Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 28 mai 2012

28 mai 2012 : petit pessimisme ordinaire



Une ville ne se livre qu'à celui qui la parcourt interminablement.
(Pierre Sansot, J'ai renoncé à vous séduire)



Naturellement, je ne prétends pas, même si je parcours inlassablement les villes où je vis de façon continue ou celles que je visite temporairement, qu'aucune d'entre elles se soit réellement livrée à moi. Comme le héros de Mário de Sá-Carneiro, dans La confession de Lúcio, qui écrit : "D'ailleurs, je ne me suis jamais vu « admis » où que ce soit. Les rares milieux que j'ai fréquentés, je ne sais pourquoi, je m'y suis toujours senti étranger...", je remplace milieux par ville, et je constate qu'elles gardent quelque chose d'étranger (ça me semble d'ailleurs normal pour Venise, Tanger, Cracovie, Saint-Pétersbourg, entre autres villes réellement étrangères où j'ai eu tout loisir de déambuler), ou bien est-ce moi qui demeure irréductiblement étranger, comme le personnage du roman d'Albert Camus ? Pourtant, j'aime beaucoup y flâner, tourner dans la première rue venue, découvrir un nouvel aperçu, observer les immeubles, les ponts et les parcs, les choses et les gens...
Je regarde les enfants surtout, quand du moins ils sont encore restés des enfants. Hélas, le monde moderne leur vole de plus en plus leur enfance. La télévision, les jeux vidéo, les ordinateurs, les MP3, internet, les téléphones portables, les coupent d'une enfance vraie – à l'écart des problèmes de grandes personnes –, et les adultes ne savent plus comment procéder à cet égard. Le rêve est annihilé par l'excès d'images télévisuelles ou de dvd ; le silence, pourtant si nécessaire à la vie intérieure, est effacé par les bruits perpétuels (télé ouverte en permanence à l'intérieur, dans la rue casque collé aux oreilles, et d'après ce qu'on entend quand on passe à côté, ce ne sont pas des musiques douces). Les enfants actuels vivent dans un monde bruissant de communications diverses, sans avoir la capacité de faire le tri, croyant avoir des centaines d'amis parce qu'ils sont sur facebook... Sans doute étions-nous autrefois complètement tenus à l'écart, maintenus parfois artificiellement en enfance, et le réveil était dur, à l'adolescence, voire plus tard. Pourtant, il me semble que nous faisions preuve de davantage de maturité, que nous affrontions la vie (rappelons qu'à dix-huit ans, ou même souvent plus tôt, la plupart d'entre nous avions quitté le giron familial) pour la découvrir avec ferveur, sans qu'elle soit un désert peuplé de fantômes éthérés tout droit sortis d'un internet quelconque. C'est qu'il nous restait plein de choses à découvrir, à inventer, à construire, des rencontres à faire, des vraies, pas des facebookeries !
On découvrait au fur et à mesure. On faisait des erreurs. On se trompait, mais au moins était-ce nos propres erreurs. On pouvait rectifier de soi-même. On avait le temps. On le prenait. Maintenant, les découvertes se font de plus en plus tôt. Aujourd'hui, on est vite blasé, effrayé si telle ou telle expérience n'a pas faite plus tôt, et au plus vite. On accumule les sensations fortes qui, bientôt, ne le sont plus assez.
Et, bien entendu, on veut gagner beaucoup, et le plus rapidement possible. Je suis époustouflé par les prix des loyers, par exemple : Lyon, 55 m², 1500 euros, Paris, 27 m², 1200 euros, Fontainebleau, 100 m², 3400 euros... Car au hasard de mes pérégrinations, je jette un œil sur les agences immobilières. Pour voir jusqu'où ira l'avidité, la rapacité des propriétaires, sociétés ou individus. Je rappelle quand même qu'un loyer, c'est un intérêt sur un capital. Quand il atteint de telles sommes extravagantes, ce n'est plus un intérêt, c'est de l'usure. Voilà, nous vivons dans un monde d'usuriers. Faut-il rappeler que le salaire moyen est aux alentours de 1500 euros, que bien des retraités touchent moins de 1000 euros ? Qui peut se loger aux prix indiqués plus haut ? Je suis personnellement pour une taxation féroce des loyers, dès qu'ils dépassent le seuil des loyers sociaux, et que cette taxe soit affectée aux constructions de logements sociaux. L'essentiel en effet est que les gens puissent se loger décemment. Et qu'on ne se retrouve pas à la rue parce que, justement, le logement est trop cher.
Quand on voit de tels débordements de la délinquance légale (car comment qualifier autrement cette hausse abusive des loyers ?), je ne vois pas comment on peut continuer à s'étonner d'une soi-disant hausse de la délinquance : "Personne ne se ferait truand s'il pouvait obtenir légalement le même niveau de vie, assorti d'une pension de retraite", remarque ironiquement Tuomas Kyrö, dans son roman Les tribulations d'un lapin en Laponie. Oh, je sais, il y a bien d'autres délinquances légales, la spéculation boursière ou sur les œuvres d'art par exemple, la fermeture d'entreprises et leur délocalisation – mais nous y sommes aussi pour quelque chose : "Les emplois ne partaient pas en Chine parce qu'un bourgeois sans scrupule les y délocalisait, mais parce que le consommateur achetait des produits bon marché" (même livre finlandais), le remplacement des individus par des machines (toutes ces bornes électroniques, on va finir par devenir borné !), l'obligation de tous ces prélèvements automatiques (et la difficulté d'y mettre fin), les recrutements par piston ou par réseau, la violence de tous les détenteurs d'une parcelle de pouvoir, etc. Je ne peux m'empêcher de penser que les truands ne font que parodier le système économique officiel : ne parle-t-on pas à leur sujet d'économie souterraine, d'économie parallèle ?
Quand le vide spirituel d'une société est tel qu'il ne reste plus que la débrouille, quand l'individu est transformé en un simple consommateur et qu'il ne s'en rend même plus compte, quand la technologie emprisonne l'humain d'une carapace telle qu'on n'imagine plus une vie sans téléphone portable (n'est-ce pas, les nomophobes ?) ou sans GPS (je pense à Alexandra David-Neel qui parcourut à pied le Tibet au début du XXe siècle, diable comment a-t-elle fait, on se le demande ???), et que si on n'a pas de téléviseur on passe pour anormal, je ne sais plus où l'on va. 
 
C'était mon matin de pessimisme, ça m'arrive parfois !

dimanche 27 mai 2012

27 mai 2012 : couch-surfing



Personne ne faisait rien par pure générosité, il y avait toujours un profit masqué quelque part.
(Karin Alvtegen, Honteuse)


De retour de Paris à Bordeaux pour pratiquer le couch-surfing chez moi et accueillir une comédienne franco-suisse, N., qui avait pris contact avec moi il y a deux semaines. Notons qu'il n'est nul besoin d'être inscrit sur ce site pour le pratiquer sans le savoir. Ainsi faisions-nous avec Claire quand nous accueillons à domicile les jeunes musiciens colombiens pendant les saisons 2006/2007 et 2007/2008. Ainsi, devenu seul, ai-je fait à Poitiers en hébergeant l'Anglaise S. pendant son stage de français accéléré à l'université en septembre 2010, ou la Franco-Américaine A., un jour par semaine pendant la saison 2010/2011, puis de septembre 2011 jusqu'à mon départ de Poitiers en novembre. Que de belles heures avons-nous passées ensemble, à apprendre à nous connaître, tous ces gens et nous, et moi maintenant, à créer un lien d'humanité pour un monde meilleur... En tout cas, deux belles soirées bordelaises et, je l'espère aussi, que N aura appréciées. Pour reprendre le mot de la Suédoise, y a-t-il "un profit masqué quelque part" ? Je penche plutôt pour une générosité réciproque, pour un rendez-vous de l'espoir... Je serai décidément toujours incorrigiblement optimiste et sentimental : est-ce que ce serait ça, la foi ?
Inversement, depuis quelques années, je suis reçu ici ou là (sans passer pour l'instant par le couch-surfing, je me suis contenté de recevoir dans ce cadre), bien entendu dans la famille, chez mes enfants, chez mes frères et sœurs, dans ma belle-famille, chez les cousins de tous lieux (des Landes à l'Aveyron, en passant par le Gard, l'Hérault, la Vendée et Paris), et aussi chez ces amis si nombreux de Plescop (Morbihan) à Angoulins-sur-Mer (Charente-Maritime) en passant par Arçais (Deux-Sèvres), Poitiers (Vienne), Seilh (Haute-Garonne), Ornézan (Gers), Labeaume (Ardèche), Besançon (Doubs), Baillif (Guadeloupe), Cracovie (Pologne), et en attendant d'aller bientôt à Bédarieux et Sète (Hérault) et à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec), sans parler de futures visites à Zurich ou à Glastonbury... J'espère que pour eux tous je ne suis pas un boulet, que je réponds à leur générosité en leur apportant mon goût du bonheur dans le présent, mon goût du partage en leur donnant la meilleure part de moi-même.
Parlons un peu de Paris : y a-t-il une ville au monde où l'on peut voir tant de films (j'y ai vu entre autres un des premiers films de Bergman, épatant : L'éternel mirage – qui oserait dire après ce film-là, si physique, que notre Suédois est un auteur cérébral pour intellectuels ?, un film social inédit italien de 1962, Les jours comptés de Elio Petri – qui me touchait de près, puisque le héros, bien que plus jeune que moi, confronté à la mort d'un inconnu, comprend que ses jours sont comptés désormais – et un film coréen sublissime, The day he arrives ; notons que ces trois films sont en noir et blanc, bon Dieu, que c'est reposant, le noir et blanc, et qu'on a perdu en filmant tout en couleurs !), tant de pièces de théâtre (je suis allé en matinée classique revoir Le Cid, et j'ai passé mon temps à sortir le mouchoir et m'éponger les yeux, j'avais oublié que c'était la dernière pièce que nous avions vue ensemble, Claire et moi, et les larmes me venaient aux yeux toutes les deux ou trois répliques), tant d'expositions (là, je dois dire que je suis seulement entré dans une galerie), tant d'animations diverses (une soirée poésie dans une librairie mardi dernier, et jeudi une soirée Eyvind Johnson, prix Nobel de littérature 1974, à l'Hôtel de Massa, siège de la Société des gens de lettres), où l'on peut se promener à vélo en découvrant sans cesse de nouveaux quartiers (je suis monté dans les altitudes des 18e et 19e arrondissements, pu constater à quel point Paris est cosmopolite). Bien que j'aille à Paris surtout pour éprouver ma solitude (mise à rude épreuve par un dimanche abominablement pluvieux, je me croyais dans un roman de Simenon, impossible d'utiliser le vélib, j'avais le bas du pantalon et les chaussures trempes à tordre), car il n'est pas de lieu aussi propice à la solitude qu'une métropole (en dehors du milieu de l'océan ou de la très haute montagne), j'y ai fréquenté assidûment mes cousins et revu S., qui est désormais assistante pasteur de la communauté anglaise de Zurich, d'où l'invitation à aller la voir (pas avant l'été 2013, lui ai-je dit), ainsi que mon ami traducteur du suédois, Philippe Bouquet, qui a joliment présenté son écrivain prix Nobel.

Eyvind Johnson
 
Et j'ai pu vérifier ce que dit l'écrivain marocain Abdellah Taïa, dans Le rouge du tarbouche : "La journée avait été particulièrement ensoleillée et les Parisiens étaient redevenus, pour quelques heures, humains, souriants, chaleureux". Oui, après l'horrible dimanche, le soleil était revenu, et moi qui désormais flâne quand je suis à Paris – jamais pressé, telle est ma devise là-bas ! – j'ai constaté à quel point ça peut rendre "heureux, de prendre son temps, de paresser, de rêver, de vivre le rêve", comme l'écrit aussi l'auteur dans ce même livre.



C'est simple, je ne peux plus supporter la vitesse, et s'il y avait encore des TER pour aller à Paris, je les prendrais de préférence aux sinistres TGV, où la vitesse abrutissante endort la moitié des passagers (moi compris) ! On a l'impression qu'on ne sait plus attendre, aujourd'hui... Eh bien, avec le soleil, Paris avait repris une nonchalance de bon aloi.

vendredi 18 mai 2012

18 mai 2012 : Georges Bonnet : une histoire d'amour



Qu'est-ce que l'amour ? Comment vivre l'un avec l'autre ?
(Märta Tikkanen, L'histoire d'amour du siècle)


On ne pourra plus m'accuser encore de parler toujours de vieux livres : d'ailleurs, comme si un livre pouvait être vieux (tant qu'il lui reste un lecteur, un livre même très ancien est nouveau, et tant de livres récents sont vieux puisque au contraire, ils sont oubliés sitôt lus) ! En tout cas, celui-ci vient juste de sortir des presses, et même si je le connaissais un peu pour l'avoir lu en manuscrit, car l'auteur m'honore de son amitié, Entre deux mots la nuit (quel beau titre !) est encore plus exceptionnel à la lecture imprimée. Eh oui, l'objet livre a son importance aussi, et les éditions de l'Escampette ont comme toujours réalisé un beau livre, que bien évidemment je conseille à mes quelques lecteurs. La presse risque fort de n'en pas parler : l'auteur va avoir quatre-vingt treize ans, il ne fait pas dans l'indignation ni dans la gesticulation, il ne passera pas à la télévision, mais il fait dans l'amour et la poésie, et il nous livre ici ce qui est à la fois un témoignage et une œuvre littéraire remarquable, une sorte de roman d'amour fou, qui serait aussi un poème.
Le 2 février 2009, Madame Suzanne Bonnet entre dans une maison de retraite spécialisée pour personnes dépendantes. Georges Bonnet, alors âgé de près de quatre-vingt-dix ans, a retardé autant qu'il a pu ce qui pour lui était un drame : abandonner son épouse, et se retrouver seul. Pendant deux ans, il va aller la voir chaque jour, tous les après-midis, de 14 h à 18 h, où il la conduit dans la salle à manger, pour le repas du soir. Il se tient à ses côtés, lui parle, lui montre des photos, l'emmène au goûter, la promène dans le parc quand il fait beau et chaud. Madame Bonnet est atteinte de la maladie à corps de Lewy, qui est une des formes de dégénérescence de la mémoire : elle ne pouvait plus rester à domicile. 


 
Dans cette résidence pour personnes très âgées, qui sert aussi de maison de retraite à des religieuses, les personnes résidentes sont souvent amorphes, incapables de souhaits : "chacune a sa nuit où elle s'accomplit", remarque Georges, en poète qu'il est et qu'il reste ; et pendant deux ans il tient une sorte de journal de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, de ce qu'il écoute. Il sait que toutes ces vieilles femmes vivent encore : "parfois leur âme s'aventure dans leurs yeux". Il parcourt avec son épouse la salle commune où plusieurs résidentes sont assises dans leur fauteuil roulant :"télévision éteinte, le silence règne. C'est un silence qui ne se partage pas". Chacune est dans son monde.
Mais même s'il s'intéresse à la vie de la résidence, ce qui le préoccupe surtout, c'est Suzanne ! Après soixante ans de vie commune, comment vivre ici ces moments différents de la vie chez soi, comment continuer lui-même à vivre et à aimer, par-delà la maladie et la dégradation qu'elle entraîne, et le sentiment de délaissement : "Je la quitte chaque soir à l'heure du dîner, avec le sentiment de commettre une trahison". Oui, comment ne pas vivre ces départs quotidiens comme un abandon, et comment retrouver la grande maison vide, désertée, où il erre comme une âme en peine et où elle lui paraît présente malgré tout. La dégradation est physique : "Se lever de son fauteuil, faire quelques pas, prend du temps. Les lenteurs s'accumulent". Aller du fauteuil dans la cour finit par représenter une épreuve, et bientôt la chaise roulante fait son apparition.
Mais le délabrement est mental aussi, avec d'abord la perte des souvenirs : "elle dit parfois se souvenir, sans me regarder, comme si elle craignait d'être prise en faute", puis arrive l'oubli du temps qui passe : "elle vit un autre temps sans passé ni futur, immobile dans l'instant", la perte de conscience de l'environnement : "elle s'étonne parfois devant un objet courant, comme si pour elle, tout était neuf", le refus de l'autre, fût-il son mari : "agressive, elle reste parfois interdite, dans la surprise de soi", l'esprit qui s'égare : "l'inquiétude encore. Une menace à débusquer, à chasser en paroles". Bientôt vient la difficulté de parler : "elle désirait dire quelque chose, mais s'est très vite résignée, au bord de ce qu'elle voulait dire, déjà oublié".
Mais Georges est là qui lui rappelle les anciens jours, ses parents, ses enfants et petits-enfants : "frôler un souvenir, c'est déjà beaucoup", essayer encore de lui faire rappeler un des poèmes qu'elle connaissait par cœur ou les tables de multiplication, jouer aux jeux de mots fléchés : "faire chaque jour appel à sa mémoire. Ne pas s'arrêter de tisonner". Georges est là qui lui parle d'amour : "je lui dis mon amour, et les mots n'ont pas d'âge", qui lui parle de leurs vacances dans la maison de l'île d'Oléron : "le bleu des mots, quand je lui parle de la mer". Georges jamais non plus avare de doux gestes et de caresses : "la tendresse toujours, inépuisable issue". Georges qui parfois la retrouve comme autrefois : "les jours de grande connivence, je suis elle". Et qui sait à quel point les mots ont de l'importance : "mes paroles peuvent sans doute parfois laisser une trace".
Car peu à peu, Suzanne sombre : "dans la longue distance de l'absence, elle part en de lentes dérives. Elle est une autre d'elle-même", ou plus loin, "insensiblement, elle change d'absence". Pourtant "quelque chose d'indéfinissable est transmis de son absence. Elle se tient plus haut que sa vie". Ces absences dont sont coutumiers les malades d'Alzheimer qui s'oublient peut-être eux-mêmes, mais avec qui il est si important de "se contenter d'être là", de trouver comme Georges un des ces instants fragiles : "je l'amène au seuil d'un souvenir, reste seul à lutter". Si important aussi de toucher, avec le langage des mains, qui est aussi une variante – et combien importante dans ce cas – du langage d'amour : "elle a cherché ma main. Parler ne suffisait plus". D'ailleurs, l'auteur remarque que "nos mains se comprennent. La main écoute la main". Parler, parler surtout, même si l'autre ne semble pas forcément écouter, car "elle m'échappe, dès que je me tais", et pour Georges, tout l'amour est là : "je vis, je parle pour elle. Nous vivons deux en un". D'ailleurs elle aussi, parfois, se jette à l'eau et tente d'user de la parole : "elle paraît sur le point de me dire quelque chose. Ses mots se cherchent, ses mots sont patients", et Georges remarque avec émotion "sur ses lèvres soudain, l'aventure d'un mot". Et il attend, haletant, l'aumône de ces mots de plus en plus rares : "entre deux mots, j'attends comme un mendiant".
Puis vient le temps de l'oubli, de l'absence totale : "elle habite des lieux où le temps n'arrive pas", où Georges se dit qu'elle a peut-être ses raisons : "elle peut s'évader à tout moment dans un monde innombrable", d'où il est exclu. Mais aussi des moments où le regard de Suzanne s'éteint : "ne pas chercher ses yeux, feu de joie devenu silence", où elle semble s'abîmer dans son en-soi : "réveillée, elle reste debout dans son rêve", rêve où bien sûr Georges n'entre pas, mais que le poète devine : "l'oubli a peut-être aussi ses plaisirs", remarque-t-il judicieusement. Les mains semblent vivre d'une vie propre : "ses mains sur sa veste sont acharnées", elle tripote sans cesse son chemisier, leitmotiv qui parcourt le livre, jusqu'à "la démence soudain de ses mains sur le dernier bouton de sa veste".
Enfin, "c'est contre la mort que son corps continue de se battre, comme on se bat contre un mur". Georges est toujours là, présent, avec la chair de son corps (mais il "y eut le temps des mains. Elles ne voient plus, n'entendent plus"), présent aussi avec la chair de sa parole, et obligé de constater que "les mots sont désormais trop lourds pour elle".  
"Je reste à l'écart de ce que je ne saurais comprendre et voir". C'est pourtant apaisé qu'il achève son récit : "Tu ne me reconnais pas ? Un regard froid et le silence. Elle est chez elle".
Cher Georges, Suzanne est peut-être chez elle maintenant, mais ton aimée est aussi en toi, et même en nous, car tu nous as donné, tu lui as donné, le plus beau cadeau qui soit : un récit magnifique, un des plus beaux livres de notre époque, fin, subtil, sans sensiblerie, un récit qui nous illumine, un récit de transmission, de partage, de don, je dirais presque de passage de témoin. Et, dans notre monde spirituellement si pauvre, c'est une source de vie.

jeudi 10 mai 2012

10 mai 2012 : qui parle de chaos ?



Nous devrions plus souvent ouvrir nos classiques. Soit ils nous recouvriraient d'ennui, soit ils nous détourneraient d'une vie immédiate dans laquelle nous nous complaisions.
(Pierre Sansot, J'ai renoncé à vous séduire)


Il se trouve que voici une dizaine de jours je me promenais du côté de Lyon, et que mon fils a eu la riche idée de de me faire découvrir La Demeure du Chaos. J'en ignorais totalement l'existence. Dans cette petite commune de Saint Romain au Mont d'Or, à quelques km au nord de Lyon, où résident les classes moyennes supérieures et supérieures, le choc est assez brutal de voir, en face de ces cités ceintes de hauts murs, de grilles électriques, de portails sécurisés, surgir soudain un immense bâtiment presque entièrement repeint en noir, avec des graffitis blancs ou rouges qui interpellent le visiteur : "TCHERNOVILLE AUX Mt D'OR", "Lehman brothers, Madoff > LES BANKSTERS !", "FUKUSHIMA FMOWERS", "la ruée vers l'ordre", "la poésie est une insurrection contre la société", "l'art c'est ce qui surgit quand l'homme écoute son propre mystère", "NO PASARAN !"... et des centaines d'autres, la reproduction de portraits d'hommes plus ou moins célèbres (Malraux, Gainsbourg, Badinter, Coluche, Oscar Wilde, Castro, Agamben, McLuhan, Norman Spinrad, Bouteflika, Mohammed VI, Kadhafi, El-Assad, Baudelaire,etc.), le tout dans une atmosphère à tonalité largement politique, au sens noble du terme, c'est-à-dire en lutte contre le conformisme ambiant et stigmatisant notre société spirituellement nulle (dixit Georges Picard).
P1050021 Abode of Chaos from above - La Demeure du Chaos vue du cielPhoto : site demeure du chaos
"Le facteur Cheval : haï des notables de Hauterives... adoré du monde entier" : là, il s'agit pour les promoteurs de l'entreprise, un collectif d'artistes qui a créé la demeure en 1999 sous l'impulsion de Thierry Ehrmann, et y a installé près de 4000 œuvres d'art distinctes (tous ces murs peints et graffes divers en sont, ainsi que des sculptures monumentales, telle Ground zéro, des installations comme on dit aujourd'hui, on peut y passer des heures), constituant un véritable musée à ciel ouvert, de faire vivre un lieu, en y accueillant des résidences d'artistes et d'innombrables visiteurs : près d'un million en cinq ans. La commune et les riverains veulent faire la peau de cette entreprise, et intentent procès sur procès pour la détruire : toujours le même refrain, qu'on connaît bien. Ce n'est pas de l'art. Comme si l'art devait attendre la mort des artistes et les siècles à venir pour se définir. Derrière tout ça, il y a surtout une affaire de gros sous. Les riverains, qui ne craignent pas de s'abriter derrière de multiples barrières à commande électronique (sans doute pour se protéger de la contagion des artistes ou de celle des innombrables visiteurs), pensent en effet que la présence de la Demeure du Chaos est avant tout un facteur de préjudice financier potentiel : – Nos propriétés [souvent des maisons sans aucun caractère particulier, puis-je me permettre de commenter] perdent de leur valeur, d'être placées à côté de cet immonde bâtiment, complètement dénaturé et impur, clament-ils à qui veulent les entendre. Ben oui, comme celles situées à proximité d'une ligne de TGV, d'une autoroute ou d'un aéroport ! Sauf que la gêne occasionnée n'est pas la même, tout de même. Je pense à ces belles phrases de Mohammed Khaïr-Eddine, dans Il était une fois un vieux couple heureux : "après tout, si la réalité est bien désagréable, il y a encore quelque chose au fond de soi qu'il faudrait saisir... C'est l'amour de la vie, c'est le rêve, l'éternité, la beauté, l'Innommé, l'Inconnaissable peut-être... Et si l'on rêve, ce n'est pas pour rien. Seule la poésie permet cet accomplissement de soi, elle seule nous libère des entraves terrestres et du comportement insensé des hommes."
Remplaçons le mot poésie par le mot art. Nom d'une pipe, je sais bien que ce n'est pas à la mode, qu'il faut être dans le concret (c'est si beau, le concret : "vous vous êtes mis à penser pour produire un ustensile de silice et puis un vase de terre cuite et la truelle et le pot de chambre et le zyklon b et la bombe atomique, ça donne de beaux résultats de penser", écrit Antonio Tabucchi, dans Tristano meurt), dans le soi-disant efficacement économique (on voit ce que ça donne, la richesse pour quelques-uns, le malheur pour le plus grand nombre), mais laissons la part au rêve, tellement abîmé par les faux semblants télévisuels et publicitaires, et favorisons la folie créatrice, du moment qu'elle ne fait de mal à personne. On laisse perdurer la fabrication d'armes meurtrières, et donc de guerres – car qui peut penser que les armes sont faites pour ne pas s'en servir ? – et on voudrait criminaliser une demeure d'artistes, sous le faux prétexte qu'elle ne plaît pas, qu'elle expose en direct, puisque sur les murs, l'explosion de leur créativité, transformant une grande propriété bourgeoise en une demeure tatouée de peintures, de graffitis, de symboles, à la cour parsemée de sculptures monumentales (plaques de métal ouvragées, bunker, crânes géants, intégration dans ces sculptures de tous les symboles d'une civilisation technicienne rouillée : carcasses de voitures, d'avions, de tanks, d'hélicoptères, de containers, de bidons, de tuyaux, etc.), et qui choque le bourgeois, indéniablement. "Il faut explorer l'utopie, le rêve est réalité", semble être le devise de cet étrange musée.
On est là dans le perpétuel mouvement, dans le bouillonnement créatif, l'art s'infiltre partout dans les contours du domaine de la propriété. J'ai été séduit par les nombreuses allusions littéraires, artistiques, philosophiques, politiques, qui traversent les murs et nous explicitent cet art vivant, en train de se construire dans notre vie de tous les jours, quasiment sous nos yeux, dans un questionnement provocant. Mais les riverains devraient en être fiers ! S'ils en sont mécontents, c'est peut-être aussi que ce musée reflète un peu trop bien le chaos du monde contemporain. Bien sûr, dans leur monde lisse et aseptisé, surprotégé de partout, la demeure du Chaos peut apparaître comme une menace. Le choc des images, des graffitis, des sculptures, nous rappelle à l'ouverture vers une nouvelle échelle de valeurs permettant de décrypter notre siècle. "Nous n'avons que notre vie pour aller à la découverte de ce que nous sommes au fond ; et c'est être poète déjà que concevoir sa vie sous l'angle de l'être et non sous l'angle de soi", nous dit Maurice Blanchot, dans son petit essai sur Joë Bousquet. Nous avons une chance inouïe de pouvoir nous ouvrir, nous (au contraire des élèves de troisième d'un collège sensible, que Danièle Sallenave a rencontrés, et qui écrit : "je vois se dessiner leur monde, je vois aussi que rien ne les prépare à en sortir, que tout les enferme au contraire et les boucle à double tour"), et donc de comprendre un peu le chaos dans lequel nous vivons.
N'en déplaise aux efficaces de tout poil, les artistes et les poètes sont ceux qui nous explicitent le mieux cette drôle d'époque et cette drôle d'existence à travers laquelle nous passons sans parfois la comprendre. Ils sont comme les enfants ("Elle comprenait aussi, peut-être pour la première fois, à quel point il était important, pour les enfants, que leurs parents leur fassent confiance, au lieu de les tenir en dehors de tout afin de les protéger", Björn Larsson, Le mauvais œil), faisons leur confiance, aux artistes et aux poètes, cessons de nous surprotéger et peut-être serons-nous capables de sortir de l'immédiateté terrifiante qui le plus souvent nous paralyse.

mercredi 9 mai 2012

9 mai 2012 : l’œil ouvert



il faut que quelque chose d'inconnu, d'insensé, arrive. J'ai une peur bleue du prévisible. D'une vie calculée. Parce qu'à la fin, un moins un égale zéro, et alors c'est la mort.
(Rafael Horzon, Le livre blanc de Rafael Horzon)


Me voici aujourd'hui pour parler cinéma, décidément un art que je révère et dont je pourrais difficilement me passer. C'est que je viens de voir successivement trois films qui, chacun, m'ont rappelé que nous vivons, selon le mot de Kafka (dans son Journal intime, Grasset, 2003, trad. Pierre Klossowski), "le nez plongé dans le fleuve du temps ; voici que nous reculons, nageurs autrefois, promeneurs à présent, nous sommes perdus. Nous sommes hors-la-loi, nul ne le sait, et pourtant chacun nous traite comme tels." Car ces trois films nous plongent dans le fleuve du temps pour nous faire découvrir les valeurs essentielles du rapport à l'autre, de l'altruisme et de la générosité, notions qui peuvent paraître ringardes aujourd'hui, dans une société si individualiste et dans le monde néo-libéral, où chacun peut bien crever tout près de nous sans qu'on lève le petit doigt ou même sans qu'on s'en aperçoive.

 
Commençons par le premier vu par ordre chronologique. El Chino est un film argentin réalisé par Sebastian Borensztein. Le héros, Roberto, est un vieux garçon maniaque (il éteint tous les soirs la lampe de chevet à 23 heures précises), qui tient une boutique de quincaillerie où il vend un peu de tout, et en particulier des boulons, pointes et vis qu'il s'amuse à compter quand il reçoit les boîtes que lui proposent les fournisseurs, constatant qu'il n'y a jamais le nombre indiqué (en général nettement moins!). Il rabroue ses rares clients. Son seul ami est le facteur, nanti d'une belle-sœur, Mari, tout aussi vieille fille, et qu'il aimerait bien caser, d'autant que Roberto ne lui est pas indifférent. Le postier lui apporte des collections de vieux journaux dans lesquels, autre maniaquerie, Roberto découpe les faits divers les plus extravagants que la presse quotidienne excelle à rapporter, faits divers qui le font rêver par procuration, notamment des amours imaginaires. Et voilà qu'un jour, un jeune Chinois lui tombe dessus (je vous laisse découvrir le pourquoi) : Jun vient de débarquer en Argentine à la recherche de son oncle qui y vit depuis longtemps. Mais Jun ne parle pas un mot d'espagnol et Roberto pas un mot de chinois ! Roberto a le malheur de le prendre en compassion et de l'héberger pour une nuit. Et ce mouvement incongru de générosité va bouleverser sa vie : de bougon et cynique, il va presque devenir aimable et romantique, de solitaire, il va apprendre à se laisser apprivoiser. Et sa petite vie étriquée, calculée au millimètre et prévisible, va enfin changer ! Un très beau film, d'une humanité chaleureuse : ah, ça fait du bien !

 
Le deuxième est un film allemand, Pour lui (réalisé par Andreas Dresen). Là, je dois dire que j'étais de plain-pied dedans. Car c'est de la vie et de la mort dont traite ce film. Frank, le héros, apprend tout au début qu'il a une tumeur au cerveau inopérable et qu'il lui reste seulement quelques mois à vivre. Ce père de famille, ouvrier, flanqué d'une épouse aimante, Simone, conductrice de tramway, et de deux enfants, Lili, adolescente et un petit garçon, Mika, huit ans, va devoir faire face à ce drame et réussir à se faire accompagner jusqu'au bout par sa famille. C'est dur, j'ai connu ça. Bien des scènes étaient pour moi du vécu. Car les pertes progressives des facultés physiques et mentales, l'agressivité du malade, les difficultés à accompagner, les soignants admirables, le dévouement nécessaire pour aller jusqu'à la fin du parcours, le fait de sentir hors la loi commune et abandonné, l'envie que ça finisse, tout ce quotidien lié à une telle maladie, est transcrit ici avec une grande délicatesse mêlée à un réalisme parfois brut (certaines scènes relèvent du documentaire, comme la toilette intime du grabataire) qui nous rappellent sans pathos que nous devons accorder à la mort une place que notre société occulte. La lucidité et la dignité du héros encouragent la tendresse de son entourage, malgré les troubles de son comportement et les découragements inévitables qu'il cause. Il y a de très belles scènes. Pour moi, il ne s'agit pas d'oublier, même si la fin du film montre l'épouse ouvrant une fenêtre : la vie continue. Un film nécessaire pour regarder sa propre vie en face et se préparer soi-même au départ.

 
Enfin, le troisième film, Indian palace, est un film anglais de John Madden, qui m'avait été chaudement recommandé par mon amie anglaise. Je l'ai vu en avant-première en compagnie d'une de mes sœurs, et nous en sommes sortis ragaillardis. C'est aussi un film sur la vieillesse et l'ouverture (ou la fermeture) possible qu'elle représente. Au départ, un petit groupe d'Anglais retraités (veufs, célibataires ou couples à qui les maigres économies ne permettent pas de vivre décemment en Angleterre, ni de s'y faire opérer de la hanche pour l'une d'entre elle) répond à une annonce d'internet promettant une vieillesse paradisiaque dans un palais hindou transformé en hôtel pour retraités (the Best Exotic Marigold Hotel for elderly). Las, ils déchantent, à l'arrivée ; le palais n'est plus qu'une ruine, même si son jeune directeur, incorrigiblement optimiste (son credo, c'est "Tout est bien qui finit bien ; et si ça n'est encore bien, c'est que ce n'est pas la fin"), envisage les transformations nécessaires ; mais il est sans argent et cherche désespérément un mécène. En attendant, le petit groupe d'Anglais représente les seuls clients. Il leur faut s'adapter à un mode de vie très différent (nourriture, confort, bruits, odeurs, grouillement de la foule dans les rues). Vont-ils réussir à rebondir loin de la douilletterie anglaise ? Peut-on se refaire une vie après soixante-cinq ans ? Ou même en certains cas en débuter une ? Retrouver un amour de jeunesse ou constater que son couple bat définitivement de l'aile ? Dans tous les cas, sortir du prévisible, car ici, en Inde, il faut repartir à zéro ? Ici, rien de pesant, c'est un film léger et savoureux, qui assume les clichés (à voir en v. o., bien sûr, pour les excellents comédiens britanniques, un vrai bonheur) et nous fait comprendre que nous avons beaucoup à apporter aux autres et aussi à recevoir. Une belle leçon, non ? Mais je sais que vous en êtes convaincus !
Et c'est cette même leçon que nous délivrent les trois films. On va peut-être me trouver incorrigiblement fleur bleue, mais je préfère la générosité à l'égoïsme, la liberté positive (un bon rapport aux autres) à la liberté négative (le repli sur soi), l'amour et l'amitié à la haine et à la détestation...

mardi 8 mai 2012

8 mai 2012 : au plaisir de lire



La main tendue au proche est, selon moi, la forme élémentaire de l'action politique.
(Georges Picard, Tout m'énerve)


Avouons qu'on ne lit pas tous les jours un livre de cette tenue, de cette verve, de cette puissance, de cette qualité, de cette liberté de ton, un livre qui démystifie les faux-semblants et remet bien des pendules à l'heure, au milieu du conformisme béat et bien-pensant qui nous écrase. Georges Picard, fils d'ouvrier, est un écrivain à part, que je classerai volontiers du côté de Montaigne et de Rousseau, par l'acuité du regard qu'il porte sur lui-même et sur notre société, aussi bien que par la subtilité de l'écriture. Son petit ouvrage Tout m'énerve (José Corti éd.) est un pur régal, une jubilation textuelle. Il donne à penser sans être pesant, et à rire de nous-mêmes et de notre société. Qui, après tout, mérite bien qu'on se moque d'elle !

 
Plutôt que de chroniquer ce livre, je préfère vous donner un florilège d'extraits que j'ai cru bon de relever, pour vous donner un avant-goût et – peut-être – vous donner envie de le lire en entier.
Sur la liberté : "Chez nous, la liberté n'est faite que pour ceux qui peuvent ou savent s'en servir. Pour les autres, l'illusion de la liberté suffit." […] "Je parle de cette liberté qui fait que chacun trouve en lui-même le principe de son action et de son plaisir, un idéal qui suppose l'indépendance d'esprit et la volonté de se posséder envers et contre tous les fantasmes érigés en dogmes idéologiques par nos sociétés (bienfaits de la compétition, nécessité de la réussite sociale, supériorité de l'image physique et de l'apparence, culte du rire-dérision, hystérie suscitée par le fric et la notoriété, etc.)."
Sur l'individualisme : "Mais [où est] l'individualisme quand tout le monde pense, agit, consomme ou désire consommer comme le voisin ?"
Sur la célébrité : "tout converge pour flatter les égos depuis que la télévision opère le miracle de rendre célèbres en une soirée des inconnus qui auraient gagné à le rester. Je suggère que les imbéciles à la mode portent sur le front la mention "vu à la télé"...
Sur le travail : "Tous esclaves, les uns du travail, les autres de l'ennui. Jusqu'à présent, à d'infimes exceptions près, ni le travail ni le loisir n'ont fait progresser la liberté des hommes." […] "Aujourd'hui, le travail aussi bien que les loisirs favorisent le plus souvent la servitude ; du reste, ils semblent organisés pour ça." […] "L'aliénation d'un travail stupide est pire que l'aliénation du chômage." [...] "Un soir, rentrant chez moi – je logeais dans une chambre de bonne mansardée de quelques mètres carrés, un matelas posé par terre à l'endroit le plus bas sous le toit – je décidai brusquement de ne pas me rendre à mon travail le lendemain, ni les jours suivants. Cette décision me sembla être le premier acte vraiment positif de mon existence. Plutôt crever de faim que de dépérir d'humiliation et d'ennui !" [...] "Il faut avoir travaillé dans une grande entreprise administrative (je l'ai fait un certain temps) pour ressentir la vacuité et l'asservissement de ces mots-là, distribués en rapports, courrier, formulaires, et tirant la machine bureaucratique comme des chevaux drogués. Pas de meilleur symbole de l'esclavage salarié. Le temps des hommes et des femmes strictement soumis à le dictature de la pointeuse ; toute parole libre et vivante bannie ; des existences surveillées et rigoureusement canalisées..." [...] "Le travail répétitif, tellement privé d'intérêt qu'il engourdit en nous tout réflexe de survie, ce travail qui n'en est pas un, à peine une occupation, plutôt une attache, un piquet, un joug..."
Sur l'économie : "Si Guignol avait une profession, il serait économiste." […] "qu'est-ce qu'une erreur en économie ? Une vérité mal comprise par les non-économistes. Depuis Molière, on sait que les malades qui meurent contre l'avis du médecin n'ont que ce qu'ils méritent. Les économies qui dérapent contre l'avis des économistes l'ont bien cherché aussi."
Sur le goût du pouvoir : "Je regarde autour de moi et je vois surtout le goût de la compétition, du pouvoir et de l'avoir. Le goût de l'esclavage. Le sadisme et le masochisme. Le terrorisme et la trouille. L'arrivisme et le conservatisme mesquin. En somme, bien peu de véritable désintéressement et d'authentique générosité."
Sur l'idolâtrie du réel : "D'une façon générale, l'obsession du "vécu" est d'autant plus forte qu'il n'y a presque plus rien à vivre." […] "Les parents idolâtres du "réel", du "concret", de la "vraie vie" qu'ils opposent à tout ce qui, chez leur progéniture, est un peu élevé et désintéressé, feraient reculer la civilisation de vingt-cinq siècles si on les écoutait. Ils ont tellement peur de l'imagination, cette faculté substantiellement "irréelle" et planante, que leur plus cher désir est de s'offrir les services de psychothérapeutes spécialisés dans l'émasculation." […] "Adapter un enfant au monde réel, c'est lui caréner le cerveau selon le profil bassement utilitariste de la société marchande et de ses valeurs putassières".
Sur le scientisme contemporain : "Avec ça, voyez l'incroyable autosatisfaction de toutes ces blouses blanches qui empoisonnent l'air, l'eau, la nourriture et transforment les peuples en troupeaux de cobayes. N'allez pas les rappeler à la prudence et au bon sens, ils vous traiteront de barbare et d'homme des bois." […] "À quoi bon rappeler que le premier alunissage d'humains n'a pas fait bouger d'un cil l'aiguille morale de l'humanité ? Les progrès foudroyants de l'informatique laissent intactes la même misère, la même sottise, les mêmes mesquineries qui accompagnent notre espèce depuis la nuit des temps."
Sur le désintéressement : "Écrire un traité sur la Connaissance Philosophique quand on crève de faim [cas du héros de Knut Hamsun, dans La faim], c'est fou ! C'est beau. Ça donne l'amour de la pensée désintéressée et abstraite."
Sur l'esprit rebelle : "Ce qui me plait tant chez Nietzsche, solitaire infatigable et exemplaire, c'est son iconoclastie furieuse, royale, son refus altier de céder sur l'essentiel face à son époque, sa volonté superbe et un peu naïve de se forger l'âme d'un héros. Je crois que cet héroïsme est à la portée de quiconque se rebelle contre le destin impersonnel programmé par une société spirituellement nulle." […] "Rien ne m'énerve comme la résignation au sort commun quand chacun peut revendiquer pour soi le droit moral absolu de s'opposer à la règle majoritaire. La révolte de l'adolescence donne un avant-goût de l'état insurrectionnel que l'adulte devrait cultiver pour échapper aux contraintes réductrices du conformisme." […] "Quelle qu'ait pu être par la suite ce que je n'ose pas appeler ma position sociale, le souvenir de cette rupture symbolise à mes yeux la révolte de la volonté personnelle contre le préjugé collectif. Ah, que n'ai-je eu plus souvent l'occasion de sacrifier ainsi à l'esprit de jeunesse !" […] "je vois bien que la société française ayant surmonté la crise [mai 68], elle en a gardé une méfiance envers les jeunes, les intellectuels, les artistes, les professeurs, les théoriciens politiques et sociaux, bref envers tous les "improductifs" dont l'esprit frondeur constitue une entrave à l'efficacité économique."
Sur le conformisme : "Voilà bien l'ennui : pour être "résolument moderne", il faut l'être trop sous peine de ne jamais l'être assez." […] "Comment ne m'énerverais-je pas contre ces pions bornés de l'avant-garde, tellement obnubilés par la crainte de louper le prochain train qu'ils campent nuit et jour sur les rails ?"
Sur la colère : "À quoi bon tempêter contre le genre humain ? Alceste a épuisé le rôle." […] "Oui, se foutre en pétard est parfois salvateur, même lorsque la colère est impuissante."
Sur comment va le monde : "presque toutes les nouvelles de la planète sont déplorablement catastrophiques. La mort et la souffrance d'un côté, la tyrannie et la corruption de l'autre. La bêtise épand ses lourds nuages suffocants sur le monde."
Je terminerai par cet aphorisme qui est une déclaration de guerre au conformisme : "On ne sait pas qui l'on est avant d'essayer au moins d'être quelqu'un." Mais si chacun essayait d'être quelqu'un, les psys auraient-ils encore du boulot ???