Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 22 septembre 2011

22 septembre 2011 : la vie simple


Ne sois pas bon par bonté, ni pour les autres, mais pour toi-même, pour être plus complet. Être aussi bon que possible vaut la peine parce que cela augmente ta valeur et la capacité de ton âme ; (et aussi parce qu'être bon étant plus difficile qu'être méchant, la grandeur consiste à pratiquer le bien).
(Fernando Pessoa, L'ermite de la montagne noire, in Contes, fables et autres fictions)

J'ai fini de lire à haute voix à P. la magnifique biographie La vie de Cézanne, écrite par Henri Perruchot, grand spécialiste des biographies de peintres de la fin du XIXème siècle. J'avais commencé cette lecture en juillet. Je lui rends visite chaque jour quand je suis à Poitiers, et nous discutons et nous lisons, enfin, je lis. Et on pique parfois des fous rires. Surtout avec Cézanne, grand misanthrope devant l'Éternel (il pourrait dire de lui, comme l'héroïne de Claudie Gallay, dans Seule Venise : "Je suis une solitaire. De la pire espèce. Celle des taupes. Une inadaptée. J'ai besoin de ma tanière, mon trou de terre"), qui a une peur bleue qu'on lui mette "le grappin dessus", et dont la phrase favorite est : "C'est effrayant, la vie !" Et cependant, hier, quand je suis arrivé au récit de sa mort, alors qu'il a le regard tourné vers la porte où il espère voir arriver son fils, je n'ai pas pu empêcher ma voix de se briser. Non pas seulement parce que Cézanne est mort (Alexandre Dumas a bien pleuré quand il a fait mourir le géant Porthos dans Le vicomte de Bragelonne), mais parce que Perruchot nous précise que le fils, qui vit à Paris, alors que Cézanne est à Aix-en-Provence, n'a pas reçu le télégramme annonçant la maladie de son père : Hortense, la femme de Cézanne, l'a mis de côté momentanément, ne voulant pas quitter Paris tout de suite, parce qu'elle avait encore besoin de quelques jours pour ses essayages !
La version en Livre de poche, que j'ai lu
Pendant deux mois donc, et avec des interruptions, nous avons vécu avec Cézanne, dont on dirait probablement aujourd'hui qu'il était bipolaire ou dépressif, passant d'un instant à l'autre de haut en bas, souffrant terriblement pour son art, lacérant ses toiles ou les jetant quand il n'arrivait pas à saisir ce que son œil avait vu, incompris même encore largement au moment de sa mort. Mal compris même par ses rares amis. Trop placé dans le "pur rêve d'un rêveur" (la formule est de Pessoa) : avouerai-je que je me suis pas mal reconnu (le génie en moins) chez lui ? Cette sorte d'incapacité d'être au monde (Perruchot écrit : quand il est en société, "il [Cézanne] ne sait de quelle manière se tenir, ne sait que dire, et, comme par un fait exprès, ne peut s'empêcher de prononcer des paroles malencontreuses et de commettre des impairs"), est-ce que je ne la partage pas, peu ou prou ? Lui qui a craint toute sa vie d'être un raté (et ses concitoyens d'Aix l'ont considéré ainsi, le conservateur du Musée d'Aix ayant même proclamé "Moi vivant, aucune œuvre de Cézanne n'entrera dans nos collections !"), qui connaissait bien Le chef d’œuvre inconnu, la belle nouvelle de Balzac, il craignait trop de ressembler au héros de la nouvelle, Frenhofer, peintre qui pour son tableau intitulé "La belle noiseuse" n'a représenté qu'un pied féminin perdu au milieu de couleurs. Oui, j'ai aimé ce portrait d'un homme pour qui "la pensée est la clef de tous les trésors, elle procure les joies de l‘avare sans en donner les soucis" (encore Balzac, dans La peau de chagrin).
P. a écouté vaillamment, jour après jour, très intéressée, car elle a fait autrefois des études d'histoire de l'art, m'interrompant pour commenter telle ou telle anecdote, ou pour discuter de tel ou tel tableau ; parfois ses yeux se fermaient, elle est bourrée de médicaments contre la douleur, et qui entraînent de la somnolence. J'étais moi-même heureux, de pouvoir lui rendre ce petit service, d'être là, d'essayer d'appliquer les phrases que j'ai trouvées dans ce beau roman de Balzac (La peau de chagrin) lu pendant mon voyage en Pologne : "Toutes les infortunes sont sœurs, elles ont le même langage, la même générosité, la générosité de ceux qui ne possédant rien sont prodigues de sentiment, paient de leur temps et de leur personne" et "Le beau monde bannit de son sein les malheureux, comme un homme de santé vigoureuse expulse de son corps un principe morbifique. Le monde abhorre les douleurs et les infortunes, il les redoute à l‘égal des contagions". Je suis content de ne pas faire partie du beau monde.
Comme le héros de Gianrico Carofiglio, dans Témoin involontaire (j"ai découvert cet écrivain de polars italiens à Venise), qui dit : "je détestais tous ces gens qui semblaient tellement à l'aise tandis que moi, je ne me sentais à ma place nulle part", Cézanne est un être à part. Un artiste sans nul doute. Un pur, qui n'a vécu que pour sa peinture. Je suis content, P., d'avoir déniché ce livre dans ta bibliothèque, d'avoir partagé avec toi ces moments d'intense convivialité, de complicité, de beauté aussi (on a également ouvert des livres d'art pour regarder les tableaux de Cézanne), qui ont pu par moments te faire oublier la maladie et ce qui s'ensuit.
Il n'y a pas de rencontres fortuites, qu'elles soient entre des personnes, ou entre des personnes et des livres, ou entre des personnes et des œuvres. La vie, c'est aussi ça. Je tombe en même temps sur ce livre de Pessoa, Contes, fables et autres fictions, je lis parallèlement le beau livre de Frédéric Lenoir Socrate, Jésus, Bouddha, où il compare ces trois hommes, leurs idées et leurs actes. Et j'ai de plus en plus envie de retrouver la simplicité qu'il y a chez ces trois penseurs. Je crois que rendre visite à P., lui faire la lecture, me fait découvrir aussi "la vie simple de la nature, la chaste nudité de la vraie pudeur, les délices de la paresse si naturelle à l‘homme" (Honoré de Balzac, La peau de chagrin).

dimanche 4 septembre 2011

4 septembre 2011 : Venises


Bon Dieu ! dit Firmino, comment peut-on prétendre ne pas aimer une ville alors qu’on ne la connaît pas bien ?
(Antonio Tabucchi, La tête perdue de Damasceno Monteiro)


Me voici donc à Venise depuis trois jours. J’ai rejoint, comme certains, le groupe de cinéphiles languedociens qui doivent, en fin de compte, être minoritaires par rapport à nous : en effet, nous venons de Lyon, de Valence, de la région parisienne, de Calais, de Saintes, de Biarritz, de Poitiers… Nous sommes tous logés ensemble dans cet Istituto Ciliota, un ancien couvent reconverti en hôtellerie de qualité : finies les cellules spartiates des moines ! Il paraît que ça appartient toujours à la congrégation qui, de ce fait, ne paye pas d’impôts : concurrence donc déloyale par rapport aux hôtels de même standing qui coûtent 25 à 30 % plus cher. Il paraît aussi qu’il reste encore quelques couvents qui n’ont pas changé et accueillent des touristes dans des cellules très sévères pour seulement 10 à 15 € par jour et par personne. Avis donc aux amateurs !

 La ville rouge

Venise est bien la ville rouge que décrivait Musset dans son célèbre poème : "Dans Venise la rouge, / Pas un bateau qui bouge, [ceci est un peu, et même beaucoup, inexact] / Pas un pêcheur dans l'eau / Pas un falot". Pour ce qu’il me semble, je la trouve plus propre qu’en 2002. Peut-être aussi parce que cette fois j’y viens en été, et que la lumière est très belle. J’avais peur d‘ailleurs de ce retour, parce que d’une certaine façon, j’effectue aussi un pèlerinage sur les traces de notre premier voyage, et c’est vrai que dans mes nombreuses déambulations dans les ruelles, Claire est souvent présente, elle qui me manque tant dans mes voyages ; je suis toujours aussi limité par ma pratique des langues étrangères, alors qu‘elle y était si à l‘aise. Heureusement, ici, à Venise, le français est une langue véhiculaire tout autant que l’anglais ou l’allemand.

Je me lève tôt le matin (6 h 30) pour justement profiter des ruelles avant que la foule des touristes ne les envahisse, ce qui me permet de voir qu’en dépit de son labyrinthe de rues et de sa quantité prodigieuse de ponts à escaliers, les joggeurs sont nombreux, hommes et femmes : sont-ce des touristes ou des Vénitiens ? difficile de le dire. Vers les 8 h, je prends mon copieux petit déjeuner (jus de fruits, céréales, pain, confiture, miel, fruits), car je ne prendrai à midi que le strict minimum pour tenir jusqu’au soir, des bananes que j’achète à l’épicerie voisine. Avec ma bouteille d’eau, le programme du Festival, un bouquin (puis-je me déplacer sans un livre ? réponse : non !) bien utile pour occuper l’attente lors des queues interminables devant les salles où l’on projette les films. En effet, si l’on veut pouvoir entrer, il ne faut pas arriver au dernier moment, surtout pour les films français ou italiens. Donc on prévoit en général une heure de battement entre chaque film, qu’on choisit de voir en fonction de ce battement, justement, car il y a parfois un trajet de dix à quinze minutes entre des salles éloignées. Dans la file, si on découvre quelque Français ou étranger parlant français à côté de soi, on cause un peu ; il m’arrive même de parler parfois en anglais et de comprendre l’italien ! Sinon, je tue le temps en bouquinant ou en lisant le journal.

Autre aspect de la ville rouge : la cour d'un palais

En réalité, bien que faisant partie d’un groupe (ce qui nous a valu, je pense, un tarif de groupe au Couvent, ainsi qu’un tarif particulier pour la carte d’accréditation qui nous permet d’entrer gratuitement aux séances, sauf celles réservées aux professionnels et à l’industrie du cinéma), nous ne nous voyons guère qu’au petit déjeuner : chacun reste libre de son emploi du temps, des films qu’il va voir ou du tourisme qu’il va accomplir en lieu et place du Festival. Bon, on a payé pour le Festival, ce serait ridicule de ne pas aller voir des films. J’en vois deux ou trois par jour, le reste du temps, je me balade. J’ai repéré le village de la Biennale d’art contemporain, que j’envisage de visiter un jour où je me priverai de cinéma. J’entre dans telle église admirer les tableaux de l‘école vénitienne, je regarde les menus des innombrables restaurants, je baguenaude, j’admire les canaux, "Et les ponts, et les rues, / Et les mornes statues, / Et le golfe mouvant / Qui tremble au vent" (toujours Musset), les maisons, les palais, les lions de pierre, le linge qui pend, les petits métiers des rues : jamais vu autant de diables, qui sont utilisés autant pour transporter des colis, les marchandises, que les poubelles, un vrai ballet. Bien sûr, nous sommes encore en été, et il y a bien plus de touristes qu’au mois de mai lors de mon premier séjour. De plus, à voir l’affluence au Festival (il y a environ six séances simultanées, trois salles contiennent plus de 1000 personnes, il est vrai que ce n’est pas toujours plein), il y a des gens qui sont venus spécialement comme nous, pour le Festival de cinéma, la célèbre Mostra, et donc ça augmente un peu la foule. De plus, on attend des vedettes (Monica Bellucci et Vigo Mortensen ont failli déclencher des émeutes !). Il y a du monde dans les cafés, les restaurants, sur les gondoles, j’ai rarement une place assise dans les vaporettos (bus de mer) qui nous font circuler sur les canaux et la lagune. On entend dans ces bateaux toutes les langues. Mais il y a beaucoup de Français.

Gondoles garées près de leurs pieux d'amarrage

Sur les canaux et la lagune, c’est d’ailleurs un chassé-croisé de gondoles (les gondoliers sont d‘une moyenne d‘âge assez élevée, m‘a-t-il semblé, mais j’admire la dextérité et l’élégance de leurs mouvements ; quelques gondoles sont agrémentées de musiciens et de chanteurs pour les couples ou groupes romantiques), barques, hors-bords, vaporettos, avec même de temps en temps un yacht et presque chaque jour un paquebot de croisière pour une escale d’une journée. Contrairement à ce qu’on dit, Venise ne pue pas en été, ou bien c’est que je n’ai plus d’odorat, après tout, la chose est possible ! Et pourtant, il fait chaud, pour l’instant, ça monte à 30° dans la journée, et reste au-dessus de 20° la nuit. Mais la météo annonce une prochaine décroissance.

Parlons un peu cinéma. Les films sont sous-titrés en italien (tous les films sauf les films italiens) et en anglais (sauf les films de langue anglaise, ceux des USA et de la Grande-Bretagne, plus quelques autres). Aussi mon choix est-il vite fait : je dédaigne les films de langue anglaise, car je ne suis pas capable de comprendre assez bien ni l’anglais, ni les sous-titres italiens, et je choisis donc de préférence parmi les autres. Pour l’instant, j’ai vu un film argentin,
El campo, très honorable, mais qui a mon avis ne sortira jamais en France, un film grec, Alpis, prétentieux et confus, qui traite d’une thérapie bizarroïde destinée à nous faire avancer dans le deuil, deux films québécois, Café de Flore , film très ambitieux et complexe de Jean-Marc Vallée, dont on avait pu voir CRAZY il y a trois ou quatre ans, et Marécages, un premier film qui se passe chez des paysans éleveurs, deux films au parler savoureux, tous deux honnêtes, sans plus (pas sûr non plus qu’ils sortent en France), et trois films français : Un été brûlant de Philippe Garrel, aussi rasoir que ses autres films, avec une Monica Bellucci qui a défrayé la chronique par une scène d’odalisque à la Manet (copiée plutôt sur la scène de Brigitte Bardot nue dans Le mépris de Godard), mais qui joue comme un pied ; Toutes nos envies, le nouveau Philippe Lioret, avec Vincent Lindon et Marie Gillain, qui m’a secoué les tripes, puisque le personnage féminin principal a une tumeur au cerveau, film très attachant au demeurant, et qui fut très applaudi ; et le nouveau Marjane Satrapi, Poulet aux prunes, sombre histoire (avec quelques rires bienvenus de temps en temps) d’une semaine de la vie et de la mort d’un musicien dans le Téhéran de 1959, qui m’a paru très réussi visuellement Les films anglophones (Soderbergh, Cronenberg, Polanski), sortiront en France. J’irai cependant voir deux films anglais : le nouveau film de Steve MacQueen (aucun rapport avec l’acteur d’autrefois, il s’agit d’un Anglais black), ainsi qu’une nouvelle version des Hauts de Hurlevent, un de mes romans favoris. On verra comment je m’en tirerai avec les sous-titres italiens !

Et puis, j’ai pris une place pour un concert Vivaldi, dans une église voisine de notre couvent. Nous en avions écouté un avec Claire en 2002, et s’il y a un lieu où Vivaldi mérite d’être écouté, c’est bien ici, où il vécut ! Par ailleurs, j’irai aussi au théâtre de la Fenice, récemment reconstruit après un terrible incendie : on y donne
La Traviata, l’opéra de Verdi, que je connais bien, mais que je n’ai jamais vu en vrai, seulement au cinéma ou à la télé. Et j’ai hâte de voir cette fameuse salle où Visconti avait choisi de tourner la première scène de son beau film Senso.
J'étais au 3ème rang

Bref, je suis content d’être ici, et je crois bien que j’y reviendrai ! Oui, j'aime cette ville...