Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 29 août 2010

29 août 2010 : des fêtes et des intrus

-->

Cher intrus, que j‘ai voulu aimer, je t‘épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m‘éloigne.
(Colette, La vagabonde)
Aucun lieu ne me rend si présente cette éternelle sensation d'être un intrus − qui remonte à l'enfance − que les grandes réunions, festives ou non. Dès que je crois, à la faveur d'une rencontre, d'un stage, d'une amitié nouvelle, trouver un minimum de communion avec l'Autre, il suffit que je me retrouve dans une fête pour qu'aussitôt l'homme de trop fasse sa réapparition et que, comme Colette, j'éprouve qu'« encore une fois, me voici, comme au début de l'autre année, assise en face de mon feu, de ma solitude, en face de moi-même... »
Dans des réunions ordinaires − et même, autrefois, dans certaines réunions professionnelles − ça ne me gêne pas trop, je me contente de penser : « Mais qu'est-ce que je fous là ? » et je me laisse bien souvent aller à mes songeries intérieures, comme quand j'étais en classe autrefois, en quelque sorte présent-absent dans un cours qui ne m'intéressait pas. Dans les assemblées festives, c'est plus embêtant, il faut faire bonne figure, sourire, être capable de dire un bon mot, jouer la comédie, voire faire le pitre, donner le change. Certains le font très bien, ils sont nés pour s'adonner au grand théâtre du monde. Moi pas. Je l'ai déjà dit, je souffre de cette « douce manie de croire être toujours le sujet de ce que je pense » dont parlait Bachelard. Et très rapidement, je me sens l'intrus, arrivé là par inadvertance, la cadavre dans le placard. Dernièrement, j'ai eu l'occasion deux fois d'avoir cette confirmation, et puis il y a peut-être du nouveau.
Il y eut d'abord, le 7 août, cette grande fête de famille dans l'Aveyron, que j'ai déjà évoquée. Soixante-dix personnes, dont je ne connaissais qu'une quinzaine. Et, en vieillissant, j'ai la plus grande peine à me mettre en mémoire les nouvelles personnes qu'on me présente, particulièrement dans ces occasions : il y en a tant ! Et, de plus, le repas est interminable : j'espérais que je changerais un jour, en vieillissant, et que je finirais par aimer des choses que je n'aimais pas enfant, mais non, les repas interminables, ça me tue toujours autant ! L'intrus que je me suis senti presque aussitôt (même la lecture à haute voix que j'ai donnée m'a fait l'impression d'une intrusion, et comme le héros de Christophe Lemoine, Nulman, j'avais une forte envie de sauter du haut de la terrasse d'où je lisais, et de m'envoler dans le ciel), a trouvé la solution pour rendre la soirée agréable : après avoir goûté rapidement aux mets (en plus, le soir, je n'ai pas l'habitude de beaucoup manger), je me suis transformé en serveur, et je portais de table en table les plateaux, jusqu'à ce qu'ils soient vides, avec un petit mot par ci, un sourire par là... Et, ma foi, la soirée est passée plus vite, j'étais debout, j'étais utile. Je n'avais plus ce sentiment d'être importun, je servais à quelque chose. Je me suis même laissé aller à pousser une chanson lors de la partie récréative qui a suivi vers minuit. Cependant, je ne me suis guère attardé au-delà, je me suis éloigné en catimini pour rejoindre ma couche dans la nuit étoilée. Pourtant, la fête était réussie, néanmoins, je n'ai pas vraiment réussi à m'y intégrer. Les jours suivants, ce fut plus facile, nous étions moins nombreux, la sensation d'être de trop avait disparu.
Le 22 août, il y eut le pique-nique géant organisé lors des Lectures sous l'arbre du Chambon-sur-Lignon. Rapidement nous nous sommes étagés sur les pentes herbeuses ; là aussi, il y avait au moins quatre-vingts personnes et, alors que pendant tout le stage, pendant les lectures de l'après-midi ou des soirées, je me sentais impliqué, voire même fondu dans les divers groupes, parfois beaucoup plus nombreux − mais nous avions alors la même envie, lire ou écouter, un seul cœur parlait, une même âme vibrait − eh bien, très rapidement, je me suis senti de trop, en dépit de la présence de mon fils à mes côtés. Peut-être avais-je l'arrière-pensée qu'à cause de moi, il ne nouerait pas autant de liens que s'il avait été seul, peut-être étais-je trop pris par la beauté du site, par la magie de la nature, le vol des milliers de graines d'épilobes, en tout cas, je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose pour me dégager de ce trop. J'ai usé du même stratagème qu'à Brandonnet. Il faisait beau, il faisait soif, je me suis rendu utile, j'ai fait le porteur d'eau, et j'ai bien dû faire le tour de l'assemblée trois ou quatre fois, remplissant les verres ou les gourdes, ou apportant ici ou là, à mes camarades de stage des parts de charcuterie, de fromage ou de gâteau. Mais, comme l'héroïne de Colette, j'avais une forte envie de m'éloigner.
Et, hier au soir, pour le mariage de l'ami Claude, dont je n'avais pas décliné l'invitation − il faut bien reconnaître qu'entre toutes les rencontres festives, les mariages sont souvent les plus grotesques par le cérémonial, les plus ennuyeuses par la durée et les poses, les plus ridicules ou hideuses par les costumes choisis, les plus bruyantes par les concerts imbéciles de klaxons, les plus minables sur le plan musical, les plus insensées par le faste dépensé (quand on sait que ça se termine parfois peu de temps après par un divorce saignant), bref, en règle générale, je les fuis comme la peste − alors que je suis encore dans l'euphorie du stage du Chambon, je n'ai pas eu besoin de mettre la main à la pâte pour éviter de me sentir de trop.
C'était en effet un mariage comme on les voudrait tous : sans chichis, sans prétentions, dans un cadre magnifique, une sorte d'île dans le Marais poitevin, où ils avaient installé des espèces de tivolis du plus bel effet, avec un buffet merveilleux de couleurs et de variété, où on se servait quand on voulait, peu de boissons fortes − et donc pas de ces ivrognes braillards qui défigurent le paysage − et avec de vrais musiciens, contrebasse, guitares, mandoline, synthétiseur. Comment se sentir de trop, là ? Bien sûr, sur les soixante personnes présentes, je n'en connaissais qu'une poignée, et je n'ai pas dû dégager suffisamment de phéromones pour attirer beaucoup de sympathie ou engager un lien qui aurait pu se prolonger. Mais j'étais là pour l'amitié, et ça me suffisait. De plus, Claude a participé lui-même au spectacle, il a chanté Ferré, Brassens, Gainsbourg, Piaf (en duo fort réussi avec Virginie), Bourvil et d'autres avec sa gouaille bien connue. À minuit, il a fait le crieur avec deux amis pour crier les textes souvent décalés, humoristiques, étonnants et parfois poétiques que les invités avaient déposés dans la boîte à criée. Le chanteur Zed Van Traumat (cf son site http://www.zedvan.com/) nous a gratifié de six chansons caustiques, il m'a rappelé un peu Brel, serait-il Belge lui aussi ? Le trio de jazz manouche m'a longuement bercé. Tout de même, n'ayant pas créé un lien qui m'eût entraîné fort avant dans la nuit − Claude et Virginie n'ont pas eu le mauvais goût, si fréquent dans les repas de mariage, de faire des tablées d'âmes esseulées, on se mettait où on voulait, qui sur des fauteuils ou chaises, isolés ou par groupes, qui devant des tables, qui sur des bottes de pailles qui servaient aussi pour regarder et écouter chanteurs et musiciens − je me suis éclipsé peu après la criée, et j'ai regagné ma yourte dans la nuit lunaire bien avant la fin. L'intrus s'est éloigné.
Mais à voir cette organisation festive − une fête de mariage simple, gaie, lumineuse, sortant de l'ordinaire − je n'avais plus besoin de me demander pourquoi j'aime Claude, ni comment il a pu se transformer depuis cinq ans qu'il connaît Virginie. Comme le personnage d'Altesse Royale de Thomas Mann, je crois que c'est parce que « j’aime ceux qui portent en leur cœur la dignité de l’exceptionnel, les marqués, ceux qu’on reconnaît comme étrangers, tous ceux que le peuple regarde d’un air médusé », car il y a un peu de ça chez l'un et chez l'autre, dût leur modestie en souffrir. Oui, il y avait de quoi être médusé : Zed Van Traumat lui-même n'en revenait pas de venir chanter à un mariage !
Et, peut-être, là, n'étais-je pas tout à fait de trop !

mardi 24 août 2010

24 août 2010: : ode à la lecture et à l'amitié

-->

Il y a des froids contre lesquels une maison chauffée ne protège pas.
(Nicolas Bokov, Dans la rue, à Paris)
Pourquoi lit-on ? Après tout, des tas de gens ne lisent pas, soit qu'ils ne savent pas du tout (analphabètes), qu'ils ont mal appris (illettrés), ou que ça ne les intéresse plus depuis qu'ils ont quitté l'école. Par lire, j'entends bien entendu lire de la littérature, poésie, conte, nouvelle, roman, théâtre, essai, car on a bien d'autres choses à lire, souvent uniquement informatives : depuis les notices d'emploi des appareils ménagers ou techniques jusqu'aux panneaux indicateurs sur les routes, en passant par la publicité, les titres de journaux, les petites annonces, les graffitis, les notices de médicaments, etc.
Mais enfin, nous sommes des lecteurs et, si j'en juge par celles et ceux qui ont fait un stage d'une semaine avec moi, nous sommes des plus-que-lecteurs, car nous ne lisons pas seulement pour nous réchauffer nous-mêmes contre les froidures et réparer les cassures de la vie, mais aussi pour réchauffer un peu les autres, pas seulement pour nous apporter à nous-mêmes l'aide salutaire des écrivains, mais pour essayer de partager avec d'autres cette aide, si précieuse pour adoucir nos petites misères physiques ou morales. Eh oui, il faut les voir apparaître, les sourires sur ces vieillards reclus dans les maisons de retraite, pourvus sans doute de toit et de nourriture, mais dépouillés de tant d'autres choses, dénudés, écorchés par les corps ou les esprits abîmés par l'approche de la mort ; ou bien dans les lectures en prison, il faut voir se dérenfrogner les détenus par notre seule présence, notre voix porteuse de textes, de la respiration du grand large, du souffle de l'extérieur, du vent de la liberté, peut-être aussi de la soif de connaître et de comprendre ; devant l'enfant, c'est la chaude voix nourrissante, une autre forme de sein qui donne à boire le nectar produit par l'humanité. Mais qui ne sait que pour le grand public aussi, accablé de splendeur et d'ennui par la civilisation actuelle, hanter les faubourgs de la littérature par la grâce de la lecture à voix haute, c'est marcher parmi les hommes d'un tout autre pas, c'est devenir ce que nous sommes, des arbres et des fruits surgis des racines des écrivains, c'est n'être plus captifs de nous-mêmes !
Aussi, Andréa, Christine, Frédéric, Jean-Pierre, Martine, Pierre, mes amis stagiaires, et toi, Marc, lecteur-marcheur comme tu aimes à t'intituler, et qui nous a obligés à nous transcender par la force de ton talent et qui a chargé chaque instant de bienveillance, je tenais à vous rendre ici hommage.
« La vie, c'est de traiter futilement son propre bonheur / Et de repousser l'instant unique, / La vie, c'est de se croire faible et de ne pas oser », écrivait la Finlandaise Edith Södergran dans son poème La vie. Oserais-je dire qu'ici pendant une semaine tellement dense qu'on avait l'impression, Martine et moi, d'être là depuis deux mois, et deux mois enchanteurs nous avons créé des instants uniques, nous avons pris au sérieux le bonheur, nous avons osé ? Oui, j'ose !
Nous avons témoigné pour l'avenir, dans un monde qui se complaît dans un présent sans âme. Nous savons maintenant qu'une phrase, comme une feuille, peut être légère, que la forme des textes a un parfum tenace, que l'on peut vaincre le silence et les ombres, que l'on peut s'enfoncer dans le mystère et dans le rêve, qu'il y a des raisons d'être, qu'on peut encore aimer notre « vieux corps abîmé », et continuer à se sentir bien partout, qu'on n'est pas obligé d'occuper « la niche que déjà les autres vous assignent » ni d'accepter « les barbotages timorés […] dans l'eau peu profonde du rivage », qu'on peut dénouer lentement le « nœud que les années, l'habitude et l'ennui avaient serré », qu'on peut être la terre et l'eau, l'air et le feu, que la magie de la littérature complète celle des paysages, de la lumière, de l'amour et de l'amitié.
Je vous souhaite, amis d'une semaine, même si on ne se revoit pas (mais j'espère bien vous revoir et, pour commencer, faire venir Marc à Poitiers un jour), de continuer à chanter le balancement des phrases, à faire gronder les mots, à trouver votre respiration dans ces partages littéraires, à apprécier le silence des arbres et l'éclaboussement de la poussière, à rechercher l'envol des nuages et le coulis du fleuve, à ensemencer vos nuits d'étoiles à germer dans l'esprit de vos futurs auditeurs, à redonner du sens à la déambulation du monde.
Bien sûr, nous sommes tous dans la salle d'attente, devant une route qui se rétrécit un peu plus chaque jour. Comme la feuille d'automne, nous pouvons disparaître. Mais le printemps reverdit et, comme chante Neruda, « nul n'arrêtera le fleuve de l'aurore. » En lisant, et en lisant pour les autres, je suis sûr que nous créons le printemps, et à chaque fois des aurores nouvelles.
Merci, amis.


lundi 23 août 2010

23 août 2010 : sur la route...

-->
Scipion : Tous les hommes ont une douceur dans la vie. Cela les aide à continuer. C’est vers elle qu’ils se retournent quand ils se sentent trop usés.
(Albert Camus, Caligula, II)
Il était là, sur le bord de route, avec un sourire triste, l'air défait, et agitant la main comme s'il n'était pas sûr qu'une voiture s'arrêterait. Sur l'ancienne bretelle de route vers Poitiers, à la sortie nord d'Angoulême. Je venais de refaire le plein d'essence pour rallier Poitiers, après une nuit passée chez Martine B., une des stagiaires du stage de lecture à voix haute du Chambon-sur-Lignon, avec qui j'ai fait du covoiturage. Une chance inouïe pour lui, qui attendait déjà depuis un long moment, car si je n'avais pas eu à faire le plein, je serais resté sur la rocade, et nous ne nous serions point rencontrés.
Je coupe la radio, tant pis pour le programme passionnant de radio sur Fernand Braudel, je m'arrête. Il ouvre la porte, ses bras minces et son long corps d'échalas mal nourri se présentent dans l'embrasure. « Merci, Monsieur, allez-vous vers Tours ? » Je lui dis que je peux le prendre jusqu'à Poitiers. Il n'a pas de sac, il est comme nu, il monte, met la ceinture, je démarre et rattrape rapidement la deux fois deux voies qui mène à Poitiers.
Il a la tête rasée, on dirait qu'il sort du bagne, il parle très bien français, mais je devine l'origine maghrébine. En peu de mots, Mehdi m'apprend qu'il a vingt-cinq ans, qu'il vient de quitter la maison d'arrêt d'Angoulême ce matin même (je lui ai alors, à ce moment précis, pressé la main gauche, et il m'a dit « merci »), sans rien, uniquement les habits qu'il a sur le dos et ses papiers, car c'est un indigent. Ce qui signifie, dans le jargon de la pénitentiaire, quelqu'un qui n'a pas de famille, que personne ne soutient financièrement pendant son incarcération, qui ne reçoit pas de courrier, qui n'a jamais de parloirs, et qui doit quémander auprès des autres détenus la moindre aide matérielle, ne fût-ce que pour une cigarette. « Au bout d'un moment, je ne demandais plus rien, c'est trop humiliant, j'attendais qu'on me propose. » Je n'ai pas osé lui demander ce qu'on exigeait de lui en échange. J'apprends aussi qu'ils étaient cinq dans la même cellule. Aucune intimité, des odeurs pestilentielles, car une unique tinette pour les cinq, vaguement cachée par une portière à deux battants, et la télé omniprésente, même la nuit, car la prison rend insomniaque.
En creusant un peu plus, j'apprends qu'il a vécu en famille d'accueil de quatre à quatorze ans, année où il fut placé en foyer, qu'il n'a pas dépassé la classe de cinquième, mais que pourtant il aime volontiers lire (quand je lui ai dit que je faisais des lectures en prison, il a ouvert de grands yeux, et m'a raconté son dernier livre lu : Un taxi pour les étoiles, de Gianni Rodari, livre pour la jeunesse donc, adapté à son niveau de lecture il en faut, Nom de Dieu, en prison, de ces livres et dont il a fort bien parlé), qu'à dix-huit ans, on l'a lâché dans le monde, qu'il a travaillé un peu dans la vente, le prêt-à-porter masculin-féminin (c'est vrai qu'il présente bien, en chemise claire, jeans et chaussures Nike – don d'un co-détenu, « car je n'avais plus rien de décent à me mettre pour la sortie » la tête rasée, « pour être présentable, et de toute façon, j'ai un début de calvitie, et des cheveux blancs ! »), mais me dit-il, « qui voudra de moi maintenant ? Comment expliquer ce trou de deux ans dans mon parcours ? »
Je m'arrête sur une aire pour un besoin naturel. Je lui laisse la voiture, avec les clés dessus. J'ai confiance. Quelqu'un qui raconte son malheur avec tant de simplicité ne peut pas être mauvais. Je reviens, je sors la bouteille d'eau pour lui offrir à boire. Pendant mon bref séjour aux W.-C., je me suis dit que je ne pouvais pas le laisser partir comme ça, sans rien, aussi nu qu'il est entré dans la voiture. On va voir ce qu'on peut faire.
Déjà, je lui demande pourquoi il va à Tours, alors qu'il m'a dit avoir passé sa jeunesse du côté de Saint-Étienne. C'est parce qu'il n'a plus aucun contact là-bas du côté de sa famille d'accueil qu'il m'affirma avoir quittée sans avoir reçu une once d'amour ; ce qui n'a rien de surprenant, car je me souviens que la veille, dans notre long voyage en auto, Martine et moi avions justement parlé de ça, de l'adoption, et du placement des enfants, elle en connaît un rayon là-dessus, et m'avait dit que c'était le plus souvent une catastrophe, me renvoyant à un livre, Enfants déchirés, enfants déchirants. Il a un peu travaillé à Tours et espère pouvoir être hébergé par une ou deux de ses connaissances. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander si c'était une connaissance de prison. Pour l'un, oui. Je n'ai pas fait de remarque, je n'ai pas à juger. Je souhaite simplement qu'il ne retombe pas à cause de mauvaises fréquentations. Mais qui suis-je pour lui demander de veiller là-dessus ? Qu'ai-je fait pour lui, et ses pareils ?
Et voilà qu'il pleut. Je lui dis que ce n'est pas possible qu'il continue en stop après Poitiers, que la Nationale 10 est peu commode, que le train est plus pratique et bien plus rapide, que je vais le laisser à la gare, où je pourrai retirer de l'argent pour qu'il prenne son billet et aie de quoi se retourner pour les prochains jours. Je lui dis qu'il faut croire à la chance, qu'il n'y a pas que le malheur, qu'aujourd'hui, il est tombé sur moi, demain, il fera une autre rencontre heureuse, et je lui recommande de prendre contact au plus vite avec les services sociaux. Je lui dis que je trouve dégueulasse qu'on laisse sortir un indigent comme ça, sans rien ! Il me dit qu'il s'est endurci en prison, « c'est obligé si on ne veut pas se laisser marcher dessus », qu'il va essayer de s'en sortir. Je le lui souhaite, je m'arrête à la gare, descends avec lui, vais au distributeur bancaire, et je lui donne un paquet de billets suffisant pour tenir quelques jours. Je n'ai pas à savoir ce qu'il va faire de l'argent, ni même s'il va prendre un billet SNCF avec (« T'as déjà pris le train ? » lui avais-je cependant demandé), chacun doit user de sa liberté, fût-elle toute fraîche comme celle de Mehdi. Je lui ai noté mes coordonnées complètes sur une carte postale rapportée du Vivarais, lui disant de ne pas hésiter à me faire signe s'il était dans la merde, je l'ai serré dans mes bras, et je suis parti sans me retourner, le laissant dans le hall de la gare.
Et moi, je retrouve mon appartement, immense pour homme seul, mes légumes du jardin associatif, mes amis souriants qui me parlent poliment et aimablement. Mon confort douillet en somme, loin de tous ces êtres cassés par la vie. Et me reviennent en mémoire plusieurs des textes sur lesquels nous avons travaillé pendant le stage : « L’horizon est un appel, et nous sommes ses captifs » (Nimrod, Le départ) ; « J‘adore les dettes ; un homme sans dettes ne m‘inspire pas confiance. La phrase la plus stupide que j‘aie entendue à mon retour – et je l‘ai entendue souvent – c‘était : « MOI je n‘ai rien dû à personne » (Nicolas Bouvier, L’échappée belle) ; « Étranger comme le fleuve au bord du fleuve… » (Mahmoud Darwich, Qui suis-je sans exil, in Anthologie, 1992-2005) ; « le droit d‘aimer sans mesure », et plus loin, « il y a un temps pour vivre, et un temps pour témoigner de vivre » (Albert Camus, Noces à Tipasa) ; « je pense à ma vie mal cousue » (Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans).
« Appelez cela tragédie, appelez cela rythme, le temps / ce sale carnivore, se charge toujours d'une fin / qui pue », nous a lu dans un poème bouleversant Menno Wigman. Le sermon du pasteur, le dimanche de mon arrivée au Chambon (le stage ne commençait que l'après-midi) nous invitait à devenir des "réparateurs". La poésie nous incite à la réparation : « s'en tenir / à la terre / ne pas jeter d'ombre / sur d'autres / être dans l'ombre des autres / une clarté » (Reiner Kunze)...
Recoudre des vies, aimer sans mesure, donner de la clarté, répondre à l'appel, payer nos dettes... Quel beau programme ! Et jubilatoire ! Et si on le mettait en pratique !

mardi 17 août 2010

7-12 août 2010 : L'Aveyron



Parler avec quelqu‘un, ce n‘est pas seulement échanger des mots. C‘est aussi échanger des regards, des sourires. Tout est important, même le silence entre les mots.
(Annika Thor, Une île trop loin)


Je continue pendant ce séjour en Aveyron l’habitude de me lever tôt, afin de profiter au maximum de la longueur de ces journées d’été, qui pourtant s’écroulent déjà dans des crépuscules presque automnaux ; ce qui impose, surtout ici, en altitude (500 m, bientôt je vais passer à 1000) de se couvrir quand on mange dehors, comme c’est toujours le cas midi et soir, pour profiter à la fois du beau temps, des ombrages, du vent et du panorama, superbe. Davis, la maison de mon cousin Jean, a été restaurée ces dernières années – ce n’est pas encore fini – et j’ai peine à imaginer ce que c’était il y a vingt ans. Pourtant, nous y étions passés pendant un moment avec les enfants vers 1990-1992, ce qu’on m’a rappelé et que j’avais complètement oublié.

Nous étions alors hébergés chez l’autre cousin, André, dit Dédé, comme je l’ai été encore cette fois-ci, car la nombreuse famille de Jean, ses trois enfants et leurs conjoints, les petits-enfants (avec leurs ravissants prénoms : Corysandre, Pandora, Maïeul, Guilhem), remplit Davis. Me voici donc séjournant à Brandonnet, distant de 1,5 km, que je parcours à pied (en joggant) chaque matin après le petit déjeuner, pris avec Dédé et Francine, son épouse, après quoi Dédé et moi faisons une promenade à pied, d’environ une demi-heure, je reprends un café, puis je file en courant passer la journée à Davis.

En fait, j’étais invité à une grande fête le samedi 7. Je me rends compte que j’ai complètement oublié de demander quel était l’objet de la fête en question. Peut-être était-ce pour inaugurer la restauration du four à pain (le four originel datait de 1930 environ), et pour lequel un authentique boulanger (à la retraite) a été réquisitionné : j’ai donc assisté à la préparation de la pâte, à la mise en route du four, pour lequel j’ai vaguement aidé à apporter des brassées de bois mort, puis une fois le four chaud, à l’enfournement des pains (une quarantaine a été enfournée, c’est dire la dimension du four), qui fut suivie d’autres préparations à y cuire : quiches, pizzas, amuse-gueule, rôtis de veau aux pommes de terre, gâteaux divers du pays, les fameuses fouaces, les pompes à huile – ne riez pas, c‘est bien le nom d‘une pâtisserie – et les croquandes aussi appelées soleils.

On se serait cru à la cour de Louis XIV, avec le cuisinier Vatel. Et il y avait un peu de ça : le “roi” Jean allait de l’un à l’autre, saluait les invités au fur et à mesure qu’ils arrivaient, distribuant des compliments. Il y avait environ soixante-dix personnes, parmi lesquels de nombreux cousins aveyronais que je ne connaissais pas encore. Mais aussi beaucoup de voisins, car Jean connaît tout le monde ici. L’ancêtre du village (102 ans, encore en belle forme) a même tenu à venir faire un petit tour, sans rester toutefois au festin, l’apéritif n’ayant débuté que vers 20 h30, et le repas proprement dit à la nuit tombante. La maison avait été décorée, il y avait des lampions. Tous les invités avaient eu l’honneur d’être photographiés devant un tonneau (deux prises : de face et de dos) par un ami photographe, un Catalan de Barcelone, Sigfrid. Car la réunion était internationale, outre Sigfrid, les voisins néerlandais sont venus au grand complet, le père, la mère, leurs quatre enfants et le frère de la mère.


Le repas, interminable, comme il se doit en Aveyron – j‘en ai eu un aperçu les jours suivants également, on sortait juste de table pour commencer l’apéritif suivant, c’est ce qu’ils appellent le régime minceur, j’ai été contraint de me mettre à la diète le mardi soir, c’est simple, je ne pouvais plus rien enfourner – m’a permis de participer au service pour apporter les plats de table en table, et faire un peu plus connaissance de tout ce beau monde. Vers minuit, une projection de films muets a été organisée (les premiers films des frères Lumière, La sortie des usines Lumière et L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, un dessin animé ancien, un irrésistible film de Georges Méliès, La conquête du Pôle Nord, et un film surréaliste de Man Ray), et enfin, certains d’entre nous entamèrent une chanson (bravo aux enfants d’Anne, et aux anciens) ou racontèrent des blagues.

Rebelote le lendemain midi (enfin, un midi qui débuta à 14 h), ceux qui n’avaient pas pu venir le soir (heure trop tardive) profitèrent d’une nouvelle marche du four, avec cette fois-ci des poulets (des vrais, pas ceux de supermarchés), des légumes, des tartes… Et comme, en dépit de mes nombreux déplacements de table en table la veille au soir, il restait encore pas mal de reliefs, il y avait largement de quoi sustenter une trentaine de personnes. Nous n’avions pas le choix, manger, il fallait s’y faire !

Heureusement que je faisais mes balades et mon jogging quotidien (attention, ici, c’est pas plat du tout, les côtes sont redoutables, surtout lorsqu’on emprunte des chemins non goudronnés, comme je l’ai fait pour rejoindre le pont romain du Cayla, distant de 4,5 km de la maison de Dédé) pour écluser un peu les apéritifs et gâteries diverses. Il faut accepter les conditions de notre propre existence, n’est-ce pas ? Et, au fond, c’est plutôt agréable, cette convivialité, non ? Je me demandais juste par moment si le jeûne (raisonnable) pouvait procurer aussi des agréments.


Et puis, dans les balades, on sent un silence limpide (les voitures sont rares par ici), simplement le chuchotement du vent dans les châtaigniers, le gazouillis des ruisseaux, le chant des oiseaux et les cris parsemés de quelques bêtes, un silence qui nous couvre de douceur, qui distend l’espace. Je suis même rentré de nuit, dans un noir de four, justement. Nous avons oublié dans la vie moderne à quel point la nuit sans lune (c’était le cas) peut être noire : je marchais comme un équilibriste au milieu de ce que je supposais être la route, très vaguement moins sombre que l’espace alentour. Claire aurait aimé ce séjour !

Comme dans Le guépard de Visconti, j‘ai souvent pensé « à la mort. Cette idée ne m'épouvante pas. » Le prince ajoute dans ce même film : « Vous, les jeunes, vous ne pouvez pas comprendre. » Il me semble que si, il est vrai que je ne suis plus jeune ! On ressort de ces lieux apaisé, serein, et on a envie aussi de se dépouiller de tout ce qui nous encombre. Et dans la nuit noire, plus encore.


Dans la rue, à Paris -
Je lisais récemment le livre de Nicolas Bokov, Dans la rue, à Paris. Cet écrivain russe nous rappelle la chose suivante : « Si l'on revient à la pauvreté volontaire... qu'est-ce qu'elle fait ?... Elle diminue incontestablement le mur qui sépare des hommes, du prochain. Le mur de son Moi. L'amour-propre. » Cet amour-propre qui est cause des dissensions familiales, des querelles imbéciles pour des broutilles, des fâcheries interminables, du rejet de l’autre, des séparations, des haines, des vendettas et, en fin de compte, des guerres. Tiens, on devrait l’appeler l’amour-sale !