Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 24 avril 2012

24 avril 2012 : intrigues et manœuvres

Il faut admettre que la politique, telle qu'elle se pratique depuis les débuts de la Ve République, a surtout servi de couverture aux intrigues et aux manœuvres de basse économie.
(Georges Picard, Tout m'énerve)

Il se trouve que peu après l'écriture de ma page d'hier, je suis tombé sur ce texte de Siné, que j'ajoute ici comme un codicille : "Personnellement, le culte de l'efficacité, de la réussite, de la performance, du rendement, m'a toujours gonflé. Utile n'est pas un mot qui me branche, pas plus que profitable, avantageux ou nécessaire. Un vote utile est le contraire d'un vote chaleureux, engagé, libre. C'est un geste réfléchi, gambergé, pesé, pesant, pris sans conviction, uniquement par devoir, raison et calcul ! Toute ma vie, je préfèrerai l'excès à la pondération, la licence à la retenue, le superflu à l'indispensable, le désordre à l'organisation, le cœur à la raison" (La trentième mini-zone, http://www.sinemensuel.com/zone-de-sine/la-trentieme-mini-zone/).
Bien entendu, il nous faut chasser l'occupant actuel, dont la dernière trouvaille – façon sans doute de diviser un peu plus les Français, mais il connaît bien ça, l'ayant pratiqué pendant cinq ans, voire dix puisqu'il fut ministre de la division auparavant – est de faire une manifestation du "vrai" travail : que ce vrai sonne juste quand on sait qu'il a multiplié le chômage de masse. Sans doute pense-t-il qu'il y en a un faux, et que ceux qui avaient jusqu'à présent l'habitude de manifester le 1er mai ne sont que des chômeurs déguisés ou des assistés congénitaux ! 

 
Je viens de trouver le paragraphe suivant dans un roman policier suédois de Maj Sjöwal et Per Wahlöö, La chambre close : "il n'avait jamais été condamné pour un crime quelconque. Mais combien de délinquants parvenaient à éviter d'être traduits en justice. Sans parler du fait que la loi était conçue en vue de protéger certaines classes sociales et leurs intérêts douteux". Ce qui m'a irrésistiblement fait penser à notre saint homme, et à ce que disait de lui Eva Joly pendant la campagne. Oui, disons-le, les intérêts douteux existent. Et encore, ne connaissons-nous pas tout ! Peut-être d'ailleurs que ça vaut mieux...
Il va de soi qu'il va axer sa campagne sur les supposés points faibles du programme de gauche : droit de vote aux étrangers, mariage des homosexuels et homoparentalité, embauche d'enseignants, etc., et flattera-t-il les électeurs du FN dans le sens du rejet de l'étranger. C'est dire qu'il est loin d'être vaincu. Je viens de lire dans le très bel essai de Simone Korff-Sausse, Figures du handicap : mythes, arts, littérature le passage suivant : "Nous voici face à un paradoxe. Dans une société qui exalte le respect de la différence, on en vient à vouloir éradiquer toute différence dès lors qu'elle apparaît comme déplaisante ou anormale". Ce qu'elle écrit à propos des handicapés pourrait très bien s'appliquer à toute autre forme de différence. Je voterai, personnellement, pour celui qui veut rassembler plutôt que pour celui qui veut diviser.

lundi 23 avril 2012

23 avril 2012 : Vous avez dit "utile" ?

Mais l’air était aussi immobile que le programme du gouvernement ou ceux de la télé.
(Driss Chraïbi, Une place au soleil)

D'aucuns m'ont soutenu qu'il fallait voter utile... Je me flatte au contraire de ne jamais voter utile (j'ai fait une exception, une fois, et ai pu mesurer la vanité de mon choix), du moins au premier tour, et de voter alors selon mon cœur, mes idées, mes penchants, presque mes désirs, en sachant bien entendu que ma candidate (il se trouve que ça a toujours été une femme, et cette fois encore en 2012) n'avait aucune chance. Quelle importance ? Sur un si grand nombre de bulletins, une voix de plus ou de moins ne compte guère. Et par ailleurs, voter utile voudrait dire qu'on trouve merveilleux le candidat et/ou son programme. C'était loin d'être le cas cette fois encore, alors même que ma candidate, qui a pourtant eu à subir les dénigrements de toute sorte, et même à être vilipendée jusque dans son propre parti (décidément, le machisme a encore de beaux jours devant lui), m'a toujours semblé, au travers de son programme, de ses interventions dans les journaux ou de ses prestations télévisées, de très très loin la personne la plus sensée, la plus juste, celle qui pensait le plus à l'avenir (et pas à être réélue dans cinq ans!), la moins engoncée dans des partis pris. Elle avait un parler vrai, et sans effet de manche. C'est vrai que ça change tellement de nos ténors politiques qui se croient toujours à la tribune, et de nos journalistes de presse ou télévisuels qui sont d'une goujaterie invraisemblable : l'ahuri Franz-Olivier Giesbert parlait d'une erreur de casting – le plus drôle, c'est qu'il avait trouvé notre cher président très bon ! – et hier au soir, alors qu'elle faisait son discours, fort opportun et intelligent, comme d'habitude, ces malotrus l'ont coupée pour donner la parole au père Le Pen.
Tout ça ne me fera pas changer d'opinion – il se trouve que je suis diablement minoritaire, un vieux fond de mon protestantisme, sans doute – même si je souscris absolument à ce qu'écrivait André Gide, dans son Journal des faux-monnayeurs : "Ce qu'il y a d'irritant avec la plupart d'entre eux [les individus], c'est que ces opinions dont ils font profession, ils les croient librement acceptées, tandis qu'elles leur sont aussi fatales, aussi prescrites, que la couleur de leurs cheveux ou que l'odeur de leur haleine..." Et donc, je continuerai, contre vents et marées, à refuser le vote dit utile, à privilégier ceux qui me semblent préférer l'intérêt collectif, ceux qui ne planifient pas leur carrière politique, ceux à qui je ressemble un peu. Tant pis si je tombe sous la "réprobation de ceux qui « se rangent » contre celui qui reste fidèle à sa jeunesse et ne renonce pas" (Gide toujours dans le même livre). On ne se refait pas, et je ne vais pas commencer à me ranger à mon âge ! Je suis donc extrêmement méfiant envers les politiciens professionnels, dont l'unique objectif semble être la prise du pouvoir, la distribution des bons postes aux amis et commensaux, et après eux le déluge : "Combien de gens n'ont-ils pas risqué leur vie, simplement pour découvrir que les nouveaux gouvernants étaient d'aussi belles crapules que les anciens ?" ai-je lu dans Le mauvais œil, surprenant roman noir de Björn Larsson, qui se passe d'ailleurs en France.

 
S'il avait été candidat, j'aurais voté pour Bernard Ollivier, président de l'Association Seuil, dont je vous livre le beau texte suivant : "La tuerie innommable de Mohamed Merah aurait été dictée, nous dit la presse, par son séjour en Afghanistan. Certes, mais cette presse n’a que peu souligné l’étonnement de ses amis à sa sortie de prison. Avant, disent-ils, c’était un petit délinquant rigolard. Après, il est devenu un grand tueur. Combien faudra-t-il de Mohamed Merah pour qu’on comprenne enfin que la prison achève de déstabiliser ces jeunes souvent mal structurés? Si l’idée la plus répandue est celle du talion (œil pour œil…), la marche [L'Association Seuil propose à de jeunes délinquants de remplacer leur peine de prison par de longues marches à pied, sac au dos, en pays étranger, rude épreuve pour eux, mais positive, alors que le séjour en prison est toujours négatif], l’accompagnement, sont du domaine de la fraternité. La route est longue pour faire comprendre cette idée pourtant simple que ceux qui s’éloignent de la loi ne peuvent y être ramenés que par la conviction. Car la répression, au contraire, les rend plus durs et plus violents". Voilà qui ne va pas plaire à la majorité silencieuse, toujours plus soucieuse d'élever des murs et des prisons, un peu partout.
Conclusion : je sais que je suis minoritaire et qu'on se le dise, j'ai toujours préféré les minorités !

mardi 17 avril 2012

17 avril 2012 : larmes


l'histoire d'une vie, ça commence où ?
(Antonio Tabucchi, Tristano meurt)

J'ai connu Monique R. en 1969 à Paris, un matin de début octobre, sur un banc du square Louvois, où je m'étais installé en attendant qu'ouvrent les portes de l'École nationale supérieure des bibliothèques. J'ai eu un coup de foudre d'amitié pour sa laideur remarquable, et cette amitié perdura. Monique m'entraîna au festival d'Avignon en juillet 1970. Elle y allait chaque année depuis le début des années 50 (avec ses parents), y avait vu Gérard Philippe dans ses rôles célèbres. Elle me fit découvrir Télérama, et me guida vers du théâtre, des lectures, des musiques (ces pièces pour mandoline de Beethoven et Hummel par exemple) et des films auxquels je ne songeais pas forcément. Nous nous écrivions régulièrement une fois par an au mois de septembre une longue lettre, en faisant le point sur notre vie respective. Quand en 1997, je reçus à mon bureau un coup de téléphone de son père m'annonçant, au reçu de ma lettre, qu'elle était brutalement morte d'un infarctus dans son ascenseur – et que, huit jours après, sa mère était morte de chagrin –, je me suis mis à pleurer, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Monique avait cinquante-sept ans. Je n'avais pas encore "appris à prendre mes distances par rapport aux émotions trop destructrices" (Sergi Pàmíes, Volontaires, in La bicyclette statique) et, à vrai dire, je n'y réussis toujours pas.
Trois mois après la fin du calvaire de Claire, et toujours au reçu d'un courrier que je lui avais envoyé, je reçus – également par son père éploré – la nouvelle du décès brusque de Sylvie A, un AVC, à cinquante ans à peine. Orpheline de mère, elle avait été élevée par son père, auquel la liait un attachement quasi œdipien. Nous l'avions connue à Amiens en 1987, et ce petit bout de femme était devenue une amie très chère, à qui nous rendions visite lors de nos déplacements à Paris, qui nous emmenait dans de petits théâtres, des restaurants végétariens, ou en balade à Saint-Germain-en-Laye. Comme Monique, elle lisait beaucoup, n'avait pas de voiture, ni le permis de conduire, ce qui ne l'empêchait pas de voyager souvent, en marcheuse infatigable et de randonner chaque été dans les Pyrénées, où elle trouva la mort.
Et voici que Patricia G., que je connaissais depuis 1990 (elle fut mon élève pour préparer le diplôme de bibliothécaire) vient elle aussi de disparaître, après une longue maladie, comme Claire. Quand j'ai su, l'été dernier, qu'elle était gravement atteinte, je suis allé la voir très régulièrement et, au fil des rencontres quasi quotidiennes de l'été et de l'automne, des courses en ville, des lectures à haute voix que je lui faisais, des souvenirs de sa propre vie qu'elle évoquait, s'était nouée une étrange amitié faite de paroles silencieuses, de sourires et parfois de rires, de promenades au parc de Blossac quand il faisait beau. Je l'avais aussi accompagnée à Paris en septembre dernier pour une dernière tentative auprès du cancérologue. Depuis mon arrivée à Bordeaux, je lui rendais visite à chacun de mes passages à Poitiers, les dernières furent à l'hôpital, où elle était au service des soins palliatifs. Je l'avais vu une ultime fois le vendredi 30 mars, on avait fait des mots fléchés, regardé une émission sur la cinq, et en la quittant, elle m'a accompagné jusqu'à la porte extérieure, il faisait très chaud (le dernier jour de grosse chaleur), et je l'avais serrée dans mes bras : « Va doucement, n'appuie pas trop fort », a-t-elle dit, elle qui n'avait plus guère que la peau et les os. Je prévoyais d'aller la revoir aujourd'hui, où je pars passer deux jours à Poitiers. Patricia avait cinquante-cinq ans, et avait eu une vie particulièrement difficile.
Sans doute ai-je d'autres amis, une famille nombreuse, et je n'oublie pas que la vraie vie, c'est celle qu'on vit à l'intérieur, celle que les autres n'aperçoivent peut-être pas. N'empêche. J'essaie de prendre soin de moi-même, de garder mon identité, ma dignité, mais la mort des autres me bouleverse chaque fois. On ne peut pas se blinder. On n'est pas dans le désert. On n'est pas de bois. Laisse-toi pleurer, mon gars !