Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 14 juillet 2012

14 juillet 2012 : moins que rien ?



Que suis-je aux yeux de la plupart des gens ? Une nullité, ou un original, ou un homme désagréable, quelqu'un qui n'a pas ou qui n'aura jamais de situation dans la société, bref, un peu moins que rien. Bien, supposons qu'il en soit exactement ainsi ; dans ce cas, je voudrais montrer par mon œuvre ce qu'il y a dans le cœur d'un tel excentrique, d'une telle nullité.
(Vincent Van Gogh, cité dans Henri Perruchot, La vie de Van Gogh)


Il y a des hommes formidables, des êtres humains peu nombreux qui nous obligent à nous remettre en question, à condition qu'on veuille garder les yeux ouverts, bien sûr, car il est tellement plus facile de s'aveugler. Ce sont des philosophes, des mystiques, des écrivains, des musiciens, des artistes, des originaux, des fous, des "moins que rien", pour reprendre l'expression de Van Gogh, mais des tellement plus que tout !
Prenons par exemple le père Tanguy, marchand de couleurs et de produits divers pour les peintres en cette deuxième moitié du XIXe siècle. Il participa à la Commune de Paris dans le rang des Communards (comme par hasard !), échappa de peu à la répression terrible qui s'ensuivit, et fut portraituré par Van Gogh. Eh bien, "le père Tanguy distribue à n'importe qui le peu qu'il possède, accorde à ses peintres, contre le gage de quelques œuvres (jamais reprises), des crédits illimités pour leurs achats de couleurs et de toiles, et tient pour eux table ouverte ; au nom d'un avenir de bonté, il se dépouille complètement", nous rapporte Henri Perruchot. On sait qu'il aida en particulier Pissaro, Cézanne, Monet, Renoir, Gauguin, enfin toute la fine fleur de la peinture de son temps. Il mourut dans la misère et ses collections furent vendues aux enchères.
La Vie De Van Gogh de Henri Perruchot
Un tel homme ne pouvait que plaire à Van Gogh qui est, comme Tanguy, "de ceux qui, d'avance, se savent vaincus mais ne l'admettent point et passent outre. Il est de la race des rebelles". Bienheureuse race, qui nous manque furieusement aujourd'hui, en tout cas qui me manque à moi. La vie tragique de Van Gogh, le suicidé de la société, selon le mot d'Antonin Artaud, est riche d'enseignement. Tour à tour employé chez un marchand d'art (où il refuse de considérer l'art comme une marchandise, pas mal pour un commerçant !), apprenti-pasteur (mais il a un tempérament trop christique pour des fonctionnaires de la religion !), il s'aperçoit qu'il fait fausse route : "s'il s'avoue tellement découragé aujourd'hui, ce n'est pas parce qu'il n'a pas pris rang social parmi les hommes, mais parce qu'il se sait fourvoyé dans une tâche qui pèse sur lui comme le couvercle d'un tombeau". Il faut qu'il cherche ailleurs, dans son âme, dans son intériorité.
Il se met donc à dessiner puis à peindre, mais comme pour ses précédents métiers, quand il "doit choisir entre les compromissions et sa propre exigence, son choix est fait". Il regarde les autres et constate que "derrière lui, ce ne sont que dépouilles mortes, défroques dont les hommes se protègent et avec lesquelles ils se mentent". Il est intransigeant, et donc désagréable, aux yeux de la société du moins. Il a une très haute idée de l'art, qui "ne peut être qu'expression, un moyen, parmi quelques autres, de sonder l'insondable – de vivre, car vivre ne peut se réduire à assurer la continuation physique d'une existence". Van Gogh a la chance inouïe d'avoir près de lui son frère Théo qui le soutient contre vents et marées, qui assure sa subsistance minimale. Il pense d'ailleurs que son frère participe à sa production, qu'il est aussi producteur de ses tableaux. Rare amour entre deux frères !
Toute sa vie, dans ses divers métiers, en Hollande, à Londres, à Paris, en Provence, "il tâtonne. Des questions le traversent, aiguës comme des stridences. Il voit seulement, avec une certitude absolue, ce qu'il veut être : un homme intérieur et spirituel". Bien sûr, dans cette horrible fin de siècle, qui débouchera d'ailleurs sur la boucherie de 14-18, dans ce siècle de la bourgeoisie triomphante, de l'hypocrisie morale et bigote, dans ces campagnes hallucinées (il connaît bien les paysans et leur misère) et en observant les métiers de l'industrie épouvantable (il va jusqu'à descendre dans la mine de charbon pour prendre conscience de l'horreur économique), il ne peut qu'être mal à l'aise. "Son âme assoiffée d'absolu est étrangère, prodigieusement étrangère à ce monde qui se vide de substance en se mécanisant, qui se durcit, devient impitoyable et monstrueux. De ce monde inhumain, des abîmes de douleur le séparent, lui qui ne sait que balbutier des mots d'amour, qui n'est que charité, qui ne saurait entretenir avec les hommes et avec les choses que des rapports profonds, fraternels, religieux, lui qui est l'accusation vivante de ce monde".
Voilà, Henri Perruchot a trouvé le mot. Par sa seule présence, Van Gogh accuse le monde, son inhumanité (après les paysans misérables, les mineurs, les prostituées, il va côtoyer aussi les fous des asiles psychiatriques), sa superficialité, son absence de spiritualité qui va de pair avec le manque de fraternité. Comme le Christ (qui n'a jamais fondé d'église ni de religion, ce sont les hommes qui les ont fondées, Jésus serait le premier surpris de découvrir ce que ses idéaux sont devenus), il est là pour gêner, pour déranger, pour accuser. Pour sauver ??? En tout cas, Van Gogh se présente vraiment comme quelqu'un de "non récupérable". Sauf par les fumiers qui se font du fric avec son œuvre, après l'avoir laissé mariner dans la misère la plus totale pendant toute sa vie : une seule toile vendue de son vivant, alors qu'il en a peint plus de mille, dont huit cent quatre-vont dix-sept ont été conservées.
Van Gogh est donc un de ces originaux comme je les aime. Et quel artiste, quelle humanité, quelle expressivité ! Que ce soit dans sa période brabançonne aux dominantes marron (ses fabuleux Mangeurs de pommes de terre), parisienne aux coloris plus variés (le Père Tanguy, ses Japonaiseries), arlésienne nettement plus lumineuse (qu'il peigne des ponts, des arbres en fleurs, des barques, des fleurs, la plaine de blé, de superbes portraits, les cafés, des natures mortes, etc...) ou auversoise torturée (quand il peint les cyprès, les iris, l'église, le Champ de blé aux corbeaux), ou quand il se peint lui-même (ses nombreux et extraordinaires autoportraits, dont l'autoportrait à l'oreille bandée), partout on sent cette intériorité qui lui permet de mieux saisir et comprendre la réalité qui l'entoure. Même quand on croit qu'il s'en éloigne : on a pu remarquer que ses portraits (le jeune médecin qui le soigne à Arles ou la fille de son aubergiste à Auvers) ressemblent à ce que ses personnages portraiturés sont devenus en vieillissant, comme s'il avait saisi ce qu'ils allaient devenir.
Chapeau, l'artiste ! Maintenant, je vais me lancer dans la relecture de ses Lettres à son frère Théo ; j'ai retrouvé chez un bouquiniste la même édition qui était dans la bibliothèque de la classe de philo, livre que j'avais lu pour préparer une dissertation sur "L'art et le réel". Je me l'emporte dans mon bagage de vacances !

vendredi 13 juillet 2012

13 juillet 2012 : l'humanité en marche, malgré tout



Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversion humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées relatives au progrès et à la civilisation ; tout journal, de la première à la dernière ligne, n'est qu'un tissu d'horreurs...
(Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu)


Remplaçons gazette par journal télévisé, ligne par image... Et pratiquement le texte de Baudelaire peut être reproduit tel quel aujourd'hui. Signe que, comme je le crois, le monde ne change pas beaucoup, qu'à la limite, nous n'avons que fort peu évolué depuis les temps préhistoriques... Ah ! on peut toujours se moquer des sociétés prétendument retardataires, archaïques, on a beaucoup de progrès à faire.
Ce n'est pas qu'il n'y ait pas d'autres nouvelles intéressantes à annoncer, que l'amour, l'amitié, la bienveillance, l'attention à autrui, le partage, le dépouillement, l'association, l'intériorité, l'ascèse, la culture et la création (au sens très large, englobant la littérature, la musique, l'artisanat, les beaux-arts, les spectacles, la spiritualité, etc.) soient totalement absents du panorama de notre vie et de l'actualité. Mais ce n'est pas aussi spectaculaire que le "tissu d'horreurs" que stigmatisait Baudelaire dans son texte publié en 1864. Alors, on n'en parle pas ou peu.
Est-ce parce que je vieillis ? Je préfère, au contraire de beaucoup de mes contemporains, regarder ce qui va bien plutôt que ce qui va mal. Apprécier les rencontres inédites ou insolites que m'apporte le couch-surfing (ainsi dernièrement la réunion sous mon toit de Sergueï le jeune Russe et de Hamlin le jeune Américain), 

 
Hamlin et Sergueï mercredi chez moi

savourer les retrouvailles récentes ou prochaines avec de nombreux amis et connaissances et des membres de ma tribu pas vus depuis parfois fort longtemps, lire la vie de Van Gogh plutôt que celle de DSK, Dostoïevski plutôt que xxx (mettez n'importe quel nom d'écrivain à la mode, mais qui sera oublié dès que la mode tournera), aller au cinéma voir La part des anges plutôt que The amazing Spider man... C'est-à-dire, au fond, tenter de répondre à "la grande devinette existentielle : mais enfin, qui crois-tu être ?" posée par un personnage de l'écrivain irlandais Joseph O'Connor. Ou aussi bien m'efforcer de "vivre, car vivre ne peut se réduire à assurer la continuation physique d'une existence" (Henri Perruchot, La vie de Van Gogh).
Je pars lundi pour trois semaines de balades et de rencontres dans la moitié sud de la France et vais donc laisser mon blog en plan. Mais j'emporte mes carnets, ma bonne humeur... et mon vélo !
Et bon anniversaire, Lulu !

dimanche 8 juillet 2012

8 juillet 2012 : les barbares


Au travail je ne l'avais jamais vu se conduire comme ça. Non, jamais. Il était presque courtois. Le genre de type à aller fumer dans les toilettes. Mais en vacances... Ça fait ressortir tous les mauvais côtés, les vacances et l'alcool.
(Joseph O'Connor, La fête chez les bédouins, in Les bons chrétiens)


La Rochelle, un petit air de vacances...
Toujours impeccablement reçu chez les amis d'Angoulins, sur mon petit vélo où, n'en déplaise à Brassens, je n'avais pas trop l'air d'un con, ma mère, j'ai fait pendant quelques jours le trajet jusqu'à La Rochelle. Bien obligé de me rendre compte que je commence à avoir un sérieux coup dans l'aile, en matière d'orientation. Déjà, lors de mon dernier séjour à Paris, je m'étais bizarrement perdu du côté de Montmartre, prenant une rue à l'envers, me dirigeant vers l'est au lieu de l'ouest. Ici, alors que c'est mon troisième Festival de cinéma, que je devrais connaître par cœur les chemins qui y mènent, j'ai été désorienté, ne reconnaissais plus la côte et son chemin cyclable, et sur les routes de l'intérieur, me suis tout autant paumé et ai fait de la rallonge. Sans doute y avait-il des travaux qui m'ont perturbé. Et fait faire de la rallonge en croyant prendre des raccourcis. Mais... Un début d'Alzheimer ?
Dans cette capitale historique de l'Aunis, que je connaissais surtout auparavant par les derniers chapitres des Trois mousquetaires, avant que mon ami Gilles ne m'invite à y passer quelques jours l'été 2009, après la mort de Claire – et je lui en suis reconnaissant, ainsi qu'à ses parents, ils m'ont en quelque sorte ramené à la vie, faudra un jour que je dresse la liste de tous ceux qui m'ont sauvé la vie, à un moment ou à un autre, ou qui m'ont donné le coup de pouce salutaire – j'ai trouvé le moyen aussi de ne plus trouver le trajet le plus direct pour aller des cinémas des quais à celui de la place de Verdun... Alors que j'y suis venu en avril encore récemment ! Heureusement que la cathédrale est plus haute que les autres bâtiments, sinon, j'aurais été contraint de demander la route à un(e) passant(e) ! Comme si soudain, j'avais perdu le nord !
Je vais pouvoir préparer sérieusement mon trajet d'été, périple qui doit me mener en Aveyron, puis dans l'Hérault, dans le Tarn-et-Garonne, dans les Hautes-Pyrénées, le Gers, les Landes et retour à Bordeaux : pour la fin, je connais. Mais le Massif central ? Surtout que je n'ai pas envie de prendre les autoroutes, trop chargées pendant les vacances. On me dira : « T'as qu'à prendre un GPS ! » Avec ma phobie de la technique, c'est même pas la peine d'essayer (je rappelle qu'en dépit de leçons, je ne sais toujours pas faire marcher mon dictaphone, j'y ai renoncé, c'est trop électronique, trop sophistiqué pour moi !), je préfère regarder les cartes, je trouverai bien mon chemin, quitte à faire quelques détours qui, après tout, en valent peut-être la peine, surtout sur les petites routes.
Bref, j'ai donc vu des films, participé aux rétrospectives Raoul Walsh (4 films, mon préféré fut L'entraîneuse fatale, ou la rédemption d'une femme, interprétée par Marlène Dietrich), Teuvio Tulio (auteur de mélos finlandais, j'en ai vu deux, qui m'ont bien plu) et Charlie Chaplin (revu les formidables Lumières de la ville), à l'hommage à Anouk Aimée (revoyant ainsi pour la première fois Les mauvaises rencontres, d'Alexandre Astruc, où les pions avaient eu le mauvais goût de nous emmener un jeudi de pluie de la fin 1956, et qui évidemment n'était pas du tout un film pour enfants, mais aussi Les amants de Vérone, avec des fabuleux dialogues de Prévert, et l'inédit pour moi La tête contre les murs, un brûlot contre la psychiatrie traditionnelle), à Agnès Varda (son installation Patatutopia m'a bien amusé) et à Emmanuelle Riva, dont le dernier film, Amour de Michael Haneke, primé à Cannes, ouvrait le Festival. Certes, ça faisait un peu hommage au 4e âge, avec toutes ces vieilles dames octogénaires ("Les chevelures s'étoilent / de fils d'argent", chante Odile Caradec, autre alerte octogénaire et poétesse). Je reparlerai du film de Haneke ultérieurement, il m'a bouleversé, et j'ai cru m'y apercevoir en miroir.
La Rochelle, c'est aussi, et particulièrement pendant ces festivals d'été (les Francofolies succèdent au Festival du cinéma), la Tour de Babel. On y croise toutes les langues, toutes les couleurs, tous les âges, dans un tourbillon incroyable. On y retrouve des gens connus aussi : quelques Poitevins habitués du Festival, les filles de mon ancienne assistante à la DRAC que j'ai eu le plaisir d'inviter à voir des films avec moi, un de mes confrères du Festival de Venise l'an passé. Le temps médiocre ne m'a pas poussé à aller sur la plage, d'ailleurs je n'avais pas emporté un maillot de bain. J'y ai lu dans les files d'attente (est-ce une impression ? J'ai trouvé qu'il y avait moins de monde que l'an passé, où il faisait très beau, il est vrai) l'excellent livre de Roger Grenier, Le palais des livres, une biographie de James Dean (heureusement qu'il est mort jeune, il aurait fort mal vieilli), et commencé les poèmes de Tomas Tranströmer (dernier prix Nobel) et La vie de Van Gogh par Henri Perruchot (le même dont j'avais lu la Vie de Cézanne à haute voix l'été dernier pour Patricia).
Chez Roger Grenier, j'ai pêché cette perle : "Quel est le pire ? Être inachevé ou être fini ?" Quand j'étais petit, et par la suite encore, quand on disait de quelqu'un, « il est pas fini », ça voulait tout dire. Que c'était un raté, un débile, un futur déchet de la société, quelqu'un d'inadapté... Aujourd'hui, je me dis qu'être fini, c'est être mort, incapable de changer son regard, de se changer et d'espérer... Mais, lisant la vie de Van Gogh, je me dis, il est bien vivant, à sa façon et pas du tout fini, lui non plus, en dépit de ce que pensaient les gens de son époque, tous ceux qui naviguent dans les conventions morales, sociales, artistiques ou religieuses. Oui, curieux individu, comme tous les génies. Personnage christique (et en tant que tel, vilipendé par les Chrétiens conventionnels) ressemblant beaucoup à l'idiot de Dostoïevski. Et aujourd'hui encore, il ferait scandale ! Surprenamment, j'ai vu aussi à La Rochelle la vie de Modigliani dans le film Montparnasse 19 de Jacques Becker (1957). Gérard Philipe y interprète magnifiquement l'artiste aussi maudit que Van Gogh.
Eh oui, préférer la misère à l'argent, c'était une anomalie dans le monde bourgeois et boursicoteur du 19e siècle comme du début du 20e siècle (et peut-être de ce 21e). Van Gogh, Modigliani, en ont pâti. C'était des barbares, si on veut, mais on peut, comme le rappelle Jean Soublin dans son bel essai, Le second regard : voyageurs et barbares en littérature, "identifier chez un Barbare un trait aujourd'hui disparu chez soi, la frugalité par exemple, ou la chasteté, ou le sens de l'honneur, [et] ouvrir une fenêtre sur son propre passé, convenir que l'histoire bouge dans un sens, qui n'est pas forcément le bon"
Tiens, je me sens barbare, moi aussi ! Et inachevé...