Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 18 décembre 2010

18 décembre 2010 : identités



10 janvier 1906 : je deviens cette chose laide entre toutes : un homme affairé.
(André Gide, Journal)


Je n'arrive presque plus à regarder un film devant mon poste de télé. Avez-vous déjà essayé de regarder un film tout seul ? C'est pourquoi, dès que je peux, je file dans une salle, à la fois parce que les films ont été conçus pour ça, pour un plaisir collectif, et parce que ça me fait sortir de chez moi, alors que la téloche m'y renferme...
Encore un film qui vaut le détour et que vous pourrez voir lors de sa sortie à la télé, sur Canal + ou sur Arte, car je doute que les autres chaînes passent ce documentaire à une heure de grande écoute, tant il fait mal. Et au cinéma, j'étais le seul spectateur hier au soir, il est vrai à la séance tardive de 21 h 55. Cependant, bien qu'il fût tard, j'ai pu constater à la sortie que des quantités de jeunes traînaient dans les rues du centre ville, et braillaient sans doute pour fêter le commencement des vacances. Armadillo, du Danois Janus Metz (qui a obtenu le Grand prix de la Semaine de la Critique, au Festival de Cannes 2010), est un film sur la guerre en Afghanistan : il paraît que le réalisateur et son cameraman, qui ont passé six mois là-bas avec les soldats, ont dû, comme eux, faire leur testament avant de partir. C'est dire que ce n'est pas une partie de plaisir. Résumé pompé à Télérama : "Mads et Daniel sont partis comme soldats pour leur première mission dans la province d'Helmand, en Afghanistan. Leur section est stationnée à Camp Armadillo, sur la ligne de front d'Helmand et ils mènent des combats violents contre les talibans. Les soldats sont là pour aider les Afghans, mais à mesure que les combats s'intensifient et que les opérations sont de plus en plus effrayantes, Mads, Daniel et leurs amis deviennent cyniques, creusant le fossé entre eux et la civilisation afghane. Les sentiments de méfiance et de paranoïa prennent le relais, causant aliénation et désillusion."
Comment dire, c'est un documentaire, on suit une section pendant six mois, mais on se croirait dans un film de guerre hollywoodien : les soldats sont harnachés de tout un équipement électronique pour se parler à distance, voir dans le noir, et d'armes de très haute technologie, mortelles, bien entendu. L'essentiel de leur vie se passe au camp ou en patrouilles ineptes dans les villages et les champs alentour, où ils sont sensés dénicher les éventuels talibans. Les paysages sont magnifiques, on piétine allègrement les champs cultivés, on essaie de parler avec la population locale, après tout on est là pour soi-disant la protéger – en fait, c'est elle, la première victime, car les erreurs de tir sont nombreuses du côté de la force internationale dont fait partie la section danoise (des maisons sont détruites, des vaches, une fillette sont tués, ils devaient sans doute ressembler à des talibans planqués !), et si par malheur les habitants ont trop donné l'impression de collaborer par des paroles, ils sont victimes des représailles des talibans, présents dès que l'armée quitte villages et champs. En fait, ce maintien de l'ordre par nos forces est effrayant, cynique : le fossé entre ces soldats et la population est fait de méfiance permanente, et d'incompréhension totale. On voit les soldats au camp passer leur temps à fourbir leurs armes, à jouer aux jeux vidéo (des jeux de guerre évidemment, on sent que ces jeunes soldats ne font pas bien la différence avec le réel), à regarder en groupe des films porno et à ricaner devant. Pas un qui se documente sur la civilisation et la culture locales, ni sur l'idéal qu'il est censé défendre. D'ailleurs, personne ne lit. Et on s'ennuie, dans une attente interminable (comme chez Buzzati et Le désert des Tartares) : mais c'est qu'il ne se passe rien ! Alors, on se vautre dans la technologie, l'image, l'imagerie, le virtuel, dans le jeu, oui, on joue à la guerre. Sauf que c'est réel, et que les talibans ne jouent pas le jeu, ils se cachent, les traîtres, et qui plus est, dans la population, il faut donc défoncer les portes, casser des murs, pour vérifier qu'ils ne sont pas là quand on patrouille. Ce qui fait que quand un soldat est victime d'une mine ou quand, enfin, la section essuie une embuscade, ils tombent de haut : c'est donc ça, on risque sa peau ! Alors, on n'y va pas par quatre chemins, une grenade bien lancée a raison des quatre talibans cachés dans un fossé. Ils ne sont pas tout à fait morts. La belle affaire. Pas question de risquer sa peau, on les achève en déchargeant des quantités impressionnantes de balles. Après, on regarde le résultat (le spectateur aussi, c'est pas beau à voir, un hachis humain, on comprend qu'il y ait si peu de spectateurs !), et tant pis si on entre ainsi dans la barbarie, voire le crime de guerre : achever des blessés (qu'en penserait le Victor Hugo de Mon père, ce héros, il est vrai qu'on ne va pas, en plus, demander aux soldats d'être poètes, non mais). Soudés par le danger encouru, le groupe retire alors fièrement les armes des talibans qui ont l'air de dater de l'époque soviétique. Et voilà où se niche la virilité (des deux côtés d'ailleurs). Il faut noter que ces soldats sont volontaires, qu'ils sont fascinés par les merveilles de la technologie (armes, hélicoptères : une scène a un petit air d'Apocalypse now, drones), et que, finalement, ils acquièrent bonne conscience, voire fierté. Et incompréhension, lorsque, à la suite d'un coup de téléphone indiscret, une mère de famille s'est plainte auprès du Ministère de cette action noire. Vont-ils être dégradés, voire poursuivis devant un tribunal ? Non, ils ont fait du "bon boulot", affirme le commandant, en remettant des médailles aux petits gars. D'ailleurs, rentrés au pays au bout de six mois, la plupart d'entre eux n'ont qu'une idée, retourner là-bas. Pour y faire quoi, vain Dieu ? Ils deviennent les "hommes affairés" de Gide, et vraiment laids, car ils sont affairés à une tâche vaine et sans objet. Ou du moins dont l'objet ne va pas de soi.
We are 4 lions est un film anglais de Chris Morris, et au contraire de l'austérité du documentaire danois, il veut se moquer de cette prétention des humains à vouloir faire la guerre. Ici, c'est le djihad. En effet, Omar et ses amis sont des pakis anglais (auquel s'est joint Barry, un converti) déterminés à faire parler d'eux en montant un coup fumant : "Toujours et partout l'orgueil s'insinue ; toujours la préoccupation de paraître", comme écrit Gide. Encore faut-il savoir y faire ! Pour commencer, Omar part avec un copain dans un camp d'entraînement au Pakistan (?). Mais leur maladresse (ils envoient un obus sur le camp de l'émir en croyant abattre un drone) les fait renvoyer en Angleterre. Après avoir, sur la suggestion de Barry, d'autant plus sectaire qu'il est fraîchement musulman, envisagé de faire sauter la mosquée ("ça obligera les modérés à se radicaliser"), ils décident de profiter du marathon de Londres pour se transformer en bombes vivantes. On a beaucoup parlé des "Pieds nickelés" à propos de cette bande dont tous les essais foirent les uns après les autres. Peut-on rire des terroristes ? Oui, comme on peut rire aussi des soldats de plomb que sont ceux d'Armadillo. Ici aussi, la haute technologie est mise à contribution : essais d'enregistrement de messages vidéo à diffuser sur le net et appelant à la guerre sainte, usage du téléphone portable pour faire sauter les explosifs. Par contre, on est dans burlesque : pas question de montrer les restes de Fayçal, qui a explosé en trébuchant, comme on montrait les cadavres dans le fossé de l'autre film ; non, on présente le sac poubelle qui les contient. Autre note burlesque, au grand dam des plus sectaires, l'un de ces apprentis terroristes essaie de faire passer le message du djihad en rap et passe beaucoup de temps à trouver des rimes absurdes. Mais on est dans un film anglais, et les brigades anti-terroristes ne sont pas épargnées non plus par la dérision du réalisateur : on tire dans le tas et tant pis si un innocent est tué. Quand verra-t-on ça dans un film français ? J'ai pensé que ces fanatiques étaient dans la lignée de ce que dit Marie Cosnay dans son compte rendu des audiences d'étrangers, Entre chagrin et néant (Ed. Laurence Teper) : "On donne beaucoup à l'identité si on la désigne comme la seule chose qui nous désigne". Oui, nous ne sommes pas qu'une identité, et ces musulmans se trompent.
Et, toujours à propos de cinéma, ne manquez pas, quand ils passeront dans votre ville ou quand ils repasseront à la télé (le coffret DVD est paru aussi), la nouvelle sortie des films de Pierre Étaix, dont au moins trois, ceux en noir et blanc, sont excellents : Le soupirant, Yoyo et Tant qu'on a la santé. Dans la lignée de Chaplin et de Tati, avec un hommage au cirque. Merveilleux.
Et maintenant, chers lecteurs, à l'année prochaine, je m'apprête à partir au Maroc...

mercredi 15 décembre 2010

15 décembre 2010 : vous avez dit parfait ?

Août 1893 : Tout m'est égal ; je suis heureux. Je suis profondément heureux quand même. Cela suffit... Et j'aurai connu la tristesse.
(André Gide, Journal)


Qui n'a pas rêvé de la perfection ? Longtemps, trop longtemps, j'ai voulu, personnellement, être parfait. Un petit garçon parfait (hélas, je faisais pipi au lit, c'était mal barré dès le début), un élève parfait (au sens où je n'ai jamais embêté un prof, pas au sens de bon élève), un étudiant parfait (je n'ai jamais manqué un seul cours), un jeune homme parfait, conscient de ses responsabilités vis-à-vis de ses jeunes sœurs et de ses parents vieillissants, un amoureux parfait (et donc terriblement imparfait), un mari parfait (idem), un père parfait (idem), un professionnel parfait (idem)... Et je rêvais aussi d'une société parfaite, c'est dire... Bon, j'arrête là. Car j'allais ajouter un écrivain parfait, moyennant quoi je balançais à tour de bras tout ce que j'écrivais, parce que justement ce n'était pas parfait, loin de là ! Et puis, je sombrais, de temps à autre, dans la tristesse, car plus je me voulais parfait, plus j'étais loin du compte. L'ami Claude, qui m'écrit et me cite "l'injonction d'excellence" dont il a souffert, m'a fait me souvenir de tout ça, ainsi que deux livres que je viens de lire.
Un garçon parfait, du Suisse alémanique Alain Claude Sulzer (paru en 2008 chez Jacqueline Chambon), nous conte une étrange histoire d'amour et d'amitié. Nous sommes en 1935. Ernest, le héros, a fui sa famille parisienne, à cause de ses penchants homosexuels. Il est devenu garçon dans un hôtel de luxe en Suisse, près d'Interlaken, où la clientèle vient assumer son "mal de vivre, dont la raison était justement cette aisance matérielle qu'enviaient les gens moins fortunés". Et chacun de profiter au mieux de cette parenthèse que sont les vacances, car pour certaines personnes, "ce qui succédait à ces vacances était bien pire que la solitude. Car là où elles retournaient, personne ne les attendait..." De temps en temps, Ernest a une aventure avec un client, mais avec discrétion, il sait garder ses distances, et se tenir, comme tout bon garçon d'hôtel : il est même un garçon parfait, et nul ne le soupçonne. Globalement, il n'est ni heureux, ni malheureux : "Sa vie se déroulait sans projet et il n'en ressentait aucune vacuité". En effet, il "ressentait à peine sa solitude, il avait toujours été seul". Un beau jour débarque à l'hôtel Jacob, un jeune Allemand, nouvellement embauché. Ernest doit assurer sa formation. Très vite, il est subjugué par sa jeunesse, sa beauté, sa capacité à intégrer tout de suite ce qu'il faut faire. Et Jacob se rend compte de cette attirance, et c'est lui qui va faire les premiers pas. Pendant quelques mois, tous deux filent le parfait amour. Ernest pense que leur amour est partagé : il croit le "vivre pour de bon, avec chaque fibre de son corps, avec chaque fibre de son âme", et pense qu'il en est de même pour Jacob, qu'il considère comme un garçon parfait comme lui. Mais ce dernier doit retourner en Allemagne. Quand il revient six mois plus tard, il n'est plus le même, Ernest s'en aperçoit aussitôt. Bientôt débarque à l'hôtel le célèbre écrivain allemand Julius Klinger, avec sa femme et ses deux enfants, grands adolescents. Klinger vient de rompre avec le nazisme et s'apprête à s'exiler aux USA. Un jour, Ernest surprend l'illustre écrivain dans une fâcheuse posture avec Jacob, ce qui lui cause une "douleur irréelle". Or, les menaces de guerre approchant, Jacob n'a aucune envie de rentrer en Allemagne pour servir de chair à canon à la machine hitlérienne. Le garçon parfait n'a qu'une envie : se rendre indispensable à Klinger ; ce dernier l'embauche comme secrétaire, couverture commode pour dissimuler à sa famille sa double vie. Ils partent, laissant Ernest à son "chagrin persistant". Trente ans plus tard, Ernest reçoit une lettre de New York, c'est Jacob. Le passé ressurgit : "Il pensait à la lettre. En ne l'ouvrant pas, il arrêtait le temps". Et je m'arrête ici aussi pour vous laisser découvrir la fin de ce beau roman, qui brasse la période de la montée du nazisme en arrière-plan, avec des allers-retours dans le temps, une construction en montage parallèle passé-présent (la lettre reçue fait remonter des souvenirs douloureux). Ainsi que la question des pulsions inavouables : "Son trouble était si évident qu'il en devenait menaçant", lit-on quelque part. La quête de la perfection chez les trois personnages principaux (l'amour parfait pour Ernest, l'arrivisme parfait pour Jacob, l'écriture parfaite associée à la peur du vieillissement chez Klinger) nous plonge dans les abîmes de l'âme humaine.
Et puisque le Ministère de la Culture nous propose chaque année "Les belles étrangères", rencontres avec la littérature d'un pays, le mois dernier fut invité à Poitiers l'écrivain colombien Héctor Abad Faciolince, dont je viens d'achever le livre au titre curieux : Traité culinaire à l'usage des femmes tristes. Ce n'est pas un roman, mais une suite de petites chroniques où l'auteur veut battre en brèche l'idée du bonheur obligatoire auquel on voudrait en particulier contraindre les femmes : "mais d'où as-tu sorti qu'il est interdit d'être triste ?" écrit-il en s'adressant à une lectrice. Oui, André Gide nous le rappelle dans la phrase citée en exergue, s'il se sent heureux, c'est justement parce qu'il a "connu la tristesse". Donc la tristesse, il n'y a rien de plus normal, surtout que l'amour n'est guère durable : "le plus inoubliable est celui qui n'a jamais été". L'auteur essaie de donner diverses recettes pour retenir les hommes, volages par tempérament ("ils croient aimer parce qu'ils désirent, mais ils sont inconstants et fuyants après que les femmes leur ont accordé ce que dans une rhétorique de snobs on désigne par l'expression « le don le plus précieux »"), sauf peut-être quand ils sont vieux (la vieillesse, a dit Borges, autre Sud-Américain, "pourrait être le temps de notre bonheur, la bête est morte ou presque, restent l'homme et l'âme"). Parfois ce sont des recettes culinaires, dont une hilarante à base de mammouth. Mais aussi des recettes de bon sens : "Être fidèle à notre compagnon jusque dans nos pensées les plus cachées est non seulement improbable, mais surtout peu recommandable. La santé mentale a besoin d'interstices d'infidélité, d'une soupape de sûreté qui allège le poids trop intense de la vie commune". Et, ma foi, si la femme a succombé à la tentation, surtout qu'elle ne dise rien : "L'homme, comme toi, préfère ignorer une aventure qui n'a été que de passage. Ne le torture pas avec une sincérité et une franchise sans utilité". Bien observé, me semble-t-il. Et ne pas avoir peur de la solitude : d'ailleurs les hommes n'ont-ils pas trouvé dans le travail la cachette idéale pour vivre "sur un rythme plus humain et plus décent. C'est leur façon de pouvoir être seuls sans avoir à dire qu'ils veulent être seuls." Au fond, nous dit l'auteur, ne cherchons pas à être parfaits, que chacun accepte le vieillissement du corps, que la femme supporte "la désolation effroyable de la vie commune. Il ne te voit plus. Soudain tu es devenue une femme invisible", et surtout qu'elle ne se cantonne pas seule à la cuisine, mais apprenne à son homme à faire un plat pas trop compliqué (très beau chapitre). Et puis, ne pas oublier que prier aussi, ça peut aider. Un très beau livre pour apprendre à vivre ensemble. À déguster à deux ?
Après ces deux livres, je n'ai plus envie d'être parfait.


mercredi 1 décembre 2010

1er décembre 2010 : Bouleversant



18 février 1888 : Comment expliquer que sur terre où l'homme est si mauvais il y ait de si belles choses.
C'est un reflet de Dieu.
(André Gide, Journal)

Trois films, trois œuvres qui, sans atteindre à la profondeur des chefs-d'œuvre immortels (ceux qui nous transforment en profondeur), trois films qui m'ont bouleversé tout de même, et vus à quelques jours d'intervalle, ce n'est pas si banal. Tous les trois confirment ce qu'écrivait le prix Nobel hongrois Imre Kertesz en juin 1965 dans son Journal de galère : "Ce n'est peut-être pas le talent qui fait l'écrivain mais le refus d'accepter la langue et les idées toutes faites". Eh bien, trois films dont les personnages refusent les idées toutes faites, le conformisme, peut-être le confort du spectateur.
Le soldat-Dieu de Koji Wakamatsu, vu en avant-première au Festival OFNI (Objets filmiques non identifiés) de Poitiers, nous montre un soldat, Kyuzo, parti la fleur au fusil combattre pour l'empereur, revenir amputé de ses bras et de ses jambes, blessé à la tête aussi et incapable de s'exprimer autrement que par des cris. Sa femme, Shigeko, est priée par la famille, par le village, par toute la population, de s'occuper de lui, devenu un soldat-Dieu décoré, médaillé, qu'on se doit d'admirer et d'honorer. Elle doit donc accepter cette détermination qui lui est imposée par la situation, et fait contre mauvaise fortune bon cœur. À vrai dire, a-t-elle le choix ? Et Kyuzo, lui, a-t-il le choix ? Ils sont devenus tous deux des êtres sans destin, pour reprendre le titre du superbe livre d'Imre Kertesz, où il raconte Auschwitz. Sans être dans un camp de la mort, ils sont prisonniers d'une vie impossible : Kyuzo est dépendant pour tout (« Tu ne fais que manger, dormir », lui reproche sa femme), et il a évidemment envie aussi de faire l'amour. Tout en sachant que c'est un amour mutilé, tronqué, blessé. Et Shigeko se dévoue aussi sur ce plan-là. Jusqu'au moment où tous deux se révoltent contre la situation. Je ne raconte pas la fin. Bien sûr, j'ai pensé à deux autres films, L'ange rouge, autre film japonais (de Matsumura) que j'avais vu quand j'étais étudiant et qui contait déjà une histoire similaire, et Johnny s'en va-t-en guerre, de Dalton Trumbo (et à son roman, magnifique). Dans les deux cas, le héros mutilé demande à mourir et à ne pas continuer à subir cette vie sans destin. Bouleversant, Le soldat-Dieu n'en est pas indigne : courez le voir quand il sortira bientôt ! Si du moins voir quelqu'un de lourdement handicapé ne vous fait pas peur. 

No et moi, de Zabou Breitman, raconte l'histoire de Lou, une adolescente surdouée (à treize ans, elle est en seconde), super sensible aussi, et qui ne supporte pas, au contraire des parents plus conformistes (le père très carré, la mère dépressive depuis la mort subite de son deuxième enfant), la situation faite aux sans-abri. Elle choisit de faire un exposé sur ce thème et se lie avec une jeune fille, No qui, à dix-huit ans, vit dans la rue. Peu à peu, Lou s'attache à No et veut la tirer d'affaire, ne comprend pas pourquoi leur appartement (avec une chambre vide !) ne pourrait pas lui servir de port d'attache, multiplie les démarches, finit par imposer la présence de No à la maison. Il y a un peu du Boudu sauvé des eaux là aussi : la référence pourrait être écrasante. D'autant plus que le contraste entre la zone trop peu vue (quelques clochards affalés le long des murs ou sous les ponts, ou bien faisant la queue à la soupe populaire) et ces lycéens trop cossus (Lucas habite seul un immense appartement) fait apparaître l'idée de Lou comme un conte de fée qui ne peut que mal tourner : en ce sens, le film m'a paru très réaliste. Comme Henri Michaux, Lou se met "à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus". La jeune actrice qui incarne Lou nous bouleverse par la pureté de ses désirs d'adolescente, elle est magnifique.
Avec Le nom des gens, Michel Leclerc nous plonge là aussi dans les déterminations qui nous dépassent, celles qui nous sont imposées en quelque sorte par notre nom et par notre naissance : l'héroïne, Bahia (« c'est brésilien ? » lui demande-t-on a tout bout de champ), est franco-algérienne, et en connaît un rayon sur le racisme ordinaire ; le héros, Arthur Martin a, malgré son nom hyper français (« comme celui des cuisines », lui fait-on sans cesse remarquer), une mère juive, dont les parents originaires d'Europe orientale sont morts à Auschwitz, tabou absolu dont on ne parle jamais. C'est un film sur les secrets de famille, un film d'amour aussi, et un film très drôle, j'ai ri aux éclats à plusieurs reprises. Il faut dire que Bahia a une curieuse manière de convertir ceux qu'elle appelle les « fachos » : allez voir le film pour savoir son procédé. Mais une scène m'a bouleversé : quand la mère d'Arthur a perdu ses papiers. Elle va à la mairie, où elle connaît parfaitement la secrétaire, qui sait qu'elle s'appelle Mme Martin, ce qui n'empêche pas de lui demander : « Êtes-vous sûre d'être française ? Vos parents étaient-ils français ? » et de lui faire des histoires à propos d'extrait d'acte de naissance. La somptueuse bêtise de la bureaucratie triomphante trouve là une belle illustration, ce conformisme qui "se disperse dans le vide des faits" que signale Imre Kertesz dans son Journal : on imagine sans peine la difficulté des sans-papiers pour obtenir le moindre sauf-conduit quand quelqu'un possédant un nom aussi commun que Martin doit montrer patte blanche.
Oui, tous ces personnages de fiction, aussi bien le soldat mutilé et sa femme, que la population du village souhaite voir irréprochables de dignité (comme si c'était possible), la sans domicile fixe et sa jeune sauveteuse, que l'entourage accepte difficilement (et pour cause, c'est trop dérangeant), ou Arthur et Bahia, avec leurs familles à problèmes (liés au fait que la société accepte mal l'Autre, le métissage), tous ces personnages nous bouleversent en nous faisant prendre conscience, comme le fit Henri Michaux pendant les années 1940-1944, du fait suivant : "On vit en indifférence dans l'horreur". Et si on décidait de ne plus être indifférent, le monde se porterait peut-être mieux, non ?