Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 16 février 2012

16 février 2012 : éloge de la jeunesse



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Pour évaluer les hommes et les modes de vie, les civilisations de l'Europe occidentale ont également inventé des critères particuliers, qu'elle croit universels et absolus. Un individu qui ne dispose que de cette méthode d'évaluation limitée, qu'est-ce qu'il peut piger des qualités humaines d'un aborigène du Pacifique, des beautés de la vie ? Strictement rien.
(Atsushi Nakajima, La mort de Tusitala)

Parmi les nombreux individus que j'ai rencontrés dans ma vie, il en est un plus surprenant que les autres. Un jeune homme, très jeune même, qui m'a rappelé Robert E., mon ami berger, par son origine et ses désirs de vie. J'ai découvert Hadrien Rabouin lors d'un salon du livre voyageur en janvier 2010. Il avait publié quelque temps auparavant Le Journal d'Hadrien et Camomille : 1300 km à travers la France (Au Rocher éditeur) que je me suis empressé d'acheter, de lire et de faire lire autour de moi.
C'est le récit de son voyage, du Maine-et-Loire d'où il est originaire, jusqu'en Dordogne et retour, voyage effectué à pied, en compagnie d'une vache, Camomille. En effet, depuis trois ans, il avait ce projet de partir. « Passe ton bac d'abord », rétorquent ses parents, agriculteurs biologiques. OK. Il obtient son bac en juin 2008, à dix-sept ans et demi. Il a déjà commencé à dresser Camomille. Son objectif est de faire une balade à la manière des compagnons du tour de France : marcher pour aller à la rencontre des artisans (ainsi il apprend les bases du métier de potier, il apprend à forger pendant sa randonnée, il s'enquiert des façons de restaurer par soi-même une maison…), des gens tout simplement pour en éprouver le sens de la solidarité (mise à rude épreuve en Charente par exemple, notamment dans le Cognaçais), et aussi, parce qu'il s'intéresse à la botanique, un désir de collecter des noms de plantes, parce qu'il aime manger ce qu'il trouve sur sa route (et que les noms en varient selon les régions). C'est aussi pour lui un voyage initiatique : marcher lui permet d'apprendre à aller au bout de lui-même (pluie, froid, ampoules, démangeaisons, et manque d'hygiène sont au programme, car il ne peut pas se laver tous les jours, couchant souvent sous sa tente rapidement humide, et dans un duvet mouillé aussi) et de se connaître. Et puis, il voyage en compagnie : il faut reconnaître que Camomille est un animal de bât plutôt inhabituel (en général, on utilise plutôt des ânes ou des mulets), mais le lien qui se noue avec elle est très fort. Hadrien se sait aussi très jeune ; quand il part, le 1er août 2008, il n'a que dix-sept ans, est donc mineur, et il sait qu'il est plutôt à la rencontre des hommes : "On me demande de parler, de livrer mes secrets. Mais moi, je ne suis rien. […] À ceux qui m’interrogent, je réponds volontiers : « Ce n’est pas à moi de parler mais à vous. Mon rôle est d’écouter". Dès ce premier voyage, il montre ses choix de vie : recherche de la rencontre, modestie et simplicité des besoins, réflexion sur nos rapports avec la nature. Ce n'est pas un journal intime, l'important est d'avancer, de trouver un endroit pour passer la nuit (en plein air, dans des granges ou des hangars, dans des salles de fêtes que lui proposent des maires généreux, ou chez l'habitant, fermes et artisans) sans oublier Camomille qui a besoin d'un pré. Elle n'a pas des sabots lui permettant naturellement de faire un aussi long voyage, il faut lui mettre des talonnettes ou de l'huile sous les pieds, elle n'apprécie pas le goudron, parfois n'en fait qu'à sa tête, disparaît ainsi une nuit pour se mêler à un troupeau de vaches en Dordogne.


Partir et méditer. Avec 20 euros et un sac de riz en poche, 37 kg de matériel sur le bât, la guitare sur le dos (et ce sera une source de joie quand il pourra en jouer, mais aussi de douleurs, à cause de la pluie notamment), Hadrien (j'aime qu'il ait le nom d'un des meilleurs empereurs romains) est parti pour un éloge de la lenteur de quatre mois et 1300 kilomètres sur les routes de France. Il est souvent attendu par les correspondants des journaux et des radios locaux, les équipes de télévision locales ou nationales, ce qui n'est pas sans l'irriter ("Je ne suis pas un acteur", est-il obligé de dire à ceux qui veulent lui faire prendre des poses quand ils filment) ou par de simples particuliers, qui ont entendu parler de son périple. Il observe l'évolution du monde agricole : ainsi, il croise un agriculteur dans un tracteur climatisé flambant neuf, qui "arborait une chemise à carreaux, impeccablement reprisée. Qui sait, peut-être qu'un jour les paysans iront travailler en costume-cravate". On lui offre à manger, de l'argent parfois (qu'il tente, souvent en vain, de refuser, car il a établi son budget, obtenu une bourse d'une Fondation qui aide des jeunes dans leurs projets), une chaleur pour sécher ses vêtements ou prendre une douche, des livres (il lit beaucoup quand il s'arrête). Des amitiés se nouent, le chanteur-compositeur Jean-Paul Orcel écrit une chanson sur lui dont le refrain est "Il marche". On sent chez ce très jeune homme un désir d'aventure, de disponibilité, d'approfondissement de soi sur son temps libre où il s'initie à diverses techniques, creuse ses connaissances en botanique, en philosophie, en poésie (le récit est parsemé de petits poèmes bienvenus), en musique et en géographie, par le biais des cartes : il lui arrive de pester contre les cartes de l'IGN jamais à jour. Hadrien nous offre l'image d'un formidable être humain, rare, curieux ; désireux d'apprendre et de connaître. Une leçon de vie.
Et voilà qu'il a récidivé. Il m'avait annoncé qu'il avait depuis fait un voyage en Guyane française, seul cette fois, sans Camomille ! J'ai retrouvé Hadrien sur un salon Nature à Poitiers en septembre 2011, je lui acheté son nouveau livre, paru en juin 2010, Je suis mort en Amazonie. Cette fois, le récit est plus bref, plus concentré, mais il faut l'avouer, impressionnant, car peu, même bien plus âgés, ont osé partir à 18 ans seuls en pleine forêt vierge, cette forêt dense où il faut se frayer un chemin à la machette, où l'on est assailli d'insectes, où il faut se construire une cabane dans les branches en hauteur pour ne pas être importuné par des animaux pouvant être dangereux, et surtout... où il faut chercher sa nourriture par la cueillette, la chasse et la pêche. "J'ai franchi le seuil de la jungle, la demeure d'où on ne sort pas. Les habitants de la forêt n'ont pas voulu me suivre là où je vais, même eux ne s'y risquent plus. Surtout seul, sans arme, sans expérience". Dans sa recherche d'authenticité, Hadrien rapporte un morceau de vie, parle d'un univers qui change ("et pourtant, [le drapeau français] danse toujours, pour un autre dieu cette fois-ci : le dieu de l'argent, le dieu de l'homme blanc") dans ces contrées inhospitalières. Avant de s'y engager, il a fréquenté les Indiens de la forêt : "Cela fait deux semaines que je partage leur vie", ils lui ont appris un peu à survivre. Il les préfère à ceux qui tentent de s'intégrer près de la ville, qui ont tout oublié et seraient incapables de revivre dans la forêt : "Des Indiens qui mangent des hamburgers et qui sentent le parfum, ça existe – trop – par ici ; ils ont tourné le dos depuis longtemps à leurs coutumes alors elles ont fait de même".
Il développe sa philosophie : "J'ai 18 ans. Je ne connais pas grand-chose de ce monde, mais je le quitte sans regret. Vivre ne me déplaît pas pour autant, loin de moi les envies suicidaires. Bien au contraire, je suis ici pour tenter d'exister. La forêt m'a toujours attiré et vivre sans me réaliser me semble plus dur que de mourir". Hadrien est donc un garçon prêt à tout pour se réaliser :"Tout le monde a quelque chose de similaire caché au fond de soi, peu vont au bout de leurs idées. Le bonheur n'a pourtant qu'un visage, la réalité est là, l'ignorer ne fait que la renforcer. C'est pour cela que je suis parti, c'est pour cela aussi que je vous écris. Peut-être que mes ambitions sont démesurées, peut-être que ce que vous appelez la raison m'a abandonné..." Eh oui, il faut parfois savoir être déraisonnable. Vous savez à quel point je ne supporte pas les gens prétendument normaux. À bas la normalité, à bas les règles imposées par la société, à bas la raison supposée universelle, vive un brin de folie et d'irrationalité ! Chacun peut essayer quelque chose, et Hadrien le prouve ici, soutenu d'ailleurs par ses amis indiens, pourtant inquiets de le voir partir seul : "Un Indien m'a conté une histoire il y a peu, on pourrait la résumer ainsi : il a réussi, car il ne savait pas que cela était impossible". Et, à plusieurs reprises, par maladie (où trouver un médecin dans la jungle ?), par manque de nourriture, il est prêt d'abandonner : "La mort m'appelle en me tendant les bras. Pourquoi se faire du mal ? Le sommeil est si doux. Vivre est trop dur". Il s'en est sorti cependant et nous livre un beau témoignage d'expérience de survie.
Hadrien, nous t'aimons ; continue, mon garçon. Nous avons besoin de jeunes comme toi. Et, peut-être de vieux comme moi ! Je sais que tu vas bientôt tenter la traversée de l'Alaska du nord au sud, à pied et en te nourrissant sur place, grâce à ta connaissance des techniques de survie. Bonne route. Bon vent, et bon courage. Mais je sais que tu en as plus qu'il ne faut.

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