Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 27 septembre 2009

25 septembre 2009 : la "star hollywoodienne"



La vie est-elle merveilleuse ou absurde ? Tantôt l'un, tantôt l'autre ; bien souvent, les deux à la fois.
(Jacques Brosse, Le bonheur-du-jour)

Après un bref intermède à Poitiers, me voici de retour, avec Lucile, pour une lecture à Arçais, où l'on attend avec impatience une « star hollywoodienne » (Valentin, onze ans, dixit).
Maintenant que le chagrin ne creuse plus autant sa source, que les nuages semblent s'éloigner dans le vaste champ des étoiles (toujours un temps superbe et des ciels encore très noirs, mais fourmillant de clignotements et avec un début de croissant lunaire), que le souffle de la vie fait fuir les douleurs, que j'ai suffisamment bu aux franges de l'éternité, je me sens presque hanté. Et cependant, serai-je à la hauteur de l'attente suscitée ? C'est que je ne voudrais pas le décevoir, Valentin !
On organise la salle des fêtes, de manière à ce que le public soit proche. Et j'ai décidé de lire debout. Désormais, depuis ce lundi mémorable de Mauzé, où je me suis soudain dressé après la lecture de mon premier récit, j'ai vraiment l'impression, dans cette position, de me glisser dans les interstices du monde, et d'être . Assis, je ne m'en étais pas rendu compte auparavant – et c'est l'ami Claude, en bon professionnel de la scène, qui m'en a fait prendre conscience – je suis en quelque sorte en oblique, le souffle sort mal, la bouche ne se charge pas des soleils noirs ou des étoiles rouges qui portent, le regard est trop éloigné du public qui, parfois, caché derrière le rang précédent, doit se contorsionner pour m'apercevoir. Et puis, on lit aussi avec son corps tout entier, pas seulement avec la bouche. Donc, debout, le mort ! J'ai lu debout aux ancêtres de la maison de retraite mercredi, les trois mousquetaires en ont été ragaillardis, il faut continuer...
Et puis Lucile est là. Certes, elle m'a déjà entendu, à la Bibliothèque universitaire en mai 2007, dans une maison de retraite poitevine en décembre 2008... Sans compter les nombreuses lectures à haute voix de l'enfance et des vacances, des contes ou albums, et aussi des romans lus entiers (les fabuleux Magicien d'Oz et Danny, le champion du monde, par exemple). Il faut qu'elle voie que son père va mieux.
Et la foule afflue. C'est un torrent, il faut rajouter des chaises. B, le correspondant du Courrier de l'ouest, qui a fait un beau papier avec photo couleur dans son canard, a décidé de rester. Il y a quelques enfants, Claude et Virginie, bien entendu, le maire de la commune (ce n'est pas si fréquent !), les bibliothécaires bénévoles qui me font dédicacer l'ouvrage de la bibliothèque, Jean-Paul B., le concepteur de l'affiche de ma tournée (un ancien du CAFB qu'il a réussi en 90/91 sous ma direction, on ne s'était pas revus depuis, mais je l'ai instantanément reconnu !), bref, plus de trente personnes...
Je lis Les trois questions, un beau conte de Tolstoï, en montrant au fur et à mesure les illustrations, Une victoire en papier, de Ludmila Oulitskaïa, puis Nulman, de Christophe Lemoine (Thierry Magnier éd.), une parodie désopilante de Superman, Spiderman and Co. Et j'arrête là. J'avais encore un récit en réserve, je le garde pour une autre soirée. Je suis défoncé, je n'en peux plus. Comme si la parole m'avait déserté. Claude complète la soirée en lisant cette fois deux extraits de mon livre !
Le pot qui suit est plus long que de coutume, les gens restent. Je renoue avec Jean-Paul, toujours aussi sympathique. Je dédicace. Il y a d'ailleurs là plusieurs personnes de mon fan club (notamment un couple qui m'a écouté à Sansais et à Coulon, et qui doit revenir la semaine prochaine à Saint-Georges-de-Rex). Au fond, Valentin ne se trompait pas tout à fait. Je suis presque une star !
En rentrant chez Claude pour dîner, nous regardons la nuit glisser, Lucile et moi, et je suis un peu engoncé dans mes songes. Un couple, nouveau dans le pays, se joint à nous. Lui est artiste, devenu sur le tard professeur d'art plastique dans l'éducation nationale, et raconte des anecdotes savoureuses sur les expositions, parfois nationales comme une fois au Grand Palais, où on lui a refusé l'entrée pour le vernissage, car il n'était pas en queue-de-pie ni sa femme en robe-fourreau (leur location coûtait à l'époque 8000 francs, et ils n'avaient pas les moyens de louer ce genre de costume). De son côté, elle raconte la souffrance au travail (et je pensais aux gens de France Télécom). Des gens passionnants, au regard lumineux, comme lavé par des étoiles.
Et malgré le sommeil au long cours qui commençait à me gagner, j'appréciai cette rencontre inattendue, au carrefour des ombres de la nuit. Tout de même, pensais-je, Claude et Virginie ont des amis exceptionnels, et savent être rudement ouverts au contact de l'inconnu. Car c'était la première fois qu'ils voyaient ce couple ! Dans le brouillard balbutiant de la foule, ils savent repérer ceux qui sont seuls et ont besoin de s'exprimer, d'exister...
Inutile de dire combien leur amitié m'honore !
Et nous finissons dans la fameuse yourte, Lucile et moi, pour une nuit superbe, au chaud sous la couette. La yourte, en toile de coton biologique, avec isolation de chanvre et de laine, structurée par une ossature de perches et de croisillons en frênes du pays et pins Douglas du Limousin, avec un œilleton central en vinyle transparent qui offre un bel éclairage, est une habitation très agréable. Elle est entièrement démontable, et le sera d'ailleurs après le 15 octobre. Les gérants du camping ont créé un atelier de fabrication de yourtes et tipis à Arçais. Ils peuvent donc en fabriquer sur demande, en louer aussi, et on peut venir passer quelque temps au camping entre le 1er mai et le 15 octobre (allez, un peu de pub : http://www.lafrenaie.org/index.php). Des gens dynamiques, un lieu magique et chaleureux, où la lumière vient nous mordiller pour nous réveiller, avec le chant des oiseaux en prime et le balancement des feuilles dans la brise.
Et me voici soudain qui sent pousser mes ailes, loin des déchirements anciens. Revenu à Poitiers, je n'y trouve plus le vide ou le silence qui m'oppressaient. Je suis habité.


23 septembre 2009 : la centenaire et les mousquetaires



Lèvres de l'avenir, ouvertes dans l'automne
je voudrais vous presser pour entendre mon sort
(André Frénaud, Les rois mages)

Après la lecture mémorable de lundi (Mauzé-sur-le-Mignon), au restaurant Le Coq hardi, où plus d'une personne sur deux m'a acheté un livre (on va en manquer, et l'éditeur n'en a plus !), je suis parti chez mes amis R., à Angoulins-sur-Mer.
Le mardi matin, un soleil vertigineux déchirait le ciel, j'ai pris mon vélo, commencé par acheter un anti-vol qui conviendrait aussi bien à une moto, mais que ne ferais-je pas pour mon Pégase (1,50 de long, il peut englober les deux roues, et son épaisseur est redoutable), fait mon émission de radio sur RCF La Rochelle (en fait trois enregistrements de huit minutes qui passeront à huit jours d'intervalle, trois mardis soirs de suite), et passé une merveilleuse journée, à déambuler ensuite dans La Rochelle, en compagnie de Marc et de Yolande. C'était la journée sans voitures. Une des rares villes – peut-être la seule – à garder cette tradition trop récente ; bien entendu, j'étais arrivé à vélo, et ravi de voir piétons et cyclistes, incroyablement détendus, arpenter la ville. On découvrait la patience du temps. Notre regard était devenu comme sourd. On s'arrêtait au fond de la mer, ou du parc, ou des arcades, vêtus de flaques de soleil et d'ombres.
Nous avons pris le bus de mer pour traverser le port, de la Médiathèque jusqu'au cours des Dames, non loin de la Tour de la Chaîne, ainsi que celui (plus long) qui va de ce dernier lieu jusqu'au port des Minimes. Les transports en commun étant gratuits ce jour-là, nous avons pu profiter de ce magnifique système, qui fonctionne à l'électricité grâce à des panneaux photo-voltaïques situés sur le toit. Sur le cours des Dames, il y avait aussi de nombreux véhicules électriques en exposition et démonstration. Place de Verdun, un parcours pour tester le vélo électrique a attiré notre attention.
Nous avons mangé dans un curieux établissement, la Pension Chemin, une pension de famille comme on n'en voit plus, et qui a réveillé ma mémoire en sommeil, cette Villa Formose, où j'ai vécu lors de ma première année d'étudiant à Pau. La Pension Chemin est en fait un restaurant pour employés (surtout, d'après mon estimation) et ouvriers, où l'on est servi très rapidement par toute une famille qui s'étend sur quatre générations. Bien sûr, ce n'est pas gastronomique, mais c'est génialement bon marché et pratique pour les repas de midi des travailleurs de proximité. L'ami Gilles me l'avait montrée quand j'étais venu passer quelques jours à Angoulins en août, et j'avais hâte de découvrir cette rareté.
Après avoir remercié mes hôtes, je suis revenu dans le Marais le lendemain matin, à vélo bien entendu, donnant mon corps à la main du soleil frais du matin. Passage à Benon où je découvre ce que je crois, vu de loin, être une lanterne des morts. En réalité, il s'agit d'une construction assez récente (1877) destinée à supporter une horloge offerte par l'avocat de la commune ayant obtenu des dommages et intérêts, à la suite d'un procès contre une aristocrate locale, qui voulait imposer sa présence partout. Le curé de la commune ayant refusé que l'horloge soit mise au fronton de l'église (sans doute pour ne pas froisser la noble dame), une tour fut projetée par le conseil municipal (à une faible majorité) pour supporter la fameuse horloge. D'une hauteur de dix-huit mètres, la tour coûta cinq fois plus cher que l'horloge. Le peuple l'appela donc la Tour des six sots (par allusion aux conseillers municipaux qui avaient voté le projet). Un peu plus loin, à Courçon, c'est le marché. Affamé, je vais à la boulangerie, puis chez le marchand de journaux où j'ai le plaisir d'apercevoir mon livre sur les rayonnages.
Mais c'est mercredi, mon jour des maisons de retraite dans mon périple maraîchin. C'est Mauzé qui s'y colle aujourd'hui.
Je les ai tout de suite reconnus, à l'écart des dames, tout à ma droite : le long et fin, c'est bien sûr Aramis ; le gros un peu essoufflé, voici Porthos, et cet autre, au port altier, voilà Athos. Ces trois-là ont l'air de s'entendre comme larrons en foire (« un pour tous, tous pour un »), tout en zieutant ces dames qui arrivent une à une, à pied, en déambulateur ou en fauteuil roulant. Et un peu à l'écart, le quatrième, c'est D'Artagnan, évidemment, le protecteur de la veuve et de l'orphelin, qui s'est installé à côté d'une délicieuse vieille dame (oh, qui me semble bien vieille, comme un oiseau sans ailes), et qui la couve comme s'il observait le dos nu de Milady, espérant peut-être trouver encore une aventure à raconter bientôt en paradis.
Détails sur le produit
J'attends patiemment que tous arrivent, il faut bien vingt minutes. Les hommes, plus jeunes, plus véloces et plus pimpants, ont l'air très satisfait de ceux qui sont arrivés par eux-mêmes, caracolant à travers les couloirs de l'établissement, tandis qu'une majorité des dames, sans doute en moyenne plus âgées, sont amenées par le personnel, aides-soignants et animatrices.
J'ouvre les clés qui ouvrent sur les rêves, je leur annonce le programme, La Fontaine, pour les mettre en condition et leur rappeler de bons souvenirs, puis Victor Hugo, et pour finir, deux histoires plus modernes, La case numéro 8, de Georges Bonnet, et Les deux pauvres, de Léon Frapié. Cette dernière histoire les bouleverse, ils ont déjà versé quelques larmes et soupiré aux malheurs de Cosette et de Gavroche. Mais eux, qui n'ont plus droit aux animaux de compagnie, s'émeuvent davantage de cette histoire d'un gamin que la pauvreté contraint à vendre le chien familial pour tout simplement faire survivre sa famille. Par moments, et malgré le micro qu'on m'avait donné pour que tout le monde m'entende, j'ai pu toucher le silence où se dépliait de temps en temps un soupir. Certains se balançaient dans un monde immobile, d'autres avaient le pied songeur.
En tout cas, au goûter qui suit, et tandis que je serre la main de chacun d'eux, avec un petit mot de ma part, j'entends quelques remerciements, dans des souffles discrets. Aramis me dit, la voix énamourée, en me montrant la vieille dame qui jouxte D'Artagnan : « C'est notre centenaire ! » Et l'on sent à quel point il a trop envie, lui aussi, d'atteindre ce grand âge. Que lui reste-t-il, dix, quinze ans ? C'est difficile à dire. Le poids de cet inconnu l'obsède. Porthos et Athos opinent du chef. L'animatrice ajoute, en parlant de la centenaire : « Madame C. a beaucoup aimé ». J'avoue ne pas avoir compris ce qu'avait répondu la vieille dame à mon mot. Il ne doit plus lui rester beaucoup de dents, et il doit falloir être habitué à son écoute pour comprendre ce qu'elle dit.
Décidément, ce séjour dans le Marais me dope étrangement. Peu à peu, je récupère un moral de fer. Le vélo et le grand air (ah ! dormir sous la yourte !) y sont sans doute pour quelque chose, mais les rencontres, l'amitié qu'on m'octroie (Claude et Virginie, Marc et Yolande, et les autres), le partage que je propose à travers ces textes, y sont pour beaucoup. Il me semble parfois que le feuillage de ma voix prend les couleurs des paysages que je traverse.

samedi 26 septembre 2009

21 septembre 2009 : dans le train


L’intimité a coutume d’engendrer le silence, et elle avait horreur du silence.
(Virginia Woolf, La scène londonienne)

Dans ma précipitation à faire un compte rendu, j'ai mélangé mes pinceaux et confondu la soirée de Sansais et celle de Coulon, qui fut celle de la nuit noire et de la yourte introuvable. Pas grave !
Nous vivons le temps de l'individuation presque absolue. Prenons le train, par exemple. Chacun y est plongé dans sa lecture (journal, magazine, livre), le nez sur son ordinateur ou lecteur de DVD, les oreilles chapeautées d'écouteurs pour MP3 ou baladeurs, un téléphone portable vissé à l'oreille, ou les yeux fermés sur un sommeil bienvenu. Bien peu essaient de communiquer un tant soit peu avec leurs voisins ou voisines. C'est le triomphe de l'automobile individuelle qui a réussi à transformer chacun d'entre nous en un primate autiste et fermé.
Cependant, de temps en temps, ça peut être amusant. Ainsi ce lundi, alors que je pars rejoindre mon cher Marais poitevin pour une lecture à Mauzé-sur-le-Mignon, j'ai en face de moi un jeune homme avec des écouteurs, regard plongé sur un lecteur de DVD ou ordinateur (je suis trop médiocre en technique pour avoir la certitude, en tout cas, il regardait un film), et à côté de lui, une très jeune fille, une Lolita de quatorze-quinze ans, comme il m'est arrivé d'en connaître une au moins une fois dans une vie antérieure. Son téléphone sonne. J'écoute, bien forcé...
"Allo… Oui, c’est Bérengère"…
" …
̶ " Où je suis ? Dans le train"… (ça commence bien, neuf fois sur dix, j'entends cette réplique)
̶ " …
̶ " Oui, le TER, je rentre à Niort, j’arrive tout à l’heure, 8 h à peu près"…
̶ " …
̶ " Comment j’ai passé le week-end ? oh ! pas terrible… Tu sais, mon père est bien gentil. Mais ma belle-mère, alors, celle-là, quelle chipie !... J’aurais préféré rester avec toi"…
̶ " …
̶ " Remarque, faut bien que je le voie, c’est mon père, je l’aime bien ! Mais il aurait pu se trouver une autre nana, quand même ! C’est pas ce qui manque à Paris. En plus, elle est même pas belle"…
̶ " …
̶ " Si j’ai vu des mecs ? Tu parles ! Elle se prend pour une artiste. Alors, y a fallu qu’on se farcisse deux expositions !... Oui, t’as bien entendu, deux expositions… C’est vrai qu’elle dessine pas mal ! En plus, elle m’a fait poser pour un portrait. Assez ressemblant, pas encore fini… Mais j’ai pas pu sortir toute seule"…
̶ " …
̶ " Pourquoi je parle pas trop fort ? Ben, on est dans le train, et puis, le gars à côté de moi… Il est trop canon !"
̶ " …
̶ " Non, il entend pas, il mate un DVD… Ouais, un vieux film… En noir et blanc… Il a mis les écouteurs, il entend pas"...
̶ " …
̶ " Non, il a pas l’air ringard. Super bien sapé… Il descend à Niort aussi. J’ai vu sur son billet quand le contrôleur est passé."
̶ " …
̶ " Mais je préfère quand même parler tout doucement… Tu m’entends ? Bon, qu’est-ce que je disais ? Ah oui… Ma belle-mère… Pas moyen qu’elle me laisse seule de tout le week-end. « Je dois faire ton éducation » ! Non, mais pour qui elle se prend. Elle est pas ma mère !"
̶ " …
̶ " Oui, ma chérie, pas pu voir un mec alors que j’étais à Paris"…
̶ " …
̶ " Non, tu penses, aux expos, y a que des vieux… Enfin, j’en ai pas remarqué, de jeune. Si, le caissier, au deuxième musée, trop mignon. Il avait de beaux yeux. Tiens, un peu comme le mec à côté de moi… Attends, que je te le décrive. Cheveux bruns… Oui, assez longs, avec un brushing. Le nez droit et fin. L’oreille mignonne. Évidemment, il se tourne pas vers moi, il est tout à son film"…
̶ "…
̶ " Attends, il a une veste en daim, trop mortelle, et dessous une chemise blanche, col ouvert… On voit les poils de la poitrine. Mon rêve, un mec super poilu…. Y en a un peu marre des gars imberbes du lycée !"
̶ " …
̶ "Oui, tu as raison, ça doit être agréable à caresser… Ah ! si j’en avais eu un comme ça pendant le week-end, je me serais un peu moins emmerdée"…
̶ "…
̶ "Dis donc, t’as eu du bol, toi ! T’as pu sortir en boîte ?"...
Et voilà, ça continue comme ça, quasiment jusqu'à Niort. Je vois le type qui sourit, sans arriver à savoir si c'est la conversation téléphonique qui l'amuse ou le film qu'il regarde. En tout cas, chacun dans son monde, l'un qui ne gêne personne, l'autre qui fait profiter toute la voiture de sa voix parfois débile et hystérique. Alors même qu'elle s'efforce, croit-elle, de ne pas parler trop haut. Le jeune homme a été détaillé dans tous les sens (« il est super beau, mais ça doit être un intello »), le film qu'il regardait était jugé nul (« c'est sous-titré »), et en fin de compte, je me suis écarté d'eux à Saint-Maixent, pour me rapprocher du vélo : depuis que j'ai Pégase, j'ai peur qu'on me le fauche ! Il est trop neuf, trop beau, trop mignon, trop canon, lui aussi ! Va me falloir acheter un anti-vol hénaurme !
Au moment de descendre, à Niort, comme ils passaient près de moi, j'ai entendu le jeune homme dire à notre Lolita :
̶" Vous serez plus discrète, la prochaine fois ? J'ai tout entendu, vous savez !"
Elle a rougi et s'est écartée.
Et moi, je m'interrogeais sur cette valeur de plus en plus ignorée de nos jours, le silence.


vendredi 25 septembre 2009

17 septembre 2009 : Pégase



Chaque jour c’est le même paysage qui me rencontre
(Jean-Claude Valin, La trouble fête)

Eh oui, après m'être inscrit sur facebook, j'ai mon nouveau cheval à deux roues, qui cette fois me donne des ailes ! C'est pourquoi je l'appelle Pégase. C'est un vélo de marque Giant, à guidon droit, à cadre en alu (donc léger, d'où les ailes), avec éclairage par le moyeu de la roue avant. Oh ! Je ne me fais pas d'illusions, avec un brise-fer comme moi, et même si j'ai envie de le bichonner, il ne va pas longtemps rester tout beau.
Rossinante étant restée à Voiron, où elle va bientôt mourir, si j'en crois Mathieu (quel cadeau empoisonné je lui ai fait !), je suis donc reparti ce mercredi 16 sur les routes du Marais poitevin avec Pégase. Quelle différence ! Je deviens placide, aérien, frivole, désinvolte, osé (va falloir que je fasse gaffe dans les descentes,n je n'ai plus mes réflexes d'antan), et pourtant nostalgique aussi. D'abord du guidon de course, qui donne plus de souplesse et de félinité chez le cycliste. Et il faut que je m'habitue aussi à cette nouvelle selle. J'ai laissé ma Brooks à Mathieu, au moins ça, c'est un cadeau !
Et le temps est splendide, comme si le ciel avait souhaité rendre hommage à la nouvelle bête qui roule, avec un humain sur son dos.
Mais je n'oublie pas mes lectures à Sansais. J'ai été médiocrement satisfait de ma prestation à la Librairie vendredi dernier, où j'ai commis l'erreur de lire pour la première fois un texte pas forcément fait pour moi (écrit par un slameur). Et puis, j'étais impressionné par tous ces livres sur les rayonnages.
Mais ce soir, j'ai décidé de ne choisir que des textes légers, et de finir sur une histoire du Petit Nicolas. J'ai envie d'être gai, envolé, évanescent, j'ai envie de rire. Le bar de la salle des fêtes accueille le petit groupe d'auditeurs (une douzaine). Claude me présente. Je me lance. Discussion au bar après la lecture (quatre livres dédicacés) en particulier avec un couple qui me dit qu'il reviendra m'écouter à Coulon.
Nous rentrons à Arçais, Claude et moi. Et, comme la nuit est belle, qu'il n'est que neuf heures trente, je me dis qu'il faut que je teste l'éclairage de Pégase. Et me voilà parti dans la nuit pour regagner ma yourte, à huit kilomètres. Pas de lune. Seulement l'obscure clarté qui tombe des étoiles. Elle ne m'a jamais paru si sombre, j'ai de la peine à apercevoir le bord de la route, et je bénis les voitures (hé oui, pour une fois) qui arrivent derrière moi et qui éclairent la voie à suivre ! Pire, arrivé au camp de yourtes et tipis, je suis incapable d'abord d'en déceler l'entrée, puis dans le sous-bois encore plus sombre de retrouver ma yourte. Obligé d'aller chercher le secours de Titou, la gérante, dont j'ai aperçu la porte éclairée de son tipi, pour qu'elle me guide jusqu'à mon superbe logement, dont je parlerai une autre fois. Car c'est le bonheur absolu, là-dessous !


mercredi 16 septembre 2009

16 septembre 2009 : un vélo sur Facebook


la vie
on la vit en cheminant
de rencontre en rencontre
(Tadeusz Różewicz, Inquiétude)

Ce matin, j’entends des crissements vers la cheminée. "Bon Dieu" , que je me dis", "voilà encore un oiseau prisonnier" ! Et qui risque de mourir, car en général ils n’arrivent plus à en sortir. Il doit y avoir une quantité de squelettes d’oiseaux là-dedans.

Mais je continue à déjeuner tranquillement, puis je file retrouver Georges Bonnet, toujours ravi de me revoir. En bonne forme physique, mais moralement épuisé par la déchéance terrible de sa femme, en Alzheimer avancé, et qu’il continue à aller visiter tous les jours. "Je n’ai plus envie de vivre", me dit-il. Mais content de me montrer son nouveau manuscrit, un recueil de quatre nouvelles, qu’il devrait envoyer sans tarder à son éditeur.

Moi, je n’ai pas de réponse au sujet du tome 2 de mon journal (deux refus jusqu’à présent) et de mes poèmes (aucune réponse encore, sauf de revues, quelques-uns devraient donc paraître). Il me dit que j’ai visé trop haut, tant pour le journal (José Corti, La table ronde) que pour les poésies. En plus, avec l’extinction de mon ordinateur portable, j’ai perdu (à moins qu’on ne récupère les données sur le disque dur) le manuscrit en format word de mon livre à paraître chez L’Harmattan. Je ne l’ai plus qu’en format PDF, or, il y a quelques corrections à y apporter, et c’est impossible en PDF. La reconversion me fait perdre la mise en pages. Les joies de l’informatique, quoi ! Et ça m’apprendra à oublier de sauvegarder mes données sur disque dur externe ou clé USB.

Je reviens tout guilleret de chez Georges, ayant récupéré mon nouveau vélo, encore incomplet, sans le porte-bagages avant. Lucile est levée. Le courrier passe, j’ai une carte postale de Charlotte Douwenga, une néerlandaise que nous avions accueillie, Claire et moi, il y a bien dix ans, du temps où nous invitions des étudiants étrangers pour les réveillons. Mais son adresse postale au dos de l’enveloppe est d’une écriture incertaine. Je cherche sur Facebook et la trouve. Je demande à Lucile (qui est aussi sur Facebook — "tu devrais t’y mettre, papa" !) de lui écrire pour avoir son adresse exacte ! J’en profite pour chercher sur ce site si je ne pourrais pas retrouver la trace de mon ami écossais Pat. Non, mais il y a sa fille Jennifer, que je reconnais aussitôt à sa photo. Lucile lui demande des nouvelles de ma part.

Finalement, on passe à table. Lucile me dit qu’elle a délivré une grive qui était prisonnière dans le garage, et non pas dans la cheminée, comme je le pensais. Ce n’est pas la première fois qu’un oiseau rentre dans le garage quand on ouvre la porte, et y reste prisonnier toute la nuit. Mais désormais, le garage est réduit à sa plus simple expression, environ 1, 5 m x 3 m, juste de quoi remiser un vélo ! Ou un oiseau ?

Et, après le café, Lucile me dit : "Allez, papa, on va sur Facebook, et tu t‘y colles !" Comme j’ai perdu toutes mes photos (sur cet ultraportable, je n’en ai que deux ou trois), au lieu de coller ma trombine, je mets une photo de mon vélo avec son caddie-remorque, et j’ajoute sur mon profil : cyclo-lecteur. Comme je viens d’adhérer à Cyclo-camping international, et me suis inscrit pour recevoir des cyclo-voyageurs, tout ça va peut-être me faire faire de nouvelles et originales rencontres.

Ce que j’espère, c’est que ce genre de site n’est pas un garage dans lequel on vient se constituer prisonnier, en attendant qu’un dieu (car que sommes-nous d’autre pour les oiseaux ?) nous délivre…

mardi 15 septembre 2009

15 septembre 2009 : vive la chaleur !


Leur amour n'était point une passion égoïste. C'était une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part.(Romain Rolland, Jean-Christophe, Les amies)

Eh voilà, le beau temps de la chaleur qui couvre nos épaules de ses bienfaits est presque passé.

Au contraire de beaucoup, qui la redoutent, j’aime, j’accepte, je m’ouvre à la chaleur. Ce dimanche, la randonnée organisée par Anne et Michel, de l’Abbaye du pin jusqu’à Poitiers, m’a encore donné l’occasion de me frotter à la chaleur du soleil, vraiment étincelante en cette fin d’été. Pourvu que ça dure, pensais-je. Mais la grande fraîcheur du matin m‘avait frappé — le groupe, arrivé la veille, avait campé là-bas — et ayant dû me lever tôt pour les rejoindre, j’avais essuyé cette fraîcheur en étrennant un nouveau pull. Déjà je pressentais que le gros de la chaleur était passé. Aussi ai-je été surpris — heureusement — par le temps splendide qui a suivi dans l‘après-midi.

Et aussi — comme ce fut agréable — par la chaleur que dégageait le groupe. Tous des fondus de balades à vélo au long cours, la plupart adhérents de Cyclo-camping international, l’association qui permet de s’informer sur ce type de voyage, de se rencontrer, et qui organise même des voyages itinérants à plusieurs — faudra bien que j’essaie un jour ! Et "un réseau d’adhérents qui hébergent des cyclo-voyageurs de passage, en France et à l’étranger" … Voilà qui me convient. Plus, tous les ans, un Festival du voyage à vélo. Ce sera en janvier, à Paris, juste avant mon départ pour la Guadeloupe, j’irai donc sans doute, et ce sera peut-être un lieu idéal pour vendre mon bouquin (s’il reste des invendus !).

J’ai même invité l’un d’entre eux, Roland, à dormir à la maison le soir, les campings de Ligugé et de Saint-Benoît étant fermés. Un phénomène, ce Roland. Âgé de soixante-trois ans, cet ancien cadre ("petit cadre" , me dit-il) de la SNCF profite à fond de sa retraite précoce pour continuer à prendre le train et emporter son vélo. Il a voyagé dans une quarantaine de pays d‘Europe, d‘Asie et d‘Amérique. Un vrai globe-trotter qui délaisse volontiers son petit appartement du Xème arrondissement de Paris pour parcourir la planète, à la rencontre de ses habitants. Sur son vélo pliant, il est des plus rigolos. Mais redoutablement efficace, il connaît toutes les ficelles du voyage au long cours, emportant tout le nécessaire de survie, dont une précieuse tente, mais logeant volontiers chez l’habitant, notamment au Sri Lanka, son pays de prédilection, où il va passer un mois chaque hiver. Il prend seulement son billet d’avion (dans le quartier sri-lankais de Paris, deux fois moins cher que dans une agence ayant pignon sur rue !), et se débrouille une fois sur place. "Pour avoir chaud" , dit-il. Et revoici la chaleur…

Oui, cette chaleur humaine m’a fait beaucoup de bien. Venant après le merveilleux accueil que j’avais eu dans le Marais poitevin vendredi et samedi auprès de l’ami Claude et de sa douce compagne, le groupe de cyclo-voyageurs irradiait une ardeur et une générosité qu’on ne rencontre plus aujourd’hui que dans les petits groupes conviviaux et respectueux de l’être humain, de sa lenteur, de son silence.

Hier après-midi, je revois Mme F., ma vieille amie qui veut me donner des pommes (j’en suis revenu avec une bonne quinzaine de kilos, que je suis présentement en train de transformer en gelée et confiture). Elle me parle de sa santé, de son opération de la vésicule, on lui a enlevé un calcul, mais on l’a soumise à un traitement de cheval qui lui a fait dire à son médecin, à propos du médicament : "Vous dites que c’est bon, parce que vous ne le prenez pas. Si vous le preniez, vous en ressentiriez les effets nocifs". Elle a en effet les lèvres, gencives et joues enflées, ne cesse de se mordre la langue, ce qui lui était inconnu avant de prendre ce traitement. Et puis elle embraye sur sa jeunesse en Espagne dans les années 30, les chèvres de son grand-père et de son père, la vie quotidienne, la confection du pain, des fromages. "Je savais tout faire, à quinze ans !", dit-elle. "Et j’étais toujours contente !" Je lui ai pris les mains, étrangement froides, ce qui contrastait avec la chaleur de sa parole. Je les a pressées. "C’est dur, la solitude" , a-t-elle ajouté.

Quelquefois, je m’en veux d’avoir été trop froid dans ma vie. Avec mes parents, par exemple. Je détestais quand mon père me pressait l’épaule. Maintenant, je regrette de ne pas le lui avoir rendu. Avec mes ami(e)s aussi. Comme si je ne voulais pas relâcher mon cœur, lui demander d’aller au bout de son cheminement. Aujourd’hui, j’ose, un peu, mais j’ai soixante-trois ans, n’est-ce pas un peu tard ?

Avec Lucile, nous sommes allés hier au soir voir Tu n’aimeras point, le film israélien. Le héros, Aaron, marié, quatre enfants, morne et morose, adepte d’une religiosité rigoriste, est transfiguré par sa rencontre avec un jeune homme qu‘il aime sincèrement. Au rabbin qui lui reproche de devenir néfaste à la communauté par cette liaison insolite, il dit : "Je vis, maintenant. Avant, j’étais mort !" Eh oui, il a soudain découvert la chaleur d’une vraie relation humaine, alors qu’il vit dans un milieu où l’on s’interdit d’aimer. Ainsi, dans une intrigue parallèle, une jeune fille, Sarah, est courtisée par un jeune homme qu’elle aime, mais elle est victime d’un mariage arrangé, et visiblement, les religieux ne comprennent pas le jeune homme quand il proclame : "Mais je l‘aime !" Aaron, qui vient de découvrir la fièvre d’un sentiment vrai, en est bouleversé. Mais, hélas, les religieux auront le dernier mot. Tout rentrera dans l’ordre.

Et si c’était le désordre qui apporte la chaleur ?

mercredi 9 septembre 2009

9 septembre 2009 : la chanson des mal aimés


Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux
 

(Guillaume Apollinaire, la chanson du mal aimé)

Magique cinéma. Comme il reflète bien le monde et son évolution ! Le cinéma français n’est pas en reste, même s’il reflète finalement assez peu la situation sociale. Par contre, les changements dans les relations entre hommes et femmes, oui.

C’est très net dans Partir, par exemple, dont j’ai déjà parlé, et qui reste un film exemplaire. Mais c’est tout aussi net dans Les regrets (film un peu morne et terne) et Non ma fille tu n’iras pas dansé (celui-là, excellent, lumineux), deux films sortis la même semaine. Dans le premier, Mathieu, quarante ans, (Yvan Attal) recroise Maya (Valeria Bruni-Tedeschi), son amour de jeunesse, et est soudain attiré irrésistiblement par elle, et veut renouer une liaison qui ne mène à rien. Lui est marié, elle a un enfant. Dans le second, Léna (Chiara Mastroianni), qui a un lourd passé d’enfance ("tu es une pasionaria qui s‘ignore"), a quitté son mari Nigel (trop parfait ?), et se retrouve en vacances dans sa famille avec ses deux enfants. Sauf que sa famille (une mère dure et trop infantilisante, une sœur déboussolée, un père dépassé, un frère enfantin) veut faire son bonheur malgré elle. Léna est une révoltée, qui a probablement toujours été rabaissée, et qui s’est condamnée à une vie rétrécie dont elle voudrait sortir : "c’est une vie pour rien" que la sienne. Le film est cruel, d’une grande beauté, un film musical, une chanson, tissée de légende, avec au milieu une histoire ancienne emboitée, d’une fille qui refuse tous ses prétendants. Métaphore de notre monde, où les femmes, Maya, Léna, refusent un ordre trop simple ?

En tout cas, on se sent dans un monde de mal aimés et de mal aimants, et n’est-ce pas la France d’aujourd’hui ? Où l’amour n’est plus qu’une passion égoïste, fiévreuse, aride, résignée, loin de la sérénité et de la paix. Comme si on n’arrivait plus à ajuster ses désirs avec la vie qui nous entoure, et d‘aller réellement à la rencontre de l‘autre. On est dans le désenchantement désespéré. On n’accepte pas d’" aimer celui ou celle qui est devant [soi, de] l’aimer d’être ce qu’il est, une énigme", comme dit Christian Bobin. On le voudrait autre. Mathieu poursuit Maya, mais ne la comprend jamais. Léna reste extérieure à Nigel, comme au jeune Simon. La mère de Léna continue à vivre avec son mari : "Je ne l’aime plus, mais je vis avec lui, c’est important", dit-elle à Léna.

Et voilà qui fait beaucoup de films français intéressants ces derniers temps.

lundi 7 septembre 2009

7 septembre 2009 : humiliés et offensés


L‘illusion, c‘est une question de foi, la désillusion c‘est le châtiment de la foi aveugle.(Maxime Gorki, Pensées intempestives)

J’ai si longtemps vécu avec cette illusion du progrès, non pas d’ailleurs tellement du progrès technique (après tout, c’est ce progrès-là qui crée et développe des guerres de plus en plus monstrueuses, des armes de plus en plus meurtrières, et qui met la planète à feu et à sang en attendant de la détruire, un jour), mais du progrès moral, issu du 19ème siècle, ou même de la Renaissance, de la Réforme, des Lumières, ou tout simplement de la lueur apportée par les évangiles, l‘art et la littérature. Oui, je pensais que l’être humain peu à peu progressait, s’émancipait de ses erreurs, de ses errements, de ses turpitudes, du Mal, en un mot. Et puis, je tombe constamment de haut, tant il est difficile de se défaire de ses illusions.

Je m’aperçois que les flics, censés protéger les gens, ont désormais bien assimilé la leçon des SS : il ne fait pas bon être nègre ou basané, pauvre ou sans-papiers, ni surtout, en cas de contrôle presque toujours insultant (ex : un flic à un jeune black : — Pourquoi tu t’agites comme un singe dès que j’arrive ? C’est l’appel de la brousse ?) leur répliquer, même poliment, auquel cas on passe rapidement par la case commissariat, et, pour peu qu’on résiste, par un tabassage en règle. Le terminus, si j’ose dire, c’est la convocation au tribunal, où notre parole ne vaut rien, en face de celle des keufs. Il paraît qu’ils doivent faire du chiffre, et donc avec le système de l’"outrage à agents", immédiat si on leur réplique (alors qu’eux peuvent insulter en toute impunité), ça leur permet d’augmenter leurs primes et d’alimenter les caisses de l’État avec les amendes infligées par les juges. On m’a raconté des choses sidérantes tout dernièrement à ce sujet. Dommage, j’avais pas mon carnet pour tout noter.

Les propriétaires sont aussi de sacrés sagouins. Non contents de pressurer jusqu’à la moelle les locataires, ils sont bien ancrés dans l’état ambiant du capitalisme moderne. Faut que ça rende, comme la Bourse !

Je vous livre l’histoire vraie suivante : un type qui galère accepte, pour ne plus avoir à payer de loyer, un emploi de gardien d‘une propriété. Le propriétaire vit à l’étranger où, semble-t-il, il gagne gros. Notre homme est logé gratuitement : en échange, il doit entretenir le domaine (maison de maître, parc, haies, piscines), s’occuper de la gestion des gîtes ruraux voisins, les nettoyer à chaque départ, etc. Un boulot à temps plein. Pas de contrat écrit. Une promesse orale de percevoir (au noir) 10% de la location des gîtes, et autant des autres loyers, car le proprio a aménagé plusieurs anciens corps de ferme en logements pour des ouvriers agricoles. De plus, il doit faire le ménage dans la maison de maître, avant l’arrivée du patron qui y passe l’été, ainsi que pendant son séjour pour un prix horaire défini. Mais voici qu’au printemps, le proprio révise les tarifs du ménage à la baisse. Devant le refus du gardien, il fait appel à une femme de ménage du village qui accepte le salaire au rabais (toujours au noir). Notre homme perd donc le ménage. Puis au moment de la perception des 10% de loyers, le propriétaire dit qu’il n’en a jamais été question. Que faire ? Il n’y a pas eu de contrat écrit. Tout est au noir. C’est sa parole contre celle du patron. Le propriétaire est tout puissant.

Voici donc revenu le temps des négriers (car comment qualifier autrement un tel propriétaire et patron ?) et de leurs suppôts, policiers, juges, agents de répression de toutes sortes, parmi lesquels il y a aussi, hélas, quelques membres de l‘enseignement (là aussi, on m‘en a raconté de belles) et psychiatres de tout poil qui usent de méthodes extrêmement discutables pour remettre au pas gamins réputés "différents" (par exemple, le packing pour calmer les autistes) ou vieillards en difficulté (douches imposées à des malades d’Alzheimer).

La soumission. Voilà, nous devons être passifs, soumis, dociles, résignés. La société fait tout pour ça.

C’est sans doute pourquoi dès qu’un temps différent apparaît, l’être humain se défoule : pendant le Carnaval autrefois (ça perdure encore au Brésil, aux Antilles), pendant les fêtes, férias et fiestas aujourd’hui (ça picole sec !), les vacances aussi, et surtout pendant les émeutes et insurrections plus ou moins spontanées (voir le Gabon en ce moment, nos banlieues de temps à autre). Las d’être humiliés et offensés, les hommes finissent par disjoncter, casser, saccager, piller, s’approprier par la violence ce dont on les a privé. Car, comme le rappelle Romain Rolland dans un épisode de Jean-Christophe : "Il faut le dire crûment : tout homme qui possède plus qu'il n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement normal de son intelligence, est un voleur".

Et, si on nous annonce la fin du monde, c’est soudain l’obsession sexuelle qui déborde comme on le voit dans le film Les derniers jours du monde, des frères Larrieu, qui m‘a fort intéressé et amusé, car dans mon jeune temps, une amie avait posé la question à notre groupe d‘étudiants : — Que feriez-vous si on vous disait : il ne vous reste qu‘une heure à vivre ? Et sa réponse était : — Je saute sur le premier gars à ma portée. Dans le film, l’apocalypse s’annonce : terrorisme, explosions, missiles… Comme il n’y a plus de règle, le désir est roi. Mais le désir de quoi ? Les orgies sont mortuaires, il y a un côté Satyricon de Fellini par moments dans ce portrait décadent d’une société hantée par le sexe. L’affection, l’amitié, la tendresse, semblent mis entre parenthèses, comme si avant de mourir, ne comptait plus que l’acte physique. Il est vrai que la majorité des personnages semblent avoir été des mal aimés (ou des mal aimants ?) et qu‘ils veulent se rattraper. Finalement, passé l’amusement, je suis resté perplexe, même si les Larrieu ont retrouvé un tonus, une élégance, qui manquaient à leur précédent film. Que signifie donc ce film ?
Personnellement, je dirais qu’il nous reste, pour échapper à cette violence déréglée, et pour contrebalancer ces perpétuelles humiliations infligées par les maîtres, patrons, petits ou grands chefs, l’art, la littérature, la philosophie, la musique, le théâtre, la danse, le cinéma, le cirque, l’exercice physique aussi, la nature, tout ce qui relève de l’esthétique… Oui, l’art, la littérature, la beauté, nous libèrent des carcans imposés par les tyrans à l’ego démesuré : voyez Sartre écrivant une pièce de théâtre dans son stalag pour les prisonniers.

Et il reste aussi et surtout l’amour-amitié… Voyez dans la Chartreuse de Parme Fabrice Del Dongo en quelque sorte libéré (mentalement) de son enfermement à la tour Farnèse par l’amour qu’il porte à la fille du gouverneur de la prison. Oui, l’amour et l’art peuvent nous sauver de la mauvaiseté du monde. Mais, pour ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre (si les parents ne leur ont pas appris l‘amour, et les enseignants ne leur ont pas appris la beauté), on comprend qu’un jour ou l’autre, ils explosent.

mercredi 2 septembre 2009

2 septembre 2009 : Prisons


Cela m’a fait mal, m’a buté contre cette société qui réduit ainsi les capacités humaines, divise, isole, maintient dans l’immaturité et la contrainte.(Roger Knobelspiess, Q.H.S. Quartier de Haute sécurité)


Malik est mis en prison pour un délit que nous ignorerons, petite délinquance, semble-t-il. Au terme d'un parcours que le film révèle, il devient autre chose : un grand caïd. Il aura beaucoup appris en prison, notamment à écrire et à lire, mais aussi et surtout en observant le caïd corse de près, le fonctionnement du pouvoir.


Un prophète est un film carcéral. En effet, Malik entre en prison au début du film, il en sort à la fin du film. Basané et frisé, il est considéré comme un «arabe» (et pareillement par les surveillants, compte tenu des a priori pénitentiaires, même s'il n'a pas de régime alimentaire particulier, ne va pas à la prière, etc.) par le clan des Corses, auquel il va servir de larbin au début, ce qui lui permet d'être protégé. Il va comprendre peu à peu avec les uns ou les autres les trafics divers, la logique des relations humaines et des processus économiques, qui reproduisent ici ce qui se passe à l'extérieur : Malik travaille comme ouvrier dans l'atelier de la prison, en même temps qu'il se met au service du chef de clan corse Luciani. Il est donc doublement exploité. Mais il comprend vite comment fonctionnent les «affaires» (au fond, c'est à peu près pareil qu'à l'extérieur, c'est le libéralisme triomphant, avec l'écrasement des plus faibles), les arrangements possibles avec les uns ou les autres, les bénéfices potentiels (trafic de drogue, mainmise sur les casinos). On ne sort jamais des relations de domination, typiques de notre société, prison ou pas. La prison est ici le miroir grossissant de ces rapports. Luciani se comporte en chef d'entreprise qui ne se salit pas les mains lui-même (il ordonne et fait travailler les autres), protège ceux qui font - servilement - les petites besognes. Malik, au départ, se comporte en esclave soumis et obéissant, mais il apprend vite et a envie d'échapper à sa condition. Il se soustrait donc d’un certain déterminisme social.

Un prophète est un bon film, c'est certain, malgré quelques longueurs et répétitions, des coquetteries de style aussi, avec un excellent jeu d'acteurs. On apprend beaucoup sur la prison. Et pour moi qui venais de visiter le nouveau centre pénitentiaire (vide pour le moment, et donc clean) de Vivonne, et de lire Dans la peau d'un youv, le roman remarquable de Hamid Jemaï (la balade quasi suicidaire, à la Bonnie and Clyde, de quatre jeunes des banlieues), je me sentais mal à l'aise, je l'avoue. Une oppression certes due à l'enfermement dans un lieu de violence, de règlements, où l'administration décide de tout (heure des repas, des promenades, des visites, de tout, même du règlement de la bibliothèque et de qui peut emprunter et quand...), où, selon le film, certains caïds utilisent les surveillants.
Détails sur le produit
Mais mon malaise s'est porté surtout sur le fait qu'un tel film véhicule des clichés racistes (sur les arabes, les corses, au fond tous truands et dangereux). Donc un film à regarder avec des yeux d'adulte, sans œillères mais en réfléchissant sur une société qui ne nous propose de réussir l'intégration qu'en écrasant les autres. C'est sans doute en ce sens que le film garde un grand pouvoir de subversion.