Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 31 janvier 2010

31 janvier 2010 : impressions maritimes




tu rassembles lentement
des fragments de lenteur
(Stéphane Despaties, Ce qu’il reste de nous)


                 Une journée de mer déjà.

         C’est long de conjuguer ainsi le temps sur cette île d‘oubli qu‘est un navire. Le jour hier était jaune, étonnamment lumineux (et je m’attendais à toute autre chose sur la Manche, les clichés de grisaille ont la vie dure !). Le ciel en quelque sorte a fait escale lui aussi et soulevé les nuages, comme si ça venait des lointains, et pas une seconde je ne me suis ennuyé, un peu gêné en fin d’après-midi par le tangage et sans doute, l’estomac vide ; je me suis alors étendu en attendant le repas du soir.


              La vie à bord est lente, impalpable, presque nonchalante. Un bateau, ça bouge sans cesse pourtant, mais le temps y est immuable, avec seulement le soleil qui poursuit sa course dans le ciel et qui définit le passage des heures. Et puis la nuit, avec mes réveils à quatre heures du matin, cette fois-ci parce que soudain il y avait un fort roulis, et la sensation de rouler d’un côté à l’autre du lit m’a fait comprendre la raison des bords élevés qui empêchent de tomber quand la mer est plus forte. Pourtant, je me suis bien rendormi jusqu’à sept heures.

          Maintenant, le cargo est à l’arrêt à Montoir, où doivent embarquer d’autres conteneurs et deux autres passagers, ainsi que le nouveau commandant.

                Déjà deux nuits. C’est lors de la première que soudain, j’ai senti que le bateau était parti, ce que j’ai vérifié en soulevant le rideau de mon sabord (car on m’avait enjoint de le tirer pour éviter que les lumières des cabines ne gênent la visibilité des navigants). J’ai fait des rêves étincelants et vérifié le mot d’Henry Bauchau : "L’esprit rejoint la nuit sa demeure première." La deuxième nuit (c‘est-à-dire celle qui vient de se passer), je me suis couché très tôt, de peur d’être incommodé par les roulements des vagues, nous venions de franchir le contournement du Finistère, et le mer était de loin plus forte que la Manche. Mais avant, je suis allé admirer la lune qui coiffait l’échancrure des nuages (je n’ai pas réussi à en tirer une photo). Et dès neuf heures et demi, après avoir lu deux chapitres supplémentaires de La Chartreuse de Parme (que je laisserai à la bibliothèque du bord, pour rehausser un peu son niveau) et frémi des malheurs de la Sanseverina et du bonheur de Fabrice enfermé dans la prison de la Tour Farnèse, et qui pourtant n’a jamais été aussi heureux de sa vie, car il y découvre enfin l’amour, lui qui croyait avoir le cœur sec, j’ai pu "rêver de cet instant / qui fait que l’on glisse / au bout de notre passé" (Stéphane Despaties, Ce qu’il reste de nous).
 Détails sur le produit

                Oui, car il y avait quarante-neuf ans que je n’avais pas lu ce livre, qui m’avait enthousiasmé, comme le film avec Gérard Philipe et Maria Casarès vu à la même époque. C’est le roman de la "chasse au bonheur", et tous les personnages (Fabrice Del Dongo, La Sanseverina, le comte Mosca, Clélia Conti), chacun à leur manière, recherchent, éprouvent l’amour, s’en réjouissent ou en souffrent, et parfois inconsciemment. Livre parfait pour un voyage où "Du fond d’un trou de mémoire / Je regarde passer le ciel" (Serge Wellens, Il m’arrive d’oublier que je perds la mémoire).

             Maintenant que je suis de nouveau à quai, sans les soubresauts de la mer ni les vibrations des machineries du navire (heureusement que j’ai mes bouchons auriculaires pour dormir !), une première page s’est achevée. Celle où, dans une relative solitude, j’ai pu comme Michel Baglin, "Trouver passage / jusqu’à soi." Le steward me dit que certains passagers sont intarissables. On verra, et le navire est assez vaste pour échapper aux vains bavardages, avec ses nombreux niveaux, ses coursives (nom des couloirs) labyrinthiques où je me suis déjà perdu, ses ponts, et, de toute façon, la cabine où "Ma tête à moi / les vents y passent "(Emile Verhaeren, Les campagnes hallucinées).

            A table, on voit passer au fond des verres le roulis, à moins que ce ne soit le tangage. Pour ne plus être incommodé, je ne boirai plus de vin, c’est peut-être ce qui m’a un peu troublé l’estomac hier après-midi. Mais le ciel est si bleu : que peut-il m’arriver ? « J’ai l’imagination ; toi, tu as la réalité », écrivait Dostoievski dans Humiliés et offensés). Il se trouve qu’ici j’ai les deux, une imagination décuplée par l’absence de tout, le continent dans le dos, mais la réalité de la nuit comme une voûte, et du jour rayonnant devant un soleil vide, nouveau Christophe Colomb en recherche… De quoi ? Du frisson natal ? De découdre l’éternité… Hum, n’exagérons rien, dévider avec humour le peu de temps qu’il me reste à vivre, c‘est déjà pas si mal… Car, comme le rappelle Stendhal (Vie de Henry Brulard) "J’étais à la montée de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les plaisirs à venir? … Je suis à la descente."

           La descente sera-t-elle belle ? À moi de la sculpter ! J’essaie d’en prendre le chemin…


vendredi 29 janvier 2010

29 janvier 2010 : sur le cargo



Justifier
Il n'avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complait l'oisiveté fiévreuse d'aujourd'hui.
(Romain Rolland, Jean-Christophe, La nouvelle journée)

          Et voilà, je me retrouve comme Tintin, embarqué pour l’aventure. Le cargo est immense, très haut. On m’a installé dans ma cabine, qui comprend deux lits jumeaux, un bureau sur lequel j’écris, un fauteuil, un canapé, une armoire, une petite commode, un réfrigérateur, un cabinet de toilette avec douche et WC. Bref, grand confort. Deux sabords (hublots), l’un donnant vers l’avant, d’où assis, j’aperçois les conteneurs les plus élevés, l’autre à bâbord, d’où je verrai la mer plus commodément.

         Dans le couloir, la salle de détente, avec téléviseur, lecteur de DVD, quelques livres (heureusement que je n’ai pas compté sur ceux-là pour survivre, car la majorité sont en langue étrangère, et chez les livres en français, Gérard de Villiers prédomine !) et revues. Des tables, on doit pouvoir jouer aux cartes. On m’a montré la piscine, vide et qui sera remplie d’eau de mer, mais comme elle est à l’extérieur, il faudra attendre les Tropiques, ou du moins des températures plus clémentes, pour en faire usage.

        Je suis au niveau E, ça part de A et ça se termine à F (réservé aux officiers pour la conduite du navire), avec au-dessus en plein air le pont supérieur auquel j’aurai peut-être le droit d’accéder, si je suis sage. Il y a un ascenseur entre les différents niveaux. Un autre passager est attendu, prénommé Jean-Pierre également, ainsi qu’une passagère qui nous rejoindra à l’escale de Monthoir-sur-Loire, près de Saint-Nazaire. J’ai visité aussi le carré des officiers, où je mangerai avec les autres passagers, aux heures indiquées, avec une attention à ne pas oublier le décalage horaire. Sinon, c’est de 6 h 30 à 8 h pour le petit déjeuner (on se lève tôt dans la marine), 12 h et 19 h pour le repas du jour et du soir.

         "Tant que quelqu’un nous parle, mourir est impossible", ai-je relevé chez Christian Bobin. Nous allons voir si ça se vérifie sur ce cargo où pour l’instant, je n’ai parlé qu’à deux ou trois hommes dont je ne sais pas encore la fonction précise, l’un toutefois était l’officier de quart.



         Mais hier, pour ma dernière journée à Paris, je suis allé au cinéma revoir Le faucon maltais (copie neuve) et je suis tombé sur un couple de soixante-dix-huit ans, dont l’homme a fait toute sa carrière chez Gallimard, où il a bien connu Marcel Duhamel, le patron de la
Série noire. On a pris un pot en sortant, échangé nos adresses, je suis invité à un prochain passage à Paris. Comme quoi j’ai parlé, j’ai osé parler. Faut dire que la salle était en effervescence. Un spectateur ayant dit, comme il restait dix minutes avant la projection du film, « si j’avais su, j’aurais acheté Le Monde », un autre s’est récrié : « Comment, vous lisez encore ce torchon, pourquoi pas Le Figaro ? » Et tout le monde (on était une quinzaine) de dire que oui, Le Monde n’est décidément plus ce qu’il était, que parfois il est proche de TF1. Est-ce lui qui a vieilli, ou bien nous ? Les deux sans doute, mais chacun s’accordait à penser que Beuve-Méry (le fondateur du Monde) devait se retourner dans sa tombe. Puis chacun est tombé à bras raccourcis sur Napoléon IV, vous voyez de qui je veux parler… Et le film nous a enchantés et réconciliés : c‘est quand même autre chose de les voir sur grand écran, ces classiques ! Quel dommage que Poitiers ne procure pas, ou rarement, ces possibilités de revoir des films anciens ! Et ensuite, conversation passionnante avec mes deux anciens, Bernard et Françoise, parents de sept enfants. Je les ai quittés à regret.

         Ciel gris sur Le Havre, que je n’ai fait qu’entr’apercevoir entre la gare et le quai, à travers les vitres du taxi. Et du train, rien vu, brouillard et brumes… Là, devant moi, la grue qui dépose des conteneurs. Y a encore de la place juste devant chez moi, enfin à dix ou vingt mètres tout de même. Je vais essayer de faire des photos. Je ne sais pas à quelle heure on partira, de nuit probablement.

        Qu’est-ce qu’il m’a pris de faire ce voyage, d’embarquer sur la prison maritime ? En dehors de la promesse faite à Claire, le goût de l’inconnu sans doute, de faire une autre expérience peut-être, comme dit Christian Bobin, de "m’éloigner assez de moi pour qu’enfin quelque chose m’arrive ?" Ou pour dire comme Cocteau : "Je veux marcher libre entre les bras ouverts du monde, au-dessus / des muettes sirènes du vertige." C’est à dix-huit ans que j’aurais dû me lancer dans ce genre d’aventure, et peut-être que le cours de ma vie en aurait été changé. Là, ça ressemble quand même quelque peu à du réchauffé.

        Pourtant je voudrais retrouver l’esprit du Cantique des cantiques : "Avant le souffle du matin / avant la fuite des ombres", et peut-être ce voyage m’y aidera. Que le temps me touchera, que mon cœur gardera non seulement les roses, mais les épines, afin de me piquer au silence, au dépouillement, à l‘infini, et de pouvoir vérifier le mot de Romain Rolland : "moins j‘ai et plus je suis."

        Je ne sais pas si j’ajouterai quelque chose avant la Guadeloupe. Peut-être à Monthoir, où ma clé 3G devrait encore marcher. Et après un jour de navigation, je saurai si je tiens le coup !

jeudi 28 janvier 2010

28 janvier 2010 : l'homme de trop


« Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle langue italienne est toute faite pour l’amour) ! Terzo incomodo (un tiers présent qui incommode) ! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s’en aller ! »
(Stendhal, La Chartreuse de Parme)


Voici l’homme. L’homme de trop. Le terzo incomodo de Stendhal.

Dès l’enfance, il surgit de nulle part, loin de la face du père, pas sûr d’être le fils en tout cas (comme Jésus, comme Œdipe, comme Hamlet !), picorant des miettes de temps qu’il a l’impression de voler aux autres, les vrais enfants. Incertain de son sexe même, appréciant la douceur des filles et rebuté par la brutalité des garçons.

Frère, il se pousse à l’être, vogue dans l’entre-deux, n’étant pas l’aîné ni le cadet, se sentant un manque à combler en somme. Et il va tout faire pour être quand même accepté, quoique se sachant en trop. Pas assez fille pour ses sœurs, pas assez garçon pour ses frères…

Camarade, il rêve de toutes sortes de révolutions, admire le Che pour la vie extérieure comme il adhère à Jésus pour la vie intérieure, souhaite la dilatation du soi dans une entité plus vaste, groupe, chapelle, ligue. Mais tout lui échappe, rien à faire, il est de trop, il ne peut accepter les idées toutes faites, les dogmes, les votes obligés, les chefs, il veut pouvoir aller de son côté, émettre des opinions personnelles, loin des béni-oui-oui de la politique ou de la religion. Dans le groupe, sans être rejeté, il se met à l’écart peu à peu. Il devient à lui seul parti, église, secte… En trop bien sûr.

Ami, il a le bec très fin, il ne laisse filer de lui qu’un faible goutte-à-goutte, se rétracte, ne se laisse pas atteindre, aussi mal à l’aise avec les hommes qu’avec les femmes. Jamais il n’arrive à tisser un lien d’un seul tenant, quelque chose de solide, d’indéfectible. Il n’aime pas les fêtes grandioses, il a trop besoin de l’amitié de ce qui l’entoure, il préfère la solitude à deux, car déjà à trois, il se sent de trop. Et souvent il l’est même à deux ! Il déçoit, il se déçoit. Il est à côté, il est vraiment de trop.

Amant, plus encore qu’ailleurs, il est une pièce rapportée d’une comédie qui lui échappe ou d’un drame qui semble ne pas le concerner. Il a tellement conscience de la médiocrité de tout cela, l’éros n’est pas pour lui (il pense comme le Swann de Proust, "l’acte de la possession physique - ou d’ailleurs l’on ne possède rien"), il y voit le triomphe de la pantalonnade ou du vaudeville à deux sous. Dans un couple, on est deux, mais il a parfois l’impression qu’il y en a un de trop, qu‘il est le surplus qu'on exhibe, le mensonge qui sort du puits. Et quand il voit sourdre la jalousie, il pointe davantage encore sa différence ou son indifférence.

Mari, père, il se soumet à endosser les rôles, les joue plutôt bien, consent enfin à s’y mettre en lumière, à ne pas trop hanter l’absence, à sortir des écarts et des ornières. Mais il sait qu’il est de trop, prend l‘habitude, toujours comme Swann, "de se réfugier dans des pensées sans importance qui lui permettaient de laisser de côté le fond des choses." Et de savoir qu’un jour, on n’aura plus besoin de lui.

Même seul, livré à lui-même, il se trouve de trop, engoncé dans un corps qui lui semble étranger, qu’au fond il n’aime pas, défait en quelque sorte, lui qui aurait voulu être un bel athlète, proche de ces sculptures antiques ou de la Renaissance qu’il admire. Dans l’hiver - et il a désormais atteint l‘hiver de sa vie, il se sent suspendu entre deux saisons, comme s’il n’était qu’un intervalle.

Quand petit Poucet rêveur, il déambule dans les rues, il cherche bien à semer quelques petits cailloux blancs derrière lui, mais comme personne ne suit sa trace, il a l’impression d’être un habitant surnuméraire, l’homme invisible du trottoir, chasseur de sa propre nuit. Aussi quand parfois, on l’interpelle, ça l’effare. Au sortir du théâtre, que lui veut cette jeune, très jeune femme, qui le hèle à plusieurs reprises, l’obligeant à se retourner ? Ou bien cet homme au regard aiguisé qui le foudroie ? Que cherchent-t-ils ? Est-il un de ces pigeons à plumer ? Le prend-on pour un autre ? « Mais je ne vous connais pas ! », lâche-t-il dans un gémissement avant de filer de peur de les avoir offensés.

Maintenant que le temps lui file entre les doigts, il a encore plus conscience d’être l’homme de trop. Celui qui ne trouve pas sa place, qui n’en a jamais eu une et n’en aura jamais. Qui passe à côté de la vie. Et qui parfois, de guerre lasse, s’abandonne, tels ceux dont parle Proust "qui, après s’être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l’immortalité de l’âme, accordent la détente d’un acte de foi à leur cerveau lassé." Ou bien il tombe sur ce passage de Didier Eribon, dans Sur cet instant fragile… Carnets, janvier-août 2004
: "L’enfer c‘est Autrui, le regard d‘Autrui qui constitue chaque individu en objet et lui donne une signification de l‘extérieur de lui-même et à laquelle il ne peut échapper."


Et il comprend qu'il n'est pas tout seul, que, peut-être, chacun de nous est de trop !

samedi 23 janvier 2010

23 janvier 2010 : Valparaíso / Val Paradis



Et il ne suffit même pas d'avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d'attendre qu'ils reviennent.

(Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge)


Je ne suis pas un très grand voyageur, quoique… Mais j’ai toujours été fasciné par les romanciers de la mer. Je viens de lire un très bon roman de mer, et français, ce qui est rare ! Val Paradis d’Alain Jaubert.


Détails sur le produit
Valparaíso 1958 : un jeune marin de dix-huit ans, pilotin sur un navire marchand, fait escale dans le port. Port mythique, escale obligée de tous les navires passant par le détroit de Magellan, entré en déclin avec l’ouverture du canal de Panama. Ville étonnante, toute en collines raides, en escaliers, en ruelles labyrinthiques, en funiculaires délabrés, et célèbre chez les marins pour ses nombreux bordels. Le jeune marin va y passer ses vingt-quatre heures d’escale, où il n’est pas question de dormir, à déambuler en compagnie d’un autre marin, son compagnon de chambrée, plus expérimenté que lui. Dès le quai atteint, il sent une liberté prodigieuse, l’envie de tout découvrir, de tout happer, de vivre en un jour ce que la vie en mer n’apporte pas, par son côté enfermé et les seuls rêves et légendes colportés par les autres marins ou les personnes rencontrées au hasard des escales ou de la traversée du Panama, justement.

Les marins sont taciturnes, ils communiquent par un langage précis, une langue à eux (on ne jette pas l’ancre, on la mouille, par exemple, on ne rame pas, on nage). Mais chaque escale, chaque port, est propice à la rêverie, aux rencontres. Le récit à la première personne est ainsi entremêlé de récits secondaires enchâssés, souvent étonnants, comme le chapitre sur les piers de New York ou celui sur la traversée du canal de Panama, le plus long, qui raconte une magnifique histoire d’amour qu’une tierce personne relate au narrateur. Ou bien les passages sur le cap Horn et le détroit de Magellan, hallucinants : "D’abord, il y a le pays lui-même. Une sorte de Sibérie, mais moins rude, tempérée par les deux mers. Des paysages sauvages, l’horizon vertigineux, des bras de mer prodigieux, des îles, des fjords, des glaciers, des lacs, des montagnes. Le vent, les nuages, les couleurs. La solitude. Un ailleurs quasi inaccessible. Le lointain définitif. Le vrai Sud profond."

Le voyage ralentit le temps, et il ne faut pas moins de cinq cents pages pour évoquer une escale, qui change de la routine maritime ("Les terriens ont du mal à imaginer que l'essentiel de la navigation c'est du sommeil. On s'ennuie"), et où les aventures vécues (tournées des bars et des bordels, cuite carabinée, rencontres de personnages originaux qui invitent les marins, jusque dans leur lit, de prostituées au grand cœur, débordements divers) prennent une ampleur inégalée, car il faut procéder à toute vitesse, ne pas perdre une heure ("aller d'un bout à l'autre de la nuit quels que soient la fatigue, l'ivresse ou l‘ennui"), le marin déborde d’un appétit de tout connaître, tempéré par les souvenirs déjà engrangés qui font que les récits s‘emboîtent. L’odorat soudain se réveille à nouveau (car à bord, on ne respire que l’odeur de la mer et celle des machines), les perceptions deviennent délicates, la misère découverte (celle des bordels en particulier) est terriblement ressentie. Et en même temps, comme on boit plus que de raison, on est malade, on vomit, on n’est plus capable de faire l’amour… Comme la mer, l’escale est une expérience physiologique autant qu’initiatique. La poésie peut venir à la rescousse, Rimbaud, Baudelaire, Jean de la Croix, Calderon, Neruda, le jazz (Coltrane). Sans parler des écrivains de la mer (on sent l’influence de Conrad, de Melville, mais aussi de Carco ou de Mac Orlan, sans oublier Jorge Amado). Ce qui donne une écriture musicale, rythmée, parfois répétitive (les litanies de noms de ports, promesses de rêve et d‘aventure), allant jusqu’au flux de pensée, au monologue intérieur sans ponctuation (réminiscence de l’Ulysse de Joyce ?) sur une dizaine de pages pendant le délire de la cuite d’Antoine, le héros, qui va donc, à l’issue de cette soirée et de cette nuit, renaître plus ouvert, plus adulte.

Un livre pour hommes ? C’est effectivement un roman sensuel, palpable, cru souvent, brutal parfois, où l’on côtoie le bien et le mal, les vomissures et les salissures, la bière, le whisky et des alcools de toutes sortes, la marijuana aussi, les odeurs de poisson et de femmes plus ou moins fatales, l’amour tarifé. Pas sûr que les femmes aiment les histoires de marins en bordée, pourtant je crois que la sensibilité de l’auteur, sa délicatesse dans les portraits féminins, somme toute assez nombreux, devrait donner envie à de bonnes lectrices, comme à leurs homologues masculins, d’aller lire cette sorte de voyage au bout de la nuit. Un voyage magique, un récit humain, attachant.


mardi 19 janvier 2010

16-17 janvier 2010 : le salon du prêt-aux-découvertes



Aujourd'hui vivants, demain morts, que nous importe d'amasser ou de ménager, nous ne comptons que sur le jour que nous vivons et jamais sur celui que nous avons à vivre.

(Alain Jaubert, Val Paradis)



Oserai-je un compte rendu de ce week-end magnifique à Thénac (Charente-maritime), où j'étais invité au salon artistique et littéraire Quand l'écriture prend le large. Je ne sais pas si avec moi elle avait pris le large ! Mais en tout cas, ce fut une bouffée d'air marin qui m'est tombé dessus, comme un avant-goût de mon prochain voyage.

Tout a commencé le vendredi après-midi par des lectures en prison, à la Maison d'arrêt de Saintes. Accueilli par Agatne M., bibliothécaire à Saintes, membre de la Ligue des droits de l'homme et quelques autres bénévoles de l'animation socio-culturelle, je suis passé d'abord au quartier hommes, où j'ai lu deux extraits de mon Journal d'un lecteur ("l'amitié" et "l'hospitalité"), puis une bonne part du magnifique livre de Varlam Chalamov : Mes bibliothèques (éd. Interférences) : "Les livres sont des êtres vivants. [...] Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité." Une discussion a suivi, très intéressante, sur l'écriture et la vie. J'ai été frappé par la concentration de la dizaine de détenus, par leur attention. Il est sûr que Chalamov, qui témoigne qu'au fond du Goulag, dans les mines de la Kolyma, "chaque heure qui passait nous apprenait combien fragile est le vernis dont la civilisation revêt l'être humain", leur proposait un texte fort et impressionnant. Dans le quartier femmes, j'ai lu des nouvelles dont les héros sont des enfants, car je sais à quel point leur plus grande souffrance en prison, peut-être plus que l'absence des hommes, est celle de leurs enfants.

Le soir même, j'étais à Thénac, logé dans les chais, où je me suis installé dans une des chambres d'hôte, immense, hyper luxueuse, avec un lit où l'on aurait pu tenir à trois, une baignoire où j'aurais presque pu nager... Au restaurant, je retrouve quelques-uns des auteurs invités, avec qui je fais connaissance : Eric Fayet, grand connaisseur de la Tanzanie et des Massaï (http://www.legendes-tanzanie.com/acteurs.html), Pierre Schmitt, auteur d'un raid à pied, sans assistance, dans le massif du Ténéré (Sahara : http://www.pierreschmitt.com/), Christelle Guénot : http://www.christelleguenot.com/, magnifique illustratrice, venue avec son mari et sa petite fille, Zoé, ainsi que Antonia Neyrins et l'illustrateur congolais Pat Masioni (Rwanda 1994, bande dessinée). On se lie quasiment d'amitié sur-le-champ. Je les reverrai tout au long du salon, achetant leurs livres, dvd, promettant même d'aller les voir à l'occasion (Eric est de Clermont-Ferrand ! et je verrai prochainement Christelle à Paris).

Après une nuit exceptionnelle (dix heures de sommeil d'affilée, il est vrai que je m'étais réveillé à quatre heures et demi le vendredi matin), je rejoins le salon. C'est tout bonnement magnifiquement installé, je me retrouve entre Olivier Merbau, auteur de deux romans sur les pirates et sur la Chine ancienne, et Laurent Merer, ex-vice-amiral d'escadre. En face de moi, Jean-Paul Léger, ex-officier de marine marchande, avec qui je ne manque pas de poser des questions sur les voyages en mer. Tout près, Marc Vella, le pianiste des sables (http://www.marcvella.com/), et le conteur touareg Moussa Ag Assarid (http://agassarid.free.fr/livres.php). Je virevolte de stand en stand, découvre Hervé Bellec et son livre Les sirènes du Transsibérien, Hadrien Rabouin, le plus jeune auteur, même pas vingt ans, dont le Journal d'Hadrien et Camomille, où il relate son périple de 1300 km à travers la France en compagnie de sa vache, sera bientôt suivi d'une relation de son voyage récent en Amazonie. L'éditeur Magellan... Des auteurs pour la jeunesse, des auteurs de bd, des romanciers et écrivains de la région... Je découvre, je palpe les livres, je regarde les expositions (peintures de Nadine Salem, photos de Venise d'une photographe dont je n'ai malheureusement pas relevé le nom, des expositions faites par des scolaires, des maquettes d'avion de la base aérienne), je fais un tour aux conférences. et autres animations, dont le concert du pianiste... Je ne vais pas citer tout le monde, il y a là plein d'originaux comme je les aime, mon périple à côté des leurs fait pâle figure, mais j'achète à tour de bras ouvrages, disques et films... J'aurais dû apporter une malle !

Le soir, invitation à la base aérienne de Saintes. Le colonel et Madame nous reçoivent ; excellent repas. Ma voisine de table me signale le livre québecois La tournée d'automne, sur un bibliothécaire ambulant. Et le dimanche, de nouveau, le salon, sans la nouveauté du premier jour, mais on renforce les liens déjà éprouvés, on s'embrasse, on rigole, et la journée est magnifique, après la bruine d'hier. Extrêmement bien organisé, avec un savant mélange des genres d'écrivains, ce salon est tout bonnement remarquable : bravo à Françoise Souan, l'organisatrice bénévole et à son équipe. J'y ai trouvé des livres que je n'ai vu nulle par ailleurs (L'homme qui mesurait sept chaussettes et demi, par exemple ! Ou bien les aventures du Sherlock Holmes saintongeais, Sosthène Cagouillard
!), fait connaissance de gens extraordinaires (cf le site du salon : http://www.thenac.fr/Mediatheque/Salon_du_livre/salon_du_livre.html), découvert des envies nouvelles de me déplacer, et sans doute pris pas mal de contacts, reçu une invitation pour une tournée en Bretagne, notamment.




Oui, la vie est funambulesque, il suffit de marcher sur le fil et de regarder autour de soi.

jeudi 14 janvier 2010

14 janvier 2010 : amis de cœur



Ce que l‘on sent en soi de différent, c‘est justement ce que l‘on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur.

(André Gide, L‘immoraliste)


Ah ! Les amis de cœur ! Belle expression, qui veut tout dire, et qui est un peu pléonastique. Peut-on être ami avec quelqu’un sans que le cœur y soit pour quelque chose ? Quand j’étais jeune, c’était une locution surtout utilisée par les filles, pour distinguer l’amie la plus proche, celle à qui l’on se confie, qui sait tout de vous, avec qui on peut pleurer ou rire, se moquer, à qui on ne cache rien. Jamais un garçon n’aurait employé ami de cœur pour désigner l’un ou l’autre de ses amis.

Je repensais à ça hier au soir avant mon animation à la librairie Gibert. Je voulais placer ce beau vocable, et dire qu’au fond les écrivains que j’ai présentés dans mon livre étaient pour moi des amis de cœur. J’ai surtout insisté sur trois d’entre eux : Panaït Istrati, Albert Cossery et Marius Noguès. Je crois en effet que les trois études que je leur ai consacrées sont des études amicales, des lettres d’amitié à des auteurs dont j’ai tout lu, et qui ont fait plus que m’accompagner. Les quitter m’a été difficile, mais je savais que ce n’était pas perdu, puisque j’avais leurs livres, dans lesquels il me plairait de me plonger si j’avais du vague à l’âme. Avec eux, je suis allé au bout de mes sentiments, de mes plaisirs, de mes émotions, de mes troubles parfois ; ce sont des hommes selon mon cœur, libres : Istrati, qui se définissait comme «l’homme qui n’adhère à rien», Cossery, qui ne possédait rien, puisqu’il vivait dans une chambre d’hôtel, Noguès, resté le petit paysan éloigné de la productivité contemporaine.

Oui, ce sont bien des amis de cœur, comme le sont aussi, avec bien des nuances, Georges Darien, Fédor Dostoïevski, Howard Fast, Josef Kjellgren, Erich Maria Remarque; Romain Rolland, Victor Serge, Léon Tolstoï, B. Traven et Jules Verne. Par la caresse (ou les coups rudes aussi bien) de leurs mots, par leurs mains qui guident la mienne, par les mouvements de leur âme, ils sont les témoins de notre accord. Ils m’ont ouvert un espace d’amour plus large que celui que j’avais devant moi, et ils continuent, eux et plusieurs autres, bien sûr, à élargir mon chemin.

Avec les auteurs femmes, c’est évidemment plus ambigu. Je ne sais pas encore comment je vais explorer la question dans le livre que je leur consacrerai. Mais mon attirance vers elles est très différente : d’abord parce qu’elles explorent le mystère féminin, vaste continent qui m’a toujours laissé perplexe, comme une terra incognita sur les cartes du Moyen âge. Et je reconnais que la majorité des écrivains hommes, malgré parfois de beaux portraits de femme (chez Stendhal et Tolstoï surtout) restent extérieurs à ce mystère. Ensuite, parce que je suis partagé entre la fascination (pour leur manière si différente des hommes de s’exprimer en poèmes, de Louise Labé à Odile Caradec, ou pour leurs grandes héroïnes romanesques, de la Princesse de Clèves à Cathy Earnshaw dans Wuthering heights), et la curiosité pour cet animal humain si différent de nous, tel qu’il nous est proposé chez Colette ou Annie Ernaux, par exemple. Aucun homme ne pourrait écrire ce qu’elles ont écrit, ni surtout comment elles l‘ont écrit.

J’ai eu beaucoup d’amis de cœur dans ma vie aussi, d’ailleurs comme je l’ai dit, c’est pour moi un pléonasme. Je n’ai jamais eu de tiédeur en mon cœur, et si j’ai pu parfois paraître froid avec l’un ou avec l’autre, j’en demande pardon à Alain, Claude, Fabrice, Fred, Georges, Gilles, Marc, Pat, Patrice, Peter, Philippe, Piotr, Robert, et quelques autres… J’ai, je crois, essayer de partager au mieux le trésor de l’amitié, en essayant de capter leur différence et de leur montrer la mienne. Eux seuls peuvent dire si j‘ai réussi. Curieusement, j’ai l’impression d’avoir été plus chaleureux dans mes amitiés féminines, plus prompt à me confier à elles. Comme quoi l’homme est aussi mystérieux que la femme.


dimanche 10 janvier 2010

10 janvier 2010 : l'innocence





Un peu plus de lenteur et le temps se rattrape

(Christian Bachelin,
Complainte cimmérienne)

La joie que donne la lenteur : lenteur de la bicyclette, lenteur de la lecture, lenteur de l’écriture, lenteur des étoiles dans le ciel, lenteur de l’hiver, lenteur du chant qui sourd de notre cœur, lenteur des flocons qui assaisonnent le sol…

Oui, quand tout est blanc comme ça, la joie a goût de souvenir d’enfant. On revoit avec des yeux nouveaux des soirs ou des matins anciens, on se croit dans un bateau en partance vers l’inconnu, peut-être vers l‘île de notre destin. Il ne manque que le soleil. Or, voilà que je vais bientôt partir sur un cargo, et justement vers le soleil. Vais-je me priver des joies de sortir, parce que la route est un peu glissante, qu’il fait froid, et que l’air est vif (mais j’écoute de nouveau pousser mes cheveux, et j’avais oublié comme ça tient chaud, moi qui me rasais quasiment ces dernières années) ? Non, soyons chimérique, rêvons le monde libre d’entraves tel que le vélo nous le dévoile dans les ramures du temps, habitons l’impossible ! Et, contemplant
le ciel bas et gris qui pèse comme un couvercle, demandons-nous où est le berger du troupeau de nuages que ne semble déranger aucun hurlement de loup poussé par un vent absent.

C’est vraiment l’heure vivante, celle de l’amitié fervente. Moi qui bricole si peu, je participe aux travaux d’aménagement de la future librairie dont je suis sociétaire, et avec un plaisir fou. Je peins plafonds et murs ; bien sûr, c’est loin d’être aussi beau que fait par un pro, mais c’est ma participation, et que ne ferai-je pas par amitié pour la libraire, qui fut mon élève autrefois ? Je me suis engagé aussi à aller retapisser l’appartement d’un ami, lui apprendre à le faire, à mon retour de Guadeloupe. Ce que je ne fais pas volontiers pour moi, j’ai une folle envie de le faire pour d’autres. Ce qui me rappelle mon temps d’étudiant où j’ai participé à une association d’aide aux personnes mal logées dans les taudis du vieux Bordeaux, personnes souvent âgées : on repeignait les murs, on déplaçait les meubles, on leur donnait l’illusion du neuf. J’y ai passé quelques dimanches superbes, dans cette amitié inter-générationnelle.

Mais je pense aux plaisirs aussi. Malgré les difficultés de circulation, je vais plus que jamais au cinéma et ai passé l’autre soir une belle soirée apaisante, avec un ami. Et je vais, toujours à vélo, manger chez ma sœur et mon beau-frère, étonnés de me voir arriver par ce moyen de locomotion dans leur cité glissante, et qui m‘annoncent qu‘ils vont partir en croisière pendant que je serai en Guadeloupe : j‘attendrai leurs conclusions pour me décider à en faire une un jour. Ces paquebots pleins à ras bord de passagers innombrables, ça me fait peur ! Et je me laisse inviter ou j’invite moi-même en me remettant avec plaisir aux fourneaux, comme pour le déjeuner auquel j’avais convié vendredi dernier les trois poètes de Poitiers : Odile, Georges et Jean-Claude. Je leur avais cuisiné un osso bucco de ma façon, que tous jugèrent délicieux. J’essaie un peu partout d’apporter le meilleur de moi-même. Et, en échange, je reçois toujours davantage…

Et je me prépare à mon grand voyage : choix de vêtements (pas trop difficile, du léger, fait chaud là-bas ! Juste une rechange chaude pour le cargo, où probablement il fera froid sur les ponts et passerelles), choix de livres (
Pour bâbord et tribord / Et l’espoir le plus fort / Pour la vie et la mort, comme chantait Pierre Seghers, je vais commencer à préparer mon livre sur les femmes écrivains), choix de quelques victuailles (utiles si la nourriture me déplaît trop, et sinon, pouvant être offertes en cadeau à l’arrivée, des confitures maison par exemple), choix de manuscrits à retravailler pendant le voyage, sachant que je tiendrai aussi mon journal de bord, quelques cd et dvd, bref, ne pas trop emporter de choses mais assez pour ne pas m’ennuyer.

Et, pour préparer aussi, je lis des livres maritimes, en ce moment,
Au Nord du monde, de Claude Villers, récit de sa croisière le long des côtes norvégiennes. J’en retiens pour l’instant cette phrase : «On vient comme on est, comme on vit. Sans contrainte, sans obligation que d’être bien avec soi-même ou, pourquoi pas, avec les autres.» Espérons que je ferai de même sur mon cargo.

Et puis, comme les bons films se bousculent, je voudrais signaler
Une vie toute neuve, de la franco-coréenne Oumie Lecomte, l’histoire d’une fillette abandonnée par son père dans un orphelinat de Corée. Elle mène dès lors une vie entre deux, attendant l’éventuelle adoption d’un couple occidental. Ce film sobre, délicat (je trouve de la délicatesse partout en ce moment, dans les romans d’Éric Holder ou de David Foenkinos, dans le poème manuscrit de Loïc Aubry, dans les films de Coppola et de Jane Campion, c’est nouveau, pourvu que ça dure, nous avons besoin de délicatesse), n’est pas sans me rappeler mes débuts à l’internat du lycée où je fus placé à dix ans. Même arrachement, même pudeur de sentiment dans les amitiés naissantes, même mélancolie… Et c’est un film d’amour vrai, pur et simple : au fond, adopter, être adopté, c’est la forme suprême de l’amour. Jinhee, l’héroïne, après avoir boudé pendant quelque temps, adopte à sa façon ses camarades d’orphelinat. Que fait-on d’autre nous-mêmes, quand on se lie d’amour ou d’amitié ? On adopte, on se fait adopter. Les amours qui capotent sont celles où le couple n’a pas réussi l’adoption réciproque. Les livres qui nous résistent sont ceux que nous n’avons pas su adopter.



Heureusement, on ne contrôle pas tout. On sait par exemple qu’on n’a pas aujourd’hui de pouvoir sur demain, surtout dans un monde qui va technologiquement si vite. Et je retombe sur la lenteur et sur ce secret : ne nous précipitons pas trop car, selon les mots du poète persan,
les tulipes fanées ne refleuriront jamais. Et gardons ainsi cette joie, aperçue droite et svelte dans le ciel d’hiver, du haut du vélo fugitif. Joie de l’enfance qui nous fait partager le vers de Victor Hugo : Je n’abdiquerai pas mon droit à l’innocence
.

samedi 9 janvier 2010

9 janvier 2010 : qui a peur du sentiment ?




Et n’avoir pas la clef
Des chairs silencieuses
(Béatrice Douvre, Œuvre poétique)


A l’heure de l’amour recherché sur facebook ou twitter, ou par des séances de speed dating, qu’on puisse encore écrire des romans sentimentaux, ça hérisse certains ! Pourtant ils ont eu leur heure de noblesse. Julie ou la Nouvelle Héloïse, de Rousseau ou Werther, de Goethe ont même contribué à modifier le comportement amoureux. Mais enfin, ça a mauvaise presse. Et puis, il faut bien dire que les éditions Harlequin n’ont pas arrangé les choses en publiant des romans jetables après usage. Mais faut-il condamner le genre pour cela ? Et surtout faut-il condamner le sentiment, et son expression littéraire ou cinématographique ? Je dis non, et je vais donc parler d’un roman et d’un film tout récents et on ne peut plus sentimentaux.


Il a fallu que Nathalie et François viennent à Paris pour se rencontrer alors qu’enfants et adolescents, ils vivaient sur le même coin de terre normande. De leur rencontre, coup de foudre dans la rue, naît un grand amour. Ils se marient, et pendant sept ans, c’est un bonheur sans nuages, malgré les tentatives de séduction auxquelles se livre le patron de Nathalie, malheureux en ménage. Mais elle n’a aucun mal à lui résister, car «Nathalie vivait dans l‘étrange vapeur de la monogamie. De l‘amour, pardon. De cet amour qui anéantit tous les autres hommes, mais également toute vision objective des tentatives de séduction.» Charles est dépité, mais ne perd pas espoir, lui qui vit une vie de couple insipide. Rentrant chez lui et voyant sa femme, il comprend «subitement qu’il n’en pouvait plus de manquer d’amour, qu’il étouffait de vivre dans un monde desséché. Personne ne le prenait dans ses bras, personne ne manifestait jamais le moindre signe d’affection à son égard. […] Il avait oublié l’existence de la douceur.»Aussi, quand François meurt, écrasé par une voiture, alors qu’il faisait son jogging les oreilles collées à son MP3, Charles reprend espoir. Mais Nathalie se sent incapable de survivre. Elle prend «conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, [François] avait eu le temps de s’éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu‘elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. [...] Elle voulait se terrer, s’enfermer, vivre dans un tombeau», alors que tout le monde cherche à l’entourer, à la faire sortir, mais «personne n‘entend ceux qui disent vouloir être seuls. La volonté de solitude, c‘est forcément une pulsion morbide», pensent les gens, la famille, les amis, les collègues. Et c’est parfois insupportable. Nathalie finit pourtant par reprendre le travail. Comme sa grand-mère Madeleine, elle «savait qu‘il fallait avancer, que la vie consistait surtout à continuer à vivre.» Elle se jette même à corps perdu dans le travail et accède à de hautes responsabilités, avec sa «façon de courir. Cette façon de vivre la prochaine minute avant celle du présent.» Et voilà que par hasard, elle fait la connaissance d’un employé subalterne, Markus, un des Suédois de la firme. Et peu à peu, ces deux-là vont s’apprivoiser avec une lenteur incroyable en notre siècle de la précipitation. Lui est d’un physique ingrat, elle est une beauté superbe. Il est loin d’imaginer que Nathalie pourrait s’intéresser à lui, elle qui semble inaccessible, mais c’est oublier qu’il «était fragile, sans savoir combien la fragilité peut émouvoir une femme.» De plus, il a une façon de parler un peu étrange, qui plaît à Nathalie : «Il y a parfois des phrases qu’on adore, qu'on trouve sublimes, alors que celui qui les a prononcées ne s‘est rendu compte de rien.» Et peu à peu, d’un simple baiser à un dîner au restaurant, l’amour naît, non sans difficulté pour Markus. Il voit bien les peines de Nathalie, la gêne qu’elle éprouve à oublier le passé et à achever son deuil, et se rend compte que «le sentiment amoureux est le sentiment la plus culpabilisant. On peut penser alors que toutes les plaies de l‘autre viennent de soi.» Et puis, il est tellement timide. Mais Nathalie s’aperçoit «qu‘elle avait voulu cela plus que tout, retrouver les hommes par un homme qui ne soit pas forcément un habitué des femmes», et de fait, après quelques quiproquos, une nouvelle tentative de son patron, jaloux qu’on lui préfère un subordonné, et moche de surcroît, la jalousie des collègues (mais «c’est toujours ainsi. On vit sous le diktat des autres»), ils finissent tous deux par démissionner et par débarquer chez la grand-mère, la bonne Madeleine. Et là, Markus, observant ce lieu de campagne, «la sphère de l’immuable», où rien ne bouge, a la révélation qu’il «était émouvant d‘imaginer la femme âgée qu‘elle [Nathalie] serait.» De son côté, il semble à Nathalie que «cet homme serait toujours heureux d’être avec elle.»
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Voilà, j’ai mis assez longtemps à détailler ce roman sentimental : La délicatesse, de David Foenkinos (Gallimard, 2009), que j‘ai lu avec enthousiasme, comme vous le constatez, et qui de plus est bourré d‘humour. J‘ai été ému, parfois bouleversé, et j’ai ri aux larmes aussi.

Vous savez comme je suis diablement sentimental. Ce qui n’est pas une tare, en définitive. Je déteste les cœurs secs. J’ai toujours aimé les hommes et les femmes qui ont du sentiment, et qui le manifestent, fût-ce tout bas. J’ai toujours aimé les romans (et les films) d’amour, même quand ils finissent bien ! Et quand dans un roman, je lis (à propos de Markus): «c‘était la troisième fois qu‘il pleurait devant une femme», je suis ravi. Ainsi, je ne suis pas le seul homme à pleurer parfois (souvent même, de joie autant que de tristesse), je ne suis pas seul à penser que l’envie de solitude est une pulsion tout à fait normale, et qu’on n’a pas toujours besoin de vivre sous le regard inquisiteur des autres, et que si les pierres tombent dans la mer, la foi ne s‘éteint jamais dans un cœur réellement aimant. Que l‘amour ne s‘attiédit pas, que si c‘est un rêve, eh bien, on peut le faire durer, en usant de délicatesse, en se plongeant dans les rivières du silence, en renonçant au tout tout de suite, mais en espérant beaucoup de l‘attente du lendemain, gage de la succession d‘infortune et de victoire.



Quasiment en même temps, j’ai vu hier au soir le magnifique film de Jane Campion, Bright star, qui raconte la belle histoire d’amour entre John Keats, le génial poète anglais tuberculeux, mort à vingt-cinq ans en 1821 et Fanny Brawne, une jeune fille qui semble à première vue à l‘opposé de lui : superficielle, coquette, fine et intelligente pourtant. Ici aussi, la force émotionnelle du sentiment amoureux, de sa naissance, de son développement, est superbement décrite. Ici aussi, l’amour avance par petites touches, frôlements de mains, baisers volés, étreintes sages, petites joies, grands désespoirs… Ici, par contre, l’amour n‘est pas consommé, mais peut-on dire pour autant que l’histoire finit mal ? Au contraire, les cœurs se sentent, se cherchent, se troublent, se trouvent, et les corps suivent le mouvement. Mais quand, avant son départ pour l’Italie, Fanny serait prête à braver le qu’en dira-t-on et à se donner à lui, c’est John Keats qui bravement refuse, disant : «J’ai ma conscience.» Il risque en effet de lui inoculer sa tuberculose, et sait que c’est sans espoir, puisque sa vie est presque finie. Comme David Foenkinos, Jane Campion use beaucoup de l’humour (notamment avec la petite sœur de Fanny) pour faire avancer le film sans que nos mouchoirs sortent. Les personnages pleurent, mais pas les spectateurs. Dans le roman comme dans le film pas de pathos, donc. Mais pas non plus cette étude aride et un peu stérile des comportements que les existentialistes nous ont habitué à apprécier. Et chez tous les deux aussi, une délicatesse infinie dans l’expression des avances, des errances et des tourments des aimés, dans le refus des amoureux d‘être propriétaires l’un de l‘autre. Comme ça fait du bien, dans notre monde de brutes où seule la possession compte !

Roman sentimental, film sentimental, assisterions-nous à un retour du sentiment ?

J’aimerais bien que ce soit un tam-tam dans la jungle de nos vies difficiles, qui nous rappelle qu’il n’y a qu’un nuage dans le ciel susceptible d’améliorer un peu (oh ! un tout petit peu) nos façons d’être : l’amour vrai. Comme un printemps vagabond dans cet hiver décidément un peu cruel par la froidure et surtout le gel et la neige. Comme un petit bonheur d’un sou, ainsi qu'on disait autrefois, et qui empêche d’avilir la vie et de consterner l’âme. Et qui nous fait tressaillir dans notre nuit obscure : oui, qui peut prédire la naissance de l’amour ?



mercredi 6 janvier 2010

6 janvier 2010 : force de la littérature

Et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l‘on souffre : ce n‘est pas si terrible qu‘on le dit.
(Marcelle Sauvageot, Laissez-moi (Commentaire) )


C’est curieux comme souvent les lectures, les films, les faits que l’on côtoie dans la vie courante, ce que l’on entend à la radio, les amis que l'on se fait, tissent des liens très étroits avec notre être profond, ce qui me laisse à penser qu’il n’y a pas tant de hasard que ça, que souvent nous tenons entre nos mains la flamme vive de notre unité. Mais ce qui, en plus de l'amitié, rend la vie plus belle, qui nous identifie (j’ai été très content d’entendre un lecteur de mon nouveau livre D’un livre l’autre me dire : «on en apprend plus sur toi dans ce livre que par le précédent», alors que pourtant je parle des écrivains et peu de moi), qui, comme une traînée d’or, nous porte dans les feux du soleil, c’est bien assurément les bons livres.

J’ai lu ces temps-ci deux livres exceptionnels, celui de Marcelle Sauvageot cité en exergue et celui de Robert McLian Wilson, La douleur de Manfred. Tous deux traitent de la douleur de vivre. Dans les deux cas, le personnage principal, la narratrice (l’auteur ?) dans Laissez-moi et le dénommé Manfred, sont gravement malades et en fin de vie, le monde pour eux devient ténèbres.

On pourrait croire qu’en ce moment j’ai plutôt envie de me lancer dans des lectures d’œuvres joyeuses, roboratives, qui me feraient oublier ce que j’ai vécu ces dernières années. Diable, l’oubli se fera tout seul ! D’ailleurs, j’ai toujours été d’un tempérament heureux, et ma capacité d’oubli est incroyable : j’oblitère presque tout de suite les événements tragiques qui me traversent. Sans doute reviennent-ils parfois au galop dans des cauchemars ou même dans des éclairs fugitifs diurnes, mais dans l’ensemble, j’ai toujours pratiqué la résilience sans le savoir, sans connaître même ce mot.

Cependant, j’ai besoin de comprendre aussi, besoin de me comprendre, de savoir comment vivre, comment survivre, et même savoir qui je suis. Ce qui peut paraître étonnant à soixante ans passés : je crois pourtant que le questionnement de Socrate, connais-toi toi-même, dure toute la vie, et qu‘on n‘a pas trop d‘années pour y parvenir. Et là, pas de doute, la littérature peut nous apporter des éléments de réponse, mais pas si elle est lénifiante, ou simplement chargée de divertir (songeons à ces «livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence», dont parlait Marguerite Duras).

J’en reviens toujours à mes interrogations de jeune bibliothécaire, qui me turlupinaient pendant les années 70 : quels livres pour quelle bibliothèque ? Doit-on se contenter d’aligner des best-sellers et de la littérature pré-digérée, ce que demande - hélas - tout un public petit-bourgeois (puisque nous n‘avons pas réussi à attirer le public issu des couches populaires), ou la bibliothèque publique doit-elle avoir une dimension humaine, sociale, éducative, pluraliste, qui permette à des gens comme moi, qui avais peu de livres à la maison, de découvrir les grands écrivains, les seuls à apporter une réponse aux grandes questions de notre existence ? Oui, j’étais reconnaissant aux bibliothèques (et, je l’avoue, à mes amis lecteurs aussi, qui d‘ailleurs continuent à m‘alimenter en nouvelles découvertes) de m’avoir fait connaître Dostoïevski, Kafka, Tchékhov, Kawabata, Shakespeare, Hamsun, Kazantzakis, Goethe parmi bien d’autres phares littéraires, puisqu‘on n‘étudiait que la littérature française au lycée. Peut-on s’en passer ? Il faut croire que oui, puisqu’on ne trouve pas de tels auteurs dans bon nombre de bibliothèques. Refermons la parenthèse, qui pourrait faire l’objet d’un livre entier !


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Nos deux héros sont donc en fin de vie, et bien entendu, ils s’interrogent sur la maladie et sur la mort. «Qui sait, il y avait peut-être une trêve avec la maladie ! Elle doit bien de temps en temps se reposer, avoir des dimanches et des jours de fête… Ces jours-là, il doit être possible de vivre comme autrefois», lis-je dans Laissez-moi. La narratrice essaie de comprendre la lettre de rupture de son amoureux, alors qu’elle aurait tant besoin d’être accompagnée par lui jusqu’à la mort. Mais finalement, elle ne lui en veut pas vraiment, elle comprend qu’il n’est qu’un homme, faible, préférant une compagne en meilleur état : «Et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l‘on souffre : ce n‘est pas si terrible qu‘on le dit.» Oui, en lisant cette phrase, je repensais à Ruth Klüger, et à la difficulté de parler d’Auschwitz : puisqu’on en est revenu, c’est que ça ne devait pas être si terrible, pensaient certains…

Pour Manfred qui, lui, a justement épousé une survivante des camps de la mort, la douleur est une permanence. D’abord, il est juif, et dans l’Angleterre hyper hiérarchisée et raciste (lire attentivement ce savoureux dialogue avec son voisin, l’infirmier noir ; «Saviez-vous que j‘étais juif ?» demanda [Manfred]. Le sourire de Garth grandit jusqu‘à occuper tout son visage. «Saviez-vous que j‘étais noir ?»), il était plutôt au bas de l’échelle. Il a fait la guerre dans l’armée anglaise comme une sorte de zombie, tout étonné de sortir vivant de ce monceau de cadavres : «Les survivants bambochaient et chantaient pour ne rien entendre. La fête était un analgésique, une narcose coupable. L’univers était devenu un ossuaire, un charnier. Nul drapeau, nul idéal de vainqueur ne pouvait être brandi sans tache.» Les débuts de son mariage sont heureux, mais, après la naissance de son fils Martin, il est rongé par les silences d’Emma, et ses démons intérieurs le corrodent : un beau jour, il commence à battre sa femme, qui reste silencieuse, puis continue, de plus en plus sauvagement. Jusqu’au jour où celle-ci, lassée d’être battue, le chasse. Et commence alors pour lui une descente aux enfers, dans une solitude de plus en plus complète, que la maladie contribue à accroître : «Mais il appréhendait la solitude de son appartement - inutile de presser le pas pour retrouver ce lieu désert. Il n‘y avait personne pour remplir les endroits vides de son logement.». Sans parler de la vieillesse, qui concourt à l’isolement. Manfred fait sienne les paroles d’un vieillard qu’il a rencontré : «Vous autres, les jeunes gens, vous êtes pour moi des fantômes, des rêves. Votre monde est irréel. La plupart des gens avec qui j’ai autrefois partagé le monde sont morts. Vous me croyez solitaire et presque défunt. Mais pour moi, c’est vous qui existez à peine.»


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Et je retrouve ici un écho de Marcelle Sauvageot :«Ce temps du passé, quand résonne encore si proche le présent, est triste comme les fins de fête, lorsque les lampes s’éteignent et qu’on reste seul à regarder partir les couples dans les rues sombres.» Oui, quand on cumule tant de discriminations (la judéité pour Manfred, qui pense comme Sartre : «comme toujours lorsqu‘il rencontrait quelque manifestation antisémite, Manfred se sentait soudain un peu plus juif que d‘habitude», la maladie, tuberculose pour Marcelle, cancer pour Manfred, l’abandon par rupture du lien amoureux pour tous les deux, le vieillissement pour Manfred, et l’approche de la mort pour tous les deux), on vit dans un temps différent du temps ordinaire. Et ce que dit McLiam Wilson de Manfred : «Il ne désirait pas vraiment la mort, mais il mourait d’envie d’être débarrassé de la vie», s‘applique aussi à l‘autre livre. Et s’appliquait pour Claire pendant ses derniers mois.

Voilà pourquoi ces livres sont importants, pour moi du moins, et m‘ont permis de mettre des mots sur mon vécu. Ils contribuent, comme tout grand livre, à ne pas dévaluer «l‘étoffe précieuse du temps» dont parle notre auteur. Dans la lueur de la nuit, figée de fatigue comme une bête de somme, quand j’ai ouvert les volets vers sept heures ce matin, j'ai vu la neige tourbillonner, et je sentais davantage d’harmonie en moi grâce à ces lectures, mon âme était moins mélancolique. Et c’est vraiment là la victoire de la littérature, qui nous est à la fois nourriture, vêtement, maison, air pur, espace, reflet de nous-mêmes, puisque nous intégrons, ingérons, assimilons ce que d’autres ont écrit, danse et parfum de l’âme. Même et surtout quand la tonalité des œuvres est sombre, sans exclure d’ailleurs l’humour (cf la réponse de Garth à Manfred).

À quoi bon lire ? pensent certains. Je pense avoir répondu à la question, que je reformule ainsi : oui, à quoi bon lire des inepties, aussitôt oubliées que lues ? Quand les plus intimes nécessités deviennent pour nous difficiles, écoutons les écrivains et les poètes : «Ennoblissons, mon cœur, l’imagination !» comme écrivait Apollinaire à Lou.


samedi 2 janvier 2010

2 janvier 2010 : l'âme et l'oiseau



Si je ne suis pas fidèle à moi-même, à qui le serai-je ?

(Marguerite Duras, Cahiers de la guerre)


Je viens de lire un nouveau roman d’Alki Zèi, cette romancière grecque dont plusieurs livres (tous très bons) ont été traduits dans des collections pour enfants ou adolescents. Grand-père menteur raconte la complicité entre un grand-père étonnamment pédagogue et son petit-fils qui a parfois du mal à croire les racontars, pourtant la plupart du temps véridiques, du vieil homme. De lourds secrets de famille pèsent sur eux. Quand le grand-père meurt, Antonis comprend qu’il fera toujours partie de sa vie : «Si je pars et que tu vois un oiseau s’envoler, ce sera peut-être mon âme», lui avait déclaré son grand-père. Et cette fois, Antonis le croit sans aucune restriction.


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La foi, oui, la fidélité à soi-même… Quel sujet important ! Et comme Marguerite Duras a raison de le souligner ! Oui, c’est bien ça qui fait que, comme le grand-père d’Antonis, on ne craint pas la mort. Marcelle Delpastre nous le rappelle d’une autre façon dans ces vers limpides : Réjouis-toi si tu as fait un arbre de ta vie, un champ ou une gerbe, / afin que la mort vienne, en son temps, dans la bonne saison des mains pleines, comme le ramasseur de noix, le moissonneur, / la cueilleuse de pommes. Mais pour faire un arbre, un champ ou une gerbe de sa vie, il faut une constance ferme et continue dans la fidélité à soi-même.

Claire, têtue comme un arbre, s’est battue pour cette fidélité jusqu‘au dernier souffle. Elle qui aimait tant les oiseaux, elle aurait aimé cette phrase du grand-père. Depuis que je l’ai lue, je ne peux plus apercevoir un oiseau sans penser à elle, et aussi à ma grand-mère et à ma mère, et je les vois fendant le ciel bleu ou gris, se balançant dans le vent léger d‘hiver.

À quoi rêvent les oiseaux dans l‘or brisé du soir qui tombe? À l’essentiel sans doute, aux moments où l’on se penche vers la beauté des choses, à la solitude des couleurs dans la nuit, aux lents étés de l’enfance, à ces heures lisses qui s’étendaient sur les jeux et sur les joies, à la flamme du sang qui chuchote à l’oreille, à la coupe d’eau pure dans le soleil ardent, aux heures marginales de la pluie bienfaisante, à la surface des ombres…

Et, perdu le soir dans l’immensité de ma maison, où je découvre sans cesse à chaque pas Qu’amour est en terre et déjà tout froid / La nuit sera longue et le lit étroit, comme le chante Aragon, je confonds parfois mon ombre avec le temps qui me rend visite, et me manquent alors les oiseaux qui transportent l’âme des bien-aimées. Mais je ne perds pas mon âme pour autant. Au contraire, les arbres de la nuit et les fruits de la lune me ravissent, et je deviens comme Dieu (pardonnez le blasphème) : mes deux bras se multiplient et par miracle, je parviens à étreindre comme je ne l’ai jamais fait de leur vivant toutes mes chères disparues.

Ensuite, je fais comme Odile Caradec : je dors en attendant le rossignol
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vendredi 1 janvier 2010

1er janvier 2010 : De la fête


Il semble que Shakespeare se soit enfin aperçu que seules deux choses peuvent nous sauver : la mort et la force de l’âme.

(Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Shakespeare)

Me voici devant une nouvelle année, comme tout le monde, comme vous autres. Certes, je sais bien ce qu’a d’artificiel ce découpage annuel, et que pendant longtemps l’année n’a pas commencé le 1er janvier. Et d’ailleurs, sous d’autres cieux, ce n’est pas ce jour-là non plus actuellement. Pour moi, le 31 décembre a longtemps été un jour comme les autres, puis a pris un autre sens sauf pour une raison que j’expliciterai plus loin.

Ce 31 décembre, je l’ai donc passé, tout au moins en soirée, seul. Mes amis m’avaient fait savoir, quelque temps avant Noël, qu’ils n’étaient pas en état d’organiser quoi que ce soit. Et comme, de mon côté, j’étais fatigué de tous ces repas de fête (mais il y a de ma faute, avec toutes les invitations que j’ai données ou reçues en décembre, j’ai peut-être passé trois ou quatre repas seul pendant tout le mois !), j’ai préféré faire le mort, ne rien dire à personne, ni à mes enfants, ni à ma famille, ni à d’autres amis : ces derniers surtout, que j’ai vus ces jours-ci, m’auraient peut-être invité à partager leur soirée. Mais je ne souhaitais pas être accepté par pitié. Je ne désirais ni m’imposer, ni qu’on m’impose une invitation de dernière heure, où je sais - je me connais assez - que je n’aurais pas été le convive idéal.

Je n’oublie pas que le 31 décembre, c’était l’anniversaire de Claire, et je souhaitais, au fond, la retrouver dans l’intimité d’un repas léger (après mes carottes de Jardi’nature et du fromage, j’ai achevé le gâteau que j’avais fait la veille) et rapide, dans le silence aussi, propice au souvenir. Et bien sûr, j’ai pensé aux étudiant(e)s que nous avions reçu à cette occasion, en répondant aux sollicitations de la ville : Chinois, Togolais, Taïwanaise et d’autres dont j’ai oublié la nationalité, se sont succédés chez nous. Donc c’était aussi et d‘abord une soirée-souvenir.

Et la soirée pouvait-elle être plus belle que de la passer avec Charlot d’une part, dont Claire appréciait les films (La ruée vers l‘or puis Le Kid), et L’homme de chevet, qui me la rappelait de façon émouvante, d’autre part ? Le cinéma, la littérature, quoi de mieux ? L’opéra sans doute et s’il n’y avait pas eu Charlot, j’aurais regardé La flûte enchantée ou Pelléas et Mélisande… La chaleur humaine m’aura-t-elle manqué ? Peut-être, mais sous quelle forme ? En voyant Charlot, réveillé après son réveillon manqué, partir à la rencontre des autres, et regarder par la fenêtre du saloon la «fête», je n’ai pu m’empêcher de penser au côté factice de ces réjouissances obligatoires, non, décidément, ça n’est pas pour moi !

Sans doute, il y a beaucoup de gens qui se retrouvent seuls pendant ces moments-là. Et qui en souffrent. Mais pour moi qui ai tout, une famille et des amis aimants, qui ne manque de rien (au contraire, je croule sous les choses), je pense à ceux qui ont froid, qui ont faim, qui sont malades ou paralysés, qui sont sous les bombes ou dans des camps, derrière des murs et des barreaux, et je ne vais certainement pas m’apitoyer sur mon sort : qu’est-ce qu’être seul un soir du 31 décembre, à mon âge, en pleine possession des mes moyens physiques et intellectuels ?

Dans des films vus récemment, j’ai relevé deux phrases qui me concernaient particulièrement : «La vie est belle pour celui qui n’a pas peur», dit Calvero pour encourager Terry, dans Limelight (Les feux de la rampe) de Chaplin et «Il est difficile de renoncer à tout. Mais c’est le seul moyen d’obtenir tout», assure le maître d’école à Tommy dans Brigadoon, de Vincente Minnelli. Tiens, voilà aussi un film de fête, une comédie musicale qui fait rêver. Et pour moi, la fête, c’est le rêve. La réalité me paraît toujours bien médiocre à côté, je sors des fêtes avec la gueule de bois, même quand je n’ai pas bu. C’est qu’il faut retomber sur terre !

Voilà, je prends acte de ces deux phrases : je n’ai pas peur, y compris d’être seul. Et je renonce au maximum de choses et surtout à faire la soi-disant fête, car je sais qu’il y a pour moi plus de résultat positif dans un renoncement choisi intérieurement que dans l’acceptation imposée du dehors. On nous oblige à accepter tant de choses. Quelle liberté nous reste-t-il encore ?

Alors, je préfère avoir celle de regarder en face la mort et de garder la force de l’âme que signale Lampedusa chez Shakespeare, à propos du Roi Lear, et qui est aussi celle du Guépard
? Oui, je crois qu’accepter l’une (qui n’est d’ailleurs qu’accepter la vie sous sa forme ultime) et consolider l’autre (seul moyen de n’avoir pas peur et de se prêter avec joie au renoncement) seront les deux bases de ma philosophie à partir de maintenant. Beau vœu de Nouvel An, non ?

Et Claire m’y aura grandement aidé par le superbe accompagnement qu’elle m’a prodigué pendant sa dernière année.