Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 24 juin 2010

24 juin 2010 : in memoriam




Je tiens à ce que mes amis sachent que je leur cède compagnie dans un état desprit paisible, avec le timide espoir dune vie doutre-tombe dépersonnalisée, par-delà les confins obligés de lespace, du temps et de la matière et par-delà les limites de notre compréhension. Ce « sentiment océanique » ma souvent soutenu dans les passes difficiles, comme il me soutient maintenant au moment décrire ceci.
(Arthur Koestler, billet annonçant son suicide, 1983)
Levé tôt, comme dhabitude, quand les jours sont si longs. Je découvre par la fenêtre le panorama sur la ville à-demi éveillée : « Et le jour ouvre nos lèvres / Et les mots entrent dans les choses », comme a écrit Georges Jean, le poète que jai bien connu quand jétais en poste à Angers : est-il encore de ce monde ? Depuis quelques jours, je me sens lourd, accablé, comme prisonnier « dans la chair du temps » dont il parle par ailleurs. Est-ce cet anniversaire qui approche ?
Oui, un an a passé, depuis que jai quitté ce quon pourrait nommer le terrorisme du réel, ce que Claire désignait dans une lettre posthume comme « la souffrance physique, la dégradation (je ne peux plus me faire comprendre, manger, boire normalement), le désir puissant de ne pas continuer à gâcher la vie de mon entourage », un an donc que Claire nous a quittés. Comme Arthur Koestler, elle voulait partir par elle-même, et quand elle rédigeait en cachette cette lettre, sans doute en octobre 2008, elle pensait, tout aussi paisiblement que lui, pouvoir faire comme les Inuits, « choisir le jour de mon départ » ; voici ce qu'elle écrit : « quand les vieux sentaient que la mort allait venir, ils partaient seuls mourir dans la montagne, le froid et la solitude. »
Connaître, comprendre et agir, tels ont été les fondements de sa vie, jusque dans cette maladie où elle a essayé de comprendre ce qui lui arrivait, d'agir pour l'après elle, de trouver malgré tout la joie, même là où elle nest pas a priori, et de se rapprocher de son être profond : « je vous ai tous beaucoup aimés, malgré parfois mes questions, mes inquiétudes, mes insatisfactions manifestes. » Et, par son départ qu'elle voulait donc anticipé, elle trouvait un point positif : « je ne connaîtrai pas les affres de la solitude et de la vieillesse. »
Contrairement à Arthur Koestler, elle na pas pu mener à bien son projet de départ anticipé, car à la date quelle avait fixée (lendemain de Noël 2008), elle ne pouvait plus accéder par elle-même à la flopée de médicaments qui lauraient envoyée ad patres. Je ne pense pas quelle ait eu finalement à le regretter, car ses derniers mois ont été solidement enracinés dans la solidarité, dans la compassion, dans lamour. De temps en temps, je l'entendais me poser cette question sibylline : « Que faut-il faire pour ne pas revenir ? » Je la sentais soucieuse de laccélération de lévolution du monde ; elle pensait quau lieu de devenir meilleurs au sens moral, les hommes cherchent seulement à améliorer leurs conditions de vie matérielles. Et elle doutait. Je ne sais qui a dit : « Les croyants doutent, les savants ne doutent pas. »
Elle ne voulait pas de notre tristesse : « Ne soyez pas tristes. La mort est un seuil à franchir. Je lai accepté. » Oui, ce regard en face, ce regard de celle qui sait quelle va mourir, je lai beaucoup observé, me détournant parfois, les larmes aux yeux, et je le revois encore très clairement à chaque fois que je relis cette ultime lettre, lecture pourtant brouillée par mon propre regard embué. Cest quelle sinquiétait de moi : « mon seul souci en vous quittant, que Jean-Pierre reste entouré en vieillissant, et ce malgré son petit côté ours. »
* * *
Rassure-toi, Claire, l'ours est bien entouré, il na pas été abandonné, il ne s'est pas replié sur lui-même (car tu avais raison, le froid, la solitude, le tombeau, cest pour celui qui survit), au contraire, il faudrait qu'il fasse un petit effort pour cesser de courir partout à la rencontre des autres. Me recentrer sur moi-même, essayer de discipliner un peu ma nature exubérante qui me tiraille dans tous les sens, je crois que cest aussi ce que tu aurais souhaité.
Quand il marrive de passer par lhôpital, jhallucine et je pense à cette question terrible que tu mas posée en mars 2009 : « Tu ne vas pas me renvoyer ici ? » Comme jétais derrière toi, te poussant sur le fauteuil roulant, tu nas pas vu le flot de larmes qui ma troublé les yeux. « Bien sûr que non », ai-je répondu, pensant aux vers de Paul Celan :
Et le trop de mes paroles :
déposé sur le petit
cristal dans le fardeau de ton silence.
Mais si tu avais accepté la mort, ce nétait pas tout à fait mon cas : « la mort comme une source pétrifiante. Ce froid, ce calme, cette patience qui viennent des profondeurs », dont parle Gilbert Cesbron dans La regarder en face, jessayais au contraire de loublier, de la nier, de croire au miracle. Mais, comme il est écrit dans La tête en friche : « Quand on aime les gens, on les garde à labri. » Je me suis efforcé de te confectionner un abri précaire mais douillet pour tes derniers mois, avec laide des infirmiers, de lauxiliaire de vie, de ta sœur et de mes sœurs, des amis, de Mathieu et de Lucile enfin. Jose espérer que jamais tu ne t'es sentie abandonnée. Même si, quand je sortais de la maison, fût-ce pour aller cueillir des fraises au jardin ou pour aller acheter le pain, je faisais le vide dans mon esprit, ce qui était ma façon à moi de survivre.

 
Et, pendant ton agonie, comme tu ne souffrais pas (physiquement du moins), mais quon continuait à sagiter autour de toi, à te parler, à te faire la lecture ou écouter de la musique, à te tenir la main, jimagine que tu pouvais penser, et tadmirer toi-même, comme je tadmirais (et cest ce qui me faisait croire au miracle !) : « Je ne pensais pas que je tiendrais le coup jusquà larrivée de Mathieu, jusquà nos trente ans de mariage, jusquau retour de Lucile, mais jai réussi ! »
Oui, Claire, pardonne-moi, on ne comprend pas tout immédiatement, surtout moi, l'ours si dur à la détente. Laisse-moi en silence relire encore la conclusion de ta belle lettre : « Mettez à vivre en bonne santé toutes vos capacités et compétences, amour de lAmour, de la beauté, de la nature, des chants doiseaux, de la vie en conclusion. »

lundi 21 juin 2010

21 juin 2010 : défricher


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Lui qui pendant tant d‘années avait espéré qu‘il arrive bien des malheurs à ce père haï, voilà que l‘annonce de sa mort n‘engendrait aucune émotion particulière.
(Jean-Pierre Bonnet, L’inconnu de La Faurie)
Il y a peu de jours, c’était l’anniversaire de mon père. Il est rare que je pense à lui, encore plus rare que je rêve de lui. Mais la lecture de cette phrase dans ce roman familial (bourré de coquilles typographiques, mais que font les correcteurs ?) me l’a brusquement ramené à la mémoire : car elle reflète exactement ma pensée de l‘époque. Et c’est aussi un moment où je fréquente pas mal de vieilles gens (comme on disait autrefois), sans doute parce que j’ai du temps, mais aussi pour me déculpabiliser de n’avoir pas été très présent dans les derniers moments de mon père, précisément.
« Donne ta joie, garde ton chagrin », c’est la devise de Léone, ma vieille dame de Montmorillon. Et avec un sourire indélébile, un regard vif et joyeux, elle croque l’instant qui vient et, ce qui est mieux, le fait croquer aux autres dans ce qu‘il a de meilleur et de plaisant. Je la revois me racontant son périple américain, sa découverte du canyon du Colorado, du lac Powell qui est bordé par une tranchée de rochers verticale (on dirait une tranche de gâteau, jubile-t-elle), de Los Angeles où elle est restée bloquée dans un hôtel trois jours par suite des cendres du volcan islandais. « Mais je me suis baladée, et n‘ai pas récriminé ! » Et, comme son groupe décide d’aller manger au restaurant à quatre kilomètres de là (parce que les menus du restaurant de l‘hôtel paraissaient trop cher), qu’il y va à pied, elle fait le trajet à pied également, à son allure, pour constater à l’arrivée que c’est un MacDo. « Ah ben non alors, j’allais pas manger là ! » Et la voilà qui hèle un taxi, se fait ramener à l’hôtel et s’installe dans la salle de restaurant : « Tu te rends compte, j’ai eu l’immense salle de cent places pour moi toute seule, avec le maître d’hôtel, les garçons à mes petits soins — ils étaient très beaux — et c’était très bon, autre chose que le MacDo, quand même… » Léone, chez qui je viens de loger encore pendant le salon du livre de Montmorillon, est toujours en pleine forme : bientôt quatre-vingt-dix ans, qu’elle va fêter en Chine ! Eh oui, elle a eu la surprise de savoir que sa chaudière, qu’elle croyait fichue, et pour le remplacement de laquelle elle avait mis 4000 € de côté, n’avait qu’une petite panne de rien du tout, et tiendra bien encore. « Ni une, ni deux, je me suis inscrite au voyage en Chine, après tout, qui sait si je serai encore là l’an prochain ou encore capable de faire un voyage, c’est toujours ça de pris ! » Sacrée Léone !
"J’ai décidé d’adopter Margueritte. Elle va bientôt fêter ses quatre vingt six ans, il valait mieux pas trop attendre. Les vieux ont tendance à mourir". C’est ainsi que débute La tête en friche, roman de Marie-Sabine Roger, qui vient d‘être tourné au cinéma. J’ai vu le film, assez poussif, qui ne tient que par les acteurs, mais qui m’a donné envie de lire le livre. Le héros-narrateur, Germain, sorte d’idiot du village, mal aimé par sa mère ("Ma mère était comme un caillou pointu dans ma chaussure. Une chose pas vraiment grave, mais qui suffit quand même à vous pourrir la vie"), fait la connaissance de Margueritte (avec deux t) sur un banc public où il a l‘habitude de venir compter les pigeons. Margueritte sort un livre de son sac et commence à lire à haute voix. C’est La peste, de Camus. Germain est fasciné, lui qui a toujours été le cancre de l’école (à vrai dire ratatiné par l’instituteur qui les gavait "de force, comme on fait pour les oies… Résultat, le moindre petit grain de savoir qui te reste en travers ça t'étouffe. T’as plus qu’une envie : le recracher et puis rester à jeun, plutôt que d’être mal"), qui se sait incapable de lire vraiment (en réalité, il déchiffre avec lenteur), par la gentillesse, la douceur, la bonté, la culture de cette vieille femme. "Va falloir que j’en prenne soin, si je veux vraiment qu’elle me dure. Elle a beau faire sa maligne, elle est fragile." Et, pour lui complaire, il écoute avec ardeur, apprend des mots nouveaux (qui épatent ses copains du bistrot, car il se plaît à les répéter avec gourmandise), finit même par chercher les mots dans le dictionnaire ("Je planquais ce dico comme un livre de cul tellement j'avais honte") que Margueritte lui a donné : "J’ai trouvé ça compliqué, d’apprendre le savoir. Ensuite, intéressant. Et puis flippant parce que se mettre à réfléchir, revient à mettre des lunettes à un myope." Il découvre aussi la tendresse, les sentiments : "Aimer est un mot violent. Il faut y être habitué." Lui, l’éternel mal aimé, celui dont on s’est toujours moqué, à l’école, au bistrot, il trouve une personne qui le respecte, le prend en considération, qui lui fait prendre conscience de l’importance des mots, des sentiments ("C'est ça qui est nouveau : les obligations familiales. C'est un truc qui va bien me plaire, je le sens"), des livres ; et à ce sujet, il peut taper sur les éditeurs, le brave Germain : "Ce qu'ils mettent au dos des romans, je vais vous dire, c'est à se demander si c'est vraiment écrit pour vous donner l'envie. En tout cas, c'est sûr, c'est pas fait pour les gens comme moi. Que des mots à coucher dehors — inéluctable, quête fertile, admirable concision, roman polyphonique... — et pas un seul bouquin où je trouve écrit simplement : c'est une histoire qui parle d'aventures ou d'amour — ou d'Indiens. Et point barre, c'est tout."
Oui, ce livre est un véritable hommage à la littérature, à la lecture à haute voix (quand Margueritte est atteinte de dégénérescence maculaire liée à l’âge, DMLA, comme maman, c’est Germain qui, après un travail préparatoire acharné, se met à lui faire la lecture ! J’avoue que j’ai pleuré lors de cette scène, aussi bien en lisant qu’en voyant le film), au pouvoir du langage aussi. Ce dernier peut démolir (comme font l’instituteur, les copains de bistrot, mais Germain a fini par apprendre à se défendre), mais réconcilier, faire grandir. Le livre, très écrit, dans une langue jubilatoire, utilisant les mots les plus crus et les plus raffinés, une langue très inventive, à la croisée de La vie devant soi, Zazie dans le métro et L’écume des jours, trouve dans cette écriture sa force et sa raison d’être. Et c’est ce qui manque au film, un peu plat.
Et je reviens à papa, qui aurait eu quatre-vingt-dix ans, et qui est resté hors du monde du livre, qui n’a pas su exprimer ses sentiments, qui comme Germain aurait pu dire "Je suis né ici par hasard, j‘y suis resté par habitude," et à qui je n‘ai pas été capable d‘être sa Margueritte, moi qui ai gardé pour moi mes découvertes littéraires, pensant que ce n‘était pas pour lui. Moi qui maintenant peux dire, comme Margueritte, "au vu des statistiques et du niveau d’espérance de vie, je suis plus près de l’arrivée que du départ," je ne suis pas mécontent au fond d‘être devenu, en approchant de l’arrivée, cyclo-lecteur.
Et ma première lecture, auprès de jeunes de 12-13 ans à Montpellier vendredi dernier, m’a conforté dans l’idée que la lecture, ça doit être un partage. Je vais, je dois continuer. "Pas besoin de longues mimiques pour déchiffrer un visage, une attitude, une mimique, un regard. Il suffit d‘avoir été considéré de haut une fois, pour apprendre cette lecture-là. Une fois qu‘on sait, on n‘oublie plus jamais," ai-je lu dans le magnifique roman cycliste de Jean-Noël Blanc, Le nez à la fenêtre. Le partage de lecture, ce sera ma manière à moi de ne plus jamais considérer les autres de haut !

lundi 7 juin 2010

7 juin 2010 : retour





Qu‘avais-je osé rêver ? Dans quelle folle aventure étais-je sur le point de m‘engager ?

(Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa)


Bien rentré, après une escale rapide à Tours chez ma belle-sœur qui m’avait gardé la voiture, où Pégase a trouvé place, après plus de quatre cents kilomètres de bons et loyaux services (faut dire que j‘ai un peu appuyé sur les pédales tout de même, et sans EPO ni dopage, s‘il vous plaît), sans la moindre crevaison, simplement de petits problèmes avec le porte-bagages arrière qui a commencé à se déboîter, sans doute sous le poids de mon sac. Ce dernier s’est en effet alourdi, je reviens avec quatre livres de plus que je ne suis parti, en ayant acheté deux, et trois m’ayant été offerts par Christian (deux) et Jeanne-Marie (un) : heureusement, j’en ai donné un à une bibliothèque.
Offert par Jeanne-Marie et sitôt lu

Je n’ai encore vu personne, bien qu’étant invité dès ce soir à 19 h par ma "vieille" amie Jeanne, ma voisine désormais, je n’ai qu’à traverser le boulevard, et qui m’a ramassé le courrier. L’appartement m’attendait le plus silencieusement du monde, bien qu’un voisin se soit soudain mis à bricoler et à taper sur un mur !

Mais pendant deux semaines, j’en ai vu du monde, je peux dire que j’ai même rencontré des bibliothécaires heureux (ah ! cette satanée grammaire française, je suis obligé de mettre au masculin pour désigner ce pluriel, alors que la plupart des bibliothécaires en question étaient des femmes, à l’exception des trois bibliothécaires départementaux), ce qui m’a fait un plaisir immense, m’a rajeuni de trente ans, m’a ramené aux temps joyeux où je sillonnais le département du Gers puis celui de la Guadeloupe, pour tenter d’y développer un peu la lecture publique. Ce retour en arrière, qui fut aussi un saut en avant, tant les bibliothèques ont changé, et je dois dire, nettement en mieux, m’a fait du bien, tant sur le plan physique (les quelques moments de fatigue ont été vite épongés par les repos et les rencontres conviviales) que sur le plan moral. C’est simple, je suis ragaillardi ! Je me sens dans une sérénité profonde, comme je n’en ai pas connue depuis six ans. J’ai peut-être, au cours de ce périple dans une nature si vivante et si belle (même sous la pluie), tout simplement plaqué mes pensées et mes sentiments sur l’allure majestueuse des crêts, des monts et des vaux, des cluses, des lacs et des résurgences, des rivières, des marais et des forêts, des oiseaux et des êtres vivants, et trouvé ainsi la délivrance que je recherchais.
Je constate pourtant que je rentre avec bien plus de cheveux blancs, et même de sourcils blancs, qu’avant mon départ. Est-ce l’effet de l'allongement de ma chevelure ?

Je voudrais remercier tout le monde - comme ça je n’oublierai personne - et vais tâcher dans les prochains jours d’envoyer un petit mot à chacun(e) d’entre vous, bibliothèques d’accueil et familles hôtesses. Un peu de patience seulement !

Je reviendrai dans le Doubs, mais vous, n’hésitez pas à venir me retrouver à Poitiers, très belle ville, réputée pour ses églises romanes, et pour son bel environnement. Non loin d’ici, le Marais poitevin, les côtes et plages de Charente et de Vendée, l'incontournable (pour des bibliothécaires) Musée de la bande dessinée à Angoulême, les monts du Limousin, les marais de la Brenne, les châteaux de la Loire. Poitiers, un endroit idéal pour partir à la rencontre d’une région que vous ne connaissez peut-être pas ! Je vous y accueillerai volontiers, ce ne serait qu’un prêté pour un rendu, comme disait ma grand-mère ! À bientôt…

dimanche 6 juin 2010

6 juin 2010 : JM bis




Faust : celui-là seul est digne de la liberté, tout comme de la vie, qui chaque jour se la doit conquérir.
(Johann Wolfgang Goethe, Second Faust, V)


Me voici revenu en quelque sorte au point de départ, à Besançon, où je passe ma dernière journée, ma dernière soirée, ma dernière nuit.

C’est de nouveau Jeanne-Marie (JM) qui me reçoit. Christian vient me dire adieu, il a son dimanche pris par une animation à Arc-et-Senans (la fameuse Saline, que je n’ai pas vue, à visiter une prochaine fois, encore une de ces “folies” issues du cerveau d’un des utopistes franc-comtois, c‘est là qu‘on a transféré provisoirement les collections du Musée Courbet d‘Ornans) et, devant se lever tôt, il ne sera pas de la soirée à laquelle veut m’emmener Jeanne-Marie, voiturée par Georges. Le frère de Jeanne-Marie, JB, vient aussi. Et je monterai dans sa voiture ; il a passé l’après-midi à des démonstrations de matériels pour handicapés : joëlette, (appareil de transport permettant de placer un fauteuil au-dessus d'une roue, et muni de brancards à l'avant et à l'arrière pour tirer, pousser et, au besoin, soulever) vélo-pousseur (Jeanne-Marie en a fait l‘essai) et diverses inventions pour permettre aux handicapés de bénéficier aussi des joies du plein air. Après avoir été facteur d’orgues (JM me dira qu’il possède un superbe clavecin), JB est devenu éducateur spécialisé, et s’occupe précisément d’enfants handicapés. À cinquante ans, il est à un tournant décisif de sa vie, qu’il doit réorganiser sur de nouvelles bases. Je le comprends parfaitement, moi qui suis veuf et dois me reconstruire, rebondir loin des grands chemins et des voies toutes tracées, et chercher de nouveau une place. Je lui souhaite de réussir.


Et à partir de notre conversation, je m’interroge sur les gens, que je diviserai volontiers en deux catégories, les gens ordinaires et les gens exceptionnels. Dans chacune de ces catégories, il y a des bons et des mauvais, des doux et des brutes, des sains et des pervers, des généreux et des mesquins, des chaleureux et des froids, des fragiles et des forts, des normaux (les plus terrifiants, car ils sont souvent pervers, et surtout ils remplissent les fameuses majorités silencieuses qui laissent se perpétrer tous les malheurs de la terre, du moment qu‘ils ne les atteignent pas) et des doux dingues, des aimants et des indifférents, des vaincus et des arrivistes… Et, de surcroît, on en est arrivé à la primauté actuelle « de “l‘homme économique”, rationnel et industrieux, contrôlant ses désirs non par vertu mais par calcul du bénéfice à venir », que stigmatise Allan Bloom dans L’amour et l’amitié, et qui devient de ce fait, parce que calculateur, méchant, brutal, mesquin, arrogant, humiliant, écrasant la liberté des autres. Des individus qui ne nous haïssent pas pour ce qu’on fait mais pour ce qu’on est, du moment qu’on n’est pas froidement calculateur comme eux.

Il va de soi que je préfère de loin l’homme non-économique, celui qui vit seulement pour vivre, par amitié de la nature, de la plante, de l’animal, de l’art et par goût de ses semblables, de tout ce qui vit. Par goût du secret, du clandestin, du sourire et des larmes, de la pluie et du vent, du fruit dans lequel on croque en observant les oiseaux par la fenêtre, du velouté de la phrase pêchée dans un livre aussi bien que la peau de la pêche sur laquelle on pose sa main, du sourire de l’enfant que l’on relève et du "vieux" à qui on rend visite. Par souci de tout ce que l’on peut poser sur une épaule ou sur le cœur. Je préfère l’homme qui pense que chaque geste peut être celui de la dernière fois, surtout le geste gratuit de l‘amitié…

C’est là que je retrouve ma Jeanne-Marie. Elle a organisé la sortie en lien avec un site internet qu’elle me signale et qui s’appelle “on va sortir” (OVS) ; ce n‘est pas un club de rencontres plus ou moins sentimentales ou sexuelles (quoique rien ne soit interdit), mais il s’agit d’indiquer aux autres telle ou telle sortie intéressante : ciné, rando, musique, théâtre, voyage, soirée en appart, etc., qu’on peut partager ensemble. Les adhérents, apparemment nombreux, s’appellent entre eux les ovéssiens (en vérifiant ce dimanche sur internet, j‘ai vu que Poitiers a aussi ses ovéssiens, et qu‘on y annonce la séance de théâtre de mes amis amateurs ! Je m’inscris aussitôt).

Là, il s’agissait de rejoindre une fête en plein air pour l’inauguration d’une installation dans le parc de Gendrey, à 30 km de Besançon, de sculptures et d’art contemporain en plein air. Plusieurs des artistes sont connus de Jeanne-Marie, ovéssienne avertie.
Des sculptures en béton

Et nous voilà donc arrivés vers vingt heures dans ce lieu un peu magique qui me rappelle le parc de plein air que nous fit visiter Mathieu en 2004 à Umeå. Il y a là du béton, du bronze, du métal, du bois, du verre, du concret et de l’abstrait, de la tradition et de l’innovant. J’ai particulièrement aimé l’immense toile d’araignée en fil de laine rouge qui recouvre intégralement le terrain de basket.



Jeanne-Marie et l'ami Georges devant une des sculptures
Mais il était tard, et le flash ne s'est pas déclenché !

Il est prévu d’y pique-niquer, un barbecue est prêt, et JM, en habituée de ces agapes, et dont le réfrigérateur regorge de nourritures (pour les amis, dit-elle), a préparé tout un tas de victuailles, saucisses (qui rissoleront sur le barbecue), côtes de porc (qu‘on rapportera intactes), pâté (fabriqué par sa mère), fromage de Comté, cake salé fait par JB, tandis que son amie Nicole (autre ovéssienne) qui nous a rejoints apporte ses salades de fruits. Et moi, là-dedans ? Je peux donner des textes, et, avant qu’il ne fasse nuit, je lis du Christian Bobin pour les mangeurs proches.


Un autre aspect du parc avec des sculptures en bois

C’est sous la clarté des étoiles que s’achève la soirée. Il est 23 h passées, et il y a encore la route à faire. Mais JM resterait bien jusqu’au matin !!! En la voyant, en l’admirant, on peut dire avec Yasmine Char, dont j’ai lu des extraits du livre La main de Dieu pendant ma tournée : « Devant la grâce, la nature s‘incline. La vie ouvre grand ses portes. » Mais cette grâce, elle n’arrive pas par hasard. Au fil des conversations, je saisis à quel point Jeanne-Marie a dû se battre pour survivre, et même pour simplement exister. Contre tous ceux qui veulent laminer les différences, dissimuler ce qu’on n’ose pas montrer, éliminer ce qui n’est pas rentable et ne relève pas de la gratuité, ceux qui savent mieux que vous comment on doit vivre et qui ont si vite décidé de vous condamner. Quelle force dans ce combat de chaque jour ! Et quelle beauté rayonnante dans son regard ! Et comme on comprend qu’elle soit si bien entourée d’amis !

« Prenez le chagrin d‘amour le plus violent, laissez-le mariner, ajoutez-y dix ans, et il n‘en restera rien, ou presque, une impression vague de roman aux trois quarts oublié », a écrit Henri Calet dans Le tout sur le tout. C’est assez vrai, mais le contraire aussi. Prenons une telle rencontre, et soyons assuré qu’on en reste marqué pour la vie. Comme je lui parle d’opéra, elle m’apprend qu’elle a assisté il y a dix ans à La Chauds-de-Fonds (Suisse) à une représentation de La flûte enchantée, de Mozart, dont elle garde un souvenir ébloui. À sa manière aussi, Jeanne-Marie réenchante le monde.

samedi 5 juin 2010

4 juin 2010 : fin de partie


Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
(Arthur Rimbaud, Aube)

Je me suis englouti dans l'océan de la nuit, mais je me réveille tôt cependant. Que vois-je à travers les fenêtres, en cette aube nouvelle ? Le ciel uniformément bleu. Est-ce possible ? Pour ma dernière journée de randonnée, jusqu'à Besançon, et très exactement École-Valentin, il ne pouvait rien m'arriver de mieux. Je quitte mes hôtes dès 8 heures et me lance comme un serpent sur la route sinueuse qui longe d'abord la Loue jusqu'à Cléron, enfin presque, en fait, je ne descends pas vers ce village. Je verrai donc son château, paraît-il superbe, une autre fois, car je reviendrai dans le Doubs, c'est décidé : laissons faire le hasard ténébreux de notre existence, mais n‘attendons pas dix-huit ans pour nous revoir, n‘est-ce pas, Christian !

Et je monte vers Epeugney, puis passe par Pugey et une descente vertigineuse vers Beure : un dernier virage en épingle à cheveux, heureusement que j'ai ralenti avant. Jamais je n'aurais pensé prendre autant de plaisir à me plonger dans un pays dénommé Beure, avec un seul "r" il est vrai, ça n'y sentait d'ailleurs nullement les laitages, mais par contre davantage les gaz d'échappement, car c’est là que je rejoins l'arrivée à Besançon : quelle circulation en prenant le boulevard circulaire qui enjambe le Doubs ! Et j'ai promis d'être à dix heures à la Médiathèque départementale, que je trouve sans peine, bien qu'elle soit encore fléchée BDP du Doubs.

Rien ne semble bouger dans le coin. Christian m’attends sur le parvis, et je fais une inspection minutieuse de la Médiathèque, rencontre une douzaine d'employés, dont ceux qui m'ont suivi dans ma tournée, en assistant aux lectures. Les magasins regorgent de bouquins, de disques, de dvd, les toilettes sont nombreuses (il doit y avoir des épidémies de diarrhée dans le coin ?), je visite même un des camions-bibliobus, un des derniers, car il semble que la tendance soit à les supprimer, le fonctionnement des BDP évoluant avec le temps. Le personnel a l'air en forme, l'équipement très correct. Nous sommes loin des temps héroïques, des préfabriqués glacés en hiver et grillants en été, avec les W.-C. au fond de la cour que j’avais connus à Auch !

Puis, après avoir mangé avec Yves et Christian (ce dernier m'offre un peu plus tard et me dédicace son ouvrage Les Comtois dans l'histoire de l'Amérique française, qui sera une bonne introduction à mon prochain voyage au Québec) je m'achemine, en prenant la déviation due à la mise en place de la nouvelle ligne TGV (en pleine ville, une tranchée infernale, on se demande à quoi pensent nos dirigeants), chez mes nouveaux hôtes, Gérard et Marie-Christine. Ces derniers ont voyagé l'hiver dernier dans le Désert Blanc d'Egypte, et Marie-Christine me montre son carnet de voyages, agrémenté de photos et de ses poèmes. Car elle écrit aussi, et de fort belle façon. J’ai beau savoir qu’« aucun de nous ne voit les autres tels qu’ils sont, et pas plus une cinquantenaire assise en face d’un jeune inconnu, dans le train. Ce qu’on voit, c’est un ensemble – c’est toutes sortes de choses – c’est soi qu’on voit », comme l’écrit Virginia Woolf dans La chambre de Jacob, j’aurais été ému de toutes ces rencontres doubiennes si variées, où sans doute je me suis vu moi-même, mais où les autres m’auront aussi apporté un morceau de leur être. En tout cas, la distance qui me sépare des autres aura été, sinon brisée, du moins réduite, et j’espère que la réciproque aura été vraie.

La bibliothèque d'École-Valentin m'accueille : encore un bel établissement. L'équipe de bénévoles, entièrement féminine, est nombreuse, et a préparé le repas : chacune a apporté quelque chose, et comme d’habitude dans ces rencontres, il y aurait de quoi inviter tous les clochards de la ville ! Celui-ci est pris en commun dans la réserve et salle d'équipement de la bibliothèque. Au menu, mais oui, il y a de la saucisse de Morteau. Je n'y échapperai pas ! Froid, c'est également délicieux. Et je déguste un vin du Bugey, le Cerdon. Ce genre de repas est enchanteur et nous ajoute quelque chose, comme quoi il suffit de peu. Mon hôtesse avait fait un « pâté » de poisson, selon une recette fournie par une autre bénévole, Geneviève, grande cuisinière devant l’Éternel. Le plaisir de chacun se trouve décuplé par ce genre de partage.

Quant à moi, à propos de partage, je propose au public un programme de lectures en grande partie centrées sur la deuxième guerre mondiale : Annie Ernaux (Les années), Milena Agus (Mal de pierres) et Marguerite Duras (Cahiers de la guerre). La grande Marguerite, dont j'ose lire le texte sur le retour des camps de son mari Robert Antelme, sa difficulté à renaître, texte dur, cru, cruel, difficile à entendre, je le sais, et pour moi à dire, avec le mot "merde" qui revient une vingtaine de fois, mais dans la discussion qui suit, une vieille dame (quatre-vingt-deux ans) a apprécié. Je pense que parfois, la lecture de textes "nus" comme celui-ci nous provoque, arrondit nos angles, nous oblige à affronter notre vie et surtout notre mort, nous donne un avant-goût de l’éternité, nous remet en avance sur le réel (nous qui apprécions tellement d'être en retard), comme seuls les poètes et les grands écrivains savent le faire.

Vraiment, je veux rendre hommage au formidable travail des bibliothécaires départementaux, qui ont su tricoter un réseau maillé bien serré et performant, et s'appuyer sur des personnels salariés ou bénévoles extrêmement qualifiés : j‘ai vu leur catalogue de formations, chapeau ! Incroyable, les changements qui se sont faits en trente-cinq ans. Certes, nous sommes dans une région du Nord-est, où le climat rude incite davantage aux activités intérieures, dont la lecture (et aussi une partie de la région était protestante, et donc initiée à l'usage de la lecture dès le XVIIème siècle), et le développement de la lecture publique y est plus important que dans le midi, sans doute de plus longue date.

Et, une fois encore, je me pose la question : mais qu’ai-je donc fait moi-même pour que les choses aient autant avancé ? Certes, le temps arrange tout, pour le meilleur ou pour le pire, comme on dit souvent, chaque pas que nous faisons, chaque mot qu’on prononce, chaque coup que l’on donne ou que l’on reçoit nous font avancer. Peut-être vois-je là le fruit de mon travail obstiné de formateur professionnel impénitent pendant les années 1975-1995, quand je pensais que tout ça ne servait pas à grand-chose.

J’ai tourné la page, je continue à ma façon mon partage, je pratique le silence, je laisse se déplacer les heures dans leur légère nostalgie, dans leur lenteur fragmentaire, j’approche de la fin en glissant dans un futur improbable, je laisse les vagues d’indignation ou d’allégresse glisser lentement sur mon échine et sur mon nouveau (et dernier ?) compagnon Pégase, au hasard sinueux de la route, à la rencontre des hommes de tous les jours, essayant d’enchanter un peu de leur temps, dans la candeur de la victoire sur soi-même et dans l’éblouissement amoureux de la littérature.



vendredi 4 juin 2010

3 juin 2010 : en suivant la Loue


Il n'avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complait l'oisiveté fiévreuse d'aujourd'hui.(Romain Rolland, Jean-Christophe, La nouvelle journée)


Je quitte Levier de bon matin, il est à peine huit heures. Adieu, chalet tout de bois, Hélène, Astrid, je m’envole maintenant vers la source de la Loue. Le paysage est grandiose, ça monte, ça descend aussi, un immense bâtiment dégage une odeur nauséabonde : porcherie industrielle ? Ce ne serait pas impossible, vu les cochonnailles variées de la charcuterie locale. Je m’arrête dans un coin de forêt où une table est à disposition, histoire de mettre un peu à jour mon journal en vue du blog. Quel calme, je suis immergé dans la verdure et les rondeurs jurassiennes ! Oui, on va dire ici que le paysage est féminin, en plis et replis, rondeurs et mouillures, fraîcheur et tendresse...

À la sortie de Ouhans, je m’engage à gauche sur la petite route qui mène à la source de la Loue, la fameuse résurgence que j’avais vue du ciel il y a huit jours. Au parking, il reste encore 600 m, je continue avec le vélo, ne voulant pas le laisser seul : si on me fauchait Pégase ? D’ailleurs, le chemin est bétonné, quoique par moments en pente très raide. Je finis en poussant le vélo, puis à pied, avec l’appareil photo pour immortaliser la grotte d’où jaillissent impétueusement les eaux bleutées de la Loue, en fin de compte pas si pures que ça. Rivière qui avait la réputation d’être propre et poissonneuse, et qui semble en difficulté aujourd’hui. Un article de l’Est républicain m’a alerté à ce sujet. En tout cas, ici, ça a l’air cristallin, et le bruit de la cascade de l'eau semblant surgie de nulle part, et qui rebondit une deuxième fois, rend un son féminin, comme une ondine d'opéra.

La résurgence de la Loue

Je remonte difficilement, des refuges sont indiqués en cas d’inondation brusque, de montée des eaux due à un orage, il est vrai que sur ce chemin bétonné ça doit dévaler. D’Ouhans, je monte encore jusqu’à La Main, carrefour stratégique au pied du Mont Pelé (1045 m). Et puis, c’est la descente fantastique jusqu’à Mouthier-Haute-Pierre, six kilomètres à tombeau ouvert. Je m’arrête à un belvédère pour regarder les gorges de la Noue (de Nouailles selon la carte), devenue invisible sous l’écrin forestier. Après, ça continue en pente très douce, sans pédalage, on n’avance pas. Les villages sont très jolis : Lods, Vuillafans, où je mange, puis téléphone d‘une cabine à ma future hôtesse d‘Ornans.

Enfin, Ornans, patrie de Courbet (même la route s’appelait la route Courbet), encore un de ces anarcho-révolutionnaires ou utopistes dont la Franche-Comté est si prodigue : Proudhon, Fourier, Bonnot même. Une vraie petite ville, toute en longueur sur les deux rives de la Loue, qui l’inonde périodiquement, avec de beaux hôtels particuliers et de belles maisons donnant sur la Loue, avec des bacons surplombant la rivière.

Vue d'Ornans, de la passerelle menant à la bibliothèque

Je vois des photos de l’inondation terrible de 1953 à la Bibliothèque municipale, que Françoise me fait visiter. Il y a en ce moment une exposition sur la couleur rouge. Extraordinaire. Je suis stupéfait, depuis que je suis dans le Doubs, par la façon dont les bibliothécaires, les professionnels comme les bénévoles, ont revivifié ces cimetières de livres qu’ont trop longtemps été les bibliothèques. Ici, c’est flagrant : chacun apporte sa touche, se sent responsable, se bat pour la culture. Chapeau ! Par comparaison, j’ai l’impression de n’avoir pas fait grand-chose dans ma carrière professionnelle…

Paulette me reçoit dans son immense maison ; son mari, vétérinaire à la retraite, travaille le jardin, où il distribue généreusement du purin d’ortie aux plants de tomates. Il y a des livres partout, comme chez tous mes hôtes précédents : privilège des pays frisquets, le livre est roi. Quand Françoise arrive, nous nous mettons à table autour d’un roumazava, spécialité malgache, à base de viande bouille (ici du porc) avec des brèdes mafane, plante un peu picotante, que Paulette et son mari ont acclimatée ici ; ma foi, servi avec du riz et un rougail de tomate, c'est plus qu'agréable, délicieux. Il semble que mon blog signalant que j'avais mangé x fois de suite de la saucisse de Morteau ait été très lu, car on m'en parle en se moquant - gentiment - de moi.

Et puis nous rejoignons la bibliothèque pour mon avant-dernière lecture, où j’ai la surprise de voir arriver Jeanne-Marie, accompagnée de l'incontournable Christian et d’un autre ami, Jean-Louis. Je lis en particulier, à destination de la bibliothécaire, une nouvelle de Flannery O’Connor. Dans la nuit tombée, je rentre à vélo, aussi téméraire ou aventureux que dans mon jeune âge, courant après les nuages (profitons-en, il paraît qu’il n’y en aura plus demain !), dégommant les étoiles et le dernier quartier de lune, balbutiant dans la nuit rêvée : que peut-il donc bien m’arriver ?

L'enseigne de la bibliothèque d'Ornans

jeudi 3 juin 2010

2 juin 2010 : des chevaux et des hommes


… le regret d’être parti sans me quitter tout à fait…
(Guy Goffette, L’Autre Verlaine)


Et je repars pour de nouvelles aventures : est-ce que le mot « aventure » convient vraiment à ma tournée, si bien organisée (on m’a même concocté un itinéraire, au cas où je ne saurais pas lire les cartes et où il me prendrait la fantaisie de prendre des raccourcis, c’est qu’on veille en haut lieu sur le développement harmonieux de ma musculature !), j’en doute un peu. D’ailleurs, Jacques Chauviré (Passage des émigrants) nous signale que « la véritable aventure consiste à assumer le quotidien. Je déteste les prouesses par lesquelles chacun essaie de se prouver à lui-même qu’il existe. Ce n’est que divertissement. » Prenons acte, je n’accomplis plus de prouesses, d’ailleurs, je n’ai plus Rossinante, et avec Pégase, c’est autre chose : si je rame dans les côtes, c’est en serrant les dents et en souriant intérieurement.


Quel joli petit vélo est monté tout seul à 1000 m ? Pégase !

Donc, je reprends mon aventure cette fois assez tardivement, car j’ai laissé mon vélo à la bibliothèque, où Sabah me conduit à 10 h. Je m’élance assez fringant sur la route (j‘ai dormi comme un loir !), découvre avec assez d’étonnement un premier panneau 900 m, puis un deuxième 1000 m, alors que je pensais plutôt descendre. Je m’arrête pour vérifier, je me suis trompé de route, j’ai pris celle de la Suisse, et non pas celle du lac de Saint-Point (dit aussi de Malbuisson, situé sur l’autre rive, en face de Saint-Point), il ne me reste plus qu’à le rattraper par Saint-Antoine et, comme j’ai déjà dépassé le lac, faire un retour en arrière vers Saint-Point, car je veux le photographier, ce lac invisible ! Comme quoi, on peut toujours me fabriquer des itinéraires, à défaut de raccourci, je me débrouille pour prendre le chemin des écoliers évoqué hier. Coût musculaire de l’opération : 8,5 km supplémentaires.


Le lac de Saint-Point (ou de Malbuisson)

Mais la route était de toute beauté, entourée de rocs et de hautes futaies, et la descente vers le lac, au milieu des prairies herbeuses, vertigineuse (j’ai approché 60 km/h). La suite de la route, par Vaux-et-Chantegrue, Bonnevaux, Frasne et ses étangs tourbiers, est magnifique aussi. Rien à regretter donc. Je déjeune à Frasne, cette fois une saucisse de Montbéliard, ça ressemble à celle de Morteau, mais c’est plus mince. En plus, on me rajeunit de dix ans ! Et on s’enquiert de ma petite santé : comme on me demande si je n’ai pas eu trop froid, on m’apprend qu’ici il n’y a que deux saisons, l’hiver et l’hiver (variante à Levier : l’hiver et le mois d’août), et que dans les maisons, il n’y a que deux mois où on a froid, c’est l’été, quand on coupe le chauffage.

Après, comme la route vers Levier est barrée, j’emprunte des chemins minuscules non prévus par les organisateurs. Vais-je donc disparaître corps et biens, faire l’objet d’une recherche par la gendarmerie, et obliger les bibliothécaires à annuler la prestation de ce soir ? Eh bien, non ! Ô surprise, je ne me perds pas, et arrive sain et sauf devant la bibliothèque de Levier où Fabienne, la bibliothécaire, qui devise sur le pas de la porte avec les animatrices du musée local (consacré au cheval de trait comtois et à la forêt), s’amuse à jouer les Stanley : « Jean-Pierre Brèthes, je présume ? » Je devais loger chez elle, mais, outre qu’elle habite à 20 km d’ici, elle est en formation demain matin à Besançon, et je suis censé repartir de Levier (toujours le fameux itinéraire des organisateurs) et non pas de son village éloigné.

Elle m’accompagne donc chez ma nouvelle hôtesse, Hélène, professeur de français dans un lycée agricole, qui habite un chalet tout en bois qui m’émerveille. Son mari s’occupe de zootechnie dans le même lycée, et est aussi spécialiste d'équidés. Le fils aîné est en Erasmus en Hongrie. Une fille est en stage « cheval » en Ardèche. L’autre fille, Astrid, est là et me salue timidement. Accueil sympathique. Je me repose d’abord, puis je retourne à la bibliothèque préparer la salle du musée où je vais lire, en profite pour jeter un œil sur les collections du musée, le bois, la forêt, des animaux naturalisés, le cheval de trait, c’est bien fait et très agréable. Je n’avais pas été sans remarquer qu’aux côtés des nombreux troupeaux de vaches, dans ce pays toujours vert (incroyablement vert, je crois revoir ma première directrice d‘Angers, toujours habillée de ce vert végétal), il y avait de temps en temps des chevaux, dont des chevaux assez lourds, de trait précisément, même si on ne les utilise plus guère pour ça aujourd’hui.

Et je fais ma lecture, devant un parterre assez nombreux, la Médiathèque départementale est venue en force (Christian, Yves et Valérie), sans doute pour vérifier si je ne me suis pas trompé de lieu de lecture !



1er juin 2010 : passage de la cluse


C’était un garçon qui aimait à se faire mal, peut-être parce qu’il avait tant souffert sans le savoir de la misère de son enfance qu’il avait réussi à trouver une volupté dans la douleur.
(Alexandre Vialatte, Battling le ténébreux)


Je n’ai plus que de vagues éclairs de mes leçons de géographie à l’Université. J’ai désormais bien plus de connaissances littéraires et historiques que géographiques. Bien sûr, j’ai voyagé, je sais lire les cartes (encore que, à voir toutes les erreurs que je commets, et ma tendance à la lecture rapide, en diagonale, je me goure souvent), et n’ai aucune envie de prendre un GPS. Mais souvent, je regarde le paysage plus pour son aspect esthétique que pour sa réalité concrète. Comme je l’ai écrit récemment à un ami, au fond, je suis un esthète, et c’est peut-être pour ça que je préfère le vélo à la voiture : pour avoir une belle voiture (il m‘arrive d‘en voir une), il faut être richissime, les autres ne sont que fonctionnelles, quand elles ne sont pas moches. Et (après tout je peux bien me passer un peu de pommade, la serveuse de restaurant à Frasne, très étonnée que je sois à la retraite, me dit : « vous étiez dans un métier où on part à cinquante ans ? »), franchement je trouve qu’en moyenne, les cyclistes se maintiennent en forme plus belle que les automobilistes. De même, les formes du relief, par exemple, si elles m’ont toujours intéressé, c’est plus pour leur qualité de forme, justement, leur beauté éventuelle, que pour le pourquoi et le comment.

Néanmoins, j’aimais bien les cours de géomorphologie, parmi lesquels les formes de relief du massif du Jura étaient notamment étudiées en long, en large et en détail. En particulier, deux formes typiques, la cluse et la reculée. Bien entendu, n’étant encore jamais venu dans le Jura, je ne connaissais ces deux types de relief que par la théorie ou les photographies et les dessins. Et me voici pour une lecture à La Cluse-et-Mijoux, avec une magnifique cluse (passage entre deux pans de montagne creusé naturellement) qui s’offre à mon regard : la route, la voie ferrée, le Doubs passent entre les deux puissants massifs de roches qui ont été comme entaillés à la serpe à l’ère glaciaire, si mes souvenirs sont bons. Et le château de Joux, où fut enfermé notamment Toussaint Louverture, est juché au sommet du crêt, surplombant la cluse.


Le château de Joux (excusez le flou)


Je suis accueilli par la bibliothécaire, Sabah, avec qui je trouve rapidement beaucoup de points communs : famille nombreuse, origine prolétaire, désir d’échapper au conditionnement propre à son milieu par la réussite scolaire et par la lecture. Elle habite près de Pontarlier, à Houtaud, mais je laisse le vélo à la bibliothèque, on y retournera plus tard. Christian et Valérie, une nouvelle tête (pour moi) de la Médiathèque départementale, se joignent à nous, et après manger, nous filons à la bibliothèque, à dix kilomètres. J’avais vu un embouteillage monstre en allant y porter le vélo, plusieurs kilomètres de voitures et camions arrivant de Suisse. Pontarlier est en travaux, et dans un sens, ça ne roule pas. Le compagnon de Sabah, Pierre, qui travaille en Suisse, laisse sa voiture à la gare, et y va en train. Il paraît que les sociétés suisses font des concours à qui aura le plus fort pourcentage d’employés ne venant pas au travail en auto : inutile de dire qu’en France aucune ne gagnerait !

Ce qui me frappe le plus, depuis que je circule ici, outre la verdure incroyable, c’est de voir le très faible nombre de piétons dans les villages que je traverse. Comme si plus personne n’allait faire la moindre course à pied, comme si les gamins n’allaient plus à l’école à pied (ce qui est tragique pour eux, ils ne connaissent plus le chemin des écoliers, et le plaisir de refaire le monde à leur échelle, loin des parents et des instituteurs), comme si l’être humain avait muté, était devenu un monstre nanti de quatre roues. Et désormais, tout commerce qui n’a pas au moins une place de stationnement ou de parking devant lui n’a plus aucune chance d’avoir des clients.

J’ai déniché dans la bibliothèque de La Cluse-et-Mijoux Matilda, de Roald Dahl, et décide d’en lire le premier chapitre, vrai hymne à la joie de la lecture. J’ai pris aussi un livre de Jorn Riel. Quelle drôle d’idée ai-je eu de m’encombrer et d’alourdir mon sac de tas de bouquins ! Bien entendu, « comme beaucoup de gros liseurs, j’ai longtemps entretenu un commerce névrotique avec les livres. Peur d’en manquer ? Cette hantise remonte à mes années de jeunesse où je ne lisais pas à ma faim », nous dit Jean-Paul Kauffmann dans La maison du retour. C’est mon cas aussi, d’où cette « peur de manquer. » Je progresse tout de même, j’ai été capable de me séparer d’environ cinq cents livres en quittant la maison et en déménageant. La plupart de mes visiteurs d’une ou plusieurs journées repartent avec un ou deux bouquins que, la plupart du temps, je ne revois pas, car je ne note pas les sorties : un livre n’est-il pas fait pour circuler ?

Pourtant je me rends compte qu’ici, il m’aurait suffi pour alimenter ma tournée, en arrivant assez tôt dans les bibliothèques, de fureter et de sélectionner mes lectures au fur et à mesure, en essayant de guider vers des auteurs pas trop connus. Et à voir la fraîcheur du bouquin de Jorn Riel, je doute qu’un seul lecteur l’ait déjà emprunté et lu. Mais j’’ai bien fait d’apporter Nulman, je me régale à le relire, et je vais bientôt le connaître par cœur. J’ai l’impression que ça s’est pas trop mal passé. En tout cas, je suis très content de ma journée.

Le matin, je m’étais promené dans Pontarlier (la gare m‘a semblé très belle !), j’avais résolu un problème administratif d’assurance pour Lucile, en vue de prolonger son stage africain par un mois et demi de bénévolat… grâce à une cabine téléphonique, car mon téléphone portable était à nouveau à plat. Là aussi, je crois que j’entretiens un commerce névrotique avec cet instrument : mais là, ça ne va pas s’arranger !