche mon billet que de nombreux rouleurs à bicyclette comme moi, qui apprécient avant tout la liberté de ce mode de déplacement, cesseront d'utiliser cet engin si c'est pour se trouver prisonnier derrière de nouveaux barreaux. Si casque il y a, autant avoir un scooter électrique ou un solex électrique, car quitte à être emprisonné, mieux vaut aller plus vite pour enlever au plus tôt cette carapace encombrante. Me trompé-je, il me semble bien que le port du casque n'est pas exigé en ski de descente (sauf en compétition), autrement plus dangereux que la bicyclette.
Non, s'il doit y avoir législation, ce serait pour exiger des bicyclettes en bon état (freins, lumières qui fonctionnent et sont révisés régulièrement) et éventuellement le port d'un gilet fluorescent. Et aussi, je dirais surtout, le respect strict du code de la route. J'ai vu trop de cyclistes à Paris rouler sur les trottoirs, passer aux feux orange et rouge, changer de file sans prévenir (et même sans regarder), et rouler à tombeau ouvert : oui, là le casque aurait son utilité. Mais si on choisit la bicyclette comme moyen de locomotion, ce n'est pas pour la vitesse, c'est au contraire pour prendre son temps : donc mollo mollo sur les pédales ! C'est ce que je fais et c'est le plus sûr moyen d'arriver à bon port.
De grâce, cessons de nous rajouter de nouveaux barreaux, de nouvelles serrures, de nouvelles armures, de nouvelles barrières. N'y en a-t-il pas déjà trop ? Va-t-on bientôt être obligé de marcher casqué, en armure ou avec un gilet pare-balles, sans compter le fameux masque contre la grippe A ? Tiens, à ce propos, je ne me ferai pas vacciner. Avis donc à tous ceux à qui j'ai annoncé ma visite : vous devez accepter de me recevoir sans vaccin. Sinon, prévenez-moi, je ne viendrai pas : je ne veux pas être accusé d'une contamination ! Le cousin Pierre des Sables d'Olonne (95 ans) ne se fait pas vacciner : vais-je avoir plus peur que lui ???
Bien sûr, la vie est pleine de dangers. On peut être victime d'une agression – j'en sais quelque chose – et qui peut être d'une violence inouïe. Va-t-on pour autant cesser de sortir de chez soi ? Va-t-on se calfeutrer à la maison, sous prétexte qu'une fois, ou qu'il y a un risque... Non, le meilleur moyen de répliquer aux agressions diverses, c'est d'en tirer des leçons : devenir plus prudent, éviter quand on est seul(e) de traverser la nuit des zones d'ombre, par exemple, ou tout simplement se déplacer à vélo (la nuit, c'est merveilleux en ville, et les éventuels agresseurs sont rarement au milieu de la rue) ! C'est trop facile de céder au chantage des agresseurs, des pervers et des violents en rajoutant des serrures, des anti-vols (hélas, j'ai moi-même craqué pour mon beau vélo tout neuf), des systèmes d'alarme sophistiqués et bientôt de se retrouver dans un camp retranché que d'ailleurs on n'ose plus quitter. On en arrive à cette aberration que les personnes seules (et je rappelle à ceux qui l'oublieraient que désormais c'est mon cas), à force de s'enfermer, sont victimes d'accidents domestiques (chutes dans la douche ou l'escalier, malaises divers, AVC...) et meurent parfois sans qu'on n'en sache rien pendant des jours, voire des mois ou des années : lisez la presse locale remplie de ces faits divers.
Pour en revenir au vélo, le cycliste recherche avant tout la liberté qu'il nous propose. Relisons Le club des cinq (je sais, les traductions françaises sont tronquées et mauvaises) mais on y voit que la bicyclette permet aux enfants d'échapper aux parents et de vivre des aventures palpitantes. Gardons cette précieuse liberté.
Quant aux accidents (comme les agressions d'ailleurs), ils arrivent de façon inopinée, quand on ne s'y attend pas. J'y pensais l'autre jour en revenant du Gois, la bande cyclable entre La Guérinière et Noirmoutier-en-l'île se situant du côté gauche de la route. Que faire si un automobiliste a le malheur de s'endormir au volant ou d'être victime d'un malaise cardiaque ou qu'il a trop bu, et que sa voiture dévie de sa trajectoire et nous fonce dessus ? Casque ou pas casque, aucun doute, on peut commander le cercueil.
Soyons donc raisonnable. Ne recherchons pas l'accident, grâce à la lenteur, la prudence et la vigilance. Mais on ne peut pas tout éviter, ni accident ni maladie, d'ailleurs, ça fait partie de la vie. Et de grâce, cessons d'avoir peur !

jeudi 29 octobre 2009

29 octobre 2009 : Katalin Varga, un film


 
Notre destin est l'exécution d'une partition que nous ne découvrons qu'en la déchiffrant. Nous sommes l'instrument et celui qui en joue. Mais qui est le compositeur ?
(Jacques Brosse, Le bonheur-du-jour)

Le viol reste encore aujourd'hui un des crimes absolus, parce qu'il brûle aussi l'âme. On n'en sort jamais intact. J'en ai déjà causé dans mon blog du 31 juillet 2008, celui qui m'a d'ailleurs valu le plus de courriers, et de témoignages émouvants. La Nouvelle République ce matin relate de nouveau un fait divers inquiétant de ce type. Et encore ne savons-nous qu'une part très faible de l'iceberg «viol». Car on ne raconte pas volontiers le viol dont on on a été victime, la honte de s'être laissé(e) faire étant sans doute plus forte que toute idée de justice, et la tentation de l'oubli, de l'effacement étant une façon de se protéger (que l'on croit). Il faut souvent un événement extérieur pour contraindre la personne violée à parler. Ou bien l'impossibilité intérieure de continuer à garder le silence.
Cela m'a remis en mémoire qu'il y a dix jours, je suis allé voir à Paris le film roumain de Peter Strickland, Katalin Varga. L'héroïne éponyme a craqué au bout de onze ans et l'a dit à sa meilleure amie, sous le sceau du secret, bien sûr. Résultat, en une seule journée, tout le village est au courant, Katalin est montrée du doigt, victime des rumeurs (c'est forcément une «pute»), reniée par son mari, et contrainte de s'enfuir en charrette avec son fils Orban, qui ne comprend pas pourquoi, et à qui elle a dit qu'ils vont voir la grand-mère, soi-disant malade. Et nous roulons au pas du cheval sur les routes de la montagne roumaine, dans ces beaux, mais inquiétants aussi, paysages de Transylvanie, au milieu d'une population paysanne méfiante. Même si elle s'est longtemps tue, Katalin en fait n'a rien oublié. Et pour cause, Orban est le fruit de l'agression qu'elle a subie. Peu à peu, on comprend qu'elle part au devant de son destin : la vengeance. Elle veut retrouver les deux hommes qui l'ont agressée, même si un seul l'a violée.

Katalin Varga est-il un bon film ? Je ne sais. Il m'a beaucoup intéressé. Un beau film, en tout cas, visuellement, sorte d'histoire poétique à la Panaït Istrati, auquel le film m'a fait penser immédiatement. Le «méchant», qu'elle finit par retrouver, s'est marié, mais l'union reste stérile, sa femme pensant que l'un des deux a péché (à juste titre). Mais rien n'est manichéen : chaque personnage a ses faiblesses, on a affaire à des humains qui ne sont pas antipathiques, même le violeur, qui regrette semble-t-il sincèrement. Bien sûr, tout cela finira mal. Ce n'est pas un roman à l'eau de rose.
Le film montre bien que la vengeance n'est pas la solution. Mais une autre face du mal.