Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 26 février 2010

26 février 2010 : à l'intérieur de soi


Et puis est retourné, plein d'usage et raison...
(Joachim Du Bellay, Les regrets)
          
         Puis-je me mettre sous un meilleur patronage que le poète de la Renaissance pour tenter de dresser un petit bilan de mon séjour ? Je ne sais pas si je reviendrai "plein d'usage et raison", au contraire, je crois que je rapporterai d'ici la nonchalance antillaise, le petit grain de folie aussi qu'au fond j'ai toujours eu, et qui ne demandait qu'à germer un peu plus.
            Mes amis m'ont très bien accueilli, trop bien même. Si je reviens ici, et j'aimerais beaucoup, je ne resterai qu'une partie du séjour (que je prévois plus long) chez eux, et je louerai des gîtes dans divers endroits pour des semaines par exemple à la Désirade ou aux Saintes ou en Grande Terre, de manière à ne pas être autant tributaire de la voiture. Et qui sait, peut-être faire un peu plus de vélo.
           J'ai été frappé par le nombre de cyclistes, coureurs et du dimanche, sur les routes, et je me souviens à quel point ça peut être agréable, du temps où j'ai fait mon tour de Guadeloupe. Mais il faut pour cela habiter près de la côte, car descendre ces pentes vertigineuses, auprès desquelles le Tourmalet ressemble à une aimable plaisanterie, n'est plus de mon âge. Je crois que la possibilité de louer des vélos existe. 
          Le pays s'est sensiblement amélioré depuis vingt-six ans. Le niveau de vie semble meilleur, on ne voit plus beaucoup de ces cases en bois délabrées, même si l'habitat laisse encore ici ou là à désirer. La décontraction des gens m'a totalement confondu. Il est vrai qu'à l'époque je travaillais, et étais donc stressé, surtout sous le climat politique assez lourd du début des années 80. Là, je me suis surpris à marcher avec nonchalance, à l'antillaise, sans malheureusement la superbe élégance des naturels.
         J'ai pris mon temps, me suis assez heureusement défait de l'usage trop fréquent d'internet, n'ai guère lu la presse (par contre, j'ai beaucoup lu, des classiques, des polars, des essais, des poèmes, une biographie, un peu la Bible aussi), et encore moins écouté la radio ou vu la télévision, ne suis pas allé au cinéma... J'ai pratiqué la convivialité, va falloir que je renonce à mes ti-punchs quotidiens (voire bi-quotidiens), rencontré des gens formidables, que je connaissais déjà (mais assez peu finalement) ou que j'ai découverts.
          Et puis, tout de même, perdu dans l'invention de l'île, de mon île (j'ai découvert en Emily Brontë quelqu'un comme moi, pétrie d'imagination, qui avec sa soeur Anne, inventait des îles dans le Pacifique et des royaumes et des histoires, et je prépare un petit essai sur elle), je me suis dit que j'avais encore des continents à explorer, aussi bien extérieurs que surtout intérieurs, car qui peut prétendre se connaître réellement ? Est-ce que le voyage ne sert pas à ça aussi ?

mardi 23 février 2010

23 février 2010 : Partir

Ariel : M'ennuyer ! Je crains que les journées
ne me paraissent courtes !
(Aimé Césaire, Une Tempête)

Partir.
Consumer la famine de mon cœur. Reconnaître ce pays, car toute terre est mienne et "je commanderai aux îles d'exister", comme chante Césaire. Aborder cette mer qui m'appartient aussi, et le vent qui commande à ma chevelure.

Partir.
Crier ma joie sauvage. Ecouter le rire fêlé du destin, fixé sur l'horizon solaire, et le "la" du silence entre deux coups de vent.

Partir.
Voir mon âme demander grâce à la végétation. Entrelacer les lianes de sang. Ensemencer les fleurs de mon regard furieux.

Partir.
Goûter les coquillages vertigineux. Arpenter les vergers édeniques des pentes effrayantes. Se griser aux effluves du volcan en travail.

Partir.
Ressemeler son pied sur le sable insolent de sel. Poser les mains sur un sol ténébreux. Mouiller le corps de la voile marine. Et qu'il devienne vraiment cru.

Partir.
Caresser ce monde qui nous lie. Pêcher les fruits de l'insomnie. Laisser les cuillères de nuit remplir la bouche. Explorer le tronc lisse de Dieu, et l'embrasser obstinément.

Revenir.
Les mains piquées de fumerolles, le nez chargé de cendres et d'écume, la barbe fleurie d'épices sonores, l'œil débroussaillé par les étoiles, l'oreille attentive au chant des marigots. Faire le tour du monde, avec le soleil noyé sous l'horizon.

Et puis...
Attendre le Jour juché sur les hauts mornes, boire le lait de la pluie des Douleurs, dérober la clé et ouvrir les verrous du Temps, croire la nuit de l'Innocence, délacer les nœuds de l'Âge, grimper, docile, vers la plénitude de la Mort qui viendra.



dimanche 21 février 2010

21 février 2010 : Soleil plombant



Ô Soleil ! toi sans qui les choses
Ne seraient que ce qu'elles sont !
(Edmond Rostand, Chantecler)


Soleil posé sur ma main ouverte
Soleil écume frise de mer
Soleil proliférant aux branches des manguiers
Commencement du monde soleil-volcan
Soleil arborescent des fougères
Soleil qui porte mes épaules
Soleil qui traque jusqu’à mes plis secrets


Membre du ciel figé au méridien
Érection de lumière
Chemin ardent
Respiration du feu de Dieu
Soleil tu stimules l’extase


Je plonge dans ton or pour boire ta semence
Je m’accroche à la hampe de ton corps
Je me noie dans les eaux de ton ventre
Et je te sens vainqueur même quand tu t’endors et que tes boules d’or
Ne sont plus qu’un mirage




dimanche 14 février 2010

14 février 2010 : Aube

J'ai embrassé l'aube d'été
(Arthur Rimbaud, Illuminations)

Les mornes soulèvent de leurs épaules tièdes des cocotiers solitaires, et, dans l’aube ailée de chants d’oiseaux, j’observe les hérons qui regagnent les champs. Au loin, un voilier se meurt dans des vapeurs de brume marine. D’un œil tenace, j’embrasse les manguiers, les goyaviers, les bananiers, les orangers, les caramboliers, et de mes narines gicle la crête des cendres du volcan.

Oh ! Je sonde le temps dans cette solitude ! Les amis sont partis en week-end à la Désirade ou à la Martinique. Je découvre le temps immémorial scandé de cocoricos et d’aboiements de chiens, et cette insolente impression qu’il y a toujours quelqu'un qui me guette ou m’attend !

Et même le ronron dément du frigidaire me titille, me dit que le monde va et vient, comme le sang qui vibre ou bien le lit qui continue à tanguer… Et, à l’oreille bourdonnant, le vent soulève le tam-tam du gwo-ka qui éclabousse le tympan par éclipses. Le soleil commence son tumulte sur le sol poudreux.

Et je reprends les chemins d’autrefois, j’arpente la patience des arbres à pain, le miracle des cannes à sucre, je sens gémir la terre qui s’entête à vouloir vivre.

Partir, venir, accompagner, se souvenir : la semence de la vie m’inonde, je plonge dans les épis d’arbres, dans la résistance de la végétation qui m’enserre, qui me couvre, qui me donne sa vertu, comme il y a quelques jours les paroxysmes de l’océan m’ont fait surgir au monde.

Guadeloupe aux nuages roses, aux rêves fruités, mon île du matin inerte et bouillonnante, où je happe la vie en écartant les mains et en frappant le sol, Guadeloupe, sur tes monts gorgés de sèves et de fruits, cathédrales de branches et de lianes, je pénètre tes nefs et fais chanter tes orgues, je bondis de tes porches pour atteindre le Ciel.

Là, l’aventure se profile encore, les marchés rivalisent de couleurs, le désert crie au sommet du volcan, la nuit — fait étrange — est longue comme un jour, les étoiles jouent avec les vagues, les tourments d’amour se savourent…


Il n’y a que la pluie qui conspire à manquer…


vendredi 12 février 2010

12 février 2010 : la neige et le cœur


Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques
(Victor Hugo, Booz endormi)




Jour de pèlerinage hier à Vieux-Habitants, Bouillante, Basse-Terre et Saint-Claude.
Repas sur la plage de Rocroy avec les cousins d'Yvon. J'ai ensuite mis mes pas sur mes pas anciens, remonté à Basse-Terre la rue qui menait à la Bibliothèque départementale, traversé la Préfecture, descendu au centre ville pour découvrir le nouveau bâtiment de la Médiathèque caraïbe, nom actuel de la bibliothèque. Superbement installée. Revu avec plaisir quatre anciennes collègues, trois guadeloupéennes et une métro, restée définitivement ici. Déambulé dans le centre ville, revu la librairie de Mlle Lacroix, près de la cathédrale, où Claire et Gilbert Laumord avaient donné un spectacle de marionnettes... Recherché en vain la salle de musculation où j'ai commencé à essayer de développer avantageusement mes formes (hum ! rions un peu). Découvert la nouvelle Médiathèque intercommunale, qui remplace fort avantageusement l'ancienne bibliothèque municipale. Là aussi, un espace informatique impressionnant !
Et puis, envie de remonter à Saint-Claude, de revoir la rue Gaston Ramassamy et notre logement, la clinique où Mathieu est né... Et aussi, puisque c'était tout près, j'ai rendu visite à Mlle Lacroix, âgée de quatre-vingt-huit ans, ravie de ma visite, malgré un début d'Alzheimer qui lui a fait poser plusieurs fois les mêmes questions. Et comme je lui disais qu'il fallait accepter, la vieille dame me répond de sa voix inchangée : "Accepter, non, c'est se résigner, c'est négatif. Il faut consentir, ça c'est positif." Et son regard se met à pétiller, tandis qu'elle m'offre un café presque imbuvable.
Elle a tout à fait raison, consentir est un beau mot. Quand on dit "je consens" en amour, ça veut bien dire qu'on se livre tout entier, qu'on se délivre de ses peurs, de ses inhibitions, de ses réticences. Avec la maladie, le vieillissement et la mort, c'est à peine différent. On les vit cependant mieux si effectivement on y consent. Montaigne et Sénèque, que je lis en ce moment (merci, Loïc, de me les avoir conseillés, ce sont de précieux guides de voyage) ne disent pas autre chose.
Puis, la quittant, j'aperçois au-dessus de Matouba un superbe nuage champignonneux, presque noir, sur la montagne. "Enfin, la pluie, chouette", me dis-je, en pensant à Frédéric, le fils d'Yvon, agriculteur, et qui la demande depuis deux mois de sécheresse ! Je reprends l'auto et rentre. Nous, Yvon, sa femme, les cousins et moi, sommes invités justement à dîner chez Frédéric. Six personnes qui s'ajoutent à la tablée ordinaire, car Frédéric et Mathilde ont trois enfants, Gallim, Naam et Louna. Prénoms énigmatiques, mais en fin de compte très beaux. Et tandis que nous prenons le ti-punch, "il neige", dit Gallim. Il fait nuit depuis déjà un moment. Frédéric projette la clarté d'une torche dehors, et effectivement, nous apercevons des fins flocons.
sous ma fenêtre tout est couvert de cendre
Il s'agit des cendres du volcan de Montserrat, entré en éruption. Le nuage noir n'était nullement un nuage de pluie, mais un nuage de cendres. Et ce matin, grand nettoyage, tout est gris, les arbres, les bananiers, les terrasses, les routes, les trottoirs... Oui, la nature a de ces surprises, et ici, il faut s'attendre à tout.
Mais je parlais hier de neige et de l'embellie du cœur. Je voudrais souligner ce qui me frappe chez Yvon, et tant pis si ça le fait rougir, au cas où par hasard il tomberait sur ce texte. Je trouve chez lui, comme chez sa femme, comme chez son fils, cette intelligence du cœur devenue rare aujourd'hui. Sauf chez ceux qui sont éloignés des idées de possession, qui savent refuser l'excès de richesses, maîtriser le trop-plein de désirs. Son simple mot téléphoné, au lendemain du décès de Claire : "Jean-Pierre, tu viens quand tu veux !", venait de cette simplicité, de ce naturel, de cette amitié (si peu évidente envers un ancien directeur ! il ne me viendrait certes pas à l'esprit d'inviter mes anciennes directrices d'Angers, d'Amiens et de Poitiers !!!) qui sont issus du cœur. Ce que je retrouve aussi chez un Giono et sa devise j'ai ce que j'ai donné. Yvon donne, et il reçoit au centuple. J'imagine, j'espère, que j'ai dû donner un peu, ici aussi, pour recevoir autant.

Et, pour en rester à Giono, laissons-lui le mot de la fin : "On n'a pas fini de m'entendre parler du bonheur qui est le seul but raisonnable de l'existence."
 

jeudi 11 février 2010

11 février 2010 : la vie



Si nous accueillons le bonheur comme un don de Dieu, comment ne pas accepter de même le malheur !

(Job, 2, 10)


Au moment où de nouveaux deuils frappent la famille, comment ne pas rester stoïque, et savoir que tout cela fait partie de la vie ? Je suis en train de lire Montaigne, Sénèque également (De la tranquillité de l'âme), Jean Giono (J'ai ce que j'ai donné, recueils de lettres à sa famille) et je dois dire que ces auteurs, au même titre que Job, ou que les conversations avec mes amis ici, me font mieux apercevoir la vie...

Au fond, il n'y a ni malheur, ni bonheur, il y a simplement le flux de la vie. Quand je repense à la façon dont Claire nous a accompagnés sur le chemin de son départ, avec le même stoïcisme que Montaigne ou Sénèque, alors pourtant qu'elle ne les lisait pas, je lui tire mon chapeau. Quelle leçon !

Ici, tout me la rappelle : les hibiscus rouges avec les petits colibris qui se précipitent à l'intérieur pour aspirer quoi, le suc, les hérons pique-boeufs qui passent en bande le soir regagner leur dortoir, les mornes ocre et vert, aux pentes de plus en plus cultivées (gros progrès depuis vingt-cinq ans, et Yvon me confirme que les bidonvilles sont en nette régression, les Guadeloupéens s'étant rendus compte qu'on vivait mieux dans une case à la campagne avec un petit lopin à cultiver, quelques poules et dans la solidarité locale), la plage de Rocroy, où je suis resté à méditer deux heures hier, assis sous la paillotte où Claire accrochait le hamac de toile qu'elle avait confectionné pour Mathieu, la Soufrière toujours bien dégagée le matin et qui se couvre peu à peu, et cette sociabilité antillaise qu'elle appréciait tant.

Foin des chichis à l'occidentale, des réticences du cœur et du corps, on boit (je sens que je vais m'habituer au ti-punch), on mange, on parle, on se tape sur l'épaule, on accueille avec le cœur. Et curieusement, je retrouve cette même convivialité que j'ai eu avec les matelots sur le cargo. Est-ce que l'excès de richesse tuerait la sagesse du cœur ?

Etant sur le poste internet de la jolie médiathèque de Vieux-Habitants (grâces lui soient rendues), je ne peux m'attarder, surtout que je n'avais rien préparé ! Mais nous avons tous des trésors dans le cœur : sachons les repérer, les faire sortir et les faire prospérer... Après, il n'y a plus ni bonheur, ni malheur, mais seulement la vie qui palpite, qui fuse, qui jaillit, qui nous rend aimants, solidaires et libres donc, comme les flocons de neige qui semblent vous ensevelir en ce moment...

Mais n'embellissent-ils pas le paysage ??? Nous, nous pouvons embellir notre cœur.