Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 30 avril 2009

30 avril 2009 : ta Ketty t'a quitté ?

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Tu me plains, bonne petite ! dit d’Artagnan.
Oh ! oui, de tout mon cœur, car je sais ce que c’est que l’amour, moi !
(Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires)
Le téléphone sonne. C’est le portable… Je suis sur mon vélo, mais justement arrêté à un feu rouge. Je peux donc décrocher et rester immobile le temps de la communication.
« Allo, Ketty ? »
Tiens, je croyais m'appeler JP. Serait-ce un de mes multiples hétéronymes ? J’émets une sorte de grognement qui peut passer pour féminin. Et Ketty (est-ce une prononciation bizarre de Cathy ?) me rappelle quelque chose, mais oui, la naïve soubrette de Milady, dans Les trois mousquetaires, celle qui introduit d’Artagnan la fameuse nuit où il découvre le secret infâmant de Milady. Décidément, Dumas me poursuit. Et Bobby Lapointe aussi. J’ai envie de m’amuser un peu.
« C’est moi. Ton bichon ! Tu me reconnais ? Pourquoi t’es partie comme ça ? »
Nouveau grognement.
« T’es fâchée ? »
Comme je ne dis mot, il se lance dans un long discours.
« Écoute, faut pas m’en vouloir. Je t’aime, tu sais… »
(petit silence pour que j’ai – ou Ketty – le temps d’assimiler cet aveu).
« Bon, d’accord, j’ai fait une connerie… Mais sans penser à mal. C’est toi que j’aime… L’autre ne compte pas ! Ketty, tu m’écoutes ? »
Je me sens obligé de grogner de nouveau.
« Ben toi alors, on peut dire que t’es rancunière. Parce que tu m’as vu lui tenir la main à la terrasse d’un café… Qu’est-ce que t’as cru ? Ouais, si j’étais un menteur, je pourrais te dire que c’était pour lui lire les lignes de la main, lui tirer l’horoscope… Non, en fait, t’y croirais pas, t’es fine, toi. C’est vrai qu’elle me déplaisait pas, mais c’était uniquement pour tenter ma chance, voir si je séduisais encore un peu. »
(long silence, je respire bruyamment, comme si je refoulais mes larmes).
« Tu vas pas te mettre à chialer, tout de même ! Puisque je te dis que tout ça n’a pas d’importance, c’est du pipeau, il ne s’est rien passé, je ne recommencerai plus. Y a que toi qui comptes, tu le sais bien. »
Je grogne.
« Réponds-moi, ma biche. Merde, dis-moi un mot, dis que tu m’en veux pas ! Tu vois, moi, si je t’avais surpris dans la même situation, je sais pas ce que j’aurais fait, mais… Je me serais dit, voilà, elle teste sa capacité de séduction… Voilà. Ouais, c’est ça que je me serais dit. Et jamais j’aurais imaginé qu’y aurait quelque chose entre vous deux. Voyons, je te connais, j’ai confiance en toi ! »
J’ai un chat dans la gorge, je tousse.
« En fait, ça prouve que t’as pas confiance en moi, toi… »
*
Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai mes courses à faire et je ne peux pas faire attendre Claire. Le feu passe au vert pour la quatrième fois au moins, j’appuie sur le bouton rouge du récepteur. Curieux, pas de rappel, il s’était bien trompé de numéro, espérons que s’il rappelle, il tombe bien sur la véritable Ketty, à moins qu’elle n’ait éteint son portable. Parce qu’à mon avis, elle doit bien le connaître, son mec. Pas la première fois qu’il lui fait le coup, je le sens. J’en ai trop connu, des coureurs. Tant qu’ils se font pas prendre, tout baigne. Mais pris sur le fait, ils sont le plus souvent ridicules, et ont vite fait d’accuser l’autre (là, ça n’a pas manqué : « t’as pas confiance en moi », ben voyons). Le genre de mecs qui pensent comme Colette : "Je la console de m’aimer, et d’avoir, en m’aimant, perdu le repos" (La paix chez les bêtes)… De fait, d’Artagnan est un peu de ce genre, qui se sert de Ketty – et lui fait perdre le repos – pour atteindre le lit de Milady.
Moi, je pensais à une phrase relevée récemment dans mes lectures : "Il me parut soudain évident qu’il ne faut point trop éviter les rencontres et les conversations avec ceux qui en ont besoin, quelque insensés et déplaisants qu’ils nous paraissent" (Ivo Andrić, Le géomètre et Julka, in Contes de la solitude). C’est sans doute pour ça que je n’ai pas raccroché tout de suite. Ce type avait besoin de parler, et c’était moins grave qu’il parle à une fausse Ketty, ça lui aura servi de galop d’essai pour la vraie conversation, car j’imagine qu’elle le détrompera, à moins qu’elle ne soit moins naïve que la Ketty de Dumas !…
Bref, les joies de la modernité et du téléphone portable… Et du Dumas mâtiné de Feydeau et de Bobby Lapointe à domicile, gratis.

mercredi 29 avril 2009

29 avril 2009 : les fausses routes


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J’ai eu une jeunesse d’écervelé. J’ai fait des bêtises. Maintenant, je suis vieux, mal fichu, mais j’ai les yeux bien ouverts. Il me semble que j’ai enfin grandi.
(Timothée de Fombelle, Tobie Lolness, 1 : La vie suspendue)

Nous avons appris récemment une nouvelle expression du vocabulaire médical : la fausse route. Il s’agit d’ingurgiter du liquide, voire des aliments, non par l’œsophage mais par l’autre voie, la trachée artère, ce qui entraîne des difficultés respiratoires et parfois des infections. C’est ce qui arrive assez souvent à Claire.
Combien de fois dans ma vie ai-je eu l’impression de faire fausse route ! Déjà quand j’étais petit, et que je m’obligeais à suivre les autres (adultes ou enfants) dans des activités qui me déplaisaient… Ça ne s’est guère arrangé à l’adolescence, ni à l’âge adulte, car je me suis laissé embarquer sur d’innombrables fausses routes, et quelquefois, je me demande si j’ai opté une fois, une seule fois, pour ma vraie route… Oui, sans doute, le jour où j’ai décidé de faire des enfants, de les aider à grandir, à trouver leur route à eux, moi qui avais eu tant de mal à dénicher la mienne… Ou bien quand j’ai porté ce projet de cyclo-lecture… Ou quand je choisis mes amis, encore que là aussi, il y aurait beaucoup à dire… Enfin, peut-être que maintenant, j’ai – enfin – grandi !
Mais les fausses routes sont innombrables, vrais pièges que la vie nous offre à profusion : même la consommation, qui nous pousse à avoir toujours plus (et à être de moins en moins, n’est-ce pas, Romain Rolland : "Moins j‘ai et plus je suis" écrit-il dans Colas Breugnon), a réussi à me prendre aussi dans ses douteux traquenards, au moins dans un domaine. J’ai en effet acquis des quantités de livres, soi-disant à lire à ma retraite. Je sais maintenant que, pour la plupart, je ne les lirai pas. Non pas que c’étaient de mauvais livres, au contraire, dans leur écrasante majorité, ils sont tous intéressants, à un titre ou à un autre. Seulement, je suis à l’âge où, le temps pressant, les lectures doivent se limiter à l’essentiel : relire les grandes œuvres qui nous ont marqué et façonné, lire celles qu’on a omises pour une raison ou pour une autre, lire aussi quelques nouveautés pour ne pas être uniquement victime du passé, lire ce que nous recommandent les rares amis qui nous restent, pour faire un bout de route avec eux.
Car se réfugier dans le passé est aussi une fausse route. J’en parle souvent, trop, c’est vrai, comme tous ceux qui parviennent à mon âge et qui n’ont donc plus beaucoup d’avenir. Mais en réalité, seul le présent compte. Et, après tout, nous avons un présent, même s’il est parfois misérable ou douloureux.

Un jeune (tout est relatif, il doit avoir une petite cinquantaine) collègue m’a conseillé la lecture de Tobie Lolness, un roman de Timothée de Fombelle, paru en deux volumes chez Gallimard en 2006 et 2007, réédité en un seul gros volume en 2008. Je ne croyais franchement pas les auteurs français capables de réussir la création d’un monde imaginaire totalement original. En effet, ça raconte l’histoire d’humains absolument minuscules (un ou deux millimètres de hauteur, Les gnomes de Terry Pratchett, Les chapardeurs de Mary Norton et Nils Holgersson sont largement battus) qui vivent dans les arbres, et la lutte de certains d’entre eux pour se libérer de la dictature établie par un certain Jo Mitch (son nom complet fait référence à celui de Staline). C’est à la fois un formidable roman d’aventures, un émouvant roman d’amour et un roman écologique, car Tobie et ses amis luttent pour que l’arbre se maintienne en vie, au contraire du dictateur pour qui seule compte la puissance, au détriment de la vie. C’est tout bonnement magnifique. Christian G. m’a proposé ça quand je lui ai dit que je lisais des romans à haute voix à Claire. On vient d’achever Nils Holgersson, sur lequel j’écrirai un de ces jours. Je lui lis maintenant Les rois mages de Michel Tournier, superbe également. Je crains malheureusement que Tobie Lolness, dans sa complexité (nombreux personnages, construction savante avec pas mal de retours en arrière) ne puisse lui convenir. Je vais donc suggérer à Mathieu, qui arrive vendredi, de le lire d’abord et de me dire si ça lui paraît jouable, ou si ça ne risque pas, justement d’être une fausse route.
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Car malheureusement, Claire s’affaiblit de jour en jour et sa capacité d’attention est de plus en plus indécise. Est-ce grave ? Non. Disons avec le poète : "A vouloir tout laisser notre avoir est immense" (Pascal Commère, Ici).

lundi 27 avril 2009

27 avril 2009 : chaque instant de la vie


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Pradé m’a éveillé en se levant ; de nous tous, il a toujours été le premier levé : « Quand je serai mort, j’aurai bien le temps de rester couché ! »
(André Malraux, Les noyers de l’Altenburg)

L’homme pense sa mort. Mais entre la penser dans sa tête ("Philosopher, c’est apprendre à mourir", disait Montaigne), et la voir s’approcher réellement, dans le concret du corps qui peu à peu se délite, il y a une marge. Et autant on peut être parfaitement serein, en parler de manière détachée tant qu’on en reste au niveau des idées pures, autant une anxiété se fait jour au fil des dégradations successives et des risques de complications. L’émotion de se sentir partir lentement et de ne pas maîtriser le futur naît et grandit.
Je parle pour Claire, qui craint en particulier l’acharnement thérapeutique (avant-hier soir encore, elle nous dit : « Tu ne penses pas que je vais accepter de rester dans ce fauteuil roulant des années et des années ! »), mais aussi pour moi, le compagnon qui se croyait blindé pourtant, préparé par ces années de souffrance, et qui a du mal à retrouver la quiétude philosophique.
Est-ce pour cela que, comme le Pradé de Malraux, je me réveille et me lève tôt ? Qu’est-ce donc qui me fait peur, qui nous fait peur ? Sont-ce les regrets de n’avoir pas vécu de façon plus harmonieuse et de voir s’achever prématurément une vie qui était nôtre ? Est-ce la crainte de davantage souffrir physiquement (Claire) et moralement (tous les deux) ? La perte d’autonomie et le fait de dépendre des autres, déjà bien réels pour Claire, sont sans doute des facteurs aggravants. Pour moi aussi, qui suis d’une certaine façon dans sa dépendance, et qui en crains le développement. Est-ce le saut dans l’inconnu, de savoir que "nos corps sont des pistes d’envol / hors du monde habité" (Odile Caradec)?
Claire, c’est certain, souhaiterait pouvoir jusqu’au bout maîtriser sa destinée, et rendre son âme en douceur, au moment qu’elle choisira, et qu’on l’aide à partir. Mais ceci reste très hypothétique. Entre ce qu’elle pense actuellement, alors qu’elle est encore lucide, et ce qui adviendra au moment X, alors qu’elle sera peut-être moins consciente, et aura, qui sait, au contraire, une envie féroce de vivre, de survivre, comment décider de ce qui est juste ?
En tout cas, elle a posé le problème. On sait que de nombreux médecins, du personnel soignant aussi, pratiquent des formes d’aide aux mourants. Au moins sous la configuration de l’euthanasie passive, puisque l’euthanasie active est en France juridiquement considérée comme un meurtre. On dit que François Mitterrand aurait été aidé à mourir, ainsi que des écrivains français célèbres. En Belgique (où le droit est différent), le romancier Hugo Claus a été euthanasié récemment, sur sa demande. Certains médecins l’envisagent comme un geste de solidarité. Et non pas de charité, au sens étriqué du terme, comme semblent se cantonner à l’être les soins palliatifs.
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Ne me renvoie pas à l’hôpital. Je veux mourir à la maison.
Voici donc la prière instante de Claire qu’elle m’a déjà dite plusieurs fois, et qu’elle me répète chaque fois qu’elle sent venir un nouveau tournant dans la dégradation physique : il y a quelques jours, c’était la quasi-impossibilité de boire (l’eau épaissie a envahi la trachée) et une grosse difficulté pour manger. Il a fallu que je trouve ce qui peut passer encore : les yaourts, oui. Les purées, elle en a un peu marre, bien que je les ai variées au maximum. Mais tout finit par se ressembler. J’ai aussi acheté une boîte de bouillie pour bébés, on a essayé, pas si mal. Depuis, ça va mieux, et même elle reboit du liquide sans épaississeur ! Par contre, elle ressent des douleurs au cou, aux jambes. C’est nouveau. Et souvent l’endormissement pendant les repas, comme si manger devenait une activité épuisante.
Ne me renvoie pas à l’hôpital. Je veux mourir à la maison.
Le leitmotiv de Claire… Je la comprends un peu, même si personnellement – mais je dois être, là encore, une anomalie, quelqu’un d’un peu à part, décidément toute ma vie je me serai senti pas tout à fait comme les autres – j’ai toujours apprécié mes séjours en hôpital ou en clinique, sans doute du fait d’y être totalement pris en charge (qui doit correspondre à ma paresse ou mon indolence naturelle, ou à une envie d’être materné aussi).
Il paraît que la majorité de nos concitoyens meurent désormais à l’hôpital, et, compte tenu qu’il ne peut pas y avoir en permanence un personnel soignant par moribond, on pense que 25% au moins des gens meurent seuls, sans personne à leur chevet pour leur tenir ne serait-ce que la main. D’ailleurs, ce doit être dur pour un aide-soignant ou un infirmier d’entrer dans une chambre et d’y découvrir le patient décédé.
C’est pour ça que je comprends le leitmotiv de Claire, elle souhaite que je sois à proximité, que je lui tienne la main, que j’entende ses derniers mots. Depuis son retour de l’hôpital, elle ne parle plus que rarement de la demande d’abréger sa vie. Les psys, les médecins pensaient qu’elle demandait la mort parce qu’elle souffrait trop (la belle évidence), ou parce qu’elle déprimait (autre belle évidence : je voudrais bien les voir, ces belles âmes, passer du fauteuil roulant au lit et vice-versa, sans avoir la moindre possibilité d’autonomie, être obligées de demander à un autre pour tout déplacement, pour tout objet, pour toute nourriture, et le reste… et ne pas être au moins légèrement déprimées), sans imaginer un instant qu’elle pouvait ne pas souhaiter subir les dégradations supplémentaires physiques et psychiques qui s’annoncent : le corps qui se déforme et ne répond plus à la demande, la pensée qui devient flottante, la parole inaudible et méconnaissable, le risque d’être perfusée de partout, de devenir un légume. Elle veut mourir debout (si on peut dire puisque précisément elle ne tient plus sur ses jambes, mais tout le monde mesure bien sa signification), c’est légitime, il me semble !
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Là encore, les poètes peuvent nous aider à comprendre ce juste désir : "Si le temps me touche/ Si la mort m’arrête / Alors que ce soit / D’un doigt éblouissant", nous dit la poétesse suisse Anne Perrier dans La voie nomade. Christian Bachelin, lui, écrit : "Ne me posez plus de question / Je ne suis pas un sémaphore / Mais la moitié d’un homme mort / Coupé en deux par l’horizon" (Complainte cimmérienne). Ou le grand William, lui-même, dans Hamlet : "Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure !" Écoutons le Québécois Stéphane Despaties : "presser l’histoire pour en extraire la fin" (Ce qu’il reste de nous). Le Latin Lucain, dans La Pharsale : "Mort, puisses-tu te refuser aux lâches, / Et ne te donner qu'aux vaillants !" Et encore ma chère Marcelle Delpastre : "Réjouis-toi si tu as fait un arbre de ta vie, un champ ou une gerbe, / afin que la mort vienne, en son temps, dans la bonne saison des mains pleines, comme le ramasseur de noix, le moissonneur, / la cueilleuse de pommes (Le chasseur d’ombres et autres psaumes, 1960-1969). Enfin Odile Caradec : " Quand je serai mort je veux qu’on m’installe / un petit coin pour lire, un petit coin avec un / lumignon" (En belle terre noire).
Je ne suis ni psy ni médecin, mais je vis depuis plusieurs mois, plusieurs années même, des moments difficiles, j’observe et j’écoute Claire, je lis les poètes, je m’informe, j’ai les yeux grands ouverts, et moi, simple péquenaud, je comprends sa demande, qui sera d’ailleurs aussi la mienne un jour. Oui, nous désirons que notre arbre de vie s’achève dans la bonne saison des mains pleines, nous désirons être conscients, entourés, aidés s’il le faut, et non pas dans l’abandon. Et, si possible, on devrait pouvoir choisir le moment !
*
Mais je m’arrête là. Je lis dans le livre de l’Ecclésiastique (appelé aussi Siracide) : "Réduis ton discours au plus juste / comme un savant sache te taire" (trad. Pierre Alferi). J’ai essayé d’être concis, je vous laisse au silence.
En attendant, savourons, savourez chaque instant de la vie !

samedi 25 avril 2009

25 avril 2009 : fidélités

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Le malheur, pierre de touche des consciences, lui a pris des amis, mais lui en a aussi donné.
(Stefan Zweig, Romain Rolland)

Qu’est-ce qui fait que, malgré tout, on reste constant, dans la vie ?
Je ne parle pas naturellement de la constance en amour, qui semble la chose du monde la moins partagée. Sans doute parce que, en réalité, la force d’aimer nous pousse dans la vie vers plusieurs personnes, et pas une seule. Comme disait François, le héros du Bonheur, d’Agnès Varda – je cite de mémoire, n’ayant pas revu le film depuis longtemps – « dans un verger, il y a des pommiers et des poiriers, et on peut bien aimer en même temps les pommes et les poires. » La constance en amitié reste maigre, elle aussi : il suffit de si peu, un mariage qui éloigne, une maladie qui repousse, une phrase mal comprise qui écarte, la tyrannie de l’ambition qui bannit les attaches antérieures inutiles pour monter plus haut…
Non, je veux parler ici du fait que finalement, nous restons fidèles à nous-mêmes, chacun et chacune. Et, pratiquement, on ne change pas beaucoup après seize ans : si on est timide, c’est pour la vie. Si on est sociable, aussi. Expansif, caractériel, courageux, travailleur, gai, spontané, naïf, ambitieux, paresseux, aimant, gentil, impudique, retors, pervers, toutes ces qualités et tous ces défauts, et d’autres encore (on peut d’ailleurs en cumuler plusieurs), il est très rare qu’on les perde, qu’on s’en sépare, ou qu’on s’en corrige à un moment ou à un autre de la vie. Certes, le timide finit un jour par sauter le pas, parce qu’il est amoureux, et déclare sa flamme – si entre-temps il ne s’est pas fait souffler sa dulcinée par plus entreprenant que lui ! Quelqu’un de joyeux peut, à l’occasion, se refermer comme une huître, à la suite d’un deuil ou d’une crise morale. On a vu, pendant la guerre, des couards se comporter en héros, et, à l’inverse, des courageux craquer devant une épreuve simple. Mais dans l’ensemble, chacun reste constant.
C’est d’ailleurs ce qui fait la simplicité de l’existence. Ça donne l’impression qu’on connaît les autres, qu’on navigue en terrain connu. On sait qui ils sont. Alors, bien sûr, quand on tombe sur un os, quelqu’un qui reste opaque, qui ressemble à un mystère ambulant, ou bien qui est fantasque et changeant, on est perdu. C’est un peu comme les saisons quand elles ne sont plus ce qu’elles devraient être : quand l’hiver est doux, l’été frais, le printemps froid et l’automne chaud, on éprouve le sentiment étrange de la maman de Franck Magloire (dans le très beau récit Ouvrière) "chaque fois que j’arrivais dans un endroit où je n’étais pas à ma place, où je ne connaissais personne", ce sentiment que j’ai également si souvent éprouvé…
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Ne pas être à sa place… Dans la comédie humaine, certains restent souvent un peu à part, en dehors, dans la constance de l’écart par rapport aux autres qui eux, semblent – justement – toujours exactement à leur place. On peut par exemple être amoureux, et ne pas arriver à se couler dans la peau de l’amoureux, on peut être directeur d’un service et ne pas pouvoir jouer ce rôle, on peut voyager au loin et ne pas quitter son monde intérieur, on peut assister à une réunion et être en réalité tout à fait ailleurs… Et se demander comment font tous ces meneurs pour donner l’impression d’être toujours là où il faut, comme ces personnes dont parle le personnage d’Ivo Andrić, dans Deux écrits du scribe bosniaque Dražeslav (un des récits réunis dans Contes de la solitude) : "En toute occasion et toute situation ils savent ce qui est nécessaire." Diable, oui, mais comment font-ils ?
Détails sur le produit
Je repense à cette phrase de Romain Rolland dans Jean-Christophe : "On eût dit que le monde avait, pour le gouverner, fait choix des plus médiocres." Peut-être une certaine médiocrité est-elle indispensable pour se sentir toujours à sa place, pour savoir toujours ce qui est nécessaire, dans une réalité pesante et tenace ? Les autres, comme moi, ceux qui sont dans le doute, dans l’approximation, dans la recherche, ils sont dans une autre constance, et peut-être dans une autre sphère ; ils ressentent comme le poète Jean-Claude Valin "Le poids du monde et qu’un peu / De réalité encore s’y accroche" (La trouble fête). Un peu, si peu…
Oui, il y a une constance dans l’effort de maîtriser la réalité qu’ont sans conteste les grands de ce monde. Mais aussi ils font souvent le malheur des hommes, et, là aussi, avec une constance certaine, comme le prouve Tolstoï à propos de Napoléon Ier dans La guerre et la paix, ou comme le rappelle Joseph Bialot : "Aucune bête n’a jamais imaginé un camp de regroupement, un camp de concentration, un camp d’extermination, jamais ! Les hommes, oui ! Forcément ! Ils sont intelligents et ne sont pas des bêtes."
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C’est pourquoi je préfère l’artiste qui, nous dit Thomas Mann, "demeure toujours plus près de son enfance, ou peut-être plus fidèle à son enfance que l’homme cantonné dans la réalité pratique ; et l’on peut dire que différente de celui-là, il s’attarde éternellement dans l’état rêveur d’une humanité pure et les jeux de l’enfant." Ou bien j’aime aussi ceux dont on peut dire : "C’est un brave homme, ce qui est plus rare qu’un homme de génie" (Mihaïl Sébastian). Eh oui, la fidélité à l’enfance, ou la constance de demeurer un brave homme, ça n’a pas de prix !

jeudi 23 avril 2009

23 avril 2009 : Ubu, Kafka et Courteline bien vivants !

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…si l’artiste métamorphose tout en or, il ne saurait se passer d’oreilles d’âne.
(Jean Cocteau, Le Potomak)

Il faut bien dire que les oreilles d’âne, Jean Cocteau avait raison, ont plus de constance que tout le reste, et qu’on les trouve partout, parfois jusque dans les discours de nos personnalités les plus chères (présidents comme George Bush, Nicolas Sarkozy ou Mahmoud Ahmadinejad, pape hélas aussi) et qu’il faudrait distribuer de nombreux bonnets. Avec des exemples pareils au plus haut sommet, comment voulez-vous que de plus humbles créatures n’hésitent pas à rechercher à se couvrir aussi de tels illustres bonnets !
Voici les dernières.
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Nous sommes informés depuis huit jours par la Maison des handicapés que nous allons avoir (nous venons de la recevoir avant-hier) une carte de stationnement pour personnes handicapées, valable à compter du 1er octobre 2008. Il ne nous reste plus qu’à faire intervenir Herbert-George Wells, qu’il nous fourgue sa fameuse machine à explorer le temps (s’il la retrouve dans son cercueil), pour qu’on puisse nous aussi remonter dans le passé pour en faire usage, puisque, compte tenu de l’état actuel de Claire, nous ne nous risquons plus en ville.
Par ailleurs, la Commission de réforme qui statue sur sa mise en retraite pour invalidité, a coché la réponse NON dans son procès-verbal, page 3, à la question 11 : Le fonctionnaire est-il dans l’obligation d’avoir recours d’une manière constante à l’assistance d’une tierce personne pour accomplir les actes ordinaires de la vie ? Ben voyons, je savions bien que je n’étions point une tierce personne, et que Claire se débrouille superbement bien toute seule pour se lever, trotter, s’habiller, se toiletter, faire les courses, bronzer au soleil, nager à la piscine, faire du vélo, conduire une automobile, baguenauder dans les magasins et les musées, faire son marché, lire, préparer ses repas, mettre le couvert, se torcher le derrière… Il est vrai qu’il lui manque seulement un bras, une jambe, un œil et une oreille (elle n’entend plus de l’oreille gauche), qu’elle parle avec à peine un peu de difficulté, que de sa main gauche, elle gribouille malgré tout mieux qu’un bébé de dix-huit mois, et peut donc, sans difficultés, écrire ses lettres et remplir les dossiers pour sa retraite, pour son handicap (puisqu’il n’y en a pas !), aider Lucile dans son exil suédois, etc.
Ce qui m’étonne, c’est que, dans le même document, on conclut à son inaptitude à la reprise du travail : voyons, elle devrait même au contraire, si ça se trouve, pouvoir reprendre le travail avec une efficacité suprême, sans l’assistance d’aucune tierce personne, comme Rachida Dati après son accouchement !
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J’en suis bien certain, moi qui n’ai jamais rien fait pour l’assister depuis six mois et demi, moi qui me tourne les pouces à longueur de journée. Au contraire, c’est elle qui m’aide à me lever, à prendre mon petit déjeuner, à m’habiller, qui me conduit aux W.-C. et m’essuie consciencieusement le derrière, qui conduit la voiture, tandis que je me prélasse comme un poussah sur le siège passager, qui pousse mon fauteuil roulant avec sa souplesse féline de femme habituée à n’avoir point besoin de tierce personne, et qui me soutient pour passer du fauteuil au lit et vice versa. C’est elle qui se lève la nuit quand je tousse, et qui a des insomnies, c’est elle qui remplit tous les papelards que nous réclament ces ronds-de-cuir pour conclure à des énormités pareilles, c’est elle qui me donne des compléments de morphine quand je souffre, c’est elle, vous dis-je, la tierce personne dans cette affaire.
Alfred Jarry, Franz Kafka, Georges Courteline, réveillez-vous !

dimanche 19 avril 2009

19 avril 2009 : Au commencement la parole

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Que veux-tu, dans un monde où tout nous oblige à parler alors qu’on n’a pas grand-chose à dire, il est préférable de se taire.
(Jean-Paul Kauffmann, La maison du retour)

Faut-il toujours se taire ?… On peut se poser la question. Je viens de lire dans le Télérama de cette semaine l’interview d’Eva Joly, qui stigmatise les "reparties qui vous marquent pour toujours, parce qu’elles vous font entrevoir la réalité du monde", avec cette "morgue des élites que je reconnais entre mille".
Eh oui, la parole, c’est d’abord la maîtrise du langage, mais c’est aussi la monopolisation de ce même langage (et la morgue qui va avec), à des fins de pouvoir. J’ai toujours souffert de ma faible capacité de repartie, au lycée j’étais muet en classe, peut-être n’avais-je pas grand-chose à dire sur les matières scolaires… Pourtant, j’aurais aimé protester contre tel professeur de français (par ailleurs il avait publié deux romans policiers – que je possède – dans la collection Le Masque, et fort médiocres, je les tiens à disposition de qui veut les lire) qui prenait un plaisir pervers à lire à haute voix les perles trouvées dans les dissertations et commentaires composés.
Sur le reste, je me sentais tellement différent de mes camarades (sans doute plus mûrs que moi, qui étais resté un enfant, à bien des égards, à quinze ans encore) que je me comportais comme le Henry Brulard de Stendhal : "Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait." Oui, l’instinct est puissant pour cela aussi. Il n’y a guère qu’avec mon grand ami Alain que je poursuivais des discussions passionnées – et terriblement naïves – sur notre vie actuelle (l’internat, nos lectures, nos rêves) et sur notre possible futur. Nous rêvions d’une île, comme Michel Houellebecq.
Bref, je crois qu’on ne devait pas beaucoup m’entendre. Je préférais écouter, parfois sans comprendre d’ailleurs, les conversations des autres, que je trouvais terriblement terre à terre et vulgaires (les vantards et forts en gueule dominaient), ou rêvasser tout seul.
Plus tard, j’aurais aimé devenir un brillant causeur, ne serait-ce que pour séduire. J’ai bien peur d’en être resté à mille lieues. Après tout, mieux vaut ne point trop parler quand on sent qu’on ne maîtrise pas les codes normatifs dominants de la société bourgeoise (y compris les codes de la séduction, qu’elle a peu ou prou imposés à toutes les autres classes sociales). J’ai pourtant traversé toute une carrière professionnelle où il m’a fallu parler, expliquer (dans le Gers et en Guadeloupe, plus tard quand j’étais à la DRAC) comment monter une bibliothèque publique, trouver des arguments devant des édiles récalcitrants, défendre des dossiers (heureusement que je n’étais pas avocat, mes clients auraient tous été condamnés !), former les jeunes bibliothécaires (j’espère au moins là ne pas m’en être trop mal sorti), diriger des équipes (qui attendent du "chef" qu’il soit capable en paroles aussi bien qu’en actes)…
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Mais, toute ma vie, je suis resté comme "ces très jeunes enfants qui semblent en dehors du langage mais engrangent longuement vocabulaire et significations pour ne se décider à parler qu’une fois assurés d’être enfin à la hauteur des discours proférés par les grandes personnes" (j’avais relevé cette citation de Claude Pujade-Renaud dans Le sas de l’absence, parce que nous avions été frappés, Claire et moi, de voir que Mathieu avait attendu d’être capable de construire de vraies phrases, avant de se lancer à parler vers deux ans, restant muet jusque-là), sauf que je n’ai jamais eu l’impression d’être enfin à la hauteur.
À la hauteur de quoi ? De qui ? Est-ce que ça a de l’importance ? Quand on voit les idioties proférées par des vedettes de la télé ou par des hommes politiques, je préfère ne pas être à la hauteur. Du moins à cette hauteur-là. Et peut-être ai-je moi-même écrit pas mal d’âneries dans le bouquin qui vient de paraître. En y jetant un œil, je me rends compte que mes diatribes contre l’automobile, par exemple, sont ce qu’il y a de moins bien. Pourtant, je sais que j’ai raison en maintenant que l’excès automobile est asphyxiant (comme Romain Rolland avait raison pendant la guerre de 14-18, après tout, quitte à se comparer à quelqu’un, autant viser très haut).
Et on ne peut pas toujours se taire quand on constate ce qui va mal, ce qui n’est pas bien. L’abus de pesticides et autres produits chimiques sur les cultures et donc dans nos assiettes, la fabrication d’armes de plus en plus sophistiquées et leur commerce vecteur de corruption à très haute dose (lire l’interview d’Eva Joly déjà citée), le délit d’aide aux sans-papiers, les parents qui n’éduquent plus leurs enfants, notre richesse fondée sur la misère des autres, etc. C’est vrai, ça donne envie de hurler souvent, et de prendre la parole pour apporter "la vie, lumière des hommes" (Evangile de Jean, 1,4).
Mais encore faut-il pour critiquer un fait de société, avoir un style puissant, du vocabulaire, une écriture, n’est pas Darien ou Céline qui veut. Ou alors être sûr de soi, de son langage pour parler avec autorité, comme il est dit du Christ.
Et si on n’a pas la capacité d’être pamphlétaire, ou de parler avec autant d’assurance, il vaut peut-être mieux se taire, et se contenter d’évoquer ce que l’on aime. Écrire le livre des éloges plutôt que celui des reproches. Pour revenir à mon livre, encenser le vélo plutôt qu’assassiner l’automobile, par exemple. Sinon, rester silencieux.
Est-ce pour cela j’ai relevé : "Ainsi de mot en mot je passe / À l’éternel silence" (Anne Perrier, La voie nomade) ou "Parler haut / N’a plus de sens / Et le silence / Est un oiseau" (Anne Perrier, Le petit pré) dans un excellent livre paru aux éd. de l'Escampette La voie nomade et autres poèmes, oeuvre complète, 1952-2007 ? Vous comprenez maintenant pourquoi, à tout, je préfère le langage de la poésie, que l’on peut trouver aussi, je vous l’accorde, dans le roman, le théâtre, les grands textes mystiques, certains essais (Barthes, Manguel, Zweig), et même dans la nature et dans la vie…
Peut-être est-ce le seul langage qui peut s’accorder avec Dieu :
"Au commencement la parole
la parole avec Dieu
Dieu, la parole."
(Evangile de Jean, 1, 1, trad. Florence Delay)
Hors de la poésie, le langage des hommes est pauvre, incertain, étouffé, éventé, inutile, partial, ridicule, fourbe, brutal, voire répugnant.

vendredi 17 avril 2009

17 avril 2009 : de la tristesse


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Je suis trop seul. Vieux, triste et seul. Mais je m’interdis de sombrer dans une crise de désespoir personnel. Je n’ai pas le droit. Il faut tenir le coup.
(Mihail Sebastian, Journal, 1935-1944)


On m’a souvent catalogué comme quelqu’un de triste.
J’ai déjà eu l’occasion d’écrire que c’est une illusion due au paraître. On n’est jamais ce que les autres croient qu’on est. On est vu de l’extérieur. On nous croit gai, heureux, triste ou désespéré, au seul vu de notre bouille, et parfois, de notre parler. Il n’est rien de plus trompeur ! Car le visage peut mentir, peut-être plus encore que la parole.
Certes, il y a souvent dans la vie des moments qui rendent euphoriques, et non seulement nous le sommes intérieurement, mais ça rayonne de partout (un peu comme Gene Kelly, dans Chantons sous la pluie, nous avons envie de chanter, de danser, de nous déhancher, de sourire, d’exploser, et le corps se transforme, plus souple, plus évident), ça se voit. Nous avons envie d’embrasser tout le monde, nous voudrions que tous les autres soient eux aussi gagnés par cette joie de vivre nouvelle qui nous travaille en profondeur.
Mais il est aussi d’autres moments où l’on a envie de se dissimuler, de se plonger dans la nuit de notre prison intérieure, là où se cache le plus secret de nos jardins. Alors, on ne souhaite voir personne, car on n’a pas envie qu’ils soient eux aussi gagnés par l’ennui que l’on dégage, par le vague à l’âme qui nous travaille, par les tourments que l’on ne souhaite pas forcément partager avec quelqu’un.
Quand ça m’arrive, somme toute assez rarement, c’est comme si en moi ce qui est mort l’emporte sur ce qui est vivant. Le deuil, l’affliction, la désolation ont pris le dessus sur la gaieté, la joie, la paix intérieure. Je sens alors plus profondément les murs ou les mers qui me séparent d’autrui. J’ai l’impression que la vie pourrait s’arrêter, que le monde s’est refermé, et que rien de nouveau ne va survenir.
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J’ai bien connu ces moments-là, oui. Ce sont moments que vent de tempête apporte, et il me faut me gourmander fortement, me mettre à chevaucher le vélo, à ouvrir un de mes livres préférés, à regarder le ciel bleu ou les nuages, et la nuit les étoiles, pour m’en tirer. Rester seul, dans tous les cas. Est-ce de la tristesse ? Je ne sais. Probablement, un zeste de ces moments-là perdure aussi à mes moments paisibles ou heureux, et qui fait dire aux autres que j’ai l’air triste, et que je ne peux pas leur plaire, alors.
Détails sur le produit
De toute façon, j’adhère à ce qu’écrit Stendhal dans sa Vie de Henry Brulard : "Un de mes malheurs a été de ne pas plaire aux gens dont j’étais enthousiaste, apparemment je les aimais à ma manière et non à la leur". Oui, on peut dire les choses comme ça. Si les autres n’acceptent pas ma manière (qui reflète parfois, effectivement, la tristesse), je peux déplaire, passer pour un pisse-froid, un asocial, ou bien quelqu’un de lointain, d’austère et de pas rigolo, qui mérite bien ce qu’il recherche.
C’est vrai que je n’ai jamais aimé les sorties au restaurant (phénomène dû à mon handicap alimentaire jamais surmonté, j’admire et j’envie un peu les gens qui mangent de tout), que je me suis toujours barbé en boîte (les rares fois où j’y suis allé, la fumée, l’absence de luminosité ou les spots clignotants, la chaleur, la tonitruance de la musique, la promiscuité m’ont dégoûté) et dans les soirées mondaines (ah ! ces inaugurations et vernissages mortels !), que je m’emmerde (osons le mot) dans les fêtes de mariage et ces (inter)minables repas qui les achèvent et qui m’achèvent ! Maintenant, j’ose dire "non, je n’irai pas". Ce qui ne m’empêche pas d’être vexé quand je ne suis pas invité, mais l’homme n’est pas à une contradiction près !
Il me reste trop peu de temps à vivre pour le gâcher à écouter des plaisanteries éculées ou puériles, à faire semblant de danser ou de chanter (ah ! ces karaokés !), à manger (hum, c’est rarement à mon goût) et à boire plus que de raison (là, effectivement, je me laisserais bien aller, justement pour oublier où je suis et ce que je peux bien faire là).
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D’ailleurs, qu’on se le dise, je ne suis pas du soir. Je suis du matin, moi… J’aime assister au lever du jour, humer l’air frais et écouter le chant des oiseaux, et j’aime me coucher quand le soir tombe, après l’observation des premières étoiles.
Si, il m’arrive d’apprécier la nuit, mais alors il faut que ce soit une vraie nuit blanche, une nuit exceptionnelle comme celle de Lathus au Roc d’enfer, en juillet 2008, au bord de l’eau (je me suis baigné nu dans le lait des étoiles que reflétait la Gartempe) et autour d’un feu (dont j’étais le gardien, en quelque sorte). Dans ce cas, non seulement j’accepte la soirée et la nuit, mais je les apprivoise, je les capte, j’en fais mon affaire, je me laisse drosser par elles comme des vagues sur les rochers, je me prends au filet de leurs sortilèges – car il y a une magie de la nuit, beaucoup de mes poèmes sont nocturnes – et je sais qu’au bout il y a le miracle d’un nouveau jour.
Rien à voir avec ces sordides boîtes de nuit (oui, c’est l’adjectif qui convient, à ce mélange de bruits – ne galvaudons pas ici le beau mot de musique – et d’éclairages aveuglants ou au contraire trop tamisés – de la lumière, ça ? – sans parler des boissons ineptes qui coulent à flot et de ces mélanges détonants de produits censés apporter l’euphorie manquante : qui pourrait être réellement joyeux dans de telles conditions ?) ou ces salles de fêtes réquisitionnées pour des repas soi-disant festifs, et qui s’éternisent, et qui nous gâtent les beautés de la nuit.
Nous y sommes enfermés, prisonniers volontaires (j’y suis toujours allé contraint), avec de nombreux co-détenus qui n’ont – souvent – rien de commun avec nous. C’est là ce qui me rend triste, en fait, dans ces moments censés être joyeux. Je comprends que les gens veuillent mettre le paquet, fêter un grand jour, enterrer leur vie de garçon, se marier en grandes pompes, se donner l’illusion qu’au moins une fois dans leur vie, ils en auront maîtrisé l’organisation du temps. D’ailleurs, je l’ai fait moi aussi, évitant toutefois le repas et la fête nocturnes : je suis du matin, je le répète, et je me suis donc marié le matin, le repas était vers treize heures, et à dix-sept heures, nous filions vers une nuit de noces bien méritée ! Deux de mes sœurs ont choisi de se marier très discrètement, uniquement en présence des deux témoins. Leur mariage est-il moins valide, leur repas était-il moins festif ? La réussite d’une fête ne se mesure pas à la quantité d’invités, de boissons, de bonne chère, d’argent dépensé. Et ceux qui n’ont pas les moyens et qui s’endettent pour cela ?
Voilà qui m’attriste.
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Par contre, un couple un peu timide qui marche main dans la main au bord de l’eau, un vieux monsieur qui caresse son chien, la vieille dame qui s’arrête et discute avec le SDF et lui donne une pièce qui manque peut-être à son nécessaire, des garçons qui jouent de la musique dans un parc, une jeune fille qui sourit à l’inconnu et, de plus, vieux que je suis, l’enfant qui sort du cinéma avec les yeux brillants, le libraire ambulant qui déballe avec plaisir ses lots de livres d’occasion, la marchande d’œufs et de poulets qui trouve toujours le mot juste pour ses clients, un groupe qui anime un bal folk sans prétention, le chat qui vient faire un tour dans le jardin comme chez lui, le petit garçon qui lâche la main de son père et soudain marche tout seul, le "demeuré" qu’on voit toujours déambuler tout seul d’un air absent en parlant à haute voix et qui pourtant console l’enfant tombé de la balançoire, l’institutrice qui sait toujours découvrir ce qui est bien chez ses élèves, l’homme politique qui accepte de quitter le pouvoir spontanément, l’acteur comique qui soudain montre qu’il peut aussi émouvoir, une chanson qui vous trotte dans la tête, l’odeur du café et du pain grillé du petit matin, la fraîcheur de l’eau dans la nuit d’été, l’odeur des lilas et des acacias pendant une virée à vélo, le sourire de la femme, de l’homme ou de l’enfant à qui on a dit "je t’aime", une poignée de mains inattendue, une parole qu’on sent vraie, une lettre dans ma boîte aux lettres, le friselis du vent tiède sur mes bras nus, les fruits que je cueille dans la perspective de faire des confitures, ma main que je pose sur une épaule, un rêve inachevé, ce livre inconnu qu’on me propose, voilà, entre mille autres choses, qui me réjouit.
Vous voyez bien que je ne suis pas triste !

mercredi 15 avril 2009

15 avril 2009 : une rencontre

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Ma nuit était peuplée
(Laurence Tardieu, Rêve d’amour)

Oui, cette nuit était peuplée et, réveillé dès trois heures et demi, Claire toussant, je ne me suis pas rendormi. Peuplée peut-être de cauchemars, je sais que j’ai rêvé, mais ne me souviens de rien. Peuplée aussi des ombres nocturnes, de la maladie qui rôde, de la souffrance que j’ai pu observer hier en prison. Car nous avions invité un écrivain contemporain, une jeune femme de trente-sept ans, Laurence Tardieu, assez courageuse pour aller à la rencontre des démunis de tout, de liberté, de droits (c’était évident au quartier des femmes), de culture, de mots aussi.
Laurence a lu des extraits assez longs de deux romans au quartier des hommes, Puisque rien ne dure et Rêve d’amour. Les hommes se sont montrés sensibles à la qualité de l’émotion qui se dégageait de l’écriture et de la voix de l’auteur. Malgré leur faible degré de culture, ils ont intégré le message d’amour et de solitude que révélaient ces extraits. Chez les femmes, elle a choisi de lire le début de son dernier livre, récemment paru, Un temps fou (Stock), puis, devant l’absence de réactivité, le texte étant jugé trop peu réaliste, entaché de romantisme, de rêve (donc trop éloigné de leurs conditions de vie actuelles, très dures et qui prédisposent peu au rêve) – et personnellement, malgré le côté charnel, je l’ai trouvé effectivement abstrait – elle a enchaîné sur un de ses premiers livres, Le jugement de Léa. Là, le contact a été immédiat, et deux détenues se sont précipitées pour réserver deux livres de l’auteur. Car en prison, il y a des jours pour emprunter, et là, tout de suite, elles n’avaient pas le droit, il fallait le réserver pour lundi prochain, seul jour où elles ont le droit d'emporter des livres en cellule !
Il se trouve que je venais justement de lire Puisque rien ne dure, ce qui m’a permis de faire un jeu de mots à l’auteur, en y ajoutant sauf la chose imprimée
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Geneviève et Vincent ont vu leur vie s'écrouler le jour où leur fille Clara, dix ans, n'est jamais rentrée de l'école. Leur amour n’a pas pu résister, ils se sont quittés et ne se sont pas revus depuis. Il est vrai qu’il est difficile de survivre quand on ne sait rien de ce qu’est devenu son enfant ("Mais qu'avons-nous fait pour mériter cela ?") ? Enlevée ? Assassinée ? La police finit par renoncer : nous ne sommes pas ici dans un roman américain ou dans un film de Clint Eastwood (je pense à L'échange), les parents ne mènent pas leur propre enquête, ils sont effondrés. Chacun se replie sur sa douleur ou son incompréhension, sur l’impossibilité de communiquer ("Nous n’osions rien demander à l’autre" écrit l’auteur dans Rêve d’amour, mais c’est exactement la même chose ici), sur son propre désespoir.
Quinze ans plus tard, Vincent, le narrateur, reçoit une lettre de Geneviève, elle est en train de mourir, elle souhaite lui parler. Il part aussitôt la retrouver ("Je comprends que je ne peux plus me dérober"), et les souvenirs ressurgissent. Vincent avait définitivement tiré un trait sur ce passé. Mais peut-on effacer tout un pan de sa vie d’un coup de baguette magique ?
Puis nous suivons le journal de Geneviève, celui qu’elle a tenu dans les semaines qui ont suivi la disparition de Clara, ses doutes, ses colères, ses angoisses. Journal qui lui a permis de relativiser sa détresse, sinon de la surmonter.
La dernière partie, enfin, raconte les retrouvailles de Geneviève agonisante ("Tu sais, je suis déjà un peu partie") et de Vincent ("Mes mots à moi sont impuissants"), narrée par ce dernier. Ils se retrouvent enfin et Vincent peut reparler de sa fille à jamais perdue, même si "la lumière ne se dissipe pas. Elle demeure en silence".
Le sujet du livre est délicat, la perte d'un enfant et la déroute de l’amour. Laurence Tardieu trouve le ton juste. Douceur, pureté des lignes, simplicité, émotion assurée, mais absence de pathos ("J'essaie de me dire que tu es en train de mourir mais je n'arrive pas à comprendre ce que cela signifie"), la paix finit par arriver. "On ne sait rien de la vérité d’un amour", avait écrit Laurence Tardieu dans Rêve d’amour. Vincent comprend que le bonheur enfui ("Car de quoi se souvient-on avec précision ?" trouve-t-on aussi dans Un temps fou) laisse quand même une forte empreinte, et qu'en fin de compte, ils ont partagé beaucoup : "Nous étions deux, nous étions ensemble", lit-on aussi dans ce dernier roman.
Ainsi d’un livre à l’autre une circulation se fait, l’amour, la solitude, les "instants que l’on croyait inoubliables", tout cela trouve son salut dans l’écriture : "Je ne savais pas que les mots peuvent sauver. Aujourd'hui je le sais : ils maintiennent le lien à soi". On pourra trouver ce roman un peu triste, mais les retrouvailles sont magnifiquement retranscrites : Geneviève murée dans sa solitude, Vincent dans sa carapace d’oubli, se retrouvent capables d’affronter les fantômes du passé. Et l’espoir reste, malgré tout, car "l’homme croit aux miracles". La vie peut renaître.
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Oui, il faut croire au miracle, en dépit de tout, la maladie, la douleur, l’enfermement, la honte, le déshonneur, la séparation, la mort.
Merci, Laurence.