Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 13 octobre 2011

13 octobre 2011 : actualité de l'opéra et de la tragédie

L'argent a remplacé toutes les valeurs. Je pense qu'on devrait le supprimer, ainsi que les banques. Avez-vous remarqué que lorsque les choses sont gratuites, les gens ne prennent que ce dont ils ont besoin ?
(Manoel de Oliveira, Libération, mercredi 12/10/2011)


Je viens de revoir Faust à l'Opéra Bastille, après l'avoir vu à l'opéra de Tours en avril, au cinéma en septembre (production de l'opéra de Londres)et de regarder lundi dernier la retransmission télévisuelle de ce que j'avais vu à l'Opéra Bastille. Voilà qui fait beaucoup en peu de temps. C'est que je trouve cet opéra étonnamment moderne, non dans sa musique, évidemment (mais j'en aime beaucoup les mélodies), ni dans son fatras religieux, mais dans plusieurs de ses thématiques. 
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Et d'abord celle de l'argent tout-puissant : Le veau d'or est toujours debout, chante le diable, Méphistophélès. Et il ajoute dans sa célèbre ronde : On encense Sa puissance / D'un bout du monde à l'autre bout ! / Pour fêter l'infâme idole, / Rois et peuples confondus, / Au bruit sombre des écus / Dansent une ronde folle / Autour de son piédestal ! Qui ne voit aujourd'hui avec la mondialisation, le règne de la finance et des tout-puissants traders, l'humanité toute entière prosternée devant le veau d'or ! Les salaires sont devenus dérisoires (10 à 20 %, au moins, de la population française vit ou plutôt survit avec moins de 500 € par mois, ce qui paraît encore trop à nos tartufes de la finance et du FMI), et chacun rêve forcément de gagner au loto, à l'euromillion et aux autres jeux qui engloutissent des enjeux fabuleux pour un gain espéré et improbable (un gagnant du gros lot pour des millions de joueurs !). Mais ne vit-on pas d'espoir ? Je lis pourtant chez Balzac : "Que reste-t-il d‘une possession matérielle : une idée" (La peau de chagrin). Rien de plus vrai de mon point de vue, et d'ailleurs, une fois mort, il n'en reste rien. Et Manoel de Oliveira, le cinéaste portugais, qui fait encore des films (à 102 ans!!!) n'a-t-il pas raison de dire que la gratuité nous révèle l'essentiel (ce dont nous avons réellement besoin) : l'amitié et l'amour (ne pas confondre avec la frénésie sexuelle à la DSK), l'hospitalité, la contemplation, la beauté, les arts, la bonté aussi... Et le diable a bien raison de chanter la ronde du veau d'or, puisqu'il réussit à piéger Marguerite avec des bijoux (voir le célèbre air Ah je ris de me voir si belle en ce miroir, immortalisé par la Castafiore dans les aventures de Tintin), préférés finalement au simple bouquet de fleurs de Siebel, l'amoureux transi.
Mais la deuxième thématique de l'opéra est celle de l'éternelle jeunesse. Car que veut Faust, le vieux savant perdu dans les livres et qui a passé toute sa vie dans les bibliothèques et les laboratoires, sans vivre réellement, et qui découvre à la fin de sa vie le néant : Rien ? Plus que l'argent, qui n'est qu'un moyen, c'est la jeunesse qu'il recherche. Voici ce qu'il répond à Méphistophélès, qui lui propose successivement l'argent, la gloire et la puissance : Non ! je veux un trésor / Qui les contient tous !... / je veux la jeunesse ! / À moi les plaisirs, / Les jeunes maîtresses ! / À moi leurs caresses ! / À moi leurs désirs ! / À moi l'énergie / Des instincts puissants, / Et la folle orgie / Du cœur et des sens ! Ne dirait-on pas le nouveau, et bien stérile, credo du monde actuel ? Cette folie qui nous fait oublier la simplicité de la vie, l'acceptation du vieillissement (chaque fois que je dis : « je suis vieux », on me regarde avec effarement, j'ai dit un gros mot), qu'on admet si peu qu'on parque nos anciens dans des maisons ad hoc.
Pourtant, et je le dis sans aucune amertume, chaque fois que je me regarde dans le miroir, le torse nu ou plus dénudé encore, au sortir de la douche, je vois très clairement ce que Raymond Quenean avait écrit dans la fameuse chanson Si tu t'imagines : Très sournois s'approchent / La ride véloce / La pesante graisse / Le menton triplé / Le muscle avachi. Je n'ai certes pas encore tout ça, mais ça commence à venir. Au point que franchement je comprends tout à fait certains héros de romans : "Une fille pareille n’aurait jamais posé les yeux sur moi, pas même en des temps meilleurs" (Gianrico Carofiglio, Les raisons du doute). Oui, on ne se retourne plus sur moi dans la rue (en admettant qu'autrefois ce fut le cas, ai-je vraiment connu des temps meilleurs de ce point de vue ? Je ne m'en suis guère soucié !). Je n'en éprouve aucune tristesse, je regarde moi-même les gens, j'essaie de deviner la beauté de leur âme (attention, je sais aussi qu'il y a des méchants, je ne suis pas totalement innocent), et je sais que l'âme transcende les laideurs supposées du corps. Sinon, les difformes, les contrefaits, les disgraciés, les "Rigoletto" (pour reprendre un héros d'opéra), les misérables, les repoussoirs n'auraient jamais droit à l'amitié ou à l'amour !
Dans la tragédie D'Euripide, Alceste, j'ai été frappé par ces paroles prononcées après sa mort par Admète, son époux, à l'intention de sa femme Alceste : "Sois sans crainte aucune. Puisque, vivante, tu as été ma femme, morte, tu resteras ma femme. Seule au monde tu auras porté ce nom. Jamais une autre [...] ne m'appellera son mari. Noble et belle, laquelle te vaudrait ? Les enfants que tu m'as donnés contenteront mon cœur. [...] Et je porterai ton deuil, non pas un an, mais jusqu'au dernier de mes jours. Tu seras ma seule pensée, l'unique objet de ma tendresse [...] Les fêtes et les danses, je n'en veux plus. Ni les joyeux compagnons, ni la gaieté du vin, ni les bouquets et les chansons qui remplissaient la maison. [...] De ton beau corps, je veux sculpter l'image. Je le mettrai dans ma chambre. Elle visitera mes songes. Je croirai l'étreindre encore. [...] Ah ! si j'avais la voix d'Orphée, je voudrais descendre aux Enfers [...] ni le chien de Pluton, ni le noir nocher des âmes avec sa rame ne m'empêcheraient de te ramener à la lumière. Du moins attends-moi là-bas. Prépare la demeure où nous habiterons ensemble, quand je te rejoindrai. [...] Ainsi nous serons couchés côte à côte et la mort ne me séparera pas de toi..."
Un beau programme, non ! J'essaie de l'appliquer, à ma manière...