Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 30 avril 2010

30 avril 2010: Odile Caradec, l'amie du genre humain



Personne ne peut avoir ce qu’il désire, mais tout le monde peut ne point désirer ce qu’il n’a pas, et prendre gaiement ce qui se présente.

(Sénèque, Lettres à Lucilius, XX, 123)


Lors de ma séance de lecture dimanche 25 avril au Samovar (ne manquez pas, si vous passez par Bordeaux, de vous arrêter dans ce très accueillant salon de thé, rue Camille Sauvageau près de Saint Michel, dont les murs sont couverts de livres que l’on peut feuilleter à satiété), j’ai lu quelques-uns des derniers poèmes d’Odile Caradec. Deux auditeurs ont acheté trois de ses livres : quand je disais que je suis bon vendeur !!!

Odile Caradec vient en effet de faire paraître un nouveau recueil, Le sang, cavalier rouge, aux éditions Sac à mots. J’ai l’habitude de fréquenter Odile depuis longtemps, et de me plonger dans ses poèmes primesautiers, fantaisistes, concrets, charnels, qui nous montrent comment “désapprendre le monotone”, tant il est vrai que nous en avons bien besoin, surtout nous qui vieillissons. Mais Odile a gardé un esprit étonnamment vif, avec aussi le goût de nous rapprocher de l’animal le plus humble, auquel elle rend hommage, comme avant elle le Béarnais Francis Jammes : “Or dis-toi bien ceci : tout poème terminé / (l’est-il jamais ?) / ne vaut pas le formidable braiement de l’âne” ou “Que ne puis-je braire pour dire ma pleine / satisfaction”.



Ici l’auteur s’adresse à l’“humain relatif / humain infinitésimal” que nous sommes, loin de l’orgueil des grands de ce monde qui ont l’outrecuidance de se croire immortels. Notre poète sait que les “morts coriaces” peuplent le “paysage intérieur”, et sont le revers de “la chair ombreuse du monde” ; et, de fait, quand le poète “arbore une écharpe couleur de feu” et se ceint des mots pour traduire le monde, “la mort devient invraisemblable”, puisque “la poitrine des vivants se soulève et repousse / le beau ciel étoilé”. Oui, le soir, la nuit sont beaux, et peut-être propices à la rêverie poétique : “je me raccroche au vin du soir / à la musique des étoiles”.

Odile nous livre ici son art poétique : “Quand dorment les poètes, leurs antennes / touchent le centre de la terre”. Il est sûr que le sommeil est non seulement réparateur, mais il nous porte à l’écriture au réveil : “Je me lève aussi pâle qu’une feuille / sur laquelle rien n’a encore été écrit”, cette pâleur vient-elle des rêves, des poèmes écrits en songe, “des mots- étoiles, des mots-trous-noirs” qui se dissimulent sur “le papier caché” ? Ce qui est sûr, c’est qu’allégé par la nuit “l’esprit, sûr de son chant, sûr de son vol / ouvre les ailes et plane”. Et nous aussi, lecteurs, nous planons, nous voguons, nous découvrons avec l‘auteur “le bleu, mon précipice / Le bleu, mon champ d’étoiles”, et sans crainte de tomber au fond d’un trou ni de se perdre dans le noir.

Car une fois éveillés (et quoi de mieux pour s‘éveiller que la lecture de tels poèmes ?), pourquoi traîner au lit : “nous nous lèverons pour éprouver notre verticalité”, nous dit l’auteur, et nous suivrons “le fil de la vie” qui “va de cœur en cœur”. Et la respiration se fera plus dense : “Ah ! Que ma poitrine soit la proue du navire” (à quel point j‘ai pu ressentir ce vers sur le cargo !), car c’est ainsi qu’on pourra “capter en sourdine les eaux furtives du poème” (oui, il y une sorte de fluidité dans les vers d‘Odile, ils coulent comme un ruisseau, une rivière, un fleuve, ou la mer même). Et voici que “débarque au plus profond / de toi la balle de lumière”, nous affirme avec certitude le poète, cette lumière que nous possédons tous en nous, cette lumière qui, analogue à la “neige, peau lumineuse du silence”, est peut-être la part de Dieu en nous.



Sans doute, pour écrire un poème, aussi bien que pour le lire et l’apprécier, le silence est nécessaire, et le soir, et la nuit, et le petit matin aussi, quand on n‘est pas encore entré dans la folie de la course du quotidien ou quand on n‘y est plus. Là encore, Odile nous rappelle que “manger dormir marcher ne sont que choses vaines / Ce qui est primordial c’est que bondisse ma cervelle”. Ah ! Quand “soudain je deviens plus grande que la chambre” (n‘ai-je pas écrit moi aussi, mais pas avec cette poétique évidence, que la littérature m‘avait grandi, que sans certains écrivains, je serais resté petit ?), le poème entre en scène, “ouvre toutes les portes”, comme “le bel E muet”, et voici que la femme se transforme en “grande harpe éolienne / en puissance”, avide d‘accrocher son cœur “comme un tableau de maître à un clou vibratile”.

Bien sûr, la mort reste en filigrane, puisque “le sang est un pont d’homme à homme”, et que le poète ne peut oublier son âge : “car en plus de trente-mille jours / j’ai fait le tour de ma personne”. Et vieillir reste lourd : “La pesanteur me dompte / Nous sommes si pesants”. Désormais, l’auteur constate que ses “pas feutrés […] mènent au cimetière”. Mais elle ne regrette rien et nous le dit avec humour : “Terrienne complète deviendrai / quand serai mise en terre” ou “il est très doux d’
humer le monde / par le bas” ! Toutefois, un petit rappel : “Je ne veux pas mourir avant d’entendre / encore une fois le chant du merle”, car les oiseaux, tout autant que l’âne, nous initient à la vie simple, et sans doute à accepter la mort, ce seuil à franchir que nous redoutons tous, que nous nous efforçons d’oublier, cette mort devenue aujourd’hui quasiment tabou.

Il est bon que ce soit la poésie qui nous signale le ridicule qu’il y a à l’oublier. Merci, Odile, de ces poèmes rafraîchissants qui nous peuplent l’âme. Comme son ami Georges Bonnet (dans la nouvelle Le passant, de son tout nouveau livre Chaque regard est un adieu, Ed. Le Temps qu‘il fait), Odile Caradec “ferme les yeux pour écouter au fond de sa mémoire”. Ce qui est sûr, c’est que le temps de cette lecture, “je suis resté flottant entre le charbon et les étoiles”, comme Jacques Réda (Retour au calme), et ce fut un rare plaisir.

Pourquoi se priver du plaisir de la poésie ? Xavier de Maistre dans son Voyage autour de ma chambre nous dit : “Et pourquoi refuserai-je les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée”. Le Tasse dans la Jérusalem délivrée, écrivait, lui, “celui-là seul est sage qui suit ce qui lui plaît, et cueille le fruit des années lorsqu’il est temps”. Ronsard nous conseillait de cueillir “dès aujourd’hui les roses de la vie”. Les roses de mon âge ne sont pas si nombreuses, et les poèmes en font partie, sont peut-être même les fleurs les plus aisées à cueillir. Et quand ils viennent d’Odile, assurément l'amie du genre humain, c’est un “petit bonheur” à déguster sans modération !


mardi 20 avril 2010

17 avril 2010 : La Commune encore et toujours !



à un moment donné nous avons eu très faim. Pas forcément de pain : on peut être affamé d‘amour, de justice ou tout simplement de tranquillité, enfin, d‘une chose à laquelle on est sûr d‘avoir droit et qui vous est refusée. Mais faim à un point que vous ne pouvez imaginer, vous qui avez toujours été rassasié de tout ! Une faim tellement lancinante que même gavés de pain, de justice ou d‘amour, nous resterons toujours affamés…
(Michel Candie, Marie Read, femme pirate)


En 1971, j’’avais vingt-cinq ans. C’était le centenaire de la Commune de Paris, un des épisodes de notre histoire qui m’a le plus fasciné, avec les Cathares au Moyen-âge et Jeanne d’Arc. Ce centenaire fut l’occasion de la sortie d’un nombre considérable de livres ; je travaillais déjà en bibliothèque, j’en lus donc quelques-uns, en particulier Les poètes de la Commune, publié chez Seghers, où je découvris que Verlaine et Rimbaud avaient sinon participé activement, du moins soutenu cet événement. Et on y trouvait quelques poèmes de Louise Michel, personnage qui me stupéfia, et qui demeure une de mes figures historiques préférées. Je lus en particulier la biographie de Louise Michel écrite par Édith Thomas, et, par la suite, ses Mémoires : j’écrirai sur elle un de ces jours pour mon volume sur les femmes écrivains.





Et puis, arriva à Angers, où je vivais alors, un des spectacles les plus revigorants que j’ai vus dans ma vie, intitulé Autour de la Commune, et composé principalement de chansons révolutionnaires, du XIXème (depuis le Chant des ouvriers de Pierre Dupont) et du XXème siècle (chants de la Révolution russe, de la Guerre d‘Espagne, de la Résistance, d‘Amérique latine). Je fus tout à fait enthousiasmé par Mouloudji, Francesca Solleville et les autres chanteurs de ce spectacle, à qui j’achetai et fis dédicacer le double disque 33 tours à la sortie. Rarement je sortis d’un spectacle avec une telle force intérieure renouvelée, une envie de chanter, de me battre contre les injustices et les incohérences de la société.



Et voici que la chorale de Poitiers Chantons Liberté nous propose un autre spectacle, bâti également autour de la Commune, et intitulé Les pèlerins de l’espoir. J’y ai emmené Lucile, pour lui faire découvrir cet événement, largement inconnu de nos jeunes d’aujourd’hui (c’est si vieux, et soixante-dix ans de soviétisme ont assassiné ce bel espoir), et nous avons savouré ensemble des chansons qui figuraient déjà dans le spectacle de 1971, comme Le drapeau rouge ("Osez, osez le défier ! Notre superbe drapeau rouge ! Rouge du sang de l‘ouvrier !"), La canaille ("C’est la canaille, eh bien j’en suis" ! proclame le refrain, que j'adore), L’insurgé ("Devant toi, misère sauvage, Devant toi, pesant esclavage, L‘insurgé se dresse, Le fusil chargé"), La semaine sanglante ("Oui mais ! Ça branle dans le manche, Les mauvais jours finiront, Et gare à la revanche Quand tous les pauvres s’y mettront"), Elle n’est pas morte ("Tout ça n’empêche pas, Nicolas, Qu’la Commune n’est pas morte !"), que j’ai réécoutées avec ferveur, les connaissant d’ailleurs presque par cœur, ayant écouté mes disques des dizaines de fois.

Mais Chantons Liberté avait aussi ajouté des textes de l’époque (Victor Hugo, Louise Michel, justement, Verlaine…) et des chansons plus récentes comme L’affiche rouge, d’Aragon et Ferré ("La mort n‘éblouit pas les yeux des partisans"), Guernesey, de Bernard Lavilliers ("Être en exil à Guernesey Et regarder la houle grise Sur les brisants"), Les corons, de Pierre Bachelet ("Et chaque verre de vin était un diamant rose Posé sur fond de silicose"), Son bleu, de Renaud ("Cinquante balais c‘est pas bien vieux Qu‘est-c‘qu‘y va faire de son bleu"), Quand les hommes vivront d’amour, du Québécois Raymond Lévesque (Lucile a trouvé cette chanson particulièrement pessimiste, avec son refrain "Mais nous, nous serons morts, mon frère") et La quête que chantait Jacques Brel ("atteindre l’inaccessible étoile").

Bref, un spectacle militant comme on n’en fait plus, et vraiment roboratif. Après tout, les choses ont-elles tellement changé depuis la Commune de Paris ? A-t-on vraiment le droit à la parole, la liberté de ses choix, quand on est pauvre et sans le sou, sans travail, sans papiers parfois, loin de la vraie vie ? Et pendant ce temps-là, les spéculateurs, peut-être les mêmes qui avaient spéculé sur la guerre de 1870, et qui ont continué en 1914 et en 1939 (combien y a-t-il eu de profiteurs de guerre ?), continuent à s’enrichir et à écraser le monde. Maintenant, nous avons chez nous notre quart-monde qui ressemble terriblement aux combattants de la Commune, mais anesthésié par les mirages de la société de consommation et devenu incapable de se révolter. Et au loin, nous avons le tiers-monde, pareillement annihilé, avec tous leurs gouvernements à notre botte, et n’ayant appris de nous que la corruption : à ce sujet, j’attends beaucoup du séjour de Lucile en Centre-Afrique, pour en avoir des nouvelles fraîches. Mais je suis sans illusions.

En effet, quand par miracle "on travaille ensemble, […] on reste invisible les uns pour les autres" nous rappelle Henning Mankell dans La muraille invisible. Oui, ce n’est pas évident, la solidarité, la convivialité, le sens de la tribu sont en train de s’émousser rudement. Didier Éribon nous signale d’ailleurs que dans "la bataille qui oppose les dominants et les dominés, les premiers voulant maintenir les seconds à l’état d’objets, et ceux-ci se donnant la liberté de se constituer comme sujets et de considérer les autres aussi comme des objets" (Sur cet instant fragile…Carnets, janvier-août 2004), ce qui veut dire qu’on n’est pas sortis de l’auberge.

Et donc, qu’un tel spectacle nous rappelant les luttes populaires reste indispensable !



lundi 12 avril 2010

12 avril 2010 : nulle part



Quant à l'action, qui va commencer, elle se passe en Pologne, c'est-à-dire nulle part.
(Alfred Jarry, Discours prononcé à la première représentation d'Ubu roi)

Vous connaissez tous ce vieux poème français de Charles d'Orléans, datant de la fin du Moyen âge :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

Les deux derniers vers sont tout à fait à l'heure du jour, et la broderie des fleurs dans le jardin, ou sur les prairies, est un enchantement, mais par contre le second me laisse perplexe : il souffle un vent du nord-est glacé qui nous montre un hiver encore pas très loin. 12 °, c'est peu quand même en avril, sous le soleil, à presque midi. Quand je songe qu'il y a trois ans, pour ma première cyclo-lecture, nous avions 20 ° à la même période, je me demande si j'aurais été aussi enthousiaste de partir dans le vent et la froidure, comme chante le poète.

Et ce vent venu de l'est ne peut pas m'empêcher de penser immédiatement à la Pologne, ce pays, ou plutôt cette nation, qui subit un nouveau martyre, avec cet accident d‘avion. La Pologne a beaucoup à voir avec la France : n'oublions pas que notre Henri III fut d'abord élu roi de Pologne (c'était une royauté élective) en 1573. il n'y régna effectivement que peu de temps, de janvier à juin 1574, la mort de Charles IX le ramenant en France, en pleines guerres de religion. Par la suite, les révolutionnaires français se sont toujours battus pour la liberté de la Pologne, liberté certes très surveillée sous Napoléon Ier, mais les révoltés de 1830 et 1848 souhaitaient eux aussi une Pologne libre, et les émigrés polonais furent nombreux à être accueillis en France tout au long du XIXème siècle : signalons le grand poète Adam Mickiewicz qui trouva chez nous une seconde patrie, avant d'être chassé par le coup d'état de Napoléon III, comme quoi toutes les dictatures se ressemblent et n'apprécient pas la liberté !

Je suis allé trois fois en Pologne, un pays qui m'est cher. La rencontre de Piotr en 1973 fut déterminante, par ce bel été qui vit défiler à l'auberge de jeunesse associative de Trélazé de nombreux étrangers. Je ne sais comment nous nous liâmes, d'autant plus qu'ils ne parlaient pas le français, ni lui ni sa compagne Maria, et qu'il me fallait baragouiner en anglais. Mais enfin ça dut marcher, et l'amitié naissante fut assez forte pour que je leur rende visite dès l'année suivante dans un voyage en solitaire en train, assez stupéfiant, car avec un changement de train en pleine nuit à Wročław, je crois (comment trouver mon prochain train, dans le noir, sur quel quai ? Faut croire que j'étais plus débrouillard que je le pense, aujourd‘hui, ça m‘affolerait), et une arrivée au petit matin à Cracovie, alors que j'étais parti l'avant-veille au soir de Paris.

Séjour de quatre semaines ponctué de toutes les visites obligatoires des musées, églises, du château, des cafés littéraires (j'ai découvert que les jeunes poètes venaient y lire leurs œuvres), du zoo, une séance au cirque, une pièce de théâtre de Witkiewicż, Les noces, me semble-t-il (où j'étais accompagné d'une étudiante amie de Piotr, qui parlait français, m'expliquait ce qui se passait et qui m'a aussi un peu "vampé"), des mines de sel de Wieliczka, du camp d'Auschwitz... Séjour passé dans la famille de Piotr, où je fis connaissance de son jeune frère Martin, mon ami actuel, un as des langues vivantes, de sa fabuleuse grand-mère, qui lisait Romain Rolland pour se rafraîchir son excellent français et qui tenta de me donner quelques leçons de polonais. Le séjour fut complété par trois jours à l'hôtel à Zakopane, où j'occupais mes soirées à lire Les Bostoniennes, d'Henry James, aucun rapport avec la Pologne, sauf qu'on y trouve l'expression « ivre comme un Polonais », ce que je rapportai avec gourmandise à Piotr quand je revins à Cracovie. Et par quelques jours à Varsovie, chez un ami de Piotr, et visite chez Chopin à Żelazowa Wola, avec concert de piano en plein air.





Mais ce qui m'avait le plus frappé, c'est qu'effectivement j'avais l'impression d'être "nulle part" : ayant franchi le rideau de fer, je découvrais un autre monde, fait de restrictions et de petites (et grandes) mesquineries, qui ressemblait à l'Occident, sans y ressembler tout à fait. Au retour, changement de train à Dresde, avec une nuit d'attente : je n'avais plus d'argent (y avait pas de carte bleue à l‘époque), donc pas question d'aller à l'hôtel, et Piotr m'avait bien recommandé de ne pas lâcher mon sac des yeux. Nuit blanche, il y avait dans les ténèbres toute une "faune" qui passait et repassait, mais je n'ai pas été embêté.



Deuxième voyage l'année suivante, en 1975, et cette fois en voiture, avec mon beau-frère Josué et Anne-Marie. Et en été, ce qui fait que Martin, en vacances, nous fut prêté par ses parents pour faire un tour complet de Pologne. Il fut un excellent cicerone, et comme lui parlait français (avec un délicieux accent chantant et un léger roulement d'r), ça nous facilita grandement la vie. Depuis, c’est lui qui nous a rendu visite trois ou quatre fois en France, et qui nous a confié plusieurs fois pour des vacances son fils Michal. Troisième voyage en 2003, pour une semaine, à Pâques, où nous emmenâmes Lucile, ravie de retrouver son ami Michal, exactement de son âge. Voyage assombri par l'annonce du décès de ma belle-mère, survenu pendant notre absence.

Et comme il n'y a jamais de hasard dans la vie, voilà qu'au moment où j'apprenais le crash de l'avion polonais, depuis deux jours je lisais un roman polonais, d'Anna Onichimowska, intitulé Héro, mon amour, paru dans une collection pour adolescents, et qui raconte la descente aux enfers d'un jeune, Jacek, qui a commencé à se droguer. Son père boit comme un trou (comme un Polonais ?), sa mère fume cigarette sur cigarette, ils n'ont jamais le temps de lui parler et ne s'aperçoivent de rien. Michal, le petit frère de Jacek, lui dérobe un joint, et le drame éclate. Jacek peut-il s'en sortir ? « Je fais ce que je veux. Je suis libre. Je peux fumer ou pas. Je ne suis pas accro. Je ne l‘ai jamais été », pense-t-il. Il aimerait bien renouer avec ce père éthylique, et il faudra un dernier drame pour que le père (que la mère a lâché) décide de se reprendre en mains, et par là-même de rejoindre son fils : « Je suis là, parce que je n'ai que toi. Et je ne veux pas être seul. » Oui, dans l'addiction (à l'alcool, aux drogues plus dures, à la cigarette, au jeu, à la télévision, à l’appât du gain, au sexe peut-être) aussi, on finit par se retrouver "nulle part".




Mais il n’y a pas qu’en Pologne qu’on se trouve "nulle part" (l’allusion d’Alfred Jarry venait du fait qu’à l’époque d’Ubu roi, la Pologne avait été démembrée et partagée entre la Prusse, l’Autriche et la Russie, et donc n‘existait plus). Très souvent, et pas seulement en Pologne, j’ai eu l’impression d’être moi-même coincé dans ce "nulle part", cet espace indéterminé où je ne pouvais pas trouver ma place. J’en ai touché un mot dans mon autoportrait du 28 janvier (qui est aussi un portrait de l’individu en général), et il me faut faire un bel effort pour me sentir quelque part, que ce soit en famille, avec des amis, dans un cadre associatif, ou quand je travaillais, dans le milieu professionnel. Je ne sais jamais où je suis réellement, je suis comme l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, qui juge qu’« aucune caresse ne va jusqu’à l’âme », et qu‘ainsi l‘homme est toujours de trop. Parfois, j’ai l’impression d’être l’homme de nulle part. Je sais pourtant d’où je viens, je sais où je vais, je me projette, je suis capable de me penser, de faire des choix, d’aider les autres, de rire et de pleurer. Mais entre le "d’où je viens" et le "où je vais", entre le rire et les larmes, entre le projet et la réalisation, entre tel ou tel choix, je flotte dans l’incertain, dans ce "nulle part" qui semble ma marque de fabrique.

Ce qui me sauve, c’est que j’ai l’impression de n’être pas tout seul dans ce cas. Et même je finis par me poser la question : est-ce que, par hasard, la vie ne serait pas, tout simplement, l’antichambre du "nulle part" ?

dimanche 11 avril 2010

11 avril 2010 : prendre le temps


C’est aujourd’hui dimanche, encore dimanche, le jour le plus mortel pour les prisonniers et les solitaires.
(Rosa Luxemburg, Lettre à Sonia Liebknecht, 18 février 1917)


Dimanche, le jour sacré pour les uns, l’ennuyeux dimanche pour d’autres (rappelons-nous la chanson de Juliette Gréco, Je hais les dimanches).

Le culte ce matin était de toute beauté, avec des chansons accompagnées à la guitare, un temps de repos, d’écoute, de partage (on partage souvent plus en écoutant qu’en parlant), un morceau de "vrai" temps, quoi. La femme-pasteur (c’est quand même plus joli que pasteure, non ?) a proposé une méditation sur l’évangile de Jean, 20,19-30. Et surtout sur cette parole de Jésus à Thomas : avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance aussi ta main et mets-la dans mon côté… Car Thomas l’incrédule a besoin de voir pour croire, de toucher pour être sûr. Et pourtant l’évangile ne nous dit pas s’il a avancé la main, ni touché. C’est, moi, ce qui m’a frappé dans le passage : a-t-il, oui on non, touché ?

Eh oui, j’ai pris ce matin le temps d’aller au Temple, avec ma lenteur coutumière, après un bref passage au marché. J’ai jeté un œil sur mon futur appartement qui a vue sur le marché, je pourrai donc y aller le mercredi et le dimanche, aux aurores, voir les forains s’installer, et en prenant tout mon temps. Le temps de vagabonder…





Je suis en train de lire La société des vagabonds, de Harry Martinson, écrivain prolétarien, prix Nobel de littérature en 1974. Et je suis saisi par la façon qu’avaient ces chemineaux, ces trimardeurs, ces vagabonds, justement de prendre leur temps, car soit par choix personnel (« Il avait tout quitté, un jour, et était parti. Il ne pouvait plus rester assis à sa table de travail. Il avait envie de partir aussi loin que possible et de respirer, uniquement. Aspirer à pleins poumons l‘air en provenance de l‘espace infini »), soit à cause de la situation économique de la Suède de l’époque (début du XXème siècle) qui condamnait toute une fraction du prolétariat à l’émigration ou à la mendicité sur les routes, les vagabonds étaient, semble-t-il, très nombreux. Et il sont ici des gens qui nous apprennent à vivre. Loin du confort, ils dorment où ils peuvent (dehors souvent ou dans un coin de foin des granges, où beaucoup ont péri brulés vifs, car en période de grande humidité, il se produit de temps à autre un phénomène de combustion spontanée du foin moisi), ils mangent quand ils peuvent, quand on veut bien leur donner quelque chose : « Bolle avait vite appris que le meilleur moment pour mendier sa nourriture était précisément entre les repas. Quand les victuailles étaient gardées dans les armoires et les garde-manger, et que la maîtresse de maison pouvait dire qu’elle n’avait rien de prêt et aucun reste. Alors elle vous donnait un morceau de pain qu’on emportait en chemin. C’était à ce moment-là que celui qui mendiait était le plus à l’abri des reproches, car la modicité du cadeau contrebalançait le mensonge ou le demi-mensonge de la femme - la plupart du temps, il y avait en effet autre chose dans les armoires. » Ils se lavent quand ils peuvent, Bolle, le héros, se baigne dans les lacs et les rivières, et tant pis si c’est froid. Mais ils regardent et savent apprécier la beauté : « - Si, j‘aime les fleurs. Et il y a beaucoup d‘autres belles choses que j‘aime, mais que je n‘approfondis pas trop, car ça me rendrait seulement malheureux. La beauté brûle. » Et même, il peut leur arriver une belle histoire d’amour, comme celle de Bolle et de la vachère, pendant un mois d’été, car il n’y a pas que les vagabonds qui sont solitaires.

Je repensais à eux, sur mon vélo, cet après-midi, en regardant les tapis de pâquerettes blanches, de fleurs jaunes de pissenlits, ou à midi, en observant dans le jardin les tulipes jaunes et rouges en train d’éclore, les muscaris bleus, les jacinthes roses, le cerisier tout en fleurs et où quelques abeilles butinaient et où un couple de tourterelles roucoulait, les forsythias jaunes aussi, bref cette symphonie de couleurs nous brûle effectivement, et nous rappelle surtout combien, en comparaison, l’humanité dans son ensemble est froide, peu sensible, et préfère ignorer qu’il y a des exclus : « un mur se dresse et l’on ne pense que rarement à la misère qui se traîne dans la fange de l’autre côté de ce mur », écrivait Rosa Luxemburg (on va encore me dire que je ne lis que des gauchistes, non, je lis ceux qui parlent de nous, de la vie) en 1912. Je vous recommande ce petit livre, Dans l’asile de nuit, où elle démontrait, déjà, combien la prospérité indécente d’une minorité repose sur la misère croissante d’une frange importante de la société, contre qui « se relaient les bras de la loi, la faim et le froid » : « l’asile de nuit pour sans-abri et les contrôles de police sont les piliers de la société actuelle au même titre que le Palais du Chancelier du Reich et la Deutsche Bank », facile à transposer chez nous, non ? Comment, vous ne le pensez pas ? Levez-vous, au fond de la classe, et prouvez-moi le contraire ! Sinon, taisez-vous !

Depuis que j’ai rencontré ce jeune "dépossédé" d’Épinal, j’ai aussi rencontré ces deux livres et ces deux auteurs : on voit bien que le hasard n’existe pas.« Le vrai miroir de nos pensées, c‘est le cours de nos vies », nous dit Montaigne. Même les adeptes de la Libre pensée, entendus ce matin à la radio, semblent psycho-rigides (l‘intégrisme n‘est pas que religieux, hélas), et imperméables à toute autre idée que les leurs. J’étais atterré. Lisons toujours Montaigne : « Je crois, et je conçois mille façons différentes de vivre. À l‘inverse de la plupart des gens, j‘accepte plus volontiers la différence que la ressemblance. » J’avoue que ce qui me fait le plus peur dans la vie, c’est la norme, la normalité, qui finissent par nous rendre incapables d’accepter l’autre, le vagabond, le sans-papiers, l’étranger, le Juif, l’Arabe, le Black, le gitan, le chômeur, le malade, l‘handicapé, le vieillard… Je vous laisse le soin de compléter, la liste peut être longue. Enfin tous les "dépossédés", et ils sont nombreux…

Prenons le temps de vivre, avançons le doigt, regardons les mains, mettons-la au côté s’il le faut, et acceptons la vie dans toute son ampleur, sa variété, sa subtilité. Prenons le temps de nous promener lentement, de lire, de regarder les fleurs (même si ça brûle) et les oiseaux, de rendre visite à un(e) ami(e), d’écouter (dans notre monde de zapping permanent, j’ai l’impression que personne n’écoute quoi que ce soit), de faire de la cuisine d’amour, d’écrire une lettre en y mettant un peu de notre cœur, d’être ouvert au jaillissement de la rencontre (elles sont si multiples, les rencontres, elles peuvent mener à l’amitié, à l’amour, à Dieu peut-être aussi !) et de la somptueuse différence, et ne détournons pas les yeux des miséreux quand nous les croisons. Et au besoin, aidons-les ! Cela suppose du temps, certes.

Aussi battons-nous contre cet abus du toujours plus vite d’aujourd’hui. Assez de lignes à grande vitesse (LGV), pour quoi faire ? Pour accroître les profits des capitalistes et des spéculateurs ? On crée l’enfer pour les riverains et pour arriver où, au Paradis, peut-être ? Bientôt on ne pourra plus prendre un train normal, à échelle humaine, où l’on peut par exemple hisser son vélo. Je ne sais pas encore comment je vais pouvoir emporter mon vélo dans le Doubs, aucun TGV pour Paris ne prenant de vélo ! C’est beau, le progrès, et ce culte de la vitesse. Je vais être obligé de décomposer mon trajet en petits tronçons pour prendre des TER, s’il y en a encore, et faire durer le voyage deux jours, mais pourquoi pas ? J’éviterai Paris et essaierai de voir comment fonctionnent les liaisons transversales ! Après tout, n’ai-je pas le temps ? Et, s’il n’y avait pas mon déménagement, je ferais bien tout le trajet à vélo…

Pour tout vous dire, je suggère d’accorder de l’attention à la vie, on n’en n’a qu’une : donnons-nous le temps de la vivre dans ses infinies variations, de s’enchanter de ses délicates nuances et de ses diversités. « Avance ici ton doigt, regarde mes mains, » dit Jésus, et n’y a-t-il pas de quoi s’émerveiller ?

vendredi 9 avril 2010

9 avril 2010 : banlieues


Voyez-vous, il faut bien qu’à la longue nous pensions un peu à nous-mêmes ; l’égoïsme des natures tendres et généreuses est seulement plus justifié que celui des natures altières.

(Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent)


On parle beaucoup de la banlieue en ce moment : émissions de radio, discours de ministres, tables rondes sur les violences en milieu scolaire (comme si ça n'existait qu'en banlieue !), insécurité, chômage, burqa, etc. Les sociologues et les journalistes de tous poils, qui se gardent bien cependant d'y habiter, en parlent doctement. J'ai même appris qu'il existait des personnes spécialisées dans l'accueil des journalistes qui veulent enquêter dans une banlieue, des sortes de "guides de banlieue", qui connaissent tout le monde, et veillent au résultat, c'est-à-dire qu'on n'en parle pas (à la télé ou à la radio) ou qu'on n'en écrive pas faussement.

Et puis, je lis Les gens du Balto, de Faïza Guène, auteur que je découvre, née en 1985, donc toute jeune, et qui, avec ce troisième roman, me paraît déjà en pleine possession de ses moyens littéraires, pas très loin de Raymond Queneau ou de Romain Gary (Ajar) pour le style, excusez du peu. C'est un roman polyphonique, si l'on peut dire, qui fait transparaître une certaine oralité contemporaine. Chaque chapitre est dit (écrit) par un personnage, et l'ensemble compose une sorte de roman policier, en trois phases : avant le meurtre, chacun des personnages se présente. La deuxième et la troisième partie sont composées de l'enquête policière, ou plus exactement des réponses orales faites à l'interrogatoire au commissariat : une première fois en masquant un peu les faits ou en faisant des omissions, une deuxième fois en se lâchant un peu plus et en dévoilant la "vérité", dans la mesure où on peut la dire à la police...





Joël Morvier, dit Jojo, dit Patinoire (« on me surnomme comme ça disons à cause de ma calvitie avancée » et « par nostalgie, je garde les cheveux longs malgré le terrain vague sur le dessus »), est propriétaire du Balto, le café-tabac-journaux, qui semble le seul lieu un peu vivant de Joigny-les-Deux-Bouts, en bout de RER, petite ville à une heure trente de Paris, moitié HLM, moitié pavillonnaire en bordure de la voie ferrée. En tout cas, les habitués le considèrent comme le seul lieu attractif, bien que le patron, raciste, concupiscent et désagréable, fasse l'unanimité contre lui. Mais où Yéva, dite Mme Yéva, la daronne ou la vieille, mère de famille d'origine arménienne, trouverait-elle ses cigarettes : bien obligée de venir là, le prochain bureau de tabac est à sept kilomètres ! Mais pas touche : « Que je sois bien roulée, je comprends que ça mette certains dans des états dingues, mais ça n'excuse pas tout. » Pour Morvier, qui aimerait bien la peloter, elle traîne « une odeur sucrée qui arrêtait le temps dans le bar », et son ado de fils trouve qu'elle « ressemble un peu aux femmes qui tapinent derrière la gare. » Et le mari de Yéva, Jacques, dit Jacquot, le daron, ou Coco, chômeur affalé toute la journée devant le téléviseur allumé en permanence , les feuilletons débiles et les jeux à la con auxquels il voudrait bien participer (« comme le vieux est un peu dur de la feuille, souvent le son est à fond »), grand amateur de jeu, interdit de casino, vient aussi au Balto pour un ou deux grattages par jour et le Loto Foot (« je pouvais pas lui enlever ça, il aurait pas survécu », dit sa femme) . Il y a aussi Tanièl, dit Tani, Quetur (ses parents sont arméniens, donc turcs pour ceux de la cité) ou bon à rien, leur fils aîné, seize ans, qui glande depuis qu'il ne va plus au lycée, ce que ses parents ignorent, car il sort « de la maison tous les matins à 7 h 30 » avec son sac à dos. Il retrouve au Balto Magalie Fournier, dite la blonde, la traînée ou la meuf de Quetur, celle que tous aimeraient bien "serrer". Tani a failli se fâcher avec Ali, son meilleur pote, qui en est aussi amoureux, mais qui parle bien, lui : « il lit des livres carrément. C'est un truc de ouf. Je pense que les meufs, ça les branche un mec qui lit », dit Tani. On voit aussi Nadia et Ali Chacal, les jumeaux berbères, toujours à se chamailler, Nadia, super bonne élève qui voudrait bien s'en sortir (« Mais nous, c'est notre pays ! Comment ! on est nés ici ! » proclame-t-elle à ceux qui la tiennent toujouis pour étrangère), tandis que lui s'est intégré dans une bande. Enfin, il y a Yeznig, dit bébé, le gros ou l'handicapé, le frère de Tani, mongolien, qui travaille dans un CAT, recompte ses dents après les repas, de peur d'en avoir avalé une, et vient de temps en temps au Balto boire une grenadine, et se fait ramener chez lui par les gendarmes, car il ne sait pas rentrer tout seul.

Et voilà qu'une nuit, Morvier est découvert baignant dans son sang. Qui a bien pu l'assassiner ? Tous les doutes sont permis dans la mesure où Joël faisait l'unanimité contre lui. Chacun des habitués est interrogé par la police, car il se trouve que justement ce soir-là, ils sont passés par le bar. Tous avaient une bonne raison de l'assassiner, il avait volé un ticket gagnant à Jacques, il avait viré les jeunes, peloté Yéva, etc. Sous ses faux airs de polar (l'explication finale est comme souvent tirée par les cheveux), nous trouvons ici un roman sociétal, on aurait dit populiste autrefois, qui parle avec acuité de la banlieue, du racisme ordinaire, de l'ennui, du rêve (Magalie aimerait bien émigrer aux States, elle se verrait bien à Hollywood), de la télévision opium, du chômage, de la mise au placard et des licenciements, de la boisson et de la drogue, de la violence.

Les relations inter-générations sont bien observées. Nadia : « Mes parents, ils sont bloqués dans une sphère temporelle. Sérieux, ils sont restés coincés en 1970 les pauvres. Hé ho! Y a quelqu'un? Le minitel avec clavier à chiffres romains c'est terminé! » Le père : « mais quel conseil un chômeur de ma catégorie, fourré toute la journée devant la télé, peut-il donner à son fiston ? » Nadia encore : « Même à l'école, je me mets la pression. Je me dis tout le temps : - Si je rate ma vie, je rate la leur par la même occasion. » La langue ici a son importance, car chaque personnage a son vocabulaire propre, ses tics, en particulier les ados. Magalie parle quasiment en sms mâtiné de mots d'anglais :
« sur mon MSN j'ai cent quatre-vingt-sept amis. Dès qu'il y en a un qui me saoule, je le supprime et j'en "add" un autre. » Yeznig parle en mélangeant les temps de la conjugaison : « Alors je suis revenu au Balto qui serait tout fermé. » Quetur explique ainsi pourquoi il vient au Balto : « Si on est allé au Balto, c'est pas pour l'ambiance, c'est clair qu'on aurait préféré les Champs-Elysées. Mais c'est tellement relou de sortir d'ici que du coup, on essaie même plus. » Et l'humour est dévastateur, parce qu'il est ici, plus qu'ailleurs, la politesse du désespoir. Sans doute avec un certain artifice, mais pas plus que dans La vie devant soi ou Zazie dans le métro. L'auteur se glisse avec aisance et une justesse de trait étonnante dans la voix de chaque personnage et va jusqu'à faire parler d'outre-tombe le bistrotier !

Mais bon, ce n'est pas un témoignage social, mais un roman, un vrai, saignant, vivant, qui éclate de talent, plein d'humour, et attention, l'auteur ne méprise aucun de ses personnages, tous gens de peu, au contraire, elle a une tendresse pour tous, malgré ou à cause de leurs défauts. Chacun, égoïste à sa manière, mais comment faire autrement pour survivre ici ? En tout cas, moi, ça m’en dit plus long qu’un traité de sociologie !



jeudi 1 avril 2010

1er avril 2010 : le salaire maximum enfin voté !


- Des méchants, peut-être pourrait-on s‘en accommoder ; il y a pire : ceux qui caressent les méchants pour vivre confortablement à l‘abri de leur conscience.
(Michel Candie, Marie Read, femme pirate)


Qu’est-ce que j’apprends ce matin, à la radio : le mot "socialist" est une injure aux Etats-unis ! En voilà une nouvelle ! Mais qui ne m’étonne guère, l’oncle Sam, à en juger par les dialogues des films dont il nous abreuve, n’est pas avare de jurons ! Mais enfin celui-là : faut-il que l’URSS ait causé un tort énorme au mot même de socialiste ! Je ne suis pas certain d’ailleurs que, pour certains des jeunes sbires entraperçus lors des résultats des élections à une certaine permanence parisienne, ce ne soit pas aussi une injure (je ferais mieux de ne jamais regarder la télé…) !

Quand je pense qu’après plus d’un siècle de suffrage (presque) universel, on trouve encore le moyen d’aller perdre une partie de son temps (et il ne m’en reste que si peu, à moi, comme à tous les retraités) pour aller abdiquer son pouvoir personnel au profit d’un(e) individu censé(e) nous représenter. C’est-à-dire qu’on lui abandonne notre pouvoir, qu’on le(la) laisse privatiser tout ce qui nous appartient, le téléphone, la poste, l’électricité, les chemins de fer, les banques - c’est déjà fait - bientôt l’école, l’hôpital et les retraites. Et on abandonne ce pouvoir à des gens qui ne prennent jamais le métro, qui ne savent pas ce que c’est que d’acheter un pain, que de se ronger les sangs parce qu’il va quand même falloir joindre les deux bouts, qui n’ont aucune idée de ce qu’est la mouise. « Certains ont le savoir mais ignorent tout de la vie, la vraie, celle qui sort de tes boyaux, celle qui s’achève dans les fosses communes. Les hommes n’ont que l’usufruit de leur existence », nous rappelle Joseph Bialot dans son beau roman, Le jour où Albert Einstein s’est échappé.

Mais c’est que derrière tout ça, toutes ces élections "pièges à cons" (au fond les slogans de Mai 68 avaient un réel fondement), il y a des complices, des requins aux dents aigües qui attendent des profits juteux des extorsions que les puissants vont pouvoir réussir à soutirer au peuple grâce au vote. Oui, nous gagnons le droit d’être tondu, voilà ce qu’est le droit de vote. Le droit à l’inexistence, puisque on en prend pour cinq ans, ou six ans, pendant lesquels on a cessé d’exister, d’émettre, de protester. Comme si dans un mariage, l’un des conjoints soudain cesse quasiment de parler (à cet égard, le beau film de Renaud Bertrand, Nous trois, hélas, un échec commercial, est très édifiant), et attend que les décisions soient prises exclusivement par l’autre. C’est parfois ce qui se passe, d’ailleurs, et une des causes des échecs conjugaux.




Par contre, j’ai participé avec plaisir le mardi 23 mars, à la manifestation unitaire qui a défilé de la promenade des Cours jusqu’à la Préfecture. J’allais dire : il n’y avait que des vieux. C’est caricatural, mais c’est un peu vrai. Là, au moins, on existe. On devrait manifester plus souvent, surtout quand nos "élus", il est vrai pour une grande part issus du monde des requins ou affiliés à la mafia des spéculateurs, sont en train de ronger peu à peu toutes les conquêtes sociales. Mais pour manifester, il faut avoir un minimum de goût de la révolte. « Je commence à comprendre pourquoi les pauvres ne peuvent pas faire la révolution. La déchéance physique détruit les ressources de la dignité. La révolte est un luxe, » nous dit Mihail Sebastain dans son superbe Journal. Joseph Bialot, lui, explose : « J’ai fait le tour du monde. J’ai découvert la crasse et la famine des arrière-cours de la prospérité occidentale. »

Allons-nous, comme les peuples du Tiers Monde, nous laisser déposséder encore plus sans réagir ? Pourquoi ne propose-t-on pas des mesures simples ? Pourquoi y a-t-il un salaire minimum, et n’y a-t-il pas un salaire maximum ? Idem pour le minimum vieillesse : pourquoi n’y a-t-il pas un maximum vieillesse ? Je suis certain que ça réglerait rapidement le soi-disant déficit des régimes de retraite par une plus juste répartition ! Est-ce si difficile que de partager un peu : « Pour faire un tel sacrifice, disparaître pour le bien de l‘autre, il faut l‘aimer vraiment », viens-je de lire dans un roman magnifique de Milena Agus, Mal de pierres, que je vous conseille vivement. Faut croire qu'on ne nous aime pas, en haut lieu !

Libre ensuite à ceux qui en veulent plus de penser pendant leur vie à cotiser personnellement pour un complément privé : ils verront ce que donnent les fonds de pension ! Je ne suis pas sûr, par exemple, sauf si je meurs au-delà de quatre-vingts ans, de récupérer ce que j‘avais mis de côté pour ce fameux complément. Ne nous laissons pas abattre par la cohorte des petits-bourgeois, que stigmatisait déjà il y a cent ans Maxime Gorki, ceux qui aiment « vivre dans le calme et la beauté, sans participer à cette lutte, leur position préférée étant une existence paisible à l’arrière de l’armée la plus forte. »

Romain Rolland me l’a rappelé dans Jean-Christophe : « Vous êtes dans le plus beau pays, vous êtes doués de la plus belle intelligence, du sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout cela, vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une poignée de drôles… Levez-vous, unissez-vous… Balayez votre maison. » Oui, balayons, et sans crainte des lumbagos ! Et ne nous laissons pas accabler par « concurrence et rivalité d'une part, de l'autre opposition d'intérêts, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui », que dénonçait il y a plus de deux cents ans l’ami Jean-Jacques Rousseau, et qui hélas, ont bien creusé leur nid depuis.

Et, ô joie, je viens d’entendre à la radio que ma proposition d’un salaire maximum et d’un maximum vieillesse viennent d’être soumis au Parlement, et que tous les députés vont la voter comme un seul homme, toutes tendances confondues ! Au journal radio précédent, j’ai appris que le concours de Miss France étant annulé, c’est le concours de Monsieur Cyclo-lecteur qui va le remplacer. Comme je suis l’unique candidat, j’ai mes chances !