Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 29 février 2012

29 février 2012 : insécurités



-->
L'amitié suppose une certaine innocence et exige une part de risque. Dans le monde qui est le nôtre, c'est sans doute une gageure, car aujourd'hui l'innocence passe pour de la bêtise et le risque pour de la témérité ou de l'inconscience.
(Gilles A. Tiberghien, Amitier)

Je suis de plus en plus frappé par le détournement scandaleux de ce fameux thème de l'insécurité (et de son contraire, la sécurité) qui reste encore – et jusqu'à quand ? – un cheval de bataille de la campagne électorale. Pour avoir lu naguère le livre magistral de Jean Delumeau, La peur en Occident : XIVe-XVIIIe siècles, une cité assiégée, je sais à quel point on était vraiment en insécurité à ces périodes-là, à tous points de vue : violence (guerres, soudards, invasions, banditisme urbain et rural), maladies (épidémies, mortalité infantile, manque d'hygiène), intolérance religieuse (mes ancêtres du Désert ou de la Tour de Constance ont bien connu ça), absence de lumière (on a oublié aujourd'hui que la nuit, on ne voit rien, mais vraiment rien, notamment quand le ciel est nuageux et que c'est la nouvelle lune !), faim (eh bien oui, on crevait de faim, il faut le dire), logements insalubres et sans chauffage, absence de retraite et/ou de travail. Vous me direz que tout ça existe aujourd'hui, notamment dans les pays du tiers monde. Mais enfin, en France, au XXIe siècle, la violence est extrêmement marginale (je sais toutefois, pour avoir subi une violente agression un jour, qu'elle existe, mais n'en faisons pas une généralité, c'est très largement une exception), les maladies et la faim sont contenues (bien sûr, il y a des SDF, dont l'état de santé et de nutrition est médiocre), on est devenu plus tolérant (en principe, la laïcité, n'est-ce pas cela ?), la nuit, on y voit comme en plein jour (du moins en ville), les logements sont chauffés (même s'il reste encore trop de taudis et de marchands de sommeil, sans parler des loyers abusifs : l'autre jour, à Paris, une annonce d'une agence immobilière faisait état d'un loyer demandé de 3900 €/mois pour un pavillon F4 à Fontainebleau, à 60 km de Paris, je me suis demandé si j'étais sur une autre planète !).
L'insécurité aujourd'hui, elle est de trois ordres, en fait : c'est d'une part, les menaces sur le monde du travail et le chômage généralisé, d'autre part les menaces sur la culture (on devrait dire les cultures) en passe d'être dévalorisée au profit du seul divertissement souvent inepte, enfin les menaces sur les sentiments (amoureux, amicaux, familiaux) eux aussi en détresse, et qui entraînent cette haute solitude dans laquelle nous pataugeons. Les trois menaces sont souvent liées d'ailleurs : comment avoir la tête à se cultiver ou à espérer une vie amoureuse comblée quand on n'a pas de travail ? Mais enfin, cela n'a rien à voir avec tous ces faits divers dont on nous rebat les oreilles, surtout en période électorale. Curieusement, on parle beaucoup moins des gens en réelle souffrance : chômeurs en fin de droits, handicapés, enfants violentés, personnes âgées isolées... qui, eux, sont effectivement souvent dans l'insécurité quotidienne dans leur vie de tous les jours. Il a fallu que j'arrive moi-même à la retraite pour découvrir l'effarant isolement de bien de nos anciens : le pacte sociétal d'autrefois a sombré, et comme chantait Aragon, "on vit ensemble séparés", et de plus en plus séparés. Oui, il ne fait pas bon vieillir, comme il ne fait pas bon tomber dans la dèche, à la suite d'un non-renouvellement de contrat ou d'un licenciement, parfois d'un divorce ou d'une rupture, comme il ne fait pas bon être handicapé ou enfant non désiré et maltraité. La "tribu" d'antan n'existe plus, les liens affectifs se sont desserrés au point qu'il est des vieux en maison de retraite qui n'ont plus de visites. Il faut dire qu'avec l'augmentation de la durée de la vie, il n'est pas rare de pouvoir dire, avec mon ami G. (93 ans cette année) : « Qu'est-ce que tu veux, quand on atteint mon âge, et qu'on est un homme, tous nos amis sont morts, on reste le dernier ! »
Je rappelle quand même que cette grande solitude a longtemps existé aussi, mais souvent masquée. La longue nouvelle de l'écrivain irlandais George Moore, Albert Nobbs (superbement traduite par Pierre Leyris et publiée dans la merveilleuse collection verte du Mercure de France Domaine anglais en 1971, collection qui m'a valu de belles découvertes littéraires, de Jean Rhys, Kenneth White, John McGahern, entre autres), qui vient d'être adaptée au cinéma, raconte ainsi l'aventure d'une femme, orpheline, contrainte pour survivre de se travestir en homme (les hommes étaient mieux payés et trouvaient plus facilement du travail). Elle devient serveur, puis majordome dans un grand hôtel de Dublin. Bien entendu, personne ne le sait, mais ça l'oblige donc à ne pas avoir de vie sentimentale (ni sexuelle), puisqu'on découvrirait aussitôt le secret. Albert Nobbs mène donc une vie étriquée (corroborant les mots d'Umberto Galimberti dans le livre que j'ai déjà cité plusieurs fois, Qu'est-ce que l'amour ? : "il semble que la solitude du cœur soit abyssale, au point de ne pouvoir être atteinte par aucune voix humaine"), en insécurité permanente, ni homme ni femme, ce qui ne l'empêche pas de rêver. C'est une histoire pudique, touchante, d'un passager clandestin dans la grande machinerie humaine. Et un grand rôle pour Glenn Close.


Tout le monde n'a pas la chance, par la naissance ou le hasard, de pouvoir échapper à un destin écrit à l'avance : "Certains vont et viennent, éternels errants, voués aux migrations, tandis que d'autres, plus chanceux, mieux lotis, moins en butte aux charges de l'absolu, trouvent des havres où poser leurs bagages et faire leur vie – bâtir, construire, créer, tailler le monde à coups de serpe pour lui donner un joli tour", écrit Joseph Grandjean, dans Les grandes manœuvres. On ne saurait mieux dire.

mardi 28 février 2012

28 février 2012 : lueurs dans la nuit



-->
l'homme jette un cri, même étouffé, au-delà de l'existence, et demande à être écouté. C'est cette écoute que l'homme appelle « Dieu », ce Toi inconnu qui supplée à l'indifférence de la terre et aux machinations qui se trament sur cette terre.
(Umberto Galimberti, Qu'est-ce que l'amour ?)

Oui, le cri, celui que jette Zampano à la fin du beau film de Fellini, La strada, quand il apprend la mort de Gelsomina, et que, se mettant à pleurer, il devient enfin humain, ce cri m'est revenu après le film que je viens de voir et le livre que je viens de lire. Tous deux parlent de ce monde actuel, de ce monde sans transcendance, de ce monde où l'amour, quand il existe, est souvent dévoyé, et où on ne peut pas rester éternellement dans l'indifférence, le déni ou le mensonge. Ante Ciliga avait trouvé autrefois dans sa description de la Russie stalinienne, l'expression de « pays du mensonge déconcertant ». D'une certaine façon, la manière dont le viol est souvent nié, est tout aussi déconcertante.


D'ailleurs, y a-t-il rien de plus odieux que le viol, et que la dissimulation qui en est faite sous divers prétextes ? Danièle Sallenave, en bonne observatrice des mœurs contemporaines, essaie de démêler ce qui se cache là-dessous. La narratrice, qui a suivi le procès et la condamnation d'un violeur, écrit à sa femme pour lui proposer un projet de livre : elle lui propose de l'interviewer, et ce sont ces entretiens oraux, ainsi que quelques lettres, qui constituent le bref roman Viol. C'est donc une sorte de roman-vérité, comme on disait autrefois cinéma-vérité. Dans cette région du Nord, où la crise économique est omniprésente en arrière-plan, Madeleine a épousé tardivement (quarante-deux ans) un ancien légionnaire (le passé colonial de la France est ainsi également en filigrane), avec qui elle a vécu quelques années heureuses. Elle avait déjà deux garçons d'un premier lit, et a eu une fille avec lui, qui de son côté était père d'une fille. Leur vie est simple et tranquille, jusqu'au jour où ça dérape : l'ancien légionnaire, las d'une femme vieillissante, a des relations sexuelles avec sa très jeune belle-fille et avec sa propre fille. Inceste donc, et viol, car une très jeune fille accepte-t-elle de tels rapports de gaieté de cœur ? Et Madeleine, qui s'en est rendue compte, se tait, longtemps... Elle aussi, est à sa façon, victime. Car elle trouve des excuses à son mari. Elle continue à l'aimer, malgré tout, et a du mal à mettre les mots pour dire ce qui s'est passé. Il faut toute la sagacité respectueuse de la narratrice, pour lui faire accoucher de la vérité, trop longtemps masquée, et à vrai dire, indicible. Madeleine est un personnage douloureux, qui est dans le refus de ce qui se passe sous ses yeux (aussi parce qu'elle n'a pas de vocabulaire pour exprimer ses impressions), bien qu'elle ne soit pas dupe, on le sent. Mais le monde dans lequel elle vit manque de repères : "Ah, madame, on est des petits ! On est sans défense, nous autres !" C'est tout juste si elle ne pense pas que pour un homme, c'est normal de se satisfaire ainsi (rappelons-nous le "troussage de domestique", à propos de DSK, de l'inénarrable Jean-François Kahn – il vient de publier un Menteurs ! à propos des hommes politiques, s'est-il un jour contemplé dans un miroir ?). Mais les arguments de Madeleine ne tiennent pas, elle se voile la face. C'est tragique, car elle pressent aussi que le monde n'est pas tendre avec ceux de sa classe : "Et il y a trop d'injustices. – Quelles injustices ? – Que certains en aient tellement, et que nous, on ait rien, juste de quoi rester dans notre petit coin et ne pas crever. Et encore." Pas de doute : avec de tels adultes, l'enfance restera "un massacre le plus souvent dissimulé", comme écrit Jean-Michel Rabeux, dans Les charmilles et les morts

 
Le film russissime d'Anguelina Nikonova, Portrait au crépuscule, lui, est à rapprocher des romans de Dostoïevski, auquel on ne peut pas ne pas penser. Pierre Murat, dans Télérama, y songe : "Rien n'a changé, en fait, depuis Dostoïevski". Les Stavroguine (le dangereux, et violeur, héros des Possédés) d'aujourd'hui, ont pignon sur rue : ce sont tout simplement les flics eux-mêmes qui violent, et parfois, tuent, et couvrent leurs bavures. On est aussi dans le crépuscule d'une société, en perte complète de repères, sans foi, mais pas sans reproches. Marina, l'héroïne, est assistante sociale, et s'occupe des enfants et adolescents souvent en voie de perdition, le plus souvent à cause de parents violents et parfois violenteurs. On lui fait pourtant remarquer qu'elle a la chance d'avoir un métier, un mari aimant et gentil (ce qui semble rare dans la Russie actuelle), qu'il ne lui manque qu'un enfant ! Et quand elle tombe entre les pattes des flics, que le libéralisme sauvage de Poutine laisse agir avec une violence crue, elle est à son tour violée par ceux censés la protéger. Marina en a vu d'autres, même si elle est un moment désemparée. Elle finit par retrouver Andréï, le principal policier, celui qui a l'air d'être le chef des autres : il vit avec son vieux grand-père devenu sénile, et avec son jeune frère (ou fils, on ne sait pas très bien), ado à la dérive. Elle le guette, on sent qu'elle a envie de se venger. En fait, et c'est ce qui m'a fait penser à La strada, sa vengeance va consister à faire surgir en lui un semblant d'humanité (à moment donné, comme Zampano, il a les yeux qui coulent). Il y a des scènes formidables dans ce très beau film : la fête d'anniversaire, où Marina, qui vient d'être violée (mais les autres l'ignorent), fait un discours dur sur le monde dans lequel elle vit, et ne ménage pas son mari ; la scène d'amour entre Andréï et Marina, où cette dernière, simplement par un attouchement caressant du visage, fait surgir les larmes de l'œil de son amant. Finalement, Marina, certes aussi torturée que les héros de Dostoïevski (on pense parfois à la Nastassia de L'idiot), est peut-être, au milieu du désespoir, la lumière qui éclaire un peu le crépuscule des âmes malades qui l'entourent. Ne fait-elle pas naître en Andréï un sentiment qui lui rend son humanité, et même naître la vie en lui : "L'amour, le vrai, ne protège pas, mais expose, afin qu'advienne la vie que l'existence, toute existence, avec son vaste système de protection, contracte et enferme. La vie est l'antithèse de l'existence", nous rappelle Umberto Galimberti (Qu'est-ce que l'amour ?). La Russie ici montrée est un monde en déliquescence incroyable : la scène où Marina va porter plainte pour le vol de son sac à mains est à cet égard un morceau d'anthologie. Un film passionnant, aussi subtil, et qui nous rend plus humain, à l'instar du film iranien Une séparation, qui vient de remporter les césar et oscar du meilleur film étranger.

dimanche 19 février 2012

19 février 2012 : ô vous, frères humains

Il lisait pour son propre plaisir, non pour accroître ses connaissances - même si cet accroissement participait de son plaisir, il en avait bien conscience.
(Alan Bennett, La reine des lectrices)
Me voici donc, continuant mes pérégrinations à Paris, où j'ai repris le vélo, vélib, avec plaisir. C'est tout de même autre chose que d'être enfermé dans les tunnels du métro !


Je puise aussi dans la bibliothèque de mes cousins, d'où j'ai sorti le terrible On les aura ! récit saignant d'une révolte armée dans une maison de retraite, de Rolland Hénault. J'étais mort de rire. il s'agit de la révolte combinée par trois vieillards, un professeur, un ouvrier, tous deux encore valides, et un immigré quasiment handicapé ; tous trois ont la même conscience que le père d'Antoine Audouard : "quand on reconnaît sans crainte particulière la mort, pourtant proche, c'est là en effet qu'on est libre" (Le rendez-vous de Saigon). Ils font sauter le camp (comme ils disent), le centre (comme dit en se gargarisant le directeur de l'établissement), provoquant des morts, ainsi qu'une panique, car la révolte se généralise dans d'autres maisons de retraite. C'est admirablement écrit, anarchiste à souhait, grossier et vulgaire quand il le faut et seulement quand il le faut (pour fustiger les puissants de ce monde), car le narrateur n'oublie pas qu'il était professeur de lettres, et qu'il est devenu "terroriste", parce que le système des maisons de retraite est invivable. Ce livre m'a rappelé un roman de Joseph Bialot, Le jour où Albert Einstein s'est échappé, que j'ai chroniqué naguère, ainsi que le livre de Pierre Gagnon, Mon vieux et moi (autre livre dont j'ai parlé). J'ai dévoré aussi un roman de Raymond Queneau, que je ne connaissais pas, toujours sur le thème du vieillissement, Les derniers jours. Quoique Queneau parle aussi des jeunes, puisque un groupe d'étudiants vit aussi ses derniers jours de jeunesse, en quelque sorte, avant de sombrer dans le monde du travail. Un joli passage sur une bibliothèque : "Il lui fallait maintenant choisir l'ouvrage qu'il devait tenter d'obtenir de la malveillance des gardiens galopant derrière les grilles [...] Chaque fois que Rohel se risquait dans cet endroit, il avait une histoire avec ces fonctionnaires itinérants. Il se mit à consulter les fiches, cherchant une cote. C'était encore une chose dont il avait horreur. Ces petits bouts de carton graisseux le dégoûtaient. Enfin, il rédigea sa demande et, l'ayant remise à un gardien, il en suivit à son tour les déplacements. En fin de compte, l'ouvrage était "en mains". Aucun doute, c'est un portrait fidèle des anciennes bibliothèques, telles que je les ai connues encore, quand j'étais étudiant, soit quarante ans après l'action du livre, qui se passe juste après la guerre de 14.


Et puis, ce qu'il y a de bien à Paris, c'est que j'y ai des cousins très différents les uns des autres. Avec François et Claire, qui sont à peine plus jeunes que moi, nous sommes allés voir Déshabillez-mots dans un théâtre près des Champs Élysées. Deux comédiennes avaient inventé une suite de savoureux sketches, où chacune interviewait l'autre sur le mode radiophonique, au sujet de mots, de leurs définitions, de leurs diverses acceptions, et de tous les jeux de mots auxquels ils peuvent prétendre. C'était souvent très drôle, et bien enlevé.
Avec l'autre cousin, Blick, d'une génération plus jeune, et artiste lui-même, je suis allé à un vernissage d'exposition d'amis à lui, suivi d'une soirée dans un squat. Le squat est autorisé par la ville de Paris, en attendant la destruction du bâtiment par un promoteur. Les occupants y sont là depuis trois ans, et ont fait diverses transformations dans le jardin, construisant des "cabanes" habitables écologiques, un sauna, des toilettes sèches qui ont la particularité d'être montées sur rail. Quand la fosse est pleine, on les roule vers la fosse suivante, dont les déjections sont entretemps devenues du compost pour le jardin et les fleurs. 90 % de l'électricité est autonome. Une bien belle soirée, avec contes, chansons, films expérimentaux, discussions libres. Le genre de soirée qui nous fait espérer encore un peu du genre humain ! Ici, ça semble être un milieu d'artistes, de ceux qui ne sont pas "rentables", probablement, dans notre monde de statistiques et de chiffres.
Combien je souhaiterais que ceux qui prétendent à la présidence de notre pays méditent sur cette phrase : nous ne sommes pas des chiffres, nom d'une pipe, nous sommes des êtres humains.

samedi 18 février 2012

18 février 2012 : mise à l'eau ratée


-->
Le plus profond, le plus caché de ses désirs, celui que le quotidien nie avec obstination mais dont l'appel constant est l'acte acharné de sa vie, ce désir est fait pour être entendu.
(Henry Bauchau, Œdipe sur la route)

Ainsi donc, mon voyage est remis aux calendes. Curieusement, pas tragique pour moi. Depuis qu'il était sans cesse retardé, je m'attendais plus ou moins à cette fin, qui n'en est pas une d'ailleurs, puisque je ferai quand même un grand voyage l'hiver prochain, si Dieu me prête vie jusque-là... Et d'ailleurs, comme j'avais déjà déjà pris mon billet pour Tanger, j'y ferai un saut début mars pour découvrir une ville de moi inconnue...
Je vais donc pouvoir voter, bien que je pense de plus en plus la même chose que Georges Perros : "Laisser croire, se laisser croire qu'on va être représenté par un élu, pour lequel auront voté des milliers de semblables aussi peu bavards – sauf dans les cafés – c'est aberrant". Donc, je serai là.
Je vais surtout réorganiser mon printemps, en essayant de me familiariser mieux avec Bordeaux, mettre en règle les paperasses liées à mon déménagement et non encore réglées, recevoir quelques amis et prendre du temps pour moi ; puisque je me suis remis à écrire de nouveau abondamment. Car "Le travail dans la solitude et le silence, lorsque, attentif, on est à la recherche d'une perfection, vous confronte au discours intérieur" (Antoine Marcel, Traité de la cabane solitaire). Et il faut que je me fasse, sur ma tour-cargo, cette retraite que je comptais trouver dans mon tour du monde. Ce sera difficile, mais je dois y arriver...


Plus de 14000 visites de mon blogue depuis qu'il existe. Pas mal, non ? Une moyenne de dix visites par jour, en gros, puisque ça doit bien faire bientôt cinq ans que je l'ai débuté.

jeudi 16 février 2012

16 février 2012 : éloge de la jeunesse



-->
Pour évaluer les hommes et les modes de vie, les civilisations de l'Europe occidentale ont également inventé des critères particuliers, qu'elle croit universels et absolus. Un individu qui ne dispose que de cette méthode d'évaluation limitée, qu'est-ce qu'il peut piger des qualités humaines d'un aborigène du Pacifique, des beautés de la vie ? Strictement rien.
(Atsushi Nakajima, La mort de Tusitala)

Parmi les nombreux individus que j'ai rencontrés dans ma vie, il en est un plus surprenant que les autres. Un jeune homme, très jeune même, qui m'a rappelé Robert E., mon ami berger, par son origine et ses désirs de vie. J'ai découvert Hadrien Rabouin lors d'un salon du livre voyageur en janvier 2010. Il avait publié quelque temps auparavant Le Journal d'Hadrien et Camomille : 1300 km à travers la France (Au Rocher éditeur) que je me suis empressé d'acheter, de lire et de faire lire autour de moi.
C'est le récit de son voyage, du Maine-et-Loire d'où il est originaire, jusqu'en Dordogne et retour, voyage effectué à pied, en compagnie d'une vache, Camomille. En effet, depuis trois ans, il avait ce projet de partir. « Passe ton bac d'abord », rétorquent ses parents, agriculteurs biologiques. OK. Il obtient son bac en juin 2008, à dix-sept ans et demi. Il a déjà commencé à dresser Camomille. Son objectif est de faire une balade à la manière des compagnons du tour de France : marcher pour aller à la rencontre des artisans (ainsi il apprend les bases du métier de potier, il apprend à forger pendant sa randonnée, il s'enquiert des façons de restaurer par soi-même une maison…), des gens tout simplement pour en éprouver le sens de la solidarité (mise à rude épreuve en Charente par exemple, notamment dans le Cognaçais), et aussi, parce qu'il s'intéresse à la botanique, un désir de collecter des noms de plantes, parce qu'il aime manger ce qu'il trouve sur sa route (et que les noms en varient selon les régions). C'est aussi pour lui un voyage initiatique : marcher lui permet d'apprendre à aller au bout de lui-même (pluie, froid, ampoules, démangeaisons, et manque d'hygiène sont au programme, car il ne peut pas se laver tous les jours, couchant souvent sous sa tente rapidement humide, et dans un duvet mouillé aussi) et de se connaître. Et puis, il voyage en compagnie : il faut reconnaître que Camomille est un animal de bât plutôt inhabituel (en général, on utilise plutôt des ânes ou des mulets), mais le lien qui se noue avec elle est très fort. Hadrien se sait aussi très jeune ; quand il part, le 1er août 2008, il n'a que dix-sept ans, est donc mineur, et il sait qu'il est plutôt à la rencontre des hommes : "On me demande de parler, de livrer mes secrets. Mais moi, je ne suis rien. […] À ceux qui m’interrogent, je réponds volontiers : « Ce n’est pas à moi de parler mais à vous. Mon rôle est d’écouter". Dès ce premier voyage, il montre ses choix de vie : recherche de la rencontre, modestie et simplicité des besoins, réflexion sur nos rapports avec la nature. Ce n'est pas un journal intime, l'important est d'avancer, de trouver un endroit pour passer la nuit (en plein air, dans des granges ou des hangars, dans des salles de fêtes que lui proposent des maires généreux, ou chez l'habitant, fermes et artisans) sans oublier Camomille qui a besoin d'un pré. Elle n'a pas des sabots lui permettant naturellement de faire un aussi long voyage, il faut lui mettre des talonnettes ou de l'huile sous les pieds, elle n'apprécie pas le goudron, parfois n'en fait qu'à sa tête, disparaît ainsi une nuit pour se mêler à un troupeau de vaches en Dordogne.


Partir et méditer. Avec 20 euros et un sac de riz en poche, 37 kg de matériel sur le bât, la guitare sur le dos (et ce sera une source de joie quand il pourra en jouer, mais aussi de douleurs, à cause de la pluie notamment), Hadrien (j'aime qu'il ait le nom d'un des meilleurs empereurs romains) est parti pour un éloge de la lenteur de quatre mois et 1300 kilomètres sur les routes de France. Il est souvent attendu par les correspondants des journaux et des radios locaux, les équipes de télévision locales ou nationales, ce qui n'est pas sans l'irriter ("Je ne suis pas un acteur", est-il obligé de dire à ceux qui veulent lui faire prendre des poses quand ils filment) ou par de simples particuliers, qui ont entendu parler de son périple. Il observe l'évolution du monde agricole : ainsi, il croise un agriculteur dans un tracteur climatisé flambant neuf, qui "arborait une chemise à carreaux, impeccablement reprisée. Qui sait, peut-être qu'un jour les paysans iront travailler en costume-cravate". On lui offre à manger, de l'argent parfois (qu'il tente, souvent en vain, de refuser, car il a établi son budget, obtenu une bourse d'une Fondation qui aide des jeunes dans leurs projets), une chaleur pour sécher ses vêtements ou prendre une douche, des livres (il lit beaucoup quand il s'arrête). Des amitiés se nouent, le chanteur-compositeur Jean-Paul Orcel écrit une chanson sur lui dont le refrain est "Il marche". On sent chez ce très jeune homme un désir d'aventure, de disponibilité, d'approfondissement de soi sur son temps libre où il s'initie à diverses techniques, creuse ses connaissances en botanique, en philosophie, en poésie (le récit est parsemé de petits poèmes bienvenus), en musique et en géographie, par le biais des cartes : il lui arrive de pester contre les cartes de l'IGN jamais à jour. Hadrien nous offre l'image d'un formidable être humain, rare, curieux ; désireux d'apprendre et de connaître. Une leçon de vie.
Et voilà qu'il a récidivé. Il m'avait annoncé qu'il avait depuis fait un voyage en Guyane française, seul cette fois, sans Camomille ! J'ai retrouvé Hadrien sur un salon Nature à Poitiers en septembre 2011, je lui acheté son nouveau livre, paru en juin 2010, Je suis mort en Amazonie. Cette fois, le récit est plus bref, plus concentré, mais il faut l'avouer, impressionnant, car peu, même bien plus âgés, ont osé partir à 18 ans seuls en pleine forêt vierge, cette forêt dense où il faut se frayer un chemin à la machette, où l'on est assailli d'insectes, où il faut se construire une cabane dans les branches en hauteur pour ne pas être importuné par des animaux pouvant être dangereux, et surtout... où il faut chercher sa nourriture par la cueillette, la chasse et la pêche. "J'ai franchi le seuil de la jungle, la demeure d'où on ne sort pas. Les habitants de la forêt n'ont pas voulu me suivre là où je vais, même eux ne s'y risquent plus. Surtout seul, sans arme, sans expérience". Dans sa recherche d'authenticité, Hadrien rapporte un morceau de vie, parle d'un univers qui change ("et pourtant, [le drapeau français] danse toujours, pour un autre dieu cette fois-ci : le dieu de l'argent, le dieu de l'homme blanc") dans ces contrées inhospitalières. Avant de s'y engager, il a fréquenté les Indiens de la forêt : "Cela fait deux semaines que je partage leur vie", ils lui ont appris un peu à survivre. Il les préfère à ceux qui tentent de s'intégrer près de la ville, qui ont tout oublié et seraient incapables de revivre dans la forêt : "Des Indiens qui mangent des hamburgers et qui sentent le parfum, ça existe – trop – par ici ; ils ont tourné le dos depuis longtemps à leurs coutumes alors elles ont fait de même".
Il développe sa philosophie : "J'ai 18 ans. Je ne connais pas grand-chose de ce monde, mais je le quitte sans regret. Vivre ne me déplaît pas pour autant, loin de moi les envies suicidaires. Bien au contraire, je suis ici pour tenter d'exister. La forêt m'a toujours attiré et vivre sans me réaliser me semble plus dur que de mourir". Hadrien est donc un garçon prêt à tout pour se réaliser :"Tout le monde a quelque chose de similaire caché au fond de soi, peu vont au bout de leurs idées. Le bonheur n'a pourtant qu'un visage, la réalité est là, l'ignorer ne fait que la renforcer. C'est pour cela que je suis parti, c'est pour cela aussi que je vous écris. Peut-être que mes ambitions sont démesurées, peut-être que ce que vous appelez la raison m'a abandonné..." Eh oui, il faut parfois savoir être déraisonnable. Vous savez à quel point je ne supporte pas les gens prétendument normaux. À bas la normalité, à bas les règles imposées par la société, à bas la raison supposée universelle, vive un brin de folie et d'irrationalité ! Chacun peut essayer quelque chose, et Hadrien le prouve ici, soutenu d'ailleurs par ses amis indiens, pourtant inquiets de le voir partir seul : "Un Indien m'a conté une histoire il y a peu, on pourrait la résumer ainsi : il a réussi, car il ne savait pas que cela était impossible". Et, à plusieurs reprises, par maladie (où trouver un médecin dans la jungle ?), par manque de nourriture, il est prêt d'abandonner : "La mort m'appelle en me tendant les bras. Pourquoi se faire du mal ? Le sommeil est si doux. Vivre est trop dur". Il s'en est sorti cependant et nous livre un beau témoignage d'expérience de survie.
Hadrien, nous t'aimons ; continue, mon garçon. Nous avons besoin de jeunes comme toi. Et, peut-être de vieux comme moi ! Je sais que tu vas bientôt tenter la traversée de l'Alaska du nord au sud, à pied et en te nourrissant sur place, grâce à ta connaissance des techniques de survie. Bonne route. Bon vent, et bon courage. Mais je sais que tu en as plus qu'il ne faut.

mercredi 15 février 2012

15 février 2012 : justes et chiens de garde



-->
Subversif ? Je concède. Anarchiste ? Si vous voulez. Non davantage, toutefois, que par exemple, le Jésus des évangiles, Paul de Tarse, Saint-Jean Bouche d'Or, certains pères de l'Église, les saints de la Légende dorée, ou l'auteur regrettablement anonyme de l'Imitation. (Essayez un peu de vivre les préceptes de ces gaillards-là, dans votre société qui se prétend chrétienne – et vous verrez comment que l'on criera à la chienlit !)
(Marc Stéphane, La cité des fous)



Paul Nizan publia en 1932 un excellent essai, Les chiens de garde, dénonçant les intellectuels (philosophes surtout) qui prétendaient disserter sur l'homme en général, sans tenir compte du réel auquel chaque homme en particulier se trouve confronté : la pauvreté et la misère, le travail pénible ou le chômage, les maladies, les guerres (on sortait de la boucherie de 14-18), et se comportaient ainsi en chiens de garde de la classe dominante et de ses valeurs. Aujourd'hui, les philosophes (j'entends les vrais, pas les pseudos qui pérorent à la radio et à la télévision), dans ce travail de défense des intérêts de la bourgeoisie, sont remplacés par les experts et par les journalistes de haute volée (presse, radio, télévision), depuis que les médias sont aux mains des grands groupes économico-militaro-industriels. Ces experts développent à longueur de journée la nouvelle vulgate économique du libéralisme, de la dérégulation, des marchés. Que Nizan ne dirait-il pas aujourd'hui ? Paul, tu nous manques...


Serge Halimi avait dénoncé dans Les nouveaux chiens de garde dès 1997 (augmenté en 2005) cet état de fait ; j'avais aimé ce livre. C'est désormais un film roboratif, ô combien, qui démontre pêle-mêle la servilité des journalistes (Laurent Joffrin, Frank-Olivier Giesbert et Christine Ockrent sont impayables), la collusion entre pouvoir politique et économique et groupes de presse, les liens étroits entre les prétendus experts (toujours désignés comme "professeur à Sciences po, ou ailleurs, et spécialistes de la question", mais dont on omet de préciser qu'ils sont d'abord et avant tout largement monnayés par leur participation à des grands groupes financiers, conseils d'administration, etc.) et les groupes industriels et économiques (comment pourraient-ils dire du mal du libéralisme ?), la reconversion d'anciens gauchistes en passeurs de brosse à reluire des personnalités qui les rémunèrent (scène hilarante avec Michel Field), la fausse hiérarchie de l'information, surtout à la télévision (mais aussi dans les journaux) qui met en lumière et en priorité les faits divers et l'insécurité (comme par hasard, en oubliant que la première insécurité, c'est d'être au chômage et dans la misère, où "si l'on se penche sur les erres de ce siècle prédateur on peut voir trembler en leur fond des regards par millions, hallucinés de faim, de souffrance et d'effroi..." comme l'écrit Sylvie Germain, dans son excellent Les échos du silence) et qui montre un mépris incroyable envers les ouvriers lorsqu'ils se révoltent (les Grecs aujourd'hui !)... Les fameux experts, dont Alain Minc semble le roi, tant il est partout, inamovible et inébranlable, ayant toujours raison, même et surtout quand il se trompe (il n'a pas vu venir les crises financières, un comble pour un économiste, il est vrai qu'il ressemble plus à un mauvais comédien qu'à un spécialiste de quoi que ce soit), sont les mêmes, une trentaine à peine, à être invités sur tous les plateaux de télévision. Bref, un documentaire qui décoiffe, et qui ne donne plus envie de regarder un journal télévisé ni une émission de débats, tant l'information y est biaisée et les débatteurs de connivence entre eux. J'avoue avoir bien ri, et je ne regrette pas de ne pratiquement jamais regarder la télé (je ne l'ai plus depuis mon arrivée à Bordeaux, et elle ne me manque pas !).
"Tant que la société est solide, elle donne du corps à l'individu. Lorsque le travail devient un emploi, qui peut être retiré à tout moment, le lieu de vie un logement, dont le contrat a un terme, la nourriture un fantasme packagé, l'homme véritable est bafoué. Il ne peut donc croire en ce système de valeurs, puisqu'elles n'en sont pas réellement pour lui. Quand plus personne ne croit à rien, la société s'appuie sur l'objectivité de son propre fonctionnement matériel, dont il faut à tout prix maintenir les équilibres complexes. C'est l'équilibre écologique d'une jungle moderne, dont la survie est dépendante de sa propre croissance. Tout, un jour, ne va-t-il pas s'effondrer ?", écrit Antoine Marcel, dans son Traité de la cabane solitaire. Certes, ce ne sont pas nos experts télévisuels qui viendront réfléchir là-dessus ni nous dire çà : on n'invite à pérorer avec autosatisfaction que ceux qui prêchent la nouvelle pensée unique, la vulgate actuelle. Ils sont trop occupés à toucher leurs dividendes et se moquent éperdument des vraies valeurs, car comme l'écrivait Norbert Truquin, dans ses Mémoires et aventures d'un prolétaire à travers la révolution, au XIXème siècle, "Partout et toujours ceux qui veulent dire la vérité, marcher dans le sentier de la justice et démasquer les imposteurs, sont bafoués, vilipendés et persécutés par les coquins aux gages des puissants. Il est de toute impossibilité que ceux qui jouissent sans peine des avantages sociaux s'occupent sérieusement des intérêts de ceux qui pâtissent par le fait même de ces privilèges. On est bien indulgent pour le crime lorsqu'il vous est profitable".
D'ailleurs tout ce beau monde, tous ces guignols de l'information sur mesure, se retrouvent une fois par mois dans un hôtel très sélect de Paris pour un déjeuner en compagnie de leurs commanditaires : grands pontes du patronat et hommes politique, ministres compris. On comprend immédiatement à quel point l'information distillée ensuite dans nos quotidiens, hebdos, radios et télés, peut être indépendante et objective. Tous sont sur un siège éjectable, et ils le savent, ils ont beaucoup à perdre. À la moindre incartade, ils sont virés ! Pour moi qui écoute beaucoup la radio (France culture et France inter) depuis que je suis à la retraite, j'ai été terriblement choqué de voir que bon nombre des chroniqueurs de ces deux radios figurent parmi cette galerie. Bon, je vais l'écouter moins ! Après tout, le silence est d'or...

Rabah Ameur-Zaïeche, lui, est un cinéaste au parcours surprenant : jusque-là, il a fait des films sur les banlieues. Avec Les chants de Mandrin, il fait dans le film en costumes, et l'on sait que je ne rate presque pas ce genre de films (mon préféré quand j'étais ado, des péplums antiques aux westerns), car l'histoire m'intéresse, et surtout, la manière dont on la regarde. Ici, ça se passe après la mort de Mandrin. Ses fidèles continuent la contrebande, vivant en communauté de style utopique (pas de chef), où ils sont rejoints par un colporteur (qui entre autres livres, vend du Rousseau et du Voltaire) et un aristocrate un peu bizarre, acquis aux idées pré-révolutionnaires. Avec l'argent récolté lors des ventes dans les hameaux, les Mandrins font imprimer les fameux chants de Mandrin, qu'ils distribuent ensuite gratuitement dans les campagnes, car en ce temps-là, comme aujourd'hui (avec les imbécillités télévisuelles), "c'était cela la force des puissants, enlever aux plus faibles le goût d'apprendre" (Claudie Gallay, Seule Venise). Ils se heurtent bien sûr aux dragons du roi, et érigent une barricade que n'auraient pas reniée le Hugo des Misérables, les émeutiers de 1848 ou les communards de 1871, voire les Grecs d'aujourd'hui. Le film est servi par une troupe de comédiens épatante. Un film engagé et libertaire, dans tous les sens du terme, qui illustre bien les vers de Gaston Miron, dans L'homme rapaillé : "à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes / nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir". Ah ! J'oubliais, voilà un film qui n'a été financé par aucune chaîne de télévision, ce qui à la fois ne m'étonne pas et explique sa liberté de ton et d'engagement. Un film sur les brigands qui, au contraire des héros de l'épopée journalistique du documentaire précédent, sont à leur manière, des justes.
Comme est un Juste, et là, je mets la majuscule, Gilberto Bosques Saldivar, consul général du Mexique en France de 1939 à 1944, qui a sauvé des dizaines de milliers de réfugiés espagnols, opposants allemands, autrichiens et des juifs qui se croyaient en sûreté parce qu'ils étaient en France (lire le beau roman d'Anna Seghers, Transit, elle fut sauvée grâce à lui). C'est le sujet du splendide film projeté à l'Utopia aujourd'hui dans le cadre des Rencontres La classe ouvrière c'est pas du cinéma, documentaire réalisé par Lillian Liberman Shkolnikoff, Visa al paraíso. Autant Les nouveaux chiens de garde nous donnent l'impression de Tous pourris, autant Visa al paraíso montre que l'humanité peut encore se réjouir de compter quelques individus qui pensent que "sans éthique, on n'est rien" et qui agissent selon ce principe. Ce formidable portrait de Gilberto Bosques comprend de multiples interviews de gens (plus exactement de leurs enfants) qui ont réussi à émigrer au Mexique entre 1941 et 1943 grâce aux visas du señor Bosques qui, parfois, les accompagnait jusqu'à l'échelle d'embarquement pour les soustraire aux contrôles des sbires de la police allemande, française ou espagnole (franquiste). La France de Vichy ne sort pas grandie de ce film, c'est le moins qu'on puisse dire, puisque non seulement elle a collaboré avec les occupants, mais en plus, elle a livré aux policiers espagnols nombre de réfugiés voués à la mort ou à l'emprisonnement. Mais comme le dit Bosques, interviewé à l'âge de cent ans (!), il lui a fallu "sortir de la légalité pour entrer dans le droit, pour retrouver la substance du droit" ; en effet, le droit était bafoué par des lois iniques (j'en retrouve un écho dans ces propos de Gaston Miron, dans L'homme rapaillé : "la voie légaliste (le statu quo structurel) et démocratique (le rouleau compresseur majoritaire)". Quand le Mexique rompit ses relations diplomatiques avec l'Allemagne, la Gestapo envahit le consulat, Bosques est fait prisonnier, on l'oblige à ouvrir le coffre-fort, qui contient d'importantes sommes en devises fortes, et il oblige l'officier allemand à lui signer un reçu ! Ce personnage extraordinaire, entré dans la légende, fut attendu pendant des heures à son retour au Mexique par des dizaines de milliers de personnes.
Je pensais en voyant ces deux documentaires à ce texte de Gandhi : "Rien ne nous prouve le progrès des peuples de l'Europe. Qu'ils soient prospères ne prouve nullement qu'ils sont riches en qualités morales et spirituelles" (Nava Jivan, 8 Juin 1921). Que ce soit dans la France de Vichy ou celle de Sarkozy, ces qualités-là, il faut les chercher !
C'était mon jour de pessimisme. Et d'optimisme.

mardi 14 février 2012

14 février 2012 : Saint Valentin


l'amour, si nous ne nous contentons pas de l'opaque mélancolie de la chair, est affaire d'âme. [...]
Une espèce de rupture de soi parce que l'autre le traverse : cela, c'est l'amour.
(Umberto Galimberti, Qu'est-ce que l'amour ?)

4 L'amour est patient, l'amour rend service. Il n'est pas jaloux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d'orgueil. 5 L'amour ne fait rien de honteux. Il ne cherche pas son intérêt, il ne se met pas en colère, il ne se souvient pas du mal. 6 Il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il se réjouit de la vérité. 7 L'amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout. 8 L'amour ne disparaît jamais.
(1ère épître de Paul aux Corinthiens, 13, 4-8, trad. Alliance et société biblique)

Pour Claire,

Fragile et incertaine, tu me veilles toujours dans le silence de chaque jour à peine soulevé par mon souffle.
Je te distingue dans un éternel présent où les jours sont menus et où les nuits nous enserrent éperdument.
Ta voix sait attendre mes réveils pour me surprendre comme si elle revenait d'un lointain mystérieux.
Et ainsi, tu reviens tout doucement des années enfuies pour continuer à tracer le contour de mes gestes.
Et s'il m'arrive de me taire, étonné, sur ton passage, c'est pour m'habituer à la lumière de ton visage.
Maintenant que tu as glissé sur la pente du passé brumeux, ne crois pas que le vide de l'oubli me couvre de son aile !
Non, à chaque aube, mon cœur déniche une clé toujours nouvelle, et voici : les mots font revenir les jours heureux.

dimanche 12 février 2012

12 février 2012 : naissance de l'amour


-->
L'un habitait l'autre et chaque mot

était une main tendue

(Georges Bonnet, inédit)



Ces deux vers de Georges Bonnet m'ont fait sursauter, à deux jours de la Saint Valentin. Faut-il que ce soit un très vieil homme (il va avoir 93 ans) qui nous rappelle d'une manière si simple ce que c'est que l'amour, ce qu'il devrait être : s'habiter l'un l'autre, et ne dire aucun mot qui ne soit pas une main tendue vers l'autre ? Comme mon ami I., qui m'a hébergé quelques nuits à Poitiers cette semaine, me disait qu'il ne savait pas trop ce que ça voulait dire aimer, que trop de nos contemporains sont dans son cas, que, de même que le tabou du corps a fait que quand on pense corps, on ne pense que sexe, le tabou sur le verbe aimer fait que quand on pense amour aujourd'hui, on ne pense aussi que sexe, j'ai envie de dire pourtant, comme affirme Garance à Baptiste dans Les enfants du paradis, « C'est tellement simple, l'amour ! »



Et c'est un autre film, argentin cette fois (mais assez proche par l'esprit du film de Kaurismaki, Le Havre), qui vient démontrer cette vérité que Prévert écrivit pour le chef d'œuvre de Marcel Carné. Las acacias, de Pablo Giorgelli, est un film d'une simplicité biblique, que n'aurait pas renié le Hugo de Booz endormi ou des Pauvres gens. Le héros, Ruben, est un camionneur silencieux, un taiseux, qui transporte dans son camion des billots d'arbre de la forêt paraguayenne (les acacias du titre, qu'on voit tomber en début de film) vers Buenos Aires. Voyages qu'il accomplit habituellement seul. Cette fois-ci, son patron lui demande d'emmener avec lui une femme, dont il découvre au dernier moment avec effarement qu'elle a un bébé et des bagages. Et c'est le début d'un road movie, comme on dit aujourd'hui, où ces trois personnages vont devoir cohabiter dans l'habitacle étroit de la cabine du camion. Jacinta est une fille-mère, elle est guarani et, bien entendu, très timide. Pourtant Ruben et Jacinta vont, au fil d'un voyage bref (deux jours) et lent, apprendre à se connaître peu à peu, et même s'apprivoiser. Entre le camionneur taciturne, père qui n'a pas vu son fils depuis huit ans et la mère célibataire, la glace met du temps à se rompre. Ainsi, lors du franchissement de la frontière, Ruben laisse Jacinta se débrouiller toute seule, il la récupérera plus tard de l'autre côté, et ne se prive pas d'aller manger au restaurant après le poste-frontière, laissant attendre un kilomètre plus loin la malheureuse mère en plein soleil avec son bébé sur les bras et les bagages. Plus tard, dans le camion, il est exaspéré par les pleurs du bébé qui a faim, et quand il a soif, il boit de sa bouteille d'eau sans en proposer à sa voisine. Les rares mots prononcés nous font pourtant peu à peu connaître les protagonistes (c'est un film plus muet que The artist, avec ses innombrables cartons à lire), la lenteur du voyage favorise le contact, fortement aidé par l'adorable bébé, qui finit par faire craquer Ruben. Peu à peu, chacun des deux pose de petites question à l'autre (les mots main tendue de Georges Bonnet), ou profite des pauses pour faire des découvertes : Jacinta regarde dans la boite à gants pendant que Ruben sort fumer, Ruben prend le bébé dans ses bras et le câline quand la mère va donner un coup de téléphone. Si tous deux restent très silencieux, de discrets regards en disent long, et en fin de compte, alors que Buenos Aires approche, on sent que chacun des deux appréhende douloureusement la prochaine séparation, surtout Ruben, qui va retrouver sa grande solitude, alors que Jacinta est accueillie chez d'exubérants cousins. Je ne raconterai pas la dernière scène, les larmes m'en viennent aux yeux rien qu'en y repensant, et au cinéma, il m'a fallu sortir le mouchoir car je ne voyais plus rien !

C'est comme Le havre, un "petit" film, modeste, qui parle de trois fois rien, avec des moyens extrêmement simples. De trois fois rien, que non ! Ils nous parlent d'amour, ces films-là, au contraire de L'amour dure trois ans, cette nullité signée d'un grand nom du Gotha littéraire parisien, et dont le budget était sans doute dix fois plus important, film qui est cucul, concon, bobo et bêbête comme ça ne devrait pas être permis. Tant pis pour les spectateurs abusés.

Et tout ça m'a rappelé un autre film argentin que j'avais vu il y a quatre ans et dont j'avais parlé dans mon blogue à la date du 18 mars 2008, reportez vous-y, El cielito, qui était aussi un film d'amour entre un jeune homme et un enfant. Je me cite : "Je n’ai jamais vu un film où l’attachement entre deux êtres est montré avec une telle pureté, peut-être Le Kid, de Charlie Chaplin ? Tout passe ici par les regards, plusieurs scènes montrent les personnages en train de s’observer". On est ici dans le même niveau d'intensité humaine dans la découverte de l'autre, et dans l'apprivoisement cher au renard du petit prince de Saint-Exupéry.

Courez voir ce film !