Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 18 décembre 2010

18 décembre 2010 : identités



10 janvier 1906 : je deviens cette chose laide entre toutes : un homme affairé.
(André Gide, Journal)


Je n'arrive presque plus à regarder un film devant mon poste de télé. Avez-vous déjà essayé de regarder un film tout seul ? C'est pourquoi, dès que je peux, je file dans une salle, à la fois parce que les films ont été conçus pour ça, pour un plaisir collectif, et parce que ça me fait sortir de chez moi, alors que la téloche m'y renferme...
Encore un film qui vaut le détour et que vous pourrez voir lors de sa sortie à la télé, sur Canal + ou sur Arte, car je doute que les autres chaînes passent ce documentaire à une heure de grande écoute, tant il fait mal. Et au cinéma, j'étais le seul spectateur hier au soir, il est vrai à la séance tardive de 21 h 55. Cependant, bien qu'il fût tard, j'ai pu constater à la sortie que des quantités de jeunes traînaient dans les rues du centre ville, et braillaient sans doute pour fêter le commencement des vacances. Armadillo, du Danois Janus Metz (qui a obtenu le Grand prix de la Semaine de la Critique, au Festival de Cannes 2010), est un film sur la guerre en Afghanistan : il paraît que le réalisateur et son cameraman, qui ont passé six mois là-bas avec les soldats, ont dû, comme eux, faire leur testament avant de partir. C'est dire que ce n'est pas une partie de plaisir. Résumé pompé à Télérama : "Mads et Daniel sont partis comme soldats pour leur première mission dans la province d'Helmand, en Afghanistan. Leur section est stationnée à Camp Armadillo, sur la ligne de front d'Helmand et ils mènent des combats violents contre les talibans. Les soldats sont là pour aider les Afghans, mais à mesure que les combats s'intensifient et que les opérations sont de plus en plus effrayantes, Mads, Daniel et leurs amis deviennent cyniques, creusant le fossé entre eux et la civilisation afghane. Les sentiments de méfiance et de paranoïa prennent le relais, causant aliénation et désillusion."
Comment dire, c'est un documentaire, on suit une section pendant six mois, mais on se croirait dans un film de guerre hollywoodien : les soldats sont harnachés de tout un équipement électronique pour se parler à distance, voir dans le noir, et d'armes de très haute technologie, mortelles, bien entendu. L'essentiel de leur vie se passe au camp ou en patrouilles ineptes dans les villages et les champs alentour, où ils sont sensés dénicher les éventuels talibans. Les paysages sont magnifiques, on piétine allègrement les champs cultivés, on essaie de parler avec la population locale, après tout on est là pour soi-disant la protéger – en fait, c'est elle, la première victime, car les erreurs de tir sont nombreuses du côté de la force internationale dont fait partie la section danoise (des maisons sont détruites, des vaches, une fillette sont tués, ils devaient sans doute ressembler à des talibans planqués !), et si par malheur les habitants ont trop donné l'impression de collaborer par des paroles, ils sont victimes des représailles des talibans, présents dès que l'armée quitte villages et champs. En fait, ce maintien de l'ordre par nos forces est effrayant, cynique : le fossé entre ces soldats et la population est fait de méfiance permanente, et d'incompréhension totale. On voit les soldats au camp passer leur temps à fourbir leurs armes, à jouer aux jeux vidéo (des jeux de guerre évidemment, on sent que ces jeunes soldats ne font pas bien la différence avec le réel), à regarder en groupe des films porno et à ricaner devant. Pas un qui se documente sur la civilisation et la culture locales, ni sur l'idéal qu'il est censé défendre. D'ailleurs, personne ne lit. Et on s'ennuie, dans une attente interminable (comme chez Buzzati et Le désert des Tartares) : mais c'est qu'il ne se passe rien ! Alors, on se vautre dans la technologie, l'image, l'imagerie, le virtuel, dans le jeu, oui, on joue à la guerre. Sauf que c'est réel, et que les talibans ne jouent pas le jeu, ils se cachent, les traîtres, et qui plus est, dans la population, il faut donc défoncer les portes, casser des murs, pour vérifier qu'ils ne sont pas là quand on patrouille. Ce qui fait que quand un soldat est victime d'une mine ou quand, enfin, la section essuie une embuscade, ils tombent de haut : c'est donc ça, on risque sa peau ! Alors, on n'y va pas par quatre chemins, une grenade bien lancée a raison des quatre talibans cachés dans un fossé. Ils ne sont pas tout à fait morts. La belle affaire. Pas question de risquer sa peau, on les achève en déchargeant des quantités impressionnantes de balles. Après, on regarde le résultat (le spectateur aussi, c'est pas beau à voir, un hachis humain, on comprend qu'il y ait si peu de spectateurs !), et tant pis si on entre ainsi dans la barbarie, voire le crime de guerre : achever des blessés (qu'en penserait le Victor Hugo de Mon père, ce héros, il est vrai qu'on ne va pas, en plus, demander aux soldats d'être poètes, non mais). Soudés par le danger encouru, le groupe retire alors fièrement les armes des talibans qui ont l'air de dater de l'époque soviétique. Et voilà où se niche la virilité (des deux côtés d'ailleurs). Il faut noter que ces soldats sont volontaires, qu'ils sont fascinés par les merveilles de la technologie (armes, hélicoptères : une scène a un petit air d'Apocalypse now, drones), et que, finalement, ils acquièrent bonne conscience, voire fierté. Et incompréhension, lorsque, à la suite d'un coup de téléphone indiscret, une mère de famille s'est plainte auprès du Ministère de cette action noire. Vont-ils être dégradés, voire poursuivis devant un tribunal ? Non, ils ont fait du "bon boulot", affirme le commandant, en remettant des médailles aux petits gars. D'ailleurs, rentrés au pays au bout de six mois, la plupart d'entre eux n'ont qu'une idée, retourner là-bas. Pour y faire quoi, vain Dieu ? Ils deviennent les "hommes affairés" de Gide, et vraiment laids, car ils sont affairés à une tâche vaine et sans objet. Ou du moins dont l'objet ne va pas de soi.
We are 4 lions est un film anglais de Chris Morris, et au contraire de l'austérité du documentaire danois, il veut se moquer de cette prétention des humains à vouloir faire la guerre. Ici, c'est le djihad. En effet, Omar et ses amis sont des pakis anglais (auquel s'est joint Barry, un converti) déterminés à faire parler d'eux en montant un coup fumant : "Toujours et partout l'orgueil s'insinue ; toujours la préoccupation de paraître", comme écrit Gide. Encore faut-il savoir y faire ! Pour commencer, Omar part avec un copain dans un camp d'entraînement au Pakistan (?). Mais leur maladresse (ils envoient un obus sur le camp de l'émir en croyant abattre un drone) les fait renvoyer en Angleterre. Après avoir, sur la suggestion de Barry, d'autant plus sectaire qu'il est fraîchement musulman, envisagé de faire sauter la mosquée ("ça obligera les modérés à se radicaliser"), ils décident de profiter du marathon de Londres pour se transformer en bombes vivantes. On a beaucoup parlé des "Pieds nickelés" à propos de cette bande dont tous les essais foirent les uns après les autres. Peut-on rire des terroristes ? Oui, comme on peut rire aussi des soldats de plomb que sont ceux d'Armadillo. Ici aussi, la haute technologie est mise à contribution : essais d'enregistrement de messages vidéo à diffuser sur le net et appelant à la guerre sainte, usage du téléphone portable pour faire sauter les explosifs. Par contre, on est dans burlesque : pas question de montrer les restes de Fayçal, qui a explosé en trébuchant, comme on montrait les cadavres dans le fossé de l'autre film ; non, on présente le sac poubelle qui les contient. Autre note burlesque, au grand dam des plus sectaires, l'un de ces apprentis terroristes essaie de faire passer le message du djihad en rap et passe beaucoup de temps à trouver des rimes absurdes. Mais on est dans un film anglais, et les brigades anti-terroristes ne sont pas épargnées non plus par la dérision du réalisateur : on tire dans le tas et tant pis si un innocent est tué. Quand verra-t-on ça dans un film français ? J'ai pensé que ces fanatiques étaient dans la lignée de ce que dit Marie Cosnay dans son compte rendu des audiences d'étrangers, Entre chagrin et néant (Ed. Laurence Teper) : "On donne beaucoup à l'identité si on la désigne comme la seule chose qui nous désigne". Oui, nous ne sommes pas qu'une identité, et ces musulmans se trompent.
Et, toujours à propos de cinéma, ne manquez pas, quand ils passeront dans votre ville ou quand ils repasseront à la télé (le coffret DVD est paru aussi), la nouvelle sortie des films de Pierre Étaix, dont au moins trois, ceux en noir et blanc, sont excellents : Le soupirant, Yoyo et Tant qu'on a la santé. Dans la lignée de Chaplin et de Tati, avec un hommage au cirque. Merveilleux.
Et maintenant, chers lecteurs, à l'année prochaine, je m'apprête à partir au Maroc...

mercredi 15 décembre 2010

15 décembre 2010 : vous avez dit parfait ?

Août 1893 : Tout m'est égal ; je suis heureux. Je suis profondément heureux quand même. Cela suffit... Et j'aurai connu la tristesse.
(André Gide, Journal)


Qui n'a pas rêvé de la perfection ? Longtemps, trop longtemps, j'ai voulu, personnellement, être parfait. Un petit garçon parfait (hélas, je faisais pipi au lit, c'était mal barré dès le début), un élève parfait (au sens où je n'ai jamais embêté un prof, pas au sens de bon élève), un étudiant parfait (je n'ai jamais manqué un seul cours), un jeune homme parfait, conscient de ses responsabilités vis-à-vis de ses jeunes sœurs et de ses parents vieillissants, un amoureux parfait (et donc terriblement imparfait), un mari parfait (idem), un père parfait (idem), un professionnel parfait (idem)... Et je rêvais aussi d'une société parfaite, c'est dire... Bon, j'arrête là. Car j'allais ajouter un écrivain parfait, moyennant quoi je balançais à tour de bras tout ce que j'écrivais, parce que justement ce n'était pas parfait, loin de là ! Et puis, je sombrais, de temps à autre, dans la tristesse, car plus je me voulais parfait, plus j'étais loin du compte. L'ami Claude, qui m'écrit et me cite "l'injonction d'excellence" dont il a souffert, m'a fait me souvenir de tout ça, ainsi que deux livres que je viens de lire.
Un garçon parfait, du Suisse alémanique Alain Claude Sulzer (paru en 2008 chez Jacqueline Chambon), nous conte une étrange histoire d'amour et d'amitié. Nous sommes en 1935. Ernest, le héros, a fui sa famille parisienne, à cause de ses penchants homosexuels. Il est devenu garçon dans un hôtel de luxe en Suisse, près d'Interlaken, où la clientèle vient assumer son "mal de vivre, dont la raison était justement cette aisance matérielle qu'enviaient les gens moins fortunés". Et chacun de profiter au mieux de cette parenthèse que sont les vacances, car pour certaines personnes, "ce qui succédait à ces vacances était bien pire que la solitude. Car là où elles retournaient, personne ne les attendait..." De temps en temps, Ernest a une aventure avec un client, mais avec discrétion, il sait garder ses distances, et se tenir, comme tout bon garçon d'hôtel : il est même un garçon parfait, et nul ne le soupçonne. Globalement, il n'est ni heureux, ni malheureux : "Sa vie se déroulait sans projet et il n'en ressentait aucune vacuité". En effet, il "ressentait à peine sa solitude, il avait toujours été seul". Un beau jour débarque à l'hôtel Jacob, un jeune Allemand, nouvellement embauché. Ernest doit assurer sa formation. Très vite, il est subjugué par sa jeunesse, sa beauté, sa capacité à intégrer tout de suite ce qu'il faut faire. Et Jacob se rend compte de cette attirance, et c'est lui qui va faire les premiers pas. Pendant quelques mois, tous deux filent le parfait amour. Ernest pense que leur amour est partagé : il croit le "vivre pour de bon, avec chaque fibre de son corps, avec chaque fibre de son âme", et pense qu'il en est de même pour Jacob, qu'il considère comme un garçon parfait comme lui. Mais ce dernier doit retourner en Allemagne. Quand il revient six mois plus tard, il n'est plus le même, Ernest s'en aperçoit aussitôt. Bientôt débarque à l'hôtel le célèbre écrivain allemand Julius Klinger, avec sa femme et ses deux enfants, grands adolescents. Klinger vient de rompre avec le nazisme et s'apprête à s'exiler aux USA. Un jour, Ernest surprend l'illustre écrivain dans une fâcheuse posture avec Jacob, ce qui lui cause une "douleur irréelle". Or, les menaces de guerre approchant, Jacob n'a aucune envie de rentrer en Allemagne pour servir de chair à canon à la machine hitlérienne. Le garçon parfait n'a qu'une envie : se rendre indispensable à Klinger ; ce dernier l'embauche comme secrétaire, couverture commode pour dissimuler à sa famille sa double vie. Ils partent, laissant Ernest à son "chagrin persistant". Trente ans plus tard, Ernest reçoit une lettre de New York, c'est Jacob. Le passé ressurgit : "Il pensait à la lettre. En ne l'ouvrant pas, il arrêtait le temps". Et je m'arrête ici aussi pour vous laisser découvrir la fin de ce beau roman, qui brasse la période de la montée du nazisme en arrière-plan, avec des allers-retours dans le temps, une construction en montage parallèle passé-présent (la lettre reçue fait remonter des souvenirs douloureux). Ainsi que la question des pulsions inavouables : "Son trouble était si évident qu'il en devenait menaçant", lit-on quelque part. La quête de la perfection chez les trois personnages principaux (l'amour parfait pour Ernest, l'arrivisme parfait pour Jacob, l'écriture parfaite associée à la peur du vieillissement chez Klinger) nous plonge dans les abîmes de l'âme humaine.
Et puisque le Ministère de la Culture nous propose chaque année "Les belles étrangères", rencontres avec la littérature d'un pays, le mois dernier fut invité à Poitiers l'écrivain colombien Héctor Abad Faciolince, dont je viens d'achever le livre au titre curieux : Traité culinaire à l'usage des femmes tristes. Ce n'est pas un roman, mais une suite de petites chroniques où l'auteur veut battre en brèche l'idée du bonheur obligatoire auquel on voudrait en particulier contraindre les femmes : "mais d'où as-tu sorti qu'il est interdit d'être triste ?" écrit-il en s'adressant à une lectrice. Oui, André Gide nous le rappelle dans la phrase citée en exergue, s'il se sent heureux, c'est justement parce qu'il a "connu la tristesse". Donc la tristesse, il n'y a rien de plus normal, surtout que l'amour n'est guère durable : "le plus inoubliable est celui qui n'a jamais été". L'auteur essaie de donner diverses recettes pour retenir les hommes, volages par tempérament ("ils croient aimer parce qu'ils désirent, mais ils sont inconstants et fuyants après que les femmes leur ont accordé ce que dans une rhétorique de snobs on désigne par l'expression « le don le plus précieux »"), sauf peut-être quand ils sont vieux (la vieillesse, a dit Borges, autre Sud-Américain, "pourrait être le temps de notre bonheur, la bête est morte ou presque, restent l'homme et l'âme"). Parfois ce sont des recettes culinaires, dont une hilarante à base de mammouth. Mais aussi des recettes de bon sens : "Être fidèle à notre compagnon jusque dans nos pensées les plus cachées est non seulement improbable, mais surtout peu recommandable. La santé mentale a besoin d'interstices d'infidélité, d'une soupape de sûreté qui allège le poids trop intense de la vie commune". Et, ma foi, si la femme a succombé à la tentation, surtout qu'elle ne dise rien : "L'homme, comme toi, préfère ignorer une aventure qui n'a été que de passage. Ne le torture pas avec une sincérité et une franchise sans utilité". Bien observé, me semble-t-il. Et ne pas avoir peur de la solitude : d'ailleurs les hommes n'ont-ils pas trouvé dans le travail la cachette idéale pour vivre "sur un rythme plus humain et plus décent. C'est leur façon de pouvoir être seuls sans avoir à dire qu'ils veulent être seuls." Au fond, nous dit l'auteur, ne cherchons pas à être parfaits, que chacun accepte le vieillissement du corps, que la femme supporte "la désolation effroyable de la vie commune. Il ne te voit plus. Soudain tu es devenue une femme invisible", et surtout qu'elle ne se cantonne pas seule à la cuisine, mais apprenne à son homme à faire un plat pas trop compliqué (très beau chapitre). Et puis, ne pas oublier que prier aussi, ça peut aider. Un très beau livre pour apprendre à vivre ensemble. À déguster à deux ?
Après ces deux livres, je n'ai plus envie d'être parfait.


mercredi 1 décembre 2010

1er décembre 2010 : Bouleversant



18 février 1888 : Comment expliquer que sur terre où l'homme est si mauvais il y ait de si belles choses.
C'est un reflet de Dieu.
(André Gide, Journal)

Trois films, trois œuvres qui, sans atteindre à la profondeur des chefs-d'œuvre immortels (ceux qui nous transforment en profondeur), trois films qui m'ont bouleversé tout de même, et vus à quelques jours d'intervalle, ce n'est pas si banal. Tous les trois confirment ce qu'écrivait le prix Nobel hongrois Imre Kertesz en juin 1965 dans son Journal de galère : "Ce n'est peut-être pas le talent qui fait l'écrivain mais le refus d'accepter la langue et les idées toutes faites". Eh bien, trois films dont les personnages refusent les idées toutes faites, le conformisme, peut-être le confort du spectateur.
Le soldat-Dieu de Koji Wakamatsu, vu en avant-première au Festival OFNI (Objets filmiques non identifiés) de Poitiers, nous montre un soldat, Kyuzo, parti la fleur au fusil combattre pour l'empereur, revenir amputé de ses bras et de ses jambes, blessé à la tête aussi et incapable de s'exprimer autrement que par des cris. Sa femme, Shigeko, est priée par la famille, par le village, par toute la population, de s'occuper de lui, devenu un soldat-Dieu décoré, médaillé, qu'on se doit d'admirer et d'honorer. Elle doit donc accepter cette détermination qui lui est imposée par la situation, et fait contre mauvaise fortune bon cœur. À vrai dire, a-t-elle le choix ? Et Kyuzo, lui, a-t-il le choix ? Ils sont devenus tous deux des êtres sans destin, pour reprendre le titre du superbe livre d'Imre Kertesz, où il raconte Auschwitz. Sans être dans un camp de la mort, ils sont prisonniers d'une vie impossible : Kyuzo est dépendant pour tout (« Tu ne fais que manger, dormir », lui reproche sa femme), et il a évidemment envie aussi de faire l'amour. Tout en sachant que c'est un amour mutilé, tronqué, blessé. Et Shigeko se dévoue aussi sur ce plan-là. Jusqu'au moment où tous deux se révoltent contre la situation. Je ne raconte pas la fin. Bien sûr, j'ai pensé à deux autres films, L'ange rouge, autre film japonais (de Matsumura) que j'avais vu quand j'étais étudiant et qui contait déjà une histoire similaire, et Johnny s'en va-t-en guerre, de Dalton Trumbo (et à son roman, magnifique). Dans les deux cas, le héros mutilé demande à mourir et à ne pas continuer à subir cette vie sans destin. Bouleversant, Le soldat-Dieu n'en est pas indigne : courez le voir quand il sortira bientôt ! Si du moins voir quelqu'un de lourdement handicapé ne vous fait pas peur. 

No et moi, de Zabou Breitman, raconte l'histoire de Lou, une adolescente surdouée (à treize ans, elle est en seconde), super sensible aussi, et qui ne supporte pas, au contraire des parents plus conformistes (le père très carré, la mère dépressive depuis la mort subite de son deuxième enfant), la situation faite aux sans-abri. Elle choisit de faire un exposé sur ce thème et se lie avec une jeune fille, No qui, à dix-huit ans, vit dans la rue. Peu à peu, Lou s'attache à No et veut la tirer d'affaire, ne comprend pas pourquoi leur appartement (avec une chambre vide !) ne pourrait pas lui servir de port d'attache, multiplie les démarches, finit par imposer la présence de No à la maison. Il y a un peu du Boudu sauvé des eaux là aussi : la référence pourrait être écrasante. D'autant plus que le contraste entre la zone trop peu vue (quelques clochards affalés le long des murs ou sous les ponts, ou bien faisant la queue à la soupe populaire) et ces lycéens trop cossus (Lucas habite seul un immense appartement) fait apparaître l'idée de Lou comme un conte de fée qui ne peut que mal tourner : en ce sens, le film m'a paru très réaliste. Comme Henri Michaux, Lou se met "à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus". La jeune actrice qui incarne Lou nous bouleverse par la pureté de ses désirs d'adolescente, elle est magnifique.
Avec Le nom des gens, Michel Leclerc nous plonge là aussi dans les déterminations qui nous dépassent, celles qui nous sont imposées en quelque sorte par notre nom et par notre naissance : l'héroïne, Bahia (« c'est brésilien ? » lui demande-t-on a tout bout de champ), est franco-algérienne, et en connaît un rayon sur le racisme ordinaire ; le héros, Arthur Martin a, malgré son nom hyper français (« comme celui des cuisines », lui fait-on sans cesse remarquer), une mère juive, dont les parents originaires d'Europe orientale sont morts à Auschwitz, tabou absolu dont on ne parle jamais. C'est un film sur les secrets de famille, un film d'amour aussi, et un film très drôle, j'ai ri aux éclats à plusieurs reprises. Il faut dire que Bahia a une curieuse manière de convertir ceux qu'elle appelle les « fachos » : allez voir le film pour savoir son procédé. Mais une scène m'a bouleversé : quand la mère d'Arthur a perdu ses papiers. Elle va à la mairie, où elle connaît parfaitement la secrétaire, qui sait qu'elle s'appelle Mme Martin, ce qui n'empêche pas de lui demander : « Êtes-vous sûre d'être française ? Vos parents étaient-ils français ? » et de lui faire des histoires à propos d'extrait d'acte de naissance. La somptueuse bêtise de la bureaucratie triomphante trouve là une belle illustration, ce conformisme qui "se disperse dans le vide des faits" que signale Imre Kertesz dans son Journal : on imagine sans peine la difficulté des sans-papiers pour obtenir le moindre sauf-conduit quand quelqu'un possédant un nom aussi commun que Martin doit montrer patte blanche.
Oui, tous ces personnages de fiction, aussi bien le soldat mutilé et sa femme, que la population du village souhaite voir irréprochables de dignité (comme si c'était possible), la sans domicile fixe et sa jeune sauveteuse, que l'entourage accepte difficilement (et pour cause, c'est trop dérangeant), ou Arthur et Bahia, avec leurs familles à problèmes (liés au fait que la société accepte mal l'Autre, le métissage), tous ces personnages nous bouleversent en nous faisant prendre conscience, comme le fit Henri Michaux pendant les années 1940-1944, du fait suivant : "On vit en indifférence dans l'horreur". Et si on décidait de ne plus être indifférent, le monde se porterait peut-être mieux, non ?

samedi 27 novembre 2010

23-26 novembre 2010 : des rencontres

la vie
on la vit en cheminant
de rencontre en rencontre
(Tadeusz Rósewicz, Inquiétude)

Me voici donc revenu de ces rencontres insolites qui m'attendaient cette semaine. Lundi, des lycéens, vendredi, des prisonniers. Dans les deux cas, j'ai utilisé Pégase (surnom de mon vélo pour ceux qui prennent le blog en route), qui est monté avec moi dans le train pour rejoindre le Lycée de Montmorillon et en revenir. Et, jusqu'au centre pénitentiaire de Vivonne, je l'ai enfourché sans faiblir : de chez moi, ça fait 30 km de routes sinueuses et côtelées, et comme j'ai quitté la prison à 16 h 20, j'ai roulé le plus vite possible pour rallier Poitiers juste avant la nuit ! On est cyclo-lecteur ou on ne l'est pas. Heureusement, pas de pluie, un faible bagage de soleil à l'aller, puis des menaces de neige au retour. Mes yeux labouraient le paysage, les villages traversés, et dans la morsure de l'air glacé dans les descentes, j'effilais la pointe de mon âme. Cette dernière doit être forte pour ce genre de rencontre.
C'était la première fois que je rencontrais des lycéens, un petit groupe de classe de seconde, sous la houlette de deux professeurs (c'est l'un d'entre eux qui m'avait contacté au salon du livre en juin dernier) et en présence du professeur de documentation, la séance se passant au CDI du lycée. Ils étaient donc huit, trois garçons et cinq filles, un peu timides, surtout que j'étais présenté comme "écrivain", en plus de lecteur à haute voix. Heureusement, ils avaient tous lu mon livre Le Journal d'un lecteur, présent au CDI, ainsi que le chapitre consacré à Traven (auteur du célèbre Trésor de la Sierra Madre, et grand défenseur des paysans mexicains, bien avant le commandant Marcos) dans mon deuxième livre, D'un auteur l'autre. Ils avaient donc préparé des questions (du style : comment vous est venue l'idée d'écrire ?) et surtout se sont intéressés à mon parcours scolaire et professionnel, que je leur ai détaillé. À mon tour, je leur ai demandé s'ils écrivaient. Les filles tenaient toutes un journal intime (classique), les garçons ont répondu non, mais j'ai soupçonné au moins un de le cacher, car écrire n'est, hélas, pas vécu comme valorisant vis-à-vis des copains, à cet âge-là.
Et puis, comme j'étais aussi venu pour ça, j'avais apporté des lectures : quatre poèmes, La sieste, d'Odile Caradec, Poème d'un homme bon et qui danse, de Roger Lahu, Avare, de Michel Leiris, Que suis-je sans exil ?, de Mahmoud Darwich, quatre textes brefs mais forts, car je maintiens que lire est un acte grave, qu'on ne doit pas galvauder avec des textes insignifiants, surtout avec des adolescents en pleine structuration de leur future personnalité. Grave ne veut d'ailleurs pas dire lourd, les textes d'Odile et de Roger étaient au contraire légers, mais chargés d'humanité. J'ai terminé par la lecture d'un extrait du livre dont j'ai parlé l'autre jour, Comme seules les femmes savent aimer, et là aussi, un texte fort, cruel même, mais je me suis dit, pourquoi pas ? Parce qu'ils ont quinze ou seize ans, qu'ils sont encore des enfants par bien des aspects, on ne devrait leur livrer que des textes anodins, leur dissimuler les scories de la vie ? "Les enfants ont la grâce des plantes et ne prennent à la terre que ce qui peut les nourrir. Ils laissent le reste", nous dit Marguerite Duras, dans ses Cahiers de la guerre. Nourrissons-les de ce qui peut les faire grandir, ne les abreuvons pas du reste ! Là, le texte traitait de la pédophilie : sur un mode très littéraire, une jeune femme raconte le calvaire qu'elle a subi dès l'âge de sept ans, de la part de son beau-père. Jean-Paul Chabrier raconte ça (et pourtant si indicible) très sobrement, sans misérabilisme, avec des mots qui touchent juste. Les élèves et les professeurs étaient scotchés. Au moment où s'annonçait une manifestation des femmes contre les violences masculines, le texte m'a paru s'imposer. Le silence était minéral pendant que je lisais, mais quand je levais mes yeux du texte, je voyais les regards braisiller. Je n'ai pas souhaité qu'il y ait de discussion autour de ce texte, d'ailleurs le temps était passé, je devais repartir. Je gage qu'il y aura peut-être débat entre eux ou avec les professeurs par la suite. Une très belle rencontre.
Du débat, il y en eut par contre avec les détenus du centre de détention (longues peines) à Vivonne. Je leur ai d'abord présenté notre revue, Liseron, que nous leur offrons chaque année, en expliquant le rôle de l'association D'un livre l'autre dans l'animation de la bibliothèque de la prison. Ils étaient six, un seul que j'avais vu précédemment, et dont je sais qu'il participe à un atelier d'écriture. Ici aussi, je pense que la nourriture qu'on offre (en textes) doit être forte. C'est pourquoi nous sommes partis sur le texte de Bernard Graciannette, Une question de philosophie, être libre en prison, que la revue vient de publier. Un texte dense, fouillé, dans lequel l'auteur ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles. Comme j'ai vu tout de suite qu'ils ne l'avaient pas lu (un seul l'avait commencé, mais avait trouvé le texte trop difficile), je me suis lancé dans une lecture à haute voix, entrecoupée par mes propres commentaires et explicitations au fur et à mesure que j'avançais, et des commentaires des détenus. La liberté, évidemment, ils en connaissent un rayon. Ils mènent une vie en serre, où crisse l'angoisse de l'enfermement.
Mais qu'est-ce-à dire ? L'un, qui a débuté des études supérieures (il est en train de préparer sa licence en droit), dit que pour lui, ici, la liberté c'est de faire usage de ce temps dérobé, volé, de cette vie confisquée (pour reprendre les termes de Bernard Graciannette, qu'ils ont immédiatement compris) pour faire ce qu'il ne faisait pas à l'extérieur : lire, étudier, réfléchir, retrouver la foi (c'est assez curieux, de voir à quel point la foi semble prendre ici une importance capitale). Un autre dit que la liberté, c'est apprendre à s'améliorer, se rendre compte des conneries qu'on a faites, se responsabiliser. La vie en prison, coupure sociale, coupure affective, est aussi un apprentissage de la solitude, dit un autre. L'un dit qu'on ne doit pas se "victimiser", parce qu'on est là, mais essayer de voir les points positifs. Il a faites siennes les paroles de Saint-Just, dans la pièce de Romain Rolland, Robespierre, à l'acte II : les plus pénibles des combats ne sont pas toujours ceux qu‘on livre aux autres. Mais ceux qu‘on livre à soi. Longue discussion aussi sur le temps, on aurait dit qu'ils avaient lu le psychanalyste Jacques André qui, dans Folies minuscules suivi de Folies meurtrières, évoque ce "temps que l'on voit passer, quand rien ne se passe, ce temps-là est un temps mort, à la fois le temps des morts et la mort du temps. Quand le temps est compté, c'est toujours la mort qui compte"...
Bien sûr, je n'ai pas pris de notes, et je n'ai que des souvenirs épars de ce débat très intéressant. Tous semblaient être sur la même longueur d'onde qu'Henri Michaux dans ses textes de guerre, Épreuves, exorcismes, 1940-1944, quand il nous dit, sous forme poétique (mais la poésie, je le répète encore, la grande poésie, tout au moins, est révélatrice) : "Étions-nous nés, doigts cassés, pour donner / toute une vie à un mauvais problème / à je ne sais quoi pour je ne sais qui / à un je ne sais qui pour un je ne sais quoi / toujours vers plus de froid ?" J'ai bien senti, à travers leurs interrogations, voire leurs controverses (celui qui disait : « Nous devons nous battre pour nos droits », et celui qui disait : « Cessons de nous croire victimes d'un système »), à quel point la plupart pensaient qu'ils devaient maintenant poser le bon problème, leur liberté future, qui sera si difficile, dépendant de ce regard nouveau qu'ils posent sur leur vie. Là aussi, les écrivains peuvent nous apporter : "Il disait qu'il fallait toujours contrôler ses vices, sinon ils finissaient par vous contrôler" (Oisín McGann, Liberté surveillée), c'est presque textuellement ce qu'un détenu a dit.
La question de la récidive a été évoquée. De la prison qui peut rendre plus mauvais, ce que tout le monde confirme : "Ils avaient vite été pris et envoyés en prison. Ce séjour en prison lui en apprit plus sur le vol et l'escroquerie – et en particulier lui révéla ce qu'il fallait faire pour que cela devienne rentable – que ses expériences précédentes", ai-je lu dans un roman policier ghanéen de Kwasi Koranteng, Mission spéciale. De la liberté conditionnelle aussi, avec le bon vouloir du juge d'application des peines, et donc l'inégalité devant cette possibilité. Mais tous étaient ravis de ce débat et en souhaitent d'autres, avec sans doute un bon meneur, surtout sur le terrain philosophique. Les ateliers philosophiques fleurissent en ville (et même en école maternelle), ils seraient les bienvenus en prison.
Kwasi Koranteng - Mission spéciale.
Comme ils ont vu que j'avais aussi publié dans la revue, et en particulier un poème intitulé Dieu, et que la foi les turlupine, il m'a fallu le leur lire, et essayer de l'expliciter quelque peu, en leur expliquant que ç'avait été un essai d'écriture automatique, et donc que certaines parties restaient pour moi hermétiques aussi. Ensuite sur leur demande toujours, je leur ai lu un de mes poèmes de Guadeloupe, Soleil, dont ils ont saisi instantanément la connotation sexuelle. Et occasion pour eux de dire que ce qui leur manque le plus, c'est l'absence de ciel, c'est la lumière : "Mais qui donc / qui donc ouvrira la fenêtre ?" chante Michel Leiris dans Haut mal. Tous m'ont serré la main en m'appelant par mon prénom et me demandant quand je revenais. Je leur ai alors annoncé la venue de l'écrivain Abdelkader Djemaï en janvier prochain. On peut dire donc qu'à défaut d'arracher des barreaux, notre association, par les rencontres qu'elle organise, aussi bien que par la revue Liseron, entrouvre des fenêtres, rompt des chaînes de silence, allume des feux dans la nuit carcérale.

dimanche 21 novembre 2010

21 novembre 2010 : philosopher ?



25 juillet 1962 : L'enfance, cette fenêtre fermée par laquelle on apercevait l'horrible continuité d'une seule étoile.
(Alejandra Pizarnik, Journaux, 1959-1971)

Il pleut sur la ville, pleure-t-il dans mon cœur ? Coucou, Verlaine... Non, pas vraiment... Je pense à Claire qui ne détestait pas la pluie. Et je suis allé me balader dessous la pluie, d'ailleurs bruine toute fine, bien protégé par mes vêtements imperméables. Le vélo était de la partie, c'est mon côté enfantin, j'aime à l'avoir avec moi (j'essaie de faire comme Alejandra Pizarnik : apprendre à toucher les objets, à les caresser comme qui connaît depuis longtemps leurs mystères, confiait-elle dans son Journal), quitte à le pousser à la main, comme c'est parfois le cas au centre ville, avec les travaux de "Poitiers Cœur d'agglo". Pauvre vélo, je lui en fais voir de toutes les couleurs et de toutes les températures. Mais que voulez-vous, quand je suis dessus, il m'arrive assez souvent d'être dans cet état d'enthousiasme léger, possédé, embrasé par les dieux, que notait Henry Bauchau dans son Journal le 14 mai 1973. Ailleurs, il indique : Les moments mémorables, ceux de transport ou de détente totale, ceux où l'on est possédé par les dieux et ceux où le corps et l'esprit sont totalement libres et peuvent nouer entre eux des rapports qui ne sont plus de sujétion ou du projet (18 mars 1973). C'est tout à fait ça, on ne se sent assujetti à rien, on est sans projet, sinon de vaquer dans l'air libre en regardant devant et autour de soi, d'être dans le "transport" au sens figuré, c'est-à-dire la dépossession de soi. J'étais encore dans cet état sous la pluie, avec envie de chanter et de danser, et je devais un peu avoir des mouvements chaloupés, une fois descendu de Pégase, en allant à la gare chercher mes billets de train pour demain. C'est que demain, j'inaugure un nouveau type de public : je pars à la rencontre de lycéens, à Montmorillon. On verra ce que ça donne. J'emporte mon vélo dans le train.
Ces moments mémorables, je pense que les petits enfants de Ce n'est qu'un début en auront vécu avec leur atelier de philosophie. Avec leur maîtresse, ces enfants de quatre ans s'interrogent sur la liberté, la peur, la différence, l'amitié, l'amour (ils font très bien la distinction entre les deux), l'âme, la mort, les grandes questions qui nous taraudent tous, et dans un climat de liberté absolue. Ils savent qu'ils sont écoutés, qu'il n'y aura pas de notation ni de jugement, ils apprivoisent la parole, l'argumentation, avec infiniment de délicatesse et aussi d'impertinence. Pour organiser la séance de philosophie, l'institutrice allume une bougie. Et on réfléchit sur les sujets de grandes personnes, parce que la philosophie, "ça rend intelligent", dit l'un d'eux. Et tolérants : à l'écoute de l'autre. Conclusion : à la question "Vous pensez que les parents sont plus intelligents que les enfants ?", un bambin rétorque : "Ben non parce qu'ils disent : "tu sais rien, tu sais rien, tu sais rien". On sait des choses, quand même !" Ce documentaire nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. On voit les enfants qui, ensuite, ont une toute autre relation avec leurs parents. Si Alejandra Pizarnik avait eu ces ateliers de philosophie en maternelle, elle n'aurait pas eu l'impression que l'enfance est une fenêtre fermée.
Et bientôt, vendredi prochain, je vais à mon tour discuter philosophie, cette fois avec les détenus du centre pénitentiaire, à propos du beau texte de Bernard Graciannette que nous avons fait paraître dans notre revue Liseron : "Une question de philosophie : être libre en prison". Après avoir analysé les conditions d'exercice de la liberté en prison où, après tout, on peut toujours rester libre dans sa tête (comme l'avait écrit Victor Serge dans son beau livre Les hommes dans la prison : J'ai fait du monde deux parts : les chaînes, les choses – et ma chair même qui est une chose – sont en votre pouvoir. La sphère de cristal, ma volonté, ma lucidité, me liberté, sont à moi irrévocablement. Pour plus de détails sur cet écrivain, voir l'étude que je lui ai consacrée : "L'homme debout", dans mon livre D'un auteur l'autre, p. 125-134).
Conclusion de Bernard Graciannette : La délinquance n‘est pas une fatalité, et la récidive n’est en rien une planche de salut. Le retour à la vie « civile » demande à être envisagé et préparé tout au long du temps de détention. Il faut pouvoir se situer à la fois et en même temps « dedans » et « dehors » : maintenir tous les contacts possibles avec la famille et l’entourage, définir une perspective professionnelle, profiter de tous les moyens de réinsertion, si limités soient-ils (et on sait combien ils le sont) que peuvent procurer l’administration et les associations. Le retour dans une société qui n’est pas forcément accueillante fera apparaître d’autres obstacles, d’autres difficultés, d’autres contraintes. Il confirmera que la conquête de la liberté n’est jamais achevée, mais toujours à reprendre et à moduler, en fonction de situations nouvelles. Eh oui, difficile conquête que celle de la liberté, les enfants en savent quelque chose !

jeudi 18 novembre 2010

18 novembre 2010 : le roman de l'hosto



ce silence menaçant, cette sensation d'inexistence, le vide intérieur, la lutte pour transmuer en langage ce qui n'est qu'absence ou cri...
(Alejandra Pizarnik, 3 septembre 1959, Journaux, 1959-1971)

Je sors de l'hosto. Enfin, de la clinique, c'est du pareil au même. Ce n'est pas la première fois que j'y vais, et ce ne sera pas la dernière. Toujours ces mêmes couloirs blancs ou crème, ces lits roulants qui vous transportent et ces personnels affairés, au sourire dépersonnalisé, aseptisé, qui s'adressent aussi bien à vous qu'au voisin entraperçu au réveil de l'anesthésie.
Et, à peine rentré, j'apprends que le nouveau livre de Jean-Paul Chabrier est paru chez L'Escampette (joli nom pour un éditeur !), comme une bonne part de son œuvre et ce livre que j'avais tant aimé, Sud-Ouest, en 1998. À ce moment-là, je lui avais écrit une lettre enthousiasmée, à la suite de quoi on s'était rencontrés, et on avait même passé une journée ensemble au Salon de littérature européenne de Cognac, où le malheureux attendit en vain le moindre chaland pour faire une dédicace. Heureusement, dans la même journée, nous étions reçus à la Base aérienne, lui pour présenter son livre (il s'en vendit deux ou trois) et moi pour discuter avec le colonel de l'aide à apporter à la Bibliothèque du personnel de la Base. Après quoi nous fûmes conviés à visiter une avion-pilote, sans doute un Mirage, un de ces avions militaires qui font un bruit d'enfer quand ils survolent nos parages, en général deux par deux. Et nous mangeâmes au mess des officiers avec le colonel et Madame, avant de retourner au salon du livre. Où le public n'avait d'yeux que pour quelques vedettes parisiennes ou internationales. Et Jean-Paul Chabrier, avec son allure efflanquée de séminariste peu souriant et son mutisme, ne donnait guère envie de s'arrêter devant sa pile de livres, à la couverture sobre, sans la moindre illustration, si mes souvenirs sont bons, car je n'ai plus son livre, l'ayant offert, comme la plupart des livres qui me plaisent. Tandis que les livres aux couvertures multicolores s'arrachaient comme des petits pains !
Le voici qui récidive avec un beau titre : Comme seules savent aimer les femmes. On se dit : il doit en connaître un rayon, sur le sujet. Wouaou, ça va être un roman d'amour. Et moi qui adore ça ! Et dire qu'on n'en trouve plus aujourd'hui... Il n'y a que des romans de coucheries, ce qui n'est pas la même chose, ce me semble. Mais s'agit-il bien de ça ? Le héros, ou plutôt l'anti-héros (on songe beaucoup à Kafka), Kowalski, a, semble-t-il, été trépané. Il passe ses jours à l'hôpital à déambuler : Depuis des semaines tout le monde lui répète qu'il doit sortir bientôt. En attendant il continue d'errer avec la perfusion dans les couloirs de l'hôpital des Trois-Chemins. On croit savoir qu'il fut policier, inspecteur même, dans sa vie antérieure (et on croit à moment donné qu'on va s'embarquer vers un polar), mais il a presque tout oublié. Il attend : c'était là qu'il passait ses jours à attendre que les jours passent. Il n'arrivait pas à se convaincre que les jours passaient. À vrai dire, le temps n'existe plus, à force de tourner en rond, de ressasser les questions existentielles. En même temps, il se dit qu'il n'y avait rien à attendre. Ces phrases toutes faites ne veulent rien dire. Oui, à vivre là, dans cet hôpital gris, où tous les jours se ressemblent désespérément, le sens des mots se perd. La même vie que la veille, c'est aussi ce qui désespère les gens malheureux quand ils réalisent au réveil qu'il leur faut continuer à vivre sans en avoir la force. Kowalski se remémore son amour défunt, cette femme qui l'a quitté un jour en lui disant : "Je ne peux pas continuer", phrase qu'il n'a pas réussi à comprendre. Et là, tournicotant sans fin dans les couloirs, les ascenseurs, passant d'un étage à l'autre, il continue à vivre sans se rendre compte qu'il était vivant. Le passé est définitivement perdu : toute sa vie recommençait en s'égarant dans les mêmes impasses. Il n'avait pas su vivre. Comme le passé ne lui revient que par bribes, dont il n'est pas sûr (sont-ce des réminiscences ou bien des hallucinations ?) ou à l'occasion de rencontres dans les couloirs, comme ces policiers avec cette jeune femme menottée, Kowalski finit par vivre dans un monde d'ombres et de suppositions. Plus grave, il n'était pas du tout certain qu'il pouvait être encore Kowalski, s'il l'avait jamais été. Est-ce l'effet de la trépanation ? Le refoulement de son temps antérieur ? Il ne se souvenait de rien. Et, plongé dans ces couloirs, dans ce hall d'accueil toujours vide où de temps en temps il croise une infirmière ou un autre membre du personnel, il comprend que personne ne lui viendrait en aide, pas même pour lui demander s'il souffrait. Il était seul. À moins que cette jeune femme, Nejma Djenine, qu'il avait vue menottée et qu'il retrouve dans les sous-sols, ne le ramène à la vie en lui racontant son histoire.
Je n'en dirai pas plus. L'histoire racontée par Nejma Djenine est le plus beau passage du livre, elle clôture le roman, sans lui apporter une fin, au lecteur de remplir les lignes de points de suspension qui suivent. C'est une histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, d'abus de pouvoir, de violence, de viol, d'infanticide, très contemporaine, très émouvante et sans pathos. Belle clôture qui n'achève en rien les questions que se pose le lecteur, comme Kowalski : Pourquoi se demanderait-il ce qu'il avait fait de sa vie, puisqu'il n'en restait rien ? Comme Nejma, pourtant, nous nous interrogeons sur notre présence au monde : Son monde à elle lui suffisait, et elle n'avait pas besoin de venir dans le nôtre, dit-elle à propos de son enfant.
Comme seules savent aimer les femmes est un roman parfaitement maîtrisé. L'auteur est en pleine possession de ses moyens, l'écriture d'une sobriété exemplaire. Il nous entraîne dans les méandres d'une conscience à la fois pleine de trous et torturée, une conscience d'aujourd'hui, qui a résonné en moi comme le hurlement dans l'obscurité, terriblement bref et intense comme la mort, qu'évoquait en 1959 Alejandra Pizarnik dans son Journal dont je poursuis lentement la lecture...

mardi 16 novembre 2010

16 novembre 2010 : impressions marocaines



Je ne cessais de penser au caractère extensible du temps, au fait qu'il pouvait se contracter et s'étirer à l'infini. Je savourais la longueur des minutes et l'éternité des heures orientales...
(Ludmila Oulitskaïa, Il est écrit..., in Les sujets de notre tsar)


Je reviens du Maroc et je n'ai qu'une envie : y repartir ! Et je me dis que les hivers prochains, j'irai y passer au moins un ou deux mois. Dans cette casbah-auberge, en plein cœur de l'oasis, où le bruit extérieur n'arrive que très atténué – braiment des ânes, aboiement des chiens, chant des oiseaux, coulis du vent dans les palmiers – je trouverai sûrement le calme, la solitude propices à mon écriture, le cadre propre à l'inspiration poétique. Non qu'ils n'existent pas ici. Mais, ici, je ne sais pas me soustraire à des dérivatifs trop nombreux ("Tu en fais trop !", me disent avec justesse mes vieux amis Odile et Georges, mais est-ce que je ne leur manquerai pas si je pars si longtemps), je m'absente sans cesse de chez moi et ne prends pas le temps de m'arrêter. Et par ailleurs, je supporte de moins en moins nos hivers cafardeux, avares de lumière. 
 
Ce que j'ai retenu de ce bref passage dans l'oasis d'Agdz (prononcé Agdès), c'est, d'abord, le temps dans ses deux composantes : le climat, ensoleillé, lumineux, avec son coloris éclatant, et la durée, cette merveilleuse longueur des minutes (et on n'a pas envie de regarder sa montre) où chaque instant a un prolongement dans notre cœur, parce qu'on n'a pas envie d'être pressé. Leitmotiv des Marocains : "Si t'es pressé, t'es mort". Saine philosophie ! Ici, on n'a pas besoin d'avoir un emploi du temps chargé à ras bord pour se donner l'illusion de vivre, on oublie ce semblant d'abondance qu'un agenda rempli donne à une vie dont parle Christiane Veschambre dans Les mots pauvres (Cheyne éd.). La vraie retraite, quoi ! Et je n'oublie pas que le mot retraite a aussi le sens de lieu retiré du monde. 

Ensuite, les paysages. J'avoue avoir été séduit par les couleurs presque toutes dans les tons jaunes et marron, qui vont de l'abricot à l'acajou, de la cannelle au corail lors des levers ou couchers de soleil, couleurs des montagnes, des regs (déserts de pierre), de l'horizon, tandis que de temps à autre une tache verte surgit : un point d'eau. Et on découvre une cascade ! On aperçoit des oiseaux inconnus (traquets à tête blanche), des écureuils de Barbarie, au détour du chemin une sorte de gerbille qui détale. Et l'oasis riche de ses multiples arbres fruitiers : les gigantesques palmiers-dattiers, les orangers, pamplemoussiers, mandariniers et citronniers, les beaux grenadiers, les abricotiers, et toutes les petites cultures (luzerne, céréales, légumes) alimentées en eau par de petits canaux d'irrigation, dont j'ai oublié le nom. Et dans ces paysages de montagne, ces vallées parfois encaissées, ou encore près du lit de l'oued, il y a les habitations, en briques de terre séchée, maisons souvent pauvres et délabrées mais belles, il n'y a pas d'autre mot (d'une beauté étrangère à celle d'ici). Les puits, les villages fortifiés (ksars) et les casbahs (sortes de châteaux des anciens caïds féodaux), même en décrépitude, s'insèrent naturellement dans la nature environnante. Quant aux mosquées, on est sûr qu'elles sont, elles, repeintes, ripolinées, somptueuses : gloire à Dieu, on ne peut pas le manquer, on le voit de loin et on ne peut pas ne pas entendre l'appel à la prière !
Et puis il y a les habitants. J'ai été frappé de voir la façon de vivre tellement différente de chez nous, marquée par l'islam et des coutumes ancestrales – nous n'étions pas dans une grosse ville, et les ânes étaient nombreux, traînant des chars ou portant des bâts, et parfois un homme ou un enfant qui le guidaient avec une petite badine ! Je ne sais pas trop comment en parler : comme Ryszard Kapuściński l'explique dans Ébène, aventures africaines (Plon), les langues européennes n'ont guère développé un lexique permettant de décrire de manière appropriée un univers autre que l'univers européen. C'est pourquoi je ne me hasarderai pas, surtout après un séjour aussi bref, à en dire long. J'ai remarqué que femmes et hommes vivent de façon séparée. Quand nous avons été invités au couscous chez l'habitant, il n'y avait pas de femmes. Certes, notre hôte était célibataire, avait convié quelques hommes de son clan (frères et cousins), et l'hospitalité fut merveilleuse, mais sans femmes !
Notre hôtesse de l'auberge-casbah, en nous faisant visiter l'ancienne casbah, nous a expliqué en long et en large le mode de vie traditionnel, et je n'ai pas tout retenu. Il faudrait d'ailleurs un livre entier pour en donner une idée. Ce qui est sûr, c'est que les invités n'entrent pas dans l'intimité de la famille et restent dans une salle réservée. Il faut savoir qu'ici l'individu n'existe pas, seule la communauté compte, ce qui n'existe plus en Occident. De ce fait, l'homme célibataire vit encore chez ses parents. Il est impensable pour une femme (et pour un homme aussi en fait) de vivre seul. Elle doit donc forcément être mariée, et veuve, se remarier rapidement (les hommes aussi du reste, notre guide dans la palmeraie de Touit nous a affirmé que bien souvent, l'homme se remariait au lendemain de l'enterrement de sa femme). Le mariage est toujours arrangé par les parents. Rien à voir donc avec nos façons et nos habitudes. Mais je ne me sens pas le droit de critiquer : à voir la joie qui resplendit sur les visages dans les rues, je pense qu'on doit aussi trouver son compte en acceptant ces coutumes. D'ailleurs, quand on vit là, peut-on faire autrement ? Il est impensable par exemple de ne pas être musulman. Et quand je vois les catastrophes que nous causons en Irak et en Afghanistan, je fais mienne cette pensée de Thierry Fabre, dans Traversées (Actes sud) : Vouloir convertir l'Autre à sa vérité, qu'elle soit profane ou sacrée, conduit toujours à une impasse.

Et là-bas, j'ai apprécié aussi la cuisine, tajines et couscous... Le soir, les musiciens jouaient des percussions au restaurant de l'auberge. Dès que nous avons eu affaire, sur le chemin du retour, à un restaurant ou un hôtel un tant soi peu européanisé, touristique donc, c'était moins bon ! J'ai apprécié aussi les errances dans les souks, malgré les commerçants un peu trop "accrocheurs". Et que dire du hammam ? Grâce à nos hôtes, nous avons pu y être introduits, frottés au savon noir, étrillés au gant de crin, douchés aux seaux d'eau chaude et froide, puis étirés et presque désarticulés par le "masseur" local qui n'y allait pas de main morte.
Bref, j'ai savouré les instants et, comme pour mon stage de Chambon-sur-Lignon, j'ai eu l'impression que la semaine avait été longue, tant la durée avait un autre cours qu'ici. Le petit groupe (deux hommes, trois femmes) que nous formions a pu s'adapter aux diverses situations. J'ai personnellement essayé d'oublier un peu mon individualité pour me fondre dans la communauté, à la marocaine : ai-je réussi ? Je les remercie en tout cas d'avoir accepté mes façons d'être, mes bizarreries, ma différence (mais je crois que je n'étais pas le seul dans ce cas !), de m'avoir offert des moments d'amitié "zen". Et le qi gong dans tout ça ? À peine une heure par jour, mais en dépit des trop nombreux déplacements en voiture, j'ai eu l'impression de capter l'énergie de la terre, de l'eau et du ciel comme rarement ailleurs.
Je conclurai avec Henry Miller, dans Printemps noir (Folio Gallimard) : Lorsque chaque chose est pleinement vécue jusqu’au bout, il n’y a pas de morts ni de regrets, pas plus qu’il n’y a de faux printemps ; chaque moment vécu fait s’ouvrir un horizon plus vaste et plus large, dont la seule issue est la vie.