Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 27 septembre 2010

27 septembre 2010 : des lecteurs



Le passage des signes à ma bouche s'opérait d'un fluide dont jamais ne m'avait gratifié une lecture à voix haute.
(Marc Roger, Sur les chemins d'Oxor)

L'ami Claude, l'amie Lise me pressent de leur donner des nouvelles de mon stage du Chambon-sur-Lignon, comment s'est-il passé, que m'a-t-il apporté, qu'ai-je appris, ou désappris ? J'avoue avoir hésité longuement avant de leur répondre, et hier, abruptement, j'ai dit à Lise : « Rien ! » Ce qui est évidemment faux, tout en ayant une part de vérité. D'abord, pourquoi étais-je venu à ce stage ? Qu'y cherchais-je ? Est-ce que j'en suis revenu avec une façon nouvelle de lire, ou tout simplement conforté dans mes manières ? Je profite d'avoir fini de lire le livre de notre maître de stage, Marc Roger, Sur les chemins d'Oxor (Actes sud, 2006), que j'ai lentement dégusté, pour reparler de ce moment fort de mon existence en 2010. Ce qui est certain, c'est que j'en suis revenu en me disant que je n'ai plus envie de passer des vacances idiotes, et que je défaillais de joie, de plaisir, comme si le vent de la montagne avait chassé au moins momentanément mes idées noires.
Parlons d'abord des conditions matérielles, car parfois un stage se casse la figure pour des questions aussi basses mais rien n'est bas, sur terre ! Nous étions logés en internat, pension complète. Les chambres étaient assez spartiates : deux lits étroits, deux armoires métalliques pour la nôtre, mais on n'y vivait pas, c'était seulement pour dormir. Une salle de bains toutefois. J'ai partagé la mienne avec le « jeune » du groupe, ce qui fut très agréable, nous nous lisions nos poèmes et conversions parfois fort avant dans la nuit. Les repas étaient servis en bas. Tout un groupe de bénévoles s'échinait dans les cuisines pour nous concocter des mets succulents, à base de légumes bio. Rien à dire de ce côté-là. Nous répétions dans une assez vaste salle au premier étage d'un bâtiment attenant. Nous étions sept stagiaires, parmi lesquels cinq retraités (dont une qui continuait à travailler à temps partiel), quatre hommes et trois femmes, ce qui n'est pas dans les habitudes de stages « intelligents », plus souvent féminisés, les hommes se pensant sans doute super intelligents de nature.
Marc Roger nous faisait installer autour d'une table, avec changement de place chaque jour ─ pour ne pas prendre d'habitudes et lançait les exercices. En général, on se levait d'abord pour évoluer dans la salle, en faisant des exercices physiques d'assouplissement, d'élongation, de souffle. Puis aussi des exercices vocaux, d'échauffement de la voix (de la simple élocution de voyelles à la modulation, au cri et au chant). Ensuite, on épluchait des textes, chacun en choisissait un, dans le paquet que Marc nous avait remis (textes qu'on avait reçus quinze jours avant le stage, et qu'on était censé avoir lus) ou bien un texte qu'on avait nous-mêmes apporté. Et après en avoir choisi un chacun, il nous faisait mettre en demi-cercle, et à tour de rôle, nous passions à la question. La plupart du temps, on lisait une première fois, puis les autres devaient dire ce qui n'allait pas, Marc en faisait la synthèse, et nous demandait de recommencer, soit sur l'ensemble du texte, soit sur un morceau particulier, sur lequel il fallait parfois repasser plusieurs fois pour affiner les erreurs de prononciation, d'élocution, de vitesse, de hauteur, de volume... Bref, du travail, et pas en solitaire, mais devant les autres. Une répétition, comme au théâtre.
Marc Roger est un lecteur public, professionnel, il se définit comme lecteur-marcheur (à comparer avec cyclo-lecteur !). Il nous a rappelé d'entrée que le lecteur n'est pas un conteur, il ne se situe pas dans l'oralité de A à Z, mais dans la syntaxe écrite. Que le lecteur n'est pas non plus un comédien, qu'il doit simplement suggérer, évoquer, susciter les scènes (hou là là, me suis-je dit, j'ai tout faux, moi qui théâtralise parfois beaucoup, mais j'ai pu voir que Marc ne s'interdisait pas du tout la gestuelle et un peu de théâtre dans son spectacle, ouf !). Que le lecteur devait s'interroger sur le choix de ses textes : quand et comment les a-t-il rencontrés ? Que représentent-ils dans son parcours de lecteur ? Qu'est-ce qui nous pousse à vouloir les transmettre ? Qu'il faut savoir pratiquer des coupes si nécessaire, ou bien faire un rappel du groupe sujet dès qu'on se heurte à une difficulté pour une phrase longue et chargée d'incises (bouts de phrases entre parenthèses, ou entre tirets ou entre virgules, ajoutant un supplément d'information à l'intérieur d'une phrase). On a d'ailleurs beaucoup travaillé sur les incises, notamment sur la matière d'y entrer et d'en sortir par des variations de hauteur, de volume ou vitesse.
Il nous donne de nombreux conseils sur l'organisation du lieu de lecture, fruits de son expérience, et auxquels je souscrivais d'autant plus aisément que je les avais éprouvés moi-même. Fond neutre, éviter les nuisances sonores (percolateur, téléphone, vent, animaux, bruits de robinetterie : « je m'accorde un sursis, j'hésite encore, les conditions sonores, entre autres, sont redoutables... », écrit-il dans son livre lors d'une lecture mémorable sur la place Jemâa El-Fna de Marrakech), tester les effets acoustiques ainsi que les sources lumineuses, installer la salle avant l'arrivée du public en privilégiant le schéma demi-cercle, ne pas laisser le premier rang vide (certes, mais comment faire ?), ne pas séparer les enfants des parents, et si c'est une lecture pour un groupe d'enfants, les faire entrer par petits paquets, cinq par cinq par exemple, pour éviter leur chahut... Et puis s'isoler avant d'entrer en scène.
Sur la manière de présenter les textes, Marc préfère le cahier format livre, sur lequel il colle ses textes préalablement tapés à l'ordinateur, aux feuilles volantes. Pas bête, et je vais suivre ses traces.
Dans son livre Sur les chemins d'Oxor (il a inventé le mot pour désigner la rencontre entre Occident Ox et Orient Or), il raconte les pérégrinations de son long périple (un an, plus trois ans de préparation) autour de la Méditerranée, d'octobre 2003 à octobre 2004. il n'a malheureusement marché que 1200 km, le reste étant fait en voiture, en bateau, en avion, en tracteur, sur porte-bagages de mobylette, à dos de mule et même une fois à dos d'homme (!). Le récit est vif, émaillé d'incidents nombreux, notamment sur les passages de frontières, la difficulté d'aller en Lybie, le vol d'une voiture avec tous ses bagages, livres et textes... Il lit (cent soixante lectures sur cette année de périple) pieds nus : « je défais mes chaussures. Loin de me dénuder, cet acte, au contraire, me rassure et me permet sans faire de phrase d'être là où il faut, directement en phase. Le sol aussi a des choses à nous dire. » Il se dévêtait de ses chaussures aussi pendant le stage, et nous incitait à le faire. Les chemins d'Oxor sont rudes, il traverse la Croatie et la Bosnie en hiver, attrape des suées en Lybie, s'attache à tous les pays traversés, tout en se demandant : « Est-ce assez d'être un simple lecteur des contrastes du monde sans ne rien pouvoir faire ? » Il pense notamment à Israël et à la Palestine, il lit dans les deux contrées, mais ne manque pas d'être impressionné par l'incapacité de ces deux peuples à lier leurs destins. « J'aurais du tort à vous faire croire par quelques fausses perspectives que tout est beau, grandiose et digne d'intérêt par où mes pieds et mes yeux passent. » Sans doute tout n'est pas beau, il côtoie une corruption invraisemblable au moment des passages de frontières et de l'obtention des visas, une misère matérielle sans nom, mais aussi une hospitalité tellement fraternelle qu'elle lui fait dire, après qu'il ait été hébergé par deux Tunisiens fort pauvres : « En m'éloignant de leur misère, de cette vie rude au quotidien sans joie, je pense au privilège que j'ai de vivre, comme je l'ai toujours fait. De vivre en vagabond de luxe... » Récit de voyage donc, récit de lectures aussi, et de rencontres inénarrables, comme avec cette très jeune fille tunisienne de seize ans, déjà auteur de plus de neuf cents contes et qui projette d'avoir le Prix Nobel de littérature, ou les soirées lybiennes, sous la bienveillance du grand Guide. Il ne se leurre en aucun moment sur la valeur et la qualité de la rencontre : « Car ils savent que nous ne savons rien de leur façon de vivre, et que peu nous importe d'en savoir davantage. » Ce qui est sans doute vrai de la plupart des touristes, mais pas des gens comme lui, ouverts sur l'inconnu, et peut-être même le recherchant. Un beau livre, sincère, touchant.
Depuis, il s'est lancé dans un nouveau projet, aller de Saint-Malo à Bamako, en suivant le méridien, qu'il a réalisé en 2009/2010, et qui fera l'objet d'un prochain livre. Il nous a donné un aperçu de ses lectures africaines lors d'une des soirées des Lectures sous l'arbre. Car je dois dire qu'il y eut le stage, mais aussi ses à-côtés, c'est-à-dire les rencontres avec les écrivains et poètes de l'après-midi (à partir du mercredi, le stage ne se déroulait plus que le matin), et les lectures du soir, parfois de véritables spectacles (celui de Marc Roger, mais aussi la lecture-concert de Didier Sandre sur des textes de Jean-Marie Barnaud, la conférence de Dominique Viart sur Jacques Dupin, Le Livre de Robert et Joséphine, de Christiane Veschambre mis en théâtre (avis mitigés, moi, j'ai bien aimé), et la lecture de L'if (extrait, que je crois avoir déjà cité, mais on peut le relire : « Celui qui portait ce casque, c'est moi qui l'ai tué. Les autres te diront que c'était un ennemi. C'est faux. Je n'ai pas tué un ennemi : il n'y a pas d'ennemi [c'est moi qui souligne, à l'usage de tous les va-t-en-guerre et expulseurs de tous poils]. J'ai tué un homme. ») d'Hélène Clerc par Catherine Dasté. Tiens, voilà une vieille dame qui donne envie de vieillir, deux même, car l'auteur, si j'ai bien compris, a écrit ses deux livres vers l'âge de quatre-vingts ans !
Et puis il y eut aussi les conversations avec les stagiaires (il y avait aussi un autre stage, d'atelier d'écriture, celui-là), avec les écrivains et poètes avec qui nous mangions, tous de haute tenue, les lectures que les uns ou les autres m'ont suggérées, les affinités électives qui se sont mises en place, la vie quoi. J'en ai conclu que si lire, c'est vivre, écrire aussi, c'est vivre... Et que, s'il s'agit dans les deux cas d'une activité solitaire, d'un travail sur soi, car on se découvre dans ce qu'on lit comme dans ce qu'on écrit, c'est aussi et peut-être avant tout une création de lien humain, social, loin du merchandising forcené de la société, dans la mesure où les textes sont faits pour circuler, les livres pour être prêtés, donnés même (que ce soit un don concret ou par une lecture publique).
Et nous avons fini en beauté (du moins je l'espère, car je n'ai évidemment pas écouté l'ensemble de notre prestation, j'ai écouté les autres lecteurs, je ne me suis pas écouté) par une lecture publique, chorale, tous les sept, d'un ensemble de textes que nous avions choisis, et dont Marc nous a proposé un collage formant un tout. Dans l'ordre d'apparition des auteurs, nous avons lu Christiane Veschambre, Colette, Kenneth White, Mahmoud Darwich, Nina Bouraoui, Alphonse Daudet, Malika Mokeddem, Albert Camus, Pascal Quignard et Walt Whitman. De la prose, de la poésie, des classiques et des modernes ; sur les thèmes de la nature, du désert et de la mer, de l'exil et du départ aussi : « Un jour, le paysage me traversera », telle pourrait être la conclusion de notre lecture, du stage aussi.
Et ceci se passait dans les paysages magnifiques des Cévennes septentrionales, paysages qui nous traversaient effectivement, qui nous éloignaient des « petites rêveries sans envergure » et nous décollaient « le chassieux de nos paupières ». J'emprunte ces morceaux au beau poème de Walt Whitman qui clôturait notre lecture et qui nous invitait, lecteurs et auditeurs, à nous échapper des « barbotages timorés avec la planche dans l'eau peu profonde du rivage », à avoir « désormais l'audace du vrai nageur », à piquer nos « plongeons dans l'océan » : ne restons pas timorés dans nos lectures, nageons dans d'autres eaux plus profondes, immergeons-nous dans la mer des mots et de l'immense littérature. Et cherchons-y l'humanité...

dimanche 26 septembre 2010

25 septembre 2010 : vieillir


Nous étions encore, sans bien nous rendre compte de notre chance, dans un présent éternel.
(Patrick Modiano, L'horizon)


On ne sait pas assez vers quoi on va. Ou plutôt on le sait, mais on préfère toujours feindre de l'ignorer, fermer les yeux. Décliner, se dégrader, être déjà mort dans la vie, c'est peut-être le sort qui nous attend tous. Déjà, je suis comme ce personnage d'Ednodio Quintero, dans sa nouvelle Survivre, du recueil Le combat et autres nouvelles : « Je ne tremble pas non plus lorsque je scrute le vif-argent cruel des miroirs : je me penche vers l'abîme de la chair, et je sais que je suis l'envers de ce que j'ai toujours été. » Or, je suis encore relativement peu dégradé, mon cerveau reste assez vif, mon corps suffisamment agile, robuste. Et pourtant, cette phrase m'a parlé, et je l'ai relevée. Oui, peut-être devient-on l'envers de ce qu'on a été !
LE COMBAT ET AUTRES NOUVELLES
Je viens de rendre visite à ma marraine. La vieille dame a quatre-vingt douze ans. Elle ne s'en donne cependant que cinquante-sept, quand on lui pose la question ; pourquoi 57 ? Un mystère : déjà, en avril dernier, elle nous avait dit qu'elle avait cinquante-sept ans. En dehors de ce problème d'âge, qu'elle ne se souvienne plus de mon nom n'a rien d'étonnant, je ne vais la voir que tous les deux à trois mois, et ne lui laisse donc pas le loisir de répéter mon prénom à satiété, comme elle le fait avec sa cousine, dont le nom revient souvent, qu'elle va demander dix fois par jour au secrétariat (m'a confié la secrétaire, ajoutant : « Le temps qu'elle regagne sa chambre, elle a déjà oublié qu'elle a posé la question, donc, elle revient un quart d'heure après, résultat, en fin de journée, elle est épuisée par ces allers-retours répétitifs, même si la distance n'est pas longue ! »).
Ma marraine était autrefois très belle. À mes yeux d'enfant (et je ne pouvais pas m'empêcher de comparer), je trouvais Maman jolie, très jolie même et bien des années plus tard, mes copains de lycée la trouvaient toujours très jolie, en dépit de ses neuf enfants , mais quand je vis ma marraine pour la première fois, vers l'âge de neuf ans à l'époque, on ne circulait pas comme aujourd'hui, des centaines de kilomètres nous séparaient, et si je l'avais vue petit, je ne m'en souvenais pas , je sus qu'elle, elle était belle. Et ce n'est pas pareil, jolie ou belle. Marraine me donnait l'impression de graviter dans une autre sphère : c'est vrai qu'elle n'avait pas d'enfant, elle, qu'elle se maquillait, était très bien coiffée, portait des tenues élégantes (ou qui me paraissaient telles), des souliers à talons hauts (en tout cas plus hauts que ceux de maman, qui a presque toujours été « cotillon simple et souliers plats », comme la Perrette du Pot au lait). En outre, elle avait un langage relevé, qui me paraissait moins ordinaire que celui de la maison. Je ne savais pas encore, à dix ans, que ce langage était affecté, singeait celui de la bourgeoisie. Ses passages pour nous voir, rares, une fois tous les deux ou trois ans, me semblaient ressortir de la « flamme des parenthèses » que signale le poète Jacques Dupin. La parenthèse refermée, je retombais dans l'ordinaire, et la princesse redevenait lointaine.
J'étais comme Cocteau : « Je me répétais : c’est Elle. / C’est la Soudaine, / la Célèbre, / la Mystérieuse » (Le Potomak). J'aimais maman ; j'admirais ma marraine. Et j'attendais son retour, un jour, dans le futur. Jacques Dupin l'écrit : « Notre futur antérieur / était de soie. » En réalité, maman a bien mieux vieilli que ma pauvre marraine. Jusqu'au bout, elle aura été lucide, et sera restée jolie, autant du moins qu'une vieille dame peut l'être. Marraine, elle, a été victime de sa beauté, qui n'a pas tenu le choc du vieillissement : même dans la maison remplie d'alzheimériens où elle est, elle bat les records de hideur. Son esprit s'est rétréci peu à peu, dès soixante-quinze ans, elle ne s'intéressait plus à grand-chose, ne lisait plus rien, s'est repliée sur elle-même, dans l'ombre d'un mari pourtant peu ombrageux. Mais, après le décès de ce dernier, on dirait que son intelligence s'est obstruée très rapidement, ne laissant plus passer qu'une lumière presque éteinte. Elle entendait mal, elle voyait mal. Elle ne parlait plus guère qu'à sa femme de ménage : « Tant que quelqu’un nous parle, mourir est impossible », rappelle Christian Bobin dans son bel Autoportrait au radiateur.
 
Venant la voir, je me suis donc efforcé de lui parler, d'essayer d'évoquer quelques souvenirs il y a belle lurette qu'elle a oublié son enfance, ça avait frappé maman qui, elle, avait une mémoire d'éléphant ─, de comprendre ce qu'elle disait, alors qu'aucune phrase n'avait de sens, car au bout de deux ou trois mots, il en sortait un qui n'avait pas de lien avec ce qui précédait ou qui était incompréhensible. Et elle s'en rendait compte, cherchait ce qu'elle avait bien pu vouloir dire, me regardait comme pour m'interroger je ne suis pas sûr qu'elle me voyait vraiment , farfouillait dans son sac, qu'elle ne quitte jamais, ressortait pour la dixième fois le portefeuille et le porte-monnaie entourés avec quelques papiers (dont une liste de n° téléphoniques) d'un élastique, enlevait l'élastique, ouvrait le porte-monnaie, en sortait la montre j'ai pu voir plus tard qu'elle la sortait aussi au secrétariat, pour qu'on lui dise l'heure ─, dépliait la liste téléphonique en essayant de me dire quelque chose à son sujet il était question de signer, mais je n'ai pu savoir quoi , remettait l'élastique, rangeait tout dans le sac, refermait la fermeture-éclair, tout cela lui prenant un temps infini, car ses mains déformées par l'arthrose ont beaucoup de difficulté à appréhender les objets...
J'ai fini par lui prendre les mains, froides, infiniment froides. Je sentais que, quand le dialogue est presque impossible, il reste encore le toucher. J'ai caressé longuement cette froideur. Je la laissais parler, des mots sans suite, quand soudain il y eut ce cri : « Ici, je ne suis rien ! » Un éclair de lucidité : « quand rien ne passe dans l'air / que le cri », écrit encore Jacques Dupin. Si j'évoque ce dernier, c'est parce que nous avons eu au Chambon-sur-Lignon une conférence de Dominique Viart sur ce poète réputé difficile, également critique d'art, et qui m'a donné furieusement envie de le lire. J'en ai donc emprunté un volume à la Bibliothèque universitaire dès mon retour, et, comme toujours, je constate que la poésie nous aide à comprendre ce que nous vivons. Certes, je peux me tromper, mais j'ai bien cru apercevoir dans les yeux rouges de ma marraine ce qu'énonce le poète, toujours dans le même recueil, Contumace : « et devant les yeux ouverts / l'acceptation de mourir ».
Il est vrai que son cri (« Ici, je ne suis rien ! ») peut aussi bien être interprété comme un cri de révolte, car je sais bien qu'elle n'a jamais accepté d'avoir été placée contre son gré dans cette maison. Pourtant, pour la première fois, j'ai cru pressentir que, révolte ou pas, elle n'avait plus une envie folle de s'éterniser dans cet endroit où elle n'existe au fond pas vraiment. Quant à moi, au bout de deux heures, il me fallait encore rejoindre la gare à pied. J'ai marché comme un somnambule, sonné, épuisé comme après un marathon, et me disant comme une complainte dans mon crâne endolori : « Non, je n'ai pas envie d'atteindre un tel stade de décrépitude, je veux être quelqu'un, continuer à exister jusqu'au dernier moment, je choisirai donc moi-même ce moment-là, et si j'en suis rendu incapable par la maladie, je conjure qu'on ne me laisse pas continuer ainsi une vie qui n'est plus une vie. »
À bon entendeur, salut !


jeudi 23 septembre 2010

23 septembre 2010 : de la tyrannie



Mais que fera le sage si on lui donne un soufflet ? — Ce que fit Caton, quand on le frappa au visage ; il ne s‘emporta pas, il ne se vengea pas de l‘injure, il ne la pardonna même pas, mais il nia qu‘on lui eût fait une injure ; il était d‘une âme plus grande de l‘ignorer que de la pardonner.
(Sénèque, De la constance du sage)


La tyrannie est partout présente : celle des parents sur les enfants, des professeurs sur les élèves, celle des grands de ce monde sur les petits (au moment où nous manifestons, il est bon de rappeler que des millions de personnes ont une retraite inférieure au smic), celle des intellectuels sur les supposés obtus (ah ! cette manière qu'ont les critiques patentés d'assassiner le film de Bouchareb, premier film à donner une vision juste de la guerre d'Algérie, de ses racines, de sa violence, quand on connaît la vacuité de tant de films nombrilistes français !)... Bref, combien il est dur de maintenir une âme paisible en ce monde tourmenté. « Nous avons appris combien notre personnalité est fragile, combien, beaucoup plus que notre vie, elle est menacée », nous confie Primo Lévi dans Si c‘est un homme. Et j'en connais une dose, sur la fragilité !
Aussi je voudrais ici parler au nom de tous ceux qui sont fragiles, dont la personnalité a été esquintée par le manque d'éducation, par la misère, par la ségrégation sociale, par les insuffisances d'amour. De ceux qui continuent d'être écrasés par une société qui laisse à sa porte des catégories entières d'individus. « Ce que nous voulons, désirons avec constance, que nous appelons de nos vœux, l‘amour, la concorde, la générosité et la satiété, après quoi nous courons, éperdus, époumonés, ne pèse guère en regard de la nécessité de l‘instant, âpre, mauvaise et bestiale, quand se présente la question abrupte du besoin », ai-je lu chez Anne-Marie Garat, dans Les mal famées. Oui, le besoin ! On devrait d'ailleurs dire les besoins : ceux, essentiels, de se nourrir, de se vêtir, de s'abriter du froid, de s'éduquer, de se cultiver, de se soigner, d'aimer, de travailler, de s'accomplir. De vivre, en un mot. Et puis, ceux artificiels, de plus en plus nombreux, développés depuis les progrès de la civilisation industrielle, qui a jeté les bases d'une économisation générale de toute l'activité humaine : déjà, il faut bien constater pour reprendre les termes précédents que se nourrir, se vêtir, s'abriter du froid, se cultiver, relèvent depuis un bon bout de temps de l'économie. De plus en plus, s'éduquer, se soigner, vont aussi en relever (c'est déjà le cas dans le tiers monde). Aimer aussi d'une certaine façon, car comment vivre à deux et à plus quand viennent des enfants, quand on est sans le sou ? Et ceux qui ont les moyens défendent cette marchandisation avec âpreté, mauvaiseté et bestialité, il n'y a aucun doute.
Je relève chez Montaigne (Les Essais, I, 32.1) : « Il est temps de mourir quand il y a plus de mal que de bien à vivre, et conserver notre vie au prix de la souffrance et de la déchéance, c‘est aller contre les règles mêmes de la nature. » Peut-être avons-nous oublié ça aujourd'hui, où l'on prolonge bien inutilement des vies qui n'ont plus aucun sens, car il y a aussi une tyrannie de la médecine. Je crois aussi que nous avons oublié que « la vie des autres, de celui avec qui on partage le cours des jours, même si ce n‘est pas pour longtemps, dépend entièrement de nous, de nos paroles, de nos actes et de nos décisions » (Anne-Marie Garat). Et que nous pouvons largement influer sur leur degré plus ou moins grand de fragilité.
Et c'est pourquoi il convient de protester (je ne suis pas protestant pour rien), de manifester. Quand on voit la corruption au plus haut niveau aujourd'hui, on ne s'en cache plus on ne peut accepter que les retraites soient mises à mal ; il est vrai que c'est une conquête ouvrière, que le patronat n'a jamais digérée, ni vraiment acceptée, pas plus que les congés payés. J'ai bien observé cet état de fait lors de mon séjour au Maroc en 1969, quand je demandais : « Est-ce que vous leur payez des congés ? , et qu'on me répondait : « Mais ces gens-là n'en ont pas besoin ! » avec un aplomb imperturbable. L'horreur et la barbarie étaient là, sous mes yeux, et je pense que ça a plutôt dû empirer depuis, puisqu'il y a de plus en plus de travail au noir en France même. Des gens qui ont du superflu à revendre se permettent de juger de ce qui est nécessaire aux autres ! C'est pareil avec les retraites. Ces gens qui n'ont jamais travaillé (donner des coups de fil à des traders n'est pas un travail, selon moi), qui souvent se sont contentés d'hériter, qui ont des revenus colossaux les mettant à l'abri de tout (ils peuvent placer sans sourciller leur vieille grand-mère dans des maisons de retraite à 4500 € par mois si ça leur chante, dès que cette dernière les dérange), ces gens-là, mégotent sur le départ à soixante ans, alors qu'on sait très bien que la durée de vie au-delà de cet âge est maigre pour ceux qui ont eu un travail et des conditions de vie difficiles. Quand on est dans leur état bienheureux, on devrait se taire, et ne pas commanditer dans Le Figaro des sondages bidon.
Nous, bien sûr, nous n'avons pas « cette assurance inaltérable et ce sentiment de légitimité que j'avais remarquées chez les personnes bien nées », dont parle Patrick dans son dernier roman, L'horizon. Nous aimerions, comme le héros de ce livre, remarquer que « pour la première fois, [nous avons] dans la tête le mot : avenir, et un autre mot : l'horizon ». En est-il ainsi pour nos jeunes ? J'en doute fort. Même les étudiants n'ont qu'une liberté relative : maintenant pour s'inscrire dans certaines licences, si on vient d'un BTS, c'est parfois impossible. Il suffit d'être issu d'un milieu humble, de ne bénéficier d'aucun appui, (« Ils n'avaient décidément ni l'un ni l'autre aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien. Parfois, cela lui donnait un léger sentiment de vertige », toujours chez Modiano), de ne pas savoir maîtriser le langage des profs (ceux qui font les entretiens, j'ai vu un peu ce que ça donnait quand j'étais membre de jury de concours, cette morgue souveraine, la même qu'on voit chez nos ministres), pour que le couperet tombe : « non récupérable ! », comme le héros de Sartre. Modiano nous dit aussi : « Il essayait vainement de se rappeler dans quel livre était écrit que chaque première rencontre est une blessure. » Oui, il est des blessures qui ne cicatrisent jamais. Je ne souhaite à personne d'être blessé, même par une parole malheureuse.
Et, puisque j'ai mis en exergue Sénèque, je crois à la vertu du pardon et de l'oubli, qui recouvre peu à peu tout. Mais je comprends aussi ceux qui ne peuvent pas pardonner.

vendredi 17 septembre 2010

17 septembre 2010 : Harlem, d'Eddy Harris



la beauté existe dans ces rues, quelque part, et la seule manière de la voir, c'est peut-être de la chercher ; peut-être, encore plus simplement, de la créer.
(Eddy L. Harris, Harlem)


Je voudrais revenir sur l'incident d'hier, trouver une explication, et me servir pour cela d'une analyse du livre d'Eddy Harris, Harlem, que je viens d'achever. Un livre prodigieux, qui a eu le Prix du livre en Poitou-Charentes en 2008, prix mille fois mérité, ce qui n'est pas toujours le cas (je ne devrais pas dire ça, moi qui viens d'en obtenir un pour mes poèmes à Bergerac ! Mon excuse est que je ne suis pas sûr de l'avoir mérité !). Un de ces livres comme il en est peu, qui vous permet de mieux comprendre le monde, car, attention, si Eddy Harris parle de Harlem et du problème des Noirs aux USA, on peut aisément extrapoler sur la France et son problème des banlieues, voire son problème des SDF, sans parler des roms...
« Il y a dans leurs yeux un regard qui le dit, un regard qui dit que l'espoir est presque perdu. C'est l'expression de la résignation et de la démission. Le regard qui dit : C'est comme ça. C'est le regard de honte et de déception, honte de l'humanité si le présent est ainsi et l'avenir aussi. » En ces quelques lignes, Eddy nous plonge en direct dans Harlem, ce no man's land des dépossédés que sont ses habitants, qui n'y demeurent que faute de pouvoir habiter ailleurs, résignés, déçus, honteux, parce qu'ils vivent dans ce présent fait d'injustice et d'impossibilité de réussir. Un des personnages que le narrateur rencontre, Eliot, lui dit : « Nous, on n'avait qu'un seul espoir. D'être traité équitablement. Nous, on voulait juste avoir une vraie chance de réussir sans bâton dans les roues. Mais à chaque fois, mec, ils ont refermé la porte par où on essayait d'entrer. Et leur promesse que la patience triompherait, que demain serait meilleur qu'aujourd'hui ? Bordel, ils ont rompu cette promesse encore et encore. Le rêve transmis d'une génération à l'autre ne s'est pas réalisé. La vie n'est pas devenue meilleure, ni même restée pareille ; non, c'est devenu pire. L'espoir a été étouffé et soufflé, ici, dans les rues de Harlem. Toute trace d'espoir s'est effacée. » Tout est dit, il n'y a plus d'espoir. « Quand vous assimilez le présent au futur, quand le cœur vous souffle que c'est comme ça et pas autrement, que c'est comme ça que les choses sont et continueront d'être, alors, à quoi cela sert-il de lutter ? À quoi cela sert-il d'essayer ? Les jeux sont faits... »
Le narrateur (Eddy Harris) revient à Harlem pour y passer un certain temps, retrouver la ville de ses parents, qui sont partis ailleurs, comme lui. Il a eu la chance de faire des études supérieures et de quitter le ghetto. « Revenir chez soi après une longue absence, c'est sentir le poids de son histoire, le temps du poids enfui et des hiers qu'on a manqués. » Mais il veut savoir ce que ça fait d'habiter Harlem aujourd'hui. Et c'est en apercevant de sa fenêtre un homme qui tabasse une femme qu'il prend conscience aussi bien de sa profonde « négritude » que de sa capacité à réagir. Il sait qu'il n'est pas là simplement en observateur, ni seulement en personne destinée à rester quelque temps pour témoigner. « Mille fois je me suis demandé ce que je fais ici, si je n'essaie pas un peu de temps à autre de sauver le monde, mais j'espère bien que non, grands dieux. » Et, d'apercevoir cette scène de violence sous ses yeux, lui rappelle une scène de son enfance, encore plus violente, surtout pour un enfant.
Il comprend aussitôt que l'homme, un Noir, exige par ses coups « la soumission qu'on avait exigée de lui. Pour montrer à cette femme, et à lui-même, que là, dans ces recoins sombres, c'était lui le maître et qu'il avait un peu de pouvoir sur sa vie et celle d'autrui. » Car, dans cette jungle hostile, assimilable à une prison (un autre personnage, Wilma, un peu moins désespérée qu'Eliot, dit : « Mais c'est une prison ici, bon Dieu. C'est vraiment une prison ! Une prison de l'esprit, une prison de l'âme. Et on est tous coincés dedans, ensemble. »), il faut sans cesse montrer qu'on a une parcelle de pouvoir. Wilma connaît bien la ville, cette ville des Noirs, où on se sent enfin chez soi, entre soi, mais où il faut surveiller les enfants dans la rue (ce qu'elle fait) pour empêcher qu'ils ne tombent très vite : « Les plus démunis, les plus malheureux, ceux qui en ont le plus besoin, eh bien, personne ne s'en occupe et personne ne prend garde à eux. Et c'est ceux-là qu'on risque de perdre le plus facilement. Si tu ne fais pas attention à ces petits, ils ne mettront pas longtemps à ne plus faire attention non plus. Et quand ils se mettent à se ficher de tout ce qui leur arrive, ils finissent par ne plus rien avoir à faire de toi, et c'est vite arrivé qu'ils n'ont plus rien à faire du tout de quoi que ce soit », dit-elle. Et, pour enfoncer le clou, quel espoir pour ces enfants ? Le narrateur explose : « Nous ne souhaitons pas voir, pour la plupart, que l'espèce d'inégalité et d'étiolement existant ici à Harlem, et partout où règnent l'affliction et la difficulté, ne survient pas du jour au lendemain. Ce genre de désespoir prend des générations à se former. Les enfants qui y naissent héritent de bien plus que leur condition : ils héritent d'un mode de vie, d'une façon de vivre, d'une façon d'être. » Comparons avec nos banlieues, le problème est le même.
Le narrateur saisit très vite, en discutant avec l'un, avec l'autre (certains se faisant d'ailleurs trucider peu après leur rencontre), que « c'est étonnant les choses auxquelles on s'habitue en se forçant un peu. Encore plus étonnant ce à quoi nous nous habituons si nous nous permettons un seul instant d'auto-satisfaction. » Et cette violence omniprésente, qui fait paniquer les rares Blancs qui ont oublié de descendre à la dernière station avant Harlem, les oblige à descendre en catastrophe et à prendre le premier métro en sens inverse, les yeux figés et apeurés, c'est la violence du ghetto. Celle qui commence par le délabrement de l'habitat, pourtant loué fort cher. Je reçois ce jour Grandir, le magazine du Mouvement pour les villages d'enfants (à qui j'apporte mon obole), et j'y lis : « Plus un lieu est dégradé, moins on le respecte et moins on se sent respecté d'en être les habitants. » Eddy Harris ne dit pas autre chose, et tant que nos illustres chefs n'auront pas compris ça, que tout le monde a besoin de beauté et de lumière, même les plus petits d'entre nous, nous continuerons à vivre dans un monde médiocre.
Cette violence est marquée principlement par les trafics divers et variés, parce qu'il n'y a pas de travail. Un autre personnage rencontré, un Latino, qui a perdu un bras dans les trafics, dit : « On fait de sacrées conneries. Moi, j'ai fait un paquet de saloperies, mais, vieux, rien de ce que j'ai fait n'est aussi dégueulasse que ce que les gens du dehors font aux gens d'ici. » Et je crois que c'est assez juste. Si seulement il y avait un minimum de reconnaissance de la part de ceux qui ne vivent pas dans le ghetto (disons, en France, de ceux qui vivent dans la rue) qu'ils portent une partie de la responsabilité, peut-être les choses iraient-elles mieux. Car on ne se contenterait pas d'action sociale, de toute façon toujours insuffisante (ici, à Harlem, les bons alimentaires censés durer pour le mois sont épuisés en quinze jours). L'auteur, qui voit clairement les choses, parce que lui aussi est Noir, et parce que rien de ce qui est là ne l'indiffère, nous le rappelle : « La plupart d'entre nous qui sommes au-dehors refusons de reconnaître le lien entre ce quartier et le nôtre, entre ces maux et les nôtres. Nous refusons même de voir les maillons de la chaîne, nous refusons de voir l'origine de ces souffrances, et nous refusons d'admettre notre complicité dans la perpétuation de ces souffrances. »
Autrefois, Harlem était différent, au temps de la Renaissance noire, dans les années 20. La ville attirait les Noirs du Sud profond, des Antilles et même d'Afrique, parce qu'ils savaient qu'ils se retrouveraient là entre eux, ignorant que peu à peu allait se créer un ghetto car, à se couper des autres, on s'en écarte : « C'est l'isolement qui crée la prison, bien sûr, et comme pour n'importe quelle prison, il y a réclusion de part et d'autre des barreaux. » Et les autres sont aussi coupés de vous. Il y eut un autre temps d'espoir, au temps de Martin Luther King, comme le rappelle Eliot : « C'était peut-être naïf d'espérer qu'on pourrait un jour nous tous, pas seulement les Noirs être jugés d'après notre cœur, comme disait le Dr King, et pas d'après la couleur de notre peau. » Ça ne s'est pas fait, et bien que le livre soit paru avant l'élection d'Obama, cet espoir ne s'est toujours pas concrétisé. Et le narrateur de se poser la question : « et comme tous les hommes noirs, je ne suis jamais un homme tout court ? »
C'est que les gens, en général (et combien de fois j'ai entendu ça en France) pensent que chacun peut réussir, s'il le veut. Le narrateur rencontre ainsi une femme Blanche qui se dit « persuadée d'avoir réussi par ses seuls moyens, et [qui] n'est pas capable de voir comment la main de l'histoire lui a bien distribué les cartes. » Je sais personnellement les chances nombreuses qui se sont croisées pour me faire parvenir à ce qu'on peut appeler ma réussite sociale : par exemple, qui aurait déterminé, à ma naissance, que j'aurai le baccalauréat ? que je passerai une licence ? que j'entrerai dans une grande école ? que j'apprécierai la littérature, au point même d'écrire ? Combien de facteurs ont dû se conjuguer, combien de rencontres (ma fabuleuse grand-mère ; mon instituteur ; Alain mon copain de lycée ; le pasteur de Mont de Marsan ; les amis de fac et de l'école de conservateurs, mes amis étrangers d'Écosse, de Pologne du Québec, mes nombreux amis ; Claire, mes enfants, etc.), de chances, d'aléas, de hasards, avec peut-être certes mon désir de monter un peu dans l'échelle sociale, ont contribué à me faire ? Je suis comme Eddy Harris, je ne supporte pas ceux qui proclament qu'ils ne doivent leur réussite qu'à eux-mêmes (je me souviens de mes discussions avec des collègues de l'école, quand on sait à quel point dans un concours le hasard peut faire bien les choses, dans les sujets, dans les jurys, d'oral sur lesquels on tombe, etc., oser prétendre qu'on n'a pas eu de bol me mettait hors de moi !) et qui prétendent qu'on a toujours le choix : oui, c'est peut-être le cas quand on est tombé sous de bonnes étoiles, comme moi ! « On arrête pas de l'entendre, cette phrase, chez les gens bien intentionnés et les imbéciles : Ces gens-là doivent assumer la responsabilité de leurs actes. Et elle a raison. En même temps, elle ne parvient pas à voir qu'il y a toujours un filet pour la rattraper, elle, quand elle tombe... » Voilà, on n'a pas toujours de filet, surtout à Harlem.
Et ceux qui refusent de voir ces choses-là sont « aveuglés par notre résistance aux réalités des autres, voire à la réalité même. » Pourtant, ceux du ghetto pourraient aller voir ailleurs, ceux de l'extérieur pourraient venir voir, nous dit l'auteur, « c'est assez facile d'aller là-bas voir un peu ce qu'ils ont, les nantis, et ce que les dépossédés sont en train de rater, tout comme il serait assez facile pour ces autres-là de venir voir ce que leurs frères et sœurs de Harlem n'ont pas. » Mais non chacun chez soi, l'individualisme, la couleur de peau, la classe sociale prédominent, et « il est encore plus facile de rester chez soi, à prétendre ne pas savoir, à prétendre s'en moquer. » Certes, ajoute-t-il, « peut-être le ghetto a-t-il alors une valeur pas seulement ce ghetto-ci, mais les ghettos de toutes sortes : des endroits où les gens qui ont le même esprit et vivent pareil, qui se ressemblent et pensent à l'identique, partagent les mêmes idéaux et les mêmes buts, les mêmes idées, les mêmes rêves, désirs ou ambitions, et la même culture peuvent enfin se rassembler et vivre en paix loin de tous les autres quels qu'ils soient. » C'est d'ailleurs bien ce qui se passe, il y a des ghettos de riches (cf le livre qui vient sortir, Les ghettos du Gotha – Au coeur de la grande bourgeoisie, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, et l'entretien qu'ils livrent dans Télérama cette semaine, c'est édifiant), mais où on ne pénètre jamais.
Au terme de ces minutes d'angoisse où le narrateur s'est demandé que faire devant cet homme qui tabasse une femme, où il s'est remémoré toutes ces rencontres, tous ces espoirs perdus, toutes ces vies sacrifiées d'avance, il ne veut pas prendre « cet air de ne pas être pris au sérieux, l'air du laissé-pour-compte. C'est l'air de ceux qui croient ce qu'on dit d'eux. C'est l'air de la démission. » Il décide qu'on peut effectivement montrer qu'on a le choix, au moins une fois de temps à autre : « les chemins inhabituels ne sont pas ce qu'empruntent la plupart des gens. Ce sont peut-être ces sentiers-là qu'il faut enseigner. » Et il s'habille, très chic, va au-devant du couple qui se déchire et, calmement, posément, il donne une leçon de vie.
Un très beau livre, vous dis-je, à lire lentement, ce n'est pas un roman, plutôt un récit de rencontres, ponctué de réflexions, mais qui nous apprend beaucoup sur nous-mêmes, sur notre société, pas si différente que ça de celle des USA. Nous avons nous aussi nos Harlem, nos dépossédés, nos laissés-pour-compte. Et peut-être nous en crevons.





jeudi 16 septembre 2010

16 septembre 2010 : manque de courage



Il est facile d'oublier comment se forment l'inégalité et l'étiolement, facile d'oublier que nous y contribuons.
(Eddy L. Harris, Harlem)


Petite scène, tout à l'heure, vers midi. Je descends acheter le pain et le journal. En face de la Maison de la presse, assis adossé à une murette, un homme, ses sacs et son chien. L'air fatigué de celui qui passe sa vie dehors. Devant lui, trois policiers, deux femmes et un homme, en train de le houspiller : « Tu vas voir, ton chien, on va le piquer, et on n'en parlera plus ! » Il se tait. Les insultes fusent, à la mesure de son silence, comme si ce que disaient les policiers ne l'atteignaient pas, comme s'il était maintenant au-dessus de tout ça, comme quelqu'un qui sait que, s'il réplique, il va être embarqué, et qui sait ce que deviendra son chien, son compagnon, son unique ami.
Et moi, en face, avec d'autres personnes, indigné du comportement de la police. Je n'ai pas assisté au début de la scène. Peut-être en faisant la manche, le SDF a-t-il gueulé contre les passants qui ne donnent rien, ou ceux qui ne donnent que des piécettes, peut-être le chien a-t-il inquiété l'un ou l'autre des passants assez nombreux sur ce passage, peut-être un commerçant ou un autre a-t-il appelé la police ? Peut-être... Est-ce une raison pour que les agents de la force publique insultent un homme à terre, un homme à genoux, un homme déjà écrasé par le destin ? Le tutoient, lui manquent complètement de considération. Et avec une violence telle que les spectateurs dont j'étais, sont restés glacés et muets, n'ayant pas le courage de protester. Oui, dans notre pays, les droits de l'homme sont bafoués, c'est indéniable.
Et voilà comme je découvre que je suis peu courageux. Peur d'être confronté à cette police toute puissante, qui se serait probablement retournée comme moi, si j'avais émis ne serait-ce qu'un modeste : « Mais laissez-le tranquille ! Et de quel droit le tutoyez-vous ? » Oui, je l'avoue, je suis lâche, je n'ai pas la capacité de répartie (mais visiblement je n'étais pas le seul) capable de clouer le bec à ces pandores trop heureux d'exhiber leur force. J'étais d'ailleurs descendu sans mes papiers d'identité, car un simple porte-monnaie suffit pour les achats que je me proposais de faire. Je n'ai pas la force d'âme d'un Eddy Harris racontant dans Harlem comment il a mis à la raison un jeune homme violent, simplement en lui parlant, en lui montrant qu'il avait le choix, que sa violence ne menait à rien. Je reparlerai prochainement, et longuement, de ce livre extraordinaire.
Oui, les policiers ont le choix de s'exprimer autrement. D'avoir une attitude noble, digne de leur fonction. S'ils ont le même type de comportement avec les jeunes des banlieues, je ne suis pas étonné qu'on leur lance des cailloux, voire qu'on leur tire dessus. Qui éduquera ces jeunes si nos policiers sont aussi mal embouchés ? Et, par notre silence (après tout, pas si éloigné du silence de ceux qui toléraient que l'État français impose le port de l'étoile jaune et qui voyaient sans protester les rafles de Juifs pendant la guerre), ne nous montrons-nous pas nous-mêmes de bien piètres humains ? J'ai honte, ce jour.


mercredi 15 septembre 2010

15 septembre 2010 : les petits riens

je sus tout à coup que j'avais été béni des dieux. Il y eut une multitude de faux-pas et de fautes, chacun suivi, semble-t-il très souvent, d'un miracle.
(Eddy L. Harris, Harlem)


6 h 30. Un brouillard comateux enserre les tours, au point que la maigre lueur émanant des réverbères et des projecteurs (il fait encore nuit, même si on soupçonne vers l'est, la naissance du jour) semble une source de chagrin, empêchant de voir comme d'habitude briller de mille feux la ville ennuitée. Là, plus question d'apercevoir les dernières étoiles s'envoler dans le champ des nuages, le ciel fait corps avec la terre, cède au souffle de ses bras, se laisse envelopper, manger par la planète. Du coup, j'ai l'impression qu'elle n'est plus ronde, il n'y a plus d'horizon, il y a quelque chose d'oblique, comme une balance qui ne donnerait qu'un poids indirect. Et je crois alors le monde immobile. C'est l'heure de la contemplation, le moment de capter un brin d'éternité, un instant de grâce, peut-être un rêve de Dieu ?
8 h. Après le petit déjeuner, une brève toilette (tiens, pas d'eau chaude, deuxième fois en quinze jours, voilà qui me replonge dans la trivialité, après ces moments d'extase), je me mets en tenue, et descends voir dehors si j'y suis, essayer de manger la joie de courir, de me voir à soixante-cinq ans (à peu de choses près) encore capable de sentir mes pieds, mes chevilles, mes jambes, mes genoux, mes cuisses, mes hanches, mon ventre, mes bras, mon souffle et ma tête trouver un refuge sûr au sein de soi, dans cet exercice si simple : courir. Il est certain que si je vivais sous les Tropiques, je garderais en permanence les jambes nues, c'est d'ailleurs ce que j'ai fait en février en Guadeloupe. L'autre jour, la libraire me faisait part de son étonnement en me voyant en bermuda : « Toujours en vacances ? » Comment lui expliquer que, d'une part, je suis condamné aux vacances perpétuelles et surtout que je préfère de loin les culottes courtes aux pantalons longs. Ce fut le drame de mon adolescence, ce passage-là, dont je savais qu'il marquait la fin de l'enfance, vers quoi, je ne savais pas, mais quelque chose d'aussi nébuleux que ce brouillard qui m'entoure, vers ce monde des adultes dont le regard fait frémir, monde dont l'horizon me paraissait rétrécir au fur et à mesure que je grandissais. J'aurais voulu rester enfant, d'ailleurs je le suis resté longtemps, et peut-être même toujours.
Bref, courir fait aussi partie des plaisirs enfantins que je retrouve. Je me souviens encore de Mathieu en Guadeloupe. Quand il a su marcher, il ne marchait pas, il courait, il galopait, et nous passions notre temps à le suivre, car il courait à la découverte du monde, du sable, de l'eau, des rochers, de la montagne, des nuages, des palmiers, des arbres à pain ou des bananiers, des autres, des voitures (à deux ans et demi, il reconnaissait toutes les voitures à leurs marques), et il ne se souciait guère de savoir si on était derrière lui ! Quant à Lucile, comme son enfance s'est déroulée en ville, et que pareillement c'était une coursière, une galopeuse, quand nous étions sur les trottoirs des axes fréquentés, elle a eu droit à un harnais pour l'empêcher de faire des écarts trop grands dans la rue, au milieu de la circulation : qu'elle nous pardonne ! Voilà, courir est donc on ne peut plus naturel (comme sauter d'ailleurs : grands dieux, ce que j'aimais sauter à cloche-pieds quand j'étais petit, et comme j'aimerais encore pouvoir le faire dans les rues piétonnes, si je n'avais pas peur qu'on m'embarque pour l'asile !), et dommage qu'on l'ait oublié.
Bien sûr, il y a la compétition, les championnats, les jeux olympiques... Mais tout cela est devenu tellement frelaté, et où est le plaisir ? Le plaisir de la gratuité, de la légèreté du feu invisible que l'on sent vibrer sous nos pieds, parce qu'on fait ça pour rien. Rien. Voilà le mot qui nous permet de nous glisser dans les interstices du monde, de ce monde où on est plutôt envahi par le trop-plein. Et, dans le brouillard de la campagne — car dans ma boucle usuelle, je sors des maisons pour des chemins — alors que je m'arrête pour faire mes exercices d'assouplissement, de qi gong et de prière, au grand ébahissement d'un homme et de son chien (ce dernier marque un temps d'arrêt et me contemple !), je me laisse imprégner par ce vide, par ce rien, par cette conquête de l'inutile, mordillé par la mer de brume qui m'enveloppe, ne me demandant plus ce que je fais ici, cédant à un moment d'innocence.
Et, en repartant, en reprenant mon petit trot, je repensais à ce mot de Pascal que cite le moine-médecin dans Des hommes et des dieux : « Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction religieuse. » Je me disais que ces hommes qui font le mal ont oublié, tout simplement, qu'ils ont été autrefois petit enfant, capables d'apprécier le rien. Capables de s'amuser d'un rien, capables de se baisser pour ramasser une feuille, un caillou, n'importe quel objet qui traîne, capables d'essayer de suivre leur ombre, capables de croire qu'on peut éteindre les étoiles en soufflant dessus. Nous avons trop grandi, hélas, et sommes englués dans la société de l'hyper consommation (à l'opposé absolu de ce rien) ; mais si être adulte, c'est avoir oublié la valeur de tous ces petits riens, de tous ces miracles, je ne regrette pas d'être resté très largement enfant.

lundi 13 septembre 2010

13 septembre 2010 : enchanter le monde


se hâter c'est pour moi, en littérature, se tuer.

(Gustave Flaubert, Lettre à Maurice Schlesinger, fin mars-début
 avril 1857)

Parlons un peu de poésie, ou mieux, de la poésie. Certes, il y a « poésie » et poésie. Il y a le fait de rimer et d'aligner des vers (j'en ai fait pas mal, des mauvais, quelques bons !), et parfois ça peut donner des résultats intéressants, mais enfin, c'est ridicule aujourd'hui de vouloir encore écrire des alexandrins rimés (sinon pour faire de la parodie, comme René de Obaldia dans sa pièce Les bons bourgeois, que nous jouâmes naguère), de composer des sonnets, des ballades et autres rondeaux, ce que j'adorais faire à une certaine période de ma vie. Tout en sachant que je ne pouvais guère rivaliser avec Charles d'Orléans, Du Bellay, Ronsard, Victor Hugo, Baudelaire ou Rimbaud. D'ailleurs, ce dernier nous a définitivement dégagé des contraintes de la versification et de la rime.
Aujourd'hui, nous sommes au-delà du poème classique et, bien que les poètes amateurs soient toujours nombreux à écrire encore en vers traditionnels après tout, ça ne fait de mal à personne et au moins savourent-ils encore, je le suppose, les poètes classiques et romantiques, alors qu'aujourd'hui il n'y a plus grand monde qui lit ces auteurs si nous sommes poètes, nous devons aller vers un ailleurs. Pour en finir avec les classiques, le dédain de la majorité envers les grandes œuvres littéraires ne date pas d'aujourd'hui : Flaubert notait déjà dans une lettre à Louise Colet (22 novembre 1856) que « le bourgeois (c'est-à-dire l'humanité entière maintenant y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait qu'ils sont, serait fâché qu'ils ne fussent pas, comprend qu'ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n'en use nullement et ça l'embête beaucoup, voilà. »
D'une certaine façon, ce que disait Flaubert des classiques en général, on pourrait le dire aujourd'hui de la poésie. Chacun sait qu'elle existe, serait sans doute très embêté qu'elle ne fût pas, estime que, oui, hum, elle peut être vaguement utile, mais au fond, perdu dans le flux général de la télévision et des autres médias, des jeux et divertissements si variés aujourd'hui, chacun se passe volontiers de poésie, j'ai envie de dire, s'en prive. La différence, c'est qu'aujourd'hui, ça n'embête plus personne de s'en passer. Pourtant, la poésie « est ce qui donne au langage signe de distinction de l'humain, sa vraie raison d'être, qui ne saurait s'arrêter au très pauvre souci de communiquer » (Gil Jouanard, La saveur du monde). Voilà le mot : à quoi donc sert le langage ? Aujourd'hui, le langage n'est plus qu'utilitaire, que communication, et quelle communication ? La langue universelle est un anglais minable, de mille mots dans le meilleur des cas. Pour ce qui concerne le français, son usage s'est affaibli au point que dans la conversation usuelle, les gros mots remplacent souvent l'expression de la pensée ; d'où une certaine violence. Alors, la poésie qui distingue l'humain et lui donne une raison d'être ? Flaubert toujours, cette fois-ci dans une lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, du 30 mars 1857 : « Goethe s'écriait en mourant : « De la lumière ! de la lumière ! » Oh ! oui, de la lumière ! dût-elle nous brûler jusqu'aux entrailles. C'est une grande volupté que d'apprendre, que de s'assimiler le Vrai par l'intermédiaire du Beau. »
Goethe, poète et quel poète ! réclamait de la lumière en mourant. Flaubert trouvait de la volupté dans le Beau. Je crois que c'est ça, la poésie, de la lumière, du Beau supplémentaires, qui existent autour de nous, mais que tout le monde ne voit pas, que le poète, par miracle, découvre, fait surgir, remonte à la surface. Jean Follain nous rappelle (dans Tout instant, poèmes en prose) : « Il y a un jour où tout à coup j'aperçois cet objet qui, depuis dix ans, était sous mes yeux et qu'en réalité je n'avais jamais véritablement vu. » Le grand Andersen lui-même (je ne sais s'il a écrit des poèmes, mais ses Contes, encore une lecture à recommander, sont débordants de poésie) note dans Le livre de ma vie : « Car chaque jour qui passe est sans cesse davantage poésie pour moi ; la poésie pénètre ma vie et je crois que la vie elle-même est un grand poème étrange. »
Je me souviens d'une conversation avec mon ami écossais Pat F. en 1976, juste avant qu'il ne quitte Auch, me laissant quelque peu désemparé comme à chaque départ, et où je lui disais que la poésie allait m'aider à supporter son absence. Non seulement la poésie que je lisais, mais aussi celle que j'écrivais (et même si elle était très mauvaise). Car comment comprendre la poésie sans la pratiquer, la lire, sans en écrire ? On entend souvent les gens dire : « la poésie, j'y comprends rien ! » Dans Les mots pauvres, de Christiane Veschambre, la narratrice rapporte : « Avant, je ne savais pas lire la poésie. […] Je pensais n'être pas suffisamment intelligente pour elle. À présent, il me semble au contraire qu'elle est consentement à la simplicité. Qu'elle ne demande, à celui qui la lit, que de s'abandonner. De se quitter. » Merci à Frédéric de m'avoir fait découvrir ce beau texte au Chambon-sur-Lignon.

Imagine-t-on en effet une compréhension de n'importe quelle matière ou activité, sans la connaître ou sans la pratiquer ? Peut-on parler de jardinage sans en faire ? Peut-on parler de vélo, d'exercice physique d'une façon plus générale, sans pratiquer ? Peut-on avoir un avis sur le cinéma, le théâtre ou la musique sans jamais se déplacer à un spectacle ? Peut-on parler de religion sans lecture des livres sacrés ? Eh bien, on se permet pourtant d'avoir des avis définitifs sur la poésie, sans jamais en lire une ligne – j'entends évidemment de poésie contemporaine, car tout le monde a lu, par obligation, de nombreux poèmes dans son cursus scolaire – et d'estimer que la poésie, c'est pour happy few (c'est élitiste, le gros mot actuel, avec intello, et des gens comme Sarkozy jouent là-dessus), totalement hermétique, abscons, fumeux, incompréhensible, opaque, illisible... Bien évidemment illisible pour ceux qui, de toute façon, ne lisent jamais rien. Mais la poésie, c'est la capacité à investir le texte d'autrui, à se laisser porter par le temps (la poésie doit se lire lentement, se déguster, certainement pas se lire au kilomètre comme un polar), c'est-à-dire en ré-apprenant à lire... Commencer sa journée par la lecture d'un poème (il en est de très courts, les haïkus japonais par exemple), comme d'autres commencent par une prière ou d'autres encore par des exercices de souffle et d'assouplissement, c'est se donner les moyens d'apporter du sens à la journée qui vient, de donner de la respiration à nos poumons comprimés par le stress, d'assouplir notre désir de bien vivre la journée, d'attendre ou d'atteindre Dieu peut-être, qui sait ?
En tout cas, si l'on ne sait pas quoi lire, il existe des poémiers du quotidien (j'en ai deux, malheureusement, je ne les ai pas encore retrouvés dans mon foutoir, je n'ai pas encore fini de tout ranger, mais je vous donnerai les références dès que je les aurai récupérés), qui proposent un poème par jour, avec une reliure à spirale, il n'y a qu'à tourner pour aller à la page suivante. Et je dois avouer que ce genre de lecture nous change de « ce semblant d'abondance qu'un agenda rempli donne à une vie » (encore Christiane Veschambre, Les mots pauvres). Car la poésie n'est pas du remplissage, du tapage et des sensations fortes, ni une drogue tape-à-l'œil, ni du toujours plus, ce quantitatif qui nous étouffe ; non, ce serait plutôt du « toujours moins » (et la preuve, c'est que quand on écrit des poèmes, on a toujours envie de les réduire, de les raccourcir, des les écrémer, d'essayer de trouver la quintessence des haïkus), mais ce moins nourrit l'intérieur, tandis que l'agenda ne remplit que l'extérieur ! C'est un peu comme l'amour : comme le dit à la fin du film le héros de Garçon stupide, « je ne veux pas baiser tout le monde et n'aimer personne », fuyons le remplissage et le quantitatif !
Et n'oublions pas qu'« un chagrin n'est pas ce qui nous quitte / mais du legs », comme nous le rappelle Jean-Baptiste Para, dans son beau recueil Arcanes de l'ermite et du monde. Encore un poète que j'ai rencontré au Chambon-sur-Lignon. Et, au moment où Lucile me quitte, elle me laisse en legs la beauté du monde, son calme, sa sérénité. Aussi terminerai-je par un petit poème de Oktay Rifat, poète turc, pour montrer aux incrédules que la poésie n'est ni hermétique ni incompréhensible, mais simplement un peu de Beau, un peu de lumière, ajoutés sur la surface ô combien bosselée et biscornue de notre monde, et aussi un lien d'amitié entre les peuples, au même titre que la musique.
Du pain et des étoiles

Du pain sur les genoux
Les étoiles au loin, très loin.
Je mange du pain en regardant les étoiles.
Je suis si absorbé, ô oui, tellement
Que parfois je me trompe, au lieu de pain
Je mange des étoiles.
Oktay Rifat