Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 17 décembre 2009

17 décembre 2010 : continuer à vivre après Auschwitz

 
Que penser de ces hommes prétendument civilisés qui volent, tuent et torturent au nom de la miséricorde et de la science ? Mon pauvre peuple ne sait pas que la météorite, qui lui appartenait jusqu'à ce que Peary la lui vole, était tombée d'une étoile, mais il sait qu'il faut donner à manger aux affamés, réchauffer ceux qui ont froid et s'occuper des plus démunis, et il le fait.
(Kenn Harper, Minik, l'Esquimau déraciné)
Donner, c'est créer du lien, c'est opérer une relation à l'Autre, c'est partager de l'intérêt qu'on a (en ce sens, c'est donc intéressé, effectivement, mais ce qui nous intéresse peut aussi intéresser l'Autre). Et donc, le don renforce le lien, sans aucune contrainte, avec un effet de gratuité absolue. D'ailleurs, avouons que la majorité des dons ne sont rien, par rapport à la valeur que représente pour nous le donateur. Il se trouve qu'on m'offre des livres, sachant mon appétit irrépressible en ce domaine. On m'en prête aussi (ainsi, le livre d'Éric Fottorino de ma précédente chronique), on m'en conseille dans les bibliothèques ou les librairies que je fréquente. Je ne peux pas tout connaître, je ne demande qu'à découvrir. Je pense qu'avec mon blog je fais aussi pour vous un don de livres à découvrir, si du moins il m'arrive parfois d'en parler comme il convient, en amoureux.



Aujourd'hui, j'ai envie de m'appesantir longuement sur Refus de témoigner de Ruth Klüger. Avant que G. ne m'offre ce livre, accompagné d'une liste de dix titres qu'il me recommande (et à mon tour, je vais lui offrir pour Noël une liste de mes dix titres à moi, d'où j'aurai exclu – comme lui l'a fait – tout titre classique et déjà reconnu, donc j'espère qu'il y fera aussi quelques découvertes), je n'en avais jamais entendu parler. Ou peut-être avais-je oublié ? Cet ouvrage a en effet été traduit en français en 1997 (chez Viviane Hamy). Interrogeons-nous sur ce curieux titre, quelque peu déconcertant, et qui ne correspond pas au titre original : weiter leben, qui signifie littéralement vivre plus loin, vivre encore, continuer à vivre.
Il s'agit pourtant bien d'une autobiographie (donc d'un témoignage individuel) par quelqu'un qui, enfant née en 1931, est passée du quartier juif de Vienne, où elle a connu l'Anschluss, au ghetto de Theresienstadt, puis au camp d'Auschwitz, avant d'être transférée à l'âge de douze ans au camp de travail de Christianstadt. Alors, effectivement, peut-on continuer à vivre après ? Elle s'est libérée elle-même avec sa mère et son amie Ditha pendant la débâcle allemande, s'est trouvée réfugiée en Bavière, où elle a repris des études jusque-là très lacunaires (mais la petite Ruth lisait tout ce qui lui tombait sous la main, et était férue de poésie, elle a toujours écrit des poèmes, même dans les camps), puis a fini par immigrer aux USA, où elle est devenue professeur d'université.
Ce qu'elle cherche ici, c'est inventer les mots pour le dire, cet infernal moment vécu à une époque donnée dans un lieu donné, cette Allemagne prétendument civilisée : «Moi aussi, j‘aimais la culture, pour autant que j‘avais pu y accéder dans les livres, mais je ne croyais pas qu‘elle constituât une garantie ni créât une communauté.» Longtemps, elle n'a pas pu parler, le témoignage paraissait impossible, parce que les autres ne comprennent pas, ni les libérateurs (d'un côté, les violeurs venus de l'Est et de l'autre, le voyeurisme distingué de ceux de l'Ouest, qui photographient à tout va comme les bourreaux nazis) ni les Allemands de l'après-guerre, dont l'antisémitisme larvé la navre, sans oublier la suspicion généralisée : après tout, puisqu'elle en était revenue, de cet enfer, c'est qu'il n'était pas si terrible que ça (relisons dans les Cahiers de la guerre de Marguerite Duras le récit du retour à la vie de Robert Antelme) ! Alors, elle va jusqu'à imaginer ce qu'elle n'a pas vécu mais seulement côtoyé : les chambres à gaz, où son père est mort, vision dévastatrice pour elle, car elle sait que les adultes, plus forts que les enfants, les piétinaient dans ces chambres et les écrasaient. Ruth a donc tutoyé de près la mort, mais s'est constamment révoltée contre le fait d'être traité en sous-humains.
Quand elle débarque à New York, elle s'aperçoit vite qu'on n'y mélange pas «les torchons avec les serviettes», et qu'elle n'est qu'une pauvre immigrante, dans un pays où il vaut mieux être un homme, et blanc de préférence, pour trouver une bonne place. Mais elle est ravie d'y voir à satiété le Guernica de Picasso, peinture elle aussi momentanément en situation de «réfugiée». Et elle se lie d'amitié avec trois autre juives, dont Anneliese, qui a passé la guerre dans un sanatorium en Suisse, et en est sortie guérie, mais handicapée, marchant avec des cannes : «J'apprenais péniblement ce qu'on apprend en amitié, descendre son propre fardeau de sur son dos et le transformer en s'en servant comme d'un outil permettant de saisir et de comprendre, au lieu de s'essouffler à se débattre entre ses propres fils de fer barbelés.»
Mais «comment faut-il donc vivre pour mériter sa vie ?», s'interroge-t-elle. Et il faudra un accident, dans les années 80 (elle est renversée par un vélo et donc touche de nouveau de près à la mort), pour qu'elle se décide à rompre sa réserve : surtout pour ne pas laisser les autres, ceux qui n'ont pas vécu l'enfer, le recomposer à sa place et le déformer. Et pour indiquer avec des mots (mais le langage humain n'a pas été fait pour ça) l'insoutenable, décrire l'indescriptible d'une expérience unique, d'où rien de bon n'est sorti (voir le portrait de sa mère), et surtout pas la tolérance : «Plus la situation est difficile à supporter, plus la tolérance, toujours précaire à l‘égard du voisin, s‘amenuise, et les liens familiaux deviennent de plus en plus fragiles.» Et elle découvre le mépris envers les femmes (son premier mari américain, un «héros» de la guerre, par exemple). En ce sens, ici, Ruth Klüger se bat contre les idées reçues et son livre peut causer un malaise chez le lecteur.
Quand elle nous dit : «Les torturés et les violés ont en commun que le fait que le temps ne balaie pas ce qui leur est arrivé, et que, contrairement à ceux qui ont souffert d'un accident ou d'une maladie, ils doivent toute leur vie trouver le moyen de vivre avec ce qui leur a été infligé», on comprend qu'elle ne parle pas pour ne rien dire. Elle nous fait prendre conscience que dans notre vie ordinaire, on est rarement en posture de choisir un acte libre, tandis que, quand elles fuyaient avec leurs bourreaux l'avance des Russes (et qu'elles savaient que les Russes avaient la réputation d'être d'implacables violeurs), elles décident de s'enfuir un soir, de fausser compagnie aux soldats et elle peut écrire, parce que c'est inscrit dans sa chair : «Ce qu'on qualifie communément de décision ne mérite que rarement ce nom. On se laisse porter par des événements, même dans des situations graves. Mais lorsqu'on a un jour décidé librement, on sait la différence entre agir et se laisser actionner, mouvoir et être mû.» Oui, ce n'était pas évident, pour elle, sa mère et son amie Ditha, après des années de servitude, de poser un acte libre et dangereux, dans une Allemagne déliquescente, et alors qu'elles n'avaient rien que leurs costumes du camp et connaissaient «l'angoisse d'être sans défense.» Elles ont passé leur première nuit dans une étable, réchauffées par les vaches. Puis elles se sont débrouillées pour se mêler aux innombrables fuyards (car la population allemande aussi fuyait dans un exode comparable au nôtre de 1940), trouver des vêtements, dénicher un pasteur compatissant qui leur a fait de faux certificats de naissance de non-juives.
Quand dans le camp, elles avaient pris l'orpheline Ditha sous leur protection, Ruth et sa mère continuaient à témoigner de l'humanisation de la personne : «Pour nous, non seulement Ditha existait, mais son existence importait, de sorte qu'elle existait aussi pour elle-même.» Ce qui les a sauvées aussi peut-être, c'est leur capacité à être fortes et à développer «l'affirmation de soi qui consiste à s'imposer volontairement une discipline particulièrement difficile.» Plus tard, le contact d'Anneliese, alitée pendant des années, a développé en Ruth l'idée de l'unicité de l'expérience individuelle, ce qui la rend inconcevable pour quelqu'un d'autre : «La maladie, comparable à une prison, on aurait pu croire que je saurais me représenter la chose ainsi, mais je ne pouvais pas imaginer qu'on grandisse et qu'on prenne de l'âge couché dans un lit.»
Et bien sûr, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma propre mère et à ses années de sanatorium, ses cinq années de tuberculose. Cette expérience unique qui l'avait façonnée, elle aussi, et rendue si forte. Si imperméable au Mal, car de même que Ruth Klüger, elle aurait pu écrire : «le bien est incomparable et inexplicable, parce qu'il n'a pas d'autre cause véritable que lui-même et ne veut pas non plus autre chose que lui-même.»
Voilà un livre magistral, pas facile à lire (ce n'est pas une galéjade ni un roman de gare), mais pas difficile non plus, un livre rude, hérissé de vérités pas toujours agréables à entendre, et présenté « sans les lissages et les enjolivures qui éliminent par filtrage, dans le récit ultérieur, le sable et les graviers du vécu réel.»

mercredi 16 décembre 2009

16 décembre 2009 : ceux qui aiment tout bas


Le bonheur a une faculté de rayonnement.

(Charles-Ferdinand Ramuz, Lettre à Alexis François, 1905)
Bien sûr, il y a toutes sortes d'amour. Tout le monde le sait, même si l'on fait semblant de croire, aujourd'hui, qu'il n'y a là que sexualité à assumer. Et à assurer (faut bander et faut jouir, évidemment !). Oui, et quand on ne peut pas assurer, ou quand on ne peut plus, ça n'existe pas ou ça n'existe plus, l'amour ? Laissez-moi rire. L'amour, c'est tout autre chose, et qui souvent a peu à voir avec le sexe...



Quand je lis La parole de Fergus, ce beau roman irlandais de Siobhan Dowd, paru dans une collection pour adolescents (mais que ça ne vous empêche pas de vous y plonger, que diable, un bon livre, c'est un livre pour tous), je vois que Fergus, le héros,aime tout bas. Il se lie d'amitié (qui reste secrète, car on ne pactise pas avec l'ennemi) avec Owain, le soldat britannique, un Gallois qui s'est enrôlé dans l'armée pour échapper au destin de la mine. Et il tombe amoureux de Cora, la jeune Irlandaise, mais leur unique nuit d'amour reste d'une chasteté incroyable :
Il la prit dans ses bras.
- Cora ?
- Oui ?
- Je n'ai pas de... tu sais, de protection.
Il avait passé la nuit à rigoler pour des histoires de préservatifs [avant de retrouver Cora, il avait fêté la fin de ses examens en picolant au pub avec un copain ], et voilà qu'il était incapable de prononcer le mot alors qu'il tenait une fille dans ses bras.
- J'ai tout prévu, répondit-elle.
- Mais...
- Quoi ?
- Je n'ai jamais... Tu sais... jamais.
- Ce n'est pas grave. On peut simplement rester allongés l'un contre l'autre, si tu préfères. Ensemble.
Eh voilà, ici, tout est dit en quelques mots tendres. L'amour est ici « au cœur de la vie », pour ceux qui sont plongés « au cœur de la mort », car nous sommes en Irlande du Nord, avec son cortège d'attentats, de provocations anglaises, et Joe, le frère de Fergus poursuit une longue grève de la faim dans les geôles anglaises, comme Bobby Sands, qui vient de mourir après soixante-six jours de grève, victime de l'intransigeance de la mère Thatcher. Et, à la fin du livre, quand Fergus quitte l'Irlande pour entrer à la Faculté de médecine d'Aberdeen, sa mère « le serra contre sa poitrine en un geste qui contenait dix-huit ans de réprimandes, de petites rancœurs, d'encouragements, de louanges et de taquineries. »
On retrouve ici , avec ces personnages de la mère, du père, de l'oncle Tally, d'Owain, des deux petites sœurs de Fergus et de Joe, ceux qui aiment tout bas, pour reprendre l'expression simplement imagée (mais tellement vraie, quand il s'agit du véritable amour) utilisée par Éric Fottorino dans L'homme qui m'aimait tout bas.



Il raconte l'histoire de son père adoptif, ce masseur aux mains d'or… Imaginez un peu ce qu'était la vie d'un petit garçon, bâtard d'une fille-mère, dans la province profonde des années 60. Quand un père se présente qui, non seulement épouse la mère, mais reconnaît l'enfant, âgé de dix ans, c'est une renaissance pour ce dernier. Il a enfin un nom, un père. Et quel père ! Qui le prend en affection profonde, fait avec lui des virées à bicyclette, lui fait prendre conscience qu'il ne sera jamais un champion cycliste, sans pour autant le décourager (quand pour la première fois, le fils adoptif dépasse le père dans une côte : « Petit salaud !» lui dit-il, mais avec quelle fierté, car il lui a tout appris, des secrets des pignons et des dérailleurs, des positions et de la prise au vent, et il sait qu'un jour, un père est dépassé par son fils). Éric a trouvé son «héros avec ses failles, d'autant plus attachant que rongé en secret par d'impénétrables démons.» Devenu écrivain, il lui apporte son premier livre, tout imprégné de lui. Et il faut le suicide de ce père adoré pour que le fils essaie de comprendre leur lien, de l'approfondir et ce par l'écriture : « Sans doute ai-je trop prêté à l'écriture. Par elle j'espérais descendre au fond de ton gouffre », avoue-t-il. L'homme qui m'aimait tout bas est un livre magnifiquement sensible, presque magique, où l'auteur a su retrouver les sentiments mélangés de l'enfance et de l'adolescence. Toutes proportions gardées, il est pour un père, aussi beau que, pour une mère, le fameux livre d'Albert Cohen, Le livre de ma mère, que je recommande aussi vivement à ceux qui ne l'ont jamais lu.
Tout ça m'a rappelé mon propre père. Dans ma petite enfance, j'ai eu la la sensation d'être un garçon non aimé. Et non aimé par lui. Et même, plus encore, de n'être pas son fils. J'étais malingre, il souhaitait des enfants costauds. Je n'aimais pas manger, il aurait voulu un Pantagruel. Je n'aimais pas les sports collectifs, il nous emmenait voir des matches de rugby. Bref, j'ai cru assez longtemps qu'il n'était pas mon père. Tout ça m'est revenu quand j'ai vu un psychologue en 2007. Jamais je n'en avais parlé à personne, et puis j'étais un enfant qui se sentait aimé par ailleurs.
Je sais à quel point c'est terrible pour un enfant de n'avoir pas de père, ou d'en avoir un qui donne l'impression de ne pas nous aimer. Mais papa était un taiseux, il ne maîtrisait pas assez le vocabulaire pour exprimer ses sentiments, et il ne les montrait pas beaucoup non plus par des actions : pourtant, je me dis qu'après tout, peut-être m'aimait-il tout bas lui aussi, mais tellement bas que je m'en apercevais pas alors. Si, quand même, quand je fus reçu au baccalauréat, et que je vis sa fierté retenue et pleine de modestie. Et quand je devins étudiant à Pau, il m'autorisa à emporter le vieux vélo du cousin, avant que je puisse, grâce à mes gains de moniteur de colo, m'en acheter un neuf.
Au fond, mon père n'avait-il pas senti qu'à défaut de sport collectif, j'allais m'enchanter de la bicyclette et devenir peu à peu un adepte fervent de la petite reine : allez, papa, je peux te le dire maintenant, tu m'aimais tout bas !

mercredi 9 décembre 2009

9 décembre 2009 : du roman noir



Ceux qui ont échappé à une mort précoce ont reçu comme privilège la bénédiction de vieillir. Demeure en attente la déchéance physique dans toute sa gloire. On doit s’habituer à accepter cette réalité.
(Haruki Murikami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond)


Une nuit, au début des années 70, j’ai écrit un roman policier. Tout y était, le début, la fin, la complexité de l’intrigue. C’était incroyable, tout se tenait, coulait de source, les personnages m’allaient comme un gant (si on peut dire). Oui, sauf que c’était seulement un rêve : et, au matin, il ne me restait que le souvenir d’avoir rêvé que j’avais écrit un roman policier entier, d’une seul coup, d’une seule inspiration. Et j’avais tout oublié. Pas la peine de m’installer devant ma table de travail…
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les romans policiers, puis les romans noirs qui leur ont succédé chronologiquement. Faut dire que le premier que j’ai lu fut Le meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie : on peut commencer plus mal ! C’était à l’internat, et un de mes condisciples eut le malheur de me raconter la fin. J’eus beau lui dire que c’était impossible (et pour ceux qui n’ont pas encore lu cet extraordinaire roman, je me garderais bien de la dire ici), il me fallut reconnaître ensuite qu’il avait raison. Cette défloration (j’allais écrire ce dépucelage, ce qui était la grande discussion à cette époque-là) ne m’avait cependant pas gâché le plaisir, tant est grand le talent de l‘écrivain. D’ailleurs, j’ai appris depuis par Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Ed. de Minuit, 1998), qu’Hercule Poirot ou plutôt Agatha Christie s’étaient trompés, et que l’assassin n’était plus ce que l’on croyait… Le même Pierre Bayard nous assure aussi dans son Enquête sur Hamlet (Minuit, 2002) que Shakespeare lui-même nous a induit en erreur, et qu’au fond le complexe d’Œdipe est plus « complexe » qu’on ne le croit.



Sur ma lancée, j’ai lu tout Conan Doyle, puis Gaston Leroux, Gaboriau, Maurice Leblanc, Pierre Véry, Boileau-Narcejac, Simenon. Ce dernier m’a ouvert les pistes du roman noir : ses Maigret me paraissaient à l’époque décevants, par contre ses romans sans Maigret, d’une noirceur sans égale, presque existentialistes pour certains (j’imagine que Camus l’a lu et que L’étranger lui doit quelque chose), nauséeux parfois (on peut rapprocher La neige était sale de Sartre), m’impressionnaient. Le film noir américains (Hawks, Huston, Aldrich, Ray…) m’amena à découvrir Chandler, Hammett, Goodis, et bien d’autres. Pour le délassement pur, je dévorais Chase, ce qui étonnait mes camarades de la faculté de géographie, et à qui je devais expliquer que j’assouvissais ainsi mes mauvais penchants et mon goût pour le meurtre (du père ?).
Bref, j’ai toujours lu des romans noirs. Assez rapidement, j’ai cessé de lire les « whodunit » (dans le jargon des critiques, on désigne ainsi les romans policiers à énigme). Mais il m’a bien fallu reconnaître que c’est dans le roman noir contemporain qu’on trouve la description la plus juste des faits de société, des rapports sociaux, des mentalités aussi, depuis que le roman-roman a délaissé le réalisme, à la suite du nouveau roman et des écritures nouvelles, souvent fort belles, mais qui tournent plus ou moins à vide. Et j’ai toujours envie de comprendre dans quel monde je vis : pour cela, mieux vaut lire Daeninckx, Pouy, Fajardie, Camilleri, Indridasson, Mankell, Westlake, Oppel, Demure (entre autres) que les tenants de la littérature générale.
Je viens de lire La balade de l’escargot, de Michel Baglin. C’est tout frais sorti, et en deux cents pages aussi rapides que celles d’un Simenon (ce dernier prétendait qu’on devait lire un roman comme on regarde un film, dans la continuité, en deux heures maximum), l’auteur trouve le moyen de brasser tout un monde : on y côtoie des SDF, des punks et skinheads, des affairistes combinards et magouilleurs, des couples qui se délitent, des violeurs. Le héros, qui est à la recherche de lui-même, va devoir aller au bout de sa nuit pour démêler les fils de son passé qui entravent son présent et ont causé le malheur de sa fille. C’est formidablement bien troussé, les intrigues se croisent avec juste ce qu’il faut de coïncidences comme dans tout polar qui se respecte, et les fils entremêlés se décroisent en bout de course, pour laisser une fin ouverte que le lecteur pourra imaginer, optimiste ou pessimiste selon son humeur du moment. Ce qui caractérise ce genre de roman, c’est de ne jamais tomber dans l’abstraction : ici, que les scènes se passent dans une chambre d’hôpital, dans un squat, dans un camping-car ou dans un bistrot à l’ancienne (la patronne est bien le seul personnage absolument sympathique, ressemblant à la Jeanne de Brassens), on retrouve ces petits détails vrais qui sont le fondement de ce type de roman. L’auteur fut journaliste dans une vie antérieure, on retrouve donc ici son sens de l’observation.



Dans la mesure où, dans notre vie (même si parfois il nous arrive aussi des aventures proches de celles qu’on voit dans ces romans) nous sommes très éloignés de tous ces milieux évoqués, nous sommes à même de mieux comprendre notre environnement, de ne pas « s’étourdir dans des illusions sans fin » (Marguerite Duras, Cahiers de la guerre). Oui, le monde est dur, violent, tragique souvent. En lisant les romans noirs (tragédies de notre temps, comme a dit Malraux à propos du Sanctuaire de Faulkner), nous apprenons à mieux nous connaître, nous purgeons nos passions, et même nous pouvons nous en libérer parfois, quand l’œuvre est réussie. Quitte à perdre quelques illusions du type : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Et à devoir accepter la réalité, le monde tel qu’il est, peut-être à moins le subir ?