Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 22 septembre 2012

22 septembre 2012 : que la joie demeure !


après tout, si la réalité est bien désagréable, il y a encore quelque chose au fond de soi qu'il faudrait saisir... C'est l'amour de la vie, c'est le rêve, l'éternité, la beauté, l'Innommé, l'Inconnaissable peut-être... Et si l'on rêve, ce n'est pas pour rien. Seule la poésie permet cet accomplissement de soi, elle seule nous libère des entraves terrestres et du comportement insensé des hommes.
(Mohammed Khaïr-Eddine, Il était une fois un vieux couple heureux)

Toujours difficile de définir la joie. Bien des philosophes s'y sont essayé, n'ont pas toujours réussi, et je ne suis pas philosophe. En fait, plutôt que de parler de la joie, ce qui peut sembler abstrait, et qui pourtant a du sens (qui n'a pas connu au moins une fois dans sa vie un moment de plénitude et de sérénité, où on a l'impression d'être hors de soi dans une sensation neuve, étrange, où le corps est si parfaitement uni à l'âme qu'on ne le sent plus, en fait moment de grâce où l'on touche au sacré), je préfère utiliser l'expression « mes joies ». Or mes joies sont innombrables, et comme je l'ai dit avant-hier, effacent sans difficulté les peines et les souffrances, et heureusement, sinon, il n'y aurait plus qu'à se suicider. J'imagine qu'il en est de même pour tout un chacun, et que justement les suicidaires sont ceux qui n'ont pas réussi à découvrir la joie ou la maintenir dans leur vie. Car la joie, c'est aussi de savoir qu'il y a un au-delà du bien et du mal. Et tant qu'on n'a pas dépassé cette frontière, on se contente du plaisir (qui n'engage qu'une partie du corps et de l'âme) et de la tristesse (devant la douleur et la misère du monde).
Pour moi, les plus extraordinaires de ces moments de joie sacrée furent :
la descente du col d'Allos à bicyclette un matin de juillet 1973, avec tout d'abord 20 km de descente pure, puis encore une trentaine de km en faux plat descendant, l'extase, je volais (comme parfois dans mes rêves).
aux environs du quatre-vingtième kilomètre des 100 km de Millau en 1978 où, écoutant le silence de la nuit de lune et bien étoilée, je voyais le paysage des Causses se dessiner comme dans un rêve et je continuais à marcher sans plus penser à rien, ayant pénétré à l'intérieur de moi-même et savourant seulement la contemplation, dans une pure extase encore.
le jour où, alors que je la connaissais depuis huit mois, je me suis rendu compte que Claire serait la femme de ma vie : là, j'étais sur un nuage !
d'assister à la naissance de mes enfants, moments magiques où l'on est paradoxalement hors du monde. En tout cas, c'est la sensation que j'ai eue aussi, deux moments de partage extraordinaires que ces deux venues au monde.
Mais je vais aussi donner des exemples de joies plus habituelles que j'ai rencontrées dans ma vie.
Les ami(e)s me rendent infiniment joyeux. Je les rencontre aussi souvent que je peux, rarement pour certain(e)s, très fréquemment pour d'autres. Finalement, j'en ai beaucoup, de tous âges (20 à 93 ans), d'origines variées (intellectuels, artistes aussi bien que manuels, Français et étrangers, hommes et femmes), et mon inscription sur le site Couch-surfing a encore accentué ces échanges, ces partages créateurs de vie. Nous nous écrivons, nous nous rencontrons, nous échangeons des livres, nous partageons, nous manifestons aussi parfois ensemble. En un mot, nous nous aimons.
Ce m'est une grande joie de voir mes enfants grandir, trouver leur chemin et de ne plus me poser la question que j'ai trouvée dans le livre d'Isabelle Monnin, Les vies extraordinaires d'Eugène  : "Comment sait-on que le jour est arrivé où l'on doit laisser son enfant aller seul son chemin ?" Eux doivent se poser la question inverse : « Comment sait-on que le jour est arrivé où l'on ne doit plus laisser son père aller seul son chemin ? » Je les rassure, pas tout de suite ! Et je vous ferai signe !
Les rencontres avec mes deux tribus (ma famille et celle de Claire) sont également une profonde source de joie. Nos familles sont si nombreuses que je les appelle tribus, par référence à l'Ancien Testament et aux mondes prétendus primitifs. Chacun sait qu'on ne choisit pas sa famille. Mais on peut choisir de l'aimer, de continuer à la fréquenter, de l'aider parfois quand c'est nécessaire. Là où est le partage, le don, la réciprocité, là est la joie.
Ce m'est une très grande joie de découvrir de nouveaux livres et des auteurs que je ne connaissais pas encore. Avec ma naïveté coutumière, je pensais avoir fait à mon âge le tour de la littérature et ne plus rien avoir à découvrir. Or, plus je lis, plus j'élargis le champ de mes lectures, passant d'un essai sur les SDF français écrit par un Béninois (eh oui !) à un poète haïtien, d'un nouvelliste catalan à un essayiste philosophe italien, d'une biographie de Van Gogh à la correspondance de Louise Michel, d'un essai sur la lecture à un roman anglais victorien, etc. Souvent, je reçois des conseils de lectures d'ami(e)s, de libraires, de la radio, mais je puise aussi dans les fonds des bibliothèques que je fréquente, à commencer par mes propres armoires, qui regorgent de livres encore non lus, car je vais faire un aveu, j'ai acheté et continue d'ailleurs beaucoup de livres et ce n'est pas moi qui contribuerai à la mort de la librairie. Une de mes plus grandes joies est de faire connaissance d'un nouvel auteur (mais qui peut être mort depuis longtemps, il reste nouveau tant que je n'ai rien lu de lui !) ou un grand livre que j'ignorais encore, et que je lis dans les bonnes circonstances, car la lecture, comme l'amour, comme l'amitié, doit beaucoup à être pratiquée au bon moment : ainsi, la lecture d'Anna Karénine, faite à Saint-Pétersbourg, a été plus forte, plus vivante, plus saisissante, du fait que j'étais sur les lieux d'une partie de l'action. Mais il y a d'autres lectures, plus prosaïques, les lettres, par exemple : quelle joie d'ouvrir la boîte aux lettres et de constater qu'il y a autre chose que des factures, des relevés de compte ou des prospectus ! On reconnaît ou non l'écriture, la provenance (l'auteur ne met pas toujours son nom au dos), on soupèse, parfois on n'ouvre pas tout de suite pour faire durer le suspens. C'est une telle joie que j'enrage qu'on écrive si rarement aujourd'hui, moi le premier !
J'ai eu un grand nombre de joies au cinéma. Je ne remercierai jamais assez ce professeur d'histoire (réac par ailleurs) du Lycée de Mont de Marsan qui organisait un ciné-club à l'intention des élèves, ciné-club qui m'a initié à la cinéphilie : tout de même, voir Le voleur de bicyclette ou Les raisins de la colère à onze ans, c'est autre chose que la majorité des émissions de télé ! Je continue à être enthousiasmé par la vitalité du cinéma mondial qui nous permet de comprendre mieux les autres, tout en nous divertissant ou en nous faisant penser. Comme je le dis toujours, même si j'ai voyagé peut-être plus que la moyenne des gens (mais on ne peut pas aller partout), je ne peux découvrir les pays étrangers que très superficiellement, au cours de ces voyages. Par contre, livres et films me permettent de mieux connaître les populations, les mentalités, les paysages aussi. Même un dessin animé japonais comme celui que je viens de voir, Les enfants loups, nous transporte dans un univers que nous ne connaîtrions pas sans lui. Et je retrouve mon âme d'enfant presque toujours au cinéma... joie qui n'a pas de prix !
Autres joies souvent ineffables : les promenades seul ou en compagnie, les petits coins de ciel entrevus, une fleur, un arbre que j'ai envie d'embrasser, regarder le courant de la rivière ou les rides de l'eau d'un étang, observer les nuages, écouter un cri d'oiseau, admirer un enfant ou une vieille dame, la beauté d'un œuf ou d'un fruit, essayer d'apprécier la gratuité de tous les instants un peu insolites que la vie nous propose sans cesse pour peu qu'on ait gardé notre fraîcheur d'âme, tout un tas de petites choses de la vie courante font sourdre la joie. Ou en tout cas des joies.
Bien sûr, l'écriture me procure une joie d'un type un peu différent : quand j'écris des poèmes, je suis en transe, parfois même en extase. Je sais qu'ils ne sont pas toujours bons (ils sont même souvent mauvais), mais peu importe, ce qui compte, c'est de les laisser sortir et s'épanouir au grand jour, de choisir les mots, de trouver la forme, de sentir la vie qui s'échappe de soi sous un aspect inattendu. Toute écriture, y compris celle des lettres, me transporte, me sort de moi-même, comme si je me dédoublais.
Joie du silence aussi et de la méditation (c'est pourquoi j'enrage de voir le bruit permanent dans lequel on contraint les enfants d'aujourd'hui à vivre, avec la télévision allumée à longueur de journée, les consoles de jeux à la musiquette hideuse, les téléphones cellulaires qui ne laissent pas un instant de répit, etc.), car la joie est de nature spirituelle, qualitative, au contraire du plaisir, qui est souvent de nature physique et quantitative. C'est pourquoi je ne suis pas surpris de voir que les reclus dans les monastères connaissent la joie (voir des films comme Le grand silence de Philip Gröning, 2006, passé sur Arte ou tout récemment le formidable Teodora pécheresse de la Roumaine Anca Hirte qui vient de sortir en salles), bien plus que les forcenés de la consommation qui, eux, s'acharnent à la recherche de plaisirs souvent factices et presque toujours décevants. Joie de ces moines et mariées du Christ que les contempteurs de la religion (style Charlie hebdo) doivent trouver bien illusoire, et pourtant...
Joie d'une randonnée à pied (à condition de ne pas être assommé par les conversations – il m'arrive, hélas, à moi aussi, d'être un gros parleur et de priver ainsi mes interlocuteurs d'une partie des joies de la promenade, ce pourquoi j'ai cessé de pratiquer à plusieurs, et préfère la solitude ou l'éloignement du groupe) ou à bicyclette (j'en ai déjà parlé à propos de la descente du col d'Allos, mais la privation de bicyclette, de novembre à février pour mon genou ou ces quatre dernières semaines pour ma prostate, m'a fait perdre pendant tout ce temps la joie toute simple de pédaler), joie du marathonien qui approche du but (j'ai bien connu ça, il y a un moment d'extase vers le 35ème km quand on a enfin trouvé le deuxième souffle nécessaire pour conclure), joie de l'artisan qui réussit son objet (les souffleurs de verre que j'ai vus à Murano, ou Claire quand elle était toute entière à la fabrication de ses marionnettes, etc.), joie du sourire qu'on a donné à un(e) inconnu(e) simplement parce qu'on s'est intéressé à lui (elle), joie de la gratuité que l'on s'octroie, de l'autonomie qu'on a su créer, du partage désintéressé, du don qu'on s'autorise.
Bref, on le voit, comme chantait Apollinaire, "la joie venait toujours après la peine" et, d'une certaine façon, elle l'efface. Et je repense à Claire qui m'a appris dans sa dernière année que la peine n'est pas sans joie. Quand elle pouvait encore marcher, mais difficilement (nous avions un déambulateur), elle a voulu retourner une dernière fois en vacances à Noirmoutier. C'était fin octobre 2008. On s'est promenés sur la plage, moi la soutenant fermement. Dès que j'avais le dos tourné (quand je faisais ma toilette, ou les courses pas loin, mais je m'absentais quand même une demi-heure pour ça), il fallait qu'elle s'active dans la petite maison, qu'elle épluche des légumes, qu'elle range, qu'elle essaie de m'aider ! Résultat, elle tombait souvent et parfois n'arrivait pas à se relever et je la retrouvais à terre en rentrant. Au bout de quelques jours elle a compris qu'il fallait qu'elle m'attende dans un fauteuil, et je m'efforçais de faire fissa et de ne pas traîner. Car elle était couverte de bleus. Comme c'était moi qui la douchait, elle me les montrait et disait : « si la police voyait ça, on croirait une femme battue ! » Et elle riait, et on attrapait des fous-rires !
Oui, rire de soi quand on est dans la souffrance de voir son corps lâcher, c'est aussi approcher la joie. Décidément, que n'aurais-je appris auprès d'elle ? "J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines", chantait Aragon. La joie est intérieure certes, mais peut être communicative.

vendredi 21 septembre 2012

21 septembre 2012 : une leçon de Montaigne


si je suis là, elle [la mort] n'est pas là, et quand elle sera là, je ne serai plus là. Je ne la rencontrerai jamais. Elle m'anéantira, certes, mais fera disparaître avec moi peines, chagrins, souffrances, angoisse.
(Alexandre Jollien, La construction de soi)


Je ne vois pas que des films consacrés aux adolescents. En quelques mois, j'aurais vu quatre films qui parlent de la fin de vie : Amour, vu à La Rochelle et palme d'or de Cannes, j'en reparlerai au moment de sa sortie, dont le sujet est la dégradation liée à une attaque cérébrale suivie par la maladie d'Alzheimer, Bella adormentata (La belle au bois dormant?), le film de Belloccchio vu à Venise, qui cause de l'euthanasie en s'inspirant d'un fait divers qui avait agité l'Italie (une patiente dans le coma débranchée au bout de 17 ans), auquel il a rajouté en parallèle plusieurs histoires fictives qui nous interrogent sur notre liberté individuelle face à la fin de vie (dont une jeune fille suicidaire, qui ne comprend pas qu'on ne la laisse pas partir), Près du feu, un film chilien, qui montre au fil des saisons une histoire d'amour gangrenée par le cancer de la femme et sa mort proche, et enfin aujourd'hui je viens de voir Quelques heures de printemps.

Ce nouveau film de Stéphane Brizé, dont j'avais préalablement aimé Je ne suis pas là pour être aimé et Mademoiselle Chambon, raconte l'histoire d'une mère et de son fils. Yvette Evrard (Hélène Vincent) a près de soixante-dix ans, elle est veuve, tient avec une méticulosité extrême sa maison, d'une propreté absolue, où elle vit seule avec son chien. Son fils, la quarantaine avancée, Alain (Vincent Lindon) sort de dix-huit mois de prison : chauffeur-routier, il s'était laissé convaincre par des trafiquants de dissimuler de la drogue dans son camion. Vous savez qu'on sort de prison avec rien ou presque. Il vient donc s'installer chez sa mère, avec qui il ne s'entend pourtant guère. Ils sont aussi taiseux l'un que l'autre, rappelant ce qu'écrit Marguerite Duras, dans L'Amant : "Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas". D'ailleurs la mère ressemble au personnage de la mère dans le livre de Duras : "Elle a cette attention incomparable des gens qui n'entendent pas ce que l'on dit". Les repas se déroulent donc en silence, chacun le nez dans son assiette. Alain retrouve de vieux amis, dont le voisin, Monsieur Lalouette, ancien routier retraité, Bruno, un père de famille au chômage, avec qui il boit des bières et va au bowling. Le Pôle emploi lui propose un boulot dans l'usine qui trie les déchets, un travail à la chaîne qui ne lui plaît guère.
Très rapidement, il comprend que sa mère est malade, elle a un cancer, des métastases dans le cerveau, et il lui reste peu de temps à vivre. Il apprend même qu'elle a fait une démarche auprès d'une association qui propose de l'emmener en Suisse pour un suicide assisté, interdit en France. Pourtant, mère et fils se comportent comme chien et chat. Elle lui reproche en particulier de fumer dans sa chambre (pauvre acteur, je souffrais de le voir fumer), de ne pas essuyer les pattes du chien après la promenade-pipi. Finalement, à bout après une dispute mémorable, il quitte le foyer familial et se réfugie chez le voisin. Lalouette, très ami avec sa mère, va mettre tout en œuvre pour les raccommoder au moment où un nouveau scanner annonce le pire.
Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse apprécier la fin que j'ai trouvée très belle, sinon que les acteurs sont parfaits, et que, bien sûr, ça m'a rappelé des choses, et d'abord que "la source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre" (Milan Kundera, La lenteur). Lors d'une réunion avec les gens admirables de l'association, le responsable pose la question suivante à Yvette : « Avez-vous eu une belle vie ? » Aussitôt m'est remontée une discussion avec Claire vers février 2009, quand elle était déjà lourdement handicapée et qu'elle prenait lentement conscience que n'ayant plus d'avenir, elle n'avait plus à craindre la mort. Claire me dit alors : « Écoute, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vécu déjà longtemps, c'est pas comme si je mourais à trente ans, nous avons fait et élevé de beaux enfants, j'ai eu une belle vie, je n'ai pas peur et toi non plus, tu ne dois pas avoir peur. »
Oui, je suis sûr que beaucoup pensent que je suis masochiste d'aller voir de tels films. Mais pas du tout ! Bien sûr, ils me font monter les larmes aux yeux, évoquent des moments douloureux, mais qui étaient aussi des moments heureux. Claire m'a accompagné alors, elle m'a fait comprendre que nous avions eu une belle vie, ce n'est pas rien. Elle m'a appris à ne pas redouter la fin de la vie, elle qui aurait bien voulu qu'on abrège la sienne. Et elle avait connaissance aussi de la méthode suisse du suicide assisté, puisqu'elle avait adhéré à l'Association pour le droit de mourir dans la dignité. Comme dit l'héroïne du film (je cite de mémoire, mais le sens y est), « c'est moi qui décide, on a assez décidé pour moi ! » Je rappelle d'ailleurs que Claire était fière d'avoir imposé aux médecins hospitaliers de mourir à domicile, avec cette même pensée : « la fin de ma vie, c'est encore ma vie, c'est moi qui décide ! »
Et si je vais voir ces films aussi, c'est en pensant à mes enfants, pour devenir plus fort devant l'inéluctable. Là, je vais citer Bernard Ollivier, dans le premier tome de récit de voyage à pied d'Istanbul jusqu'en Chine :Traverser l'Anatolie. Il écrit à moment donné ces phrases que je peux tout à fait adopter : "Mes enfants entament leur vie d'homme. Déjà ils ont éprouvé ce sentiment angoissant que, même entourés, nous sommes seuls. Comme je les aime ! Nous sommes, eux et moi, devant l'océan de la vie. Ils ne voient pour l'instant que l'immensité des eaux. Moi, j'aperçois déjà la rive où il faudra aborder".
Permettez-moi de la regarder en face, cette rive ! Ce n'est pas malsain, je n'en ai pas peur, la mort fait partie de la vie, et s'il y a un moment où je peux, où je dois y songer, c'est bien maintenant, quand mon cerveau est encore à peu près intact. De même que si je dois vivre encore longtemps, il faut que je pense aussi à ce long temps et ne pas être pris au dépourvu comme André Gide l'a été : "Je n'avais pas pris mes dispositions pour vivre aussi vieux", rapporte-t-il dans Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits. Et Montaigne n'a-t-il pas intitulé le chapitre 19 du Livre I des Essais : "Que philosopher, c'est apprendre à mourir" ?
  Mais rassurez-vous, je vais voir aussi des films nettement plus légers, comme Les saveurs du palais ou Associés contre le crime, deux films où joue mon actrice préférée, Catherine Frot. Car j'aime la variété, et je ne me laisse enfermer dans aucun genre !

jeudi 20 septembre 2012

20 septembre 2012 : jour de colère



Le Capitaine : Oui, je pleure, bien que je sois un homme.
(August Strindberg, Père)



Ça fait un moment que je ne me suis pas livré à quelques réflexions personnelles, sauf en filigrane, à propos de livres et de films, et aussi de mes voyages ou de mon état de santé. Aujourd'hui, j'ai envie de faire un petit bilan de mes joies et de mes peines.
Commençons par les peines, les joies qui, heureusement les effacent avec efficacité, ce sera pour un autre jour.
Je suis assez effrayé par la marche du monde. 

 
Et d'abord par l'inconscience de Charlie hebdo, qui joue avec la vie de nos ressortissants et même des otages. "Il y a autant de fanatisme dans le dogmatisme religieux que dans l'athéisme étriqué", nous rappelle Alexandre Jollien dans La construction de soi, et le rationalisme étroit des dessinateurs de Charlie les rend peu aptes à saisir la situation de certains peuples. Je pense par exemple à La Vierge, les Coptes et moi, film que les auteurs de Charlie hebdo auraient dû voir, pour essayer de comprendre le contexte local, avant de dessiner des insanités, d'ailleurs d'une laideur agressive : franchement, tout le monde est d'accord pour dire que le film sur Mahomet à l'origine des événements est nul, laid et ennuyeux. Pourquoi ne pas dire que les dessins de Charlie consacrés au sujet sont tout aussi nuls, et ne font rire que leurs auteurs ? Je les ai regardés, pour ne pas qu'on m'accuse d'en dire du mal sans les avoir vus ! Heureusement, je n'ai pas eu à acheter le numéro, je l'ai feuilleté en allant à l'Utopia voir Après la bataille, autre film égyptien qui nous en apprend cent fois plus sur la mentalité locale que ces dessins ineptes. Et qui, lui, est beau ! Les ventes de Charlie hebdo étaient-elles tombées si bas qu'ils avaient besoin d'un énième scandale pour les faire remonter ? On se le demande ! Et qu'on ne vienne pas me parler de liberté de la presse : je croyais qu'elle était destinée à élever les lecteurs. Sans doute ai-je trop lu, Patrick Chamoiseau, par exemple : "la vie d'un homme n'a de sens que s'il vit sous l'exigence la plus élevée possible" (L'empreinte à Crusoé). C'est valable pour les journalistes aussi. Je ne supporte pas qu'on rabaisse.
Par la violence qui règne quasiment partout : verbale (incivilités, propos grossiers et orduriers entendus partout, dans la rue, dans les bus, à la télévision, heureusement que je la regarde rarement), écrite (pamphlets imbéciles – il en est de bons aussi, tags et graffiti orduriers – il en est de beaux, je vous rassure), physique (machisme ou féminisme dominateur, coups, viols), financière (coups bas en tous genres, spéculation), politique (mettez-y ce que vous voulez) et guerrière : ah ! ces fameuses ventes d'armes ! On les dénonce parfois, mais du bout des lèvres, car toute notre économie repose sur elles. Supprimons-les, et la crise de 1929 deviendra une bluette inoffensive à côté de celle qui arrivera. Mais qui le dit, qui proteste ? À part quelques associations, du type Handicap international ?
Par les murs qui se dressent : celui qui sépare Israël de la Cisjordanie, surtout, qui fait du pseudo-état palestinien un immense camp fermé. Il faut savoir qu'Israël continue à interdire l'entrée en Cisjordanie de nombreuses personnes, pourtant pacifistes, qui ne lui plaisent pas. Le seul fait que j'écrive ça sur ce blog me rend persona non grata. Quand je pense à tout le mal qui était écrit pendant des années sur le mur de Berlin, et le silence qui est fait contre ce mur tout aussi ignoble ! Non, on ne me fera pas dire qu'Israël est une démocratie ! De toute façon, j'étais et reste farouchement anti-colonialiste. Et un état qui pratique la colonisation à grande échelle, avec expulsions de gens de leurs terres sans compensation, je ne supporte pas.
Par l'Occident qui se comporte en pays conquis un peu partout dans le monde (Irak, Afghanistan, etc.) et qui s'étonne des réactions violentes qu'il suscite. Quand on a des drones qui vous surveillent en permanence, des armées étrangères qui occupent le pays et fanfaronnent, des "Quisling" collaborateurs imposés par l'occupant pour vous diriger, soi-disant élus par des élections bidon, il y a forcément un retour de bâton. N'avons-nous pas eu nous aussi nos "terroristes" qui luttaient contre les Allemands qui nous occupaient ? L'histoire se répète...
Par le capitalisme triomphant qui n'a plus aucun contrepoids (d'où sans doute la montée de l'islamisme). Et ne nous trompons pas, le capitalisme est partout. Comme j'entendais ce matin à la radio, c'est le règne du pognon. Pourquoi condamner les jeunes des banlieues qui ont envie de gagner de l'argent, et beaucoup, avec leur économie parallèle ? N'ont-ils pas l'exemple "glorieux" des traders, des spéculateurs, des grands patrons d'industrie, souvent marchands d'armes et fomenteurs de guerres et de mort massive ? Passons...
Par ce que, faute de mieux, je suis bien obligé d'appeler l'impérialisme culturel américain : les cinémas, les librairies, les télévisions de notre pays regorgent de produits américains. Êtes-vous allé aux USA ? Je peux vous assurer qu'il y a très peu de films du reste du monde qui y sont projetés, que les traductions, particulièrement venant de la littérature française, sont pratiquement inexistantes, et il faut vraiment les chercher en librairie, qu'il n'y a quasiment aucune émission de télé provenant de l'étranger. Comment en sommes-nous arrivés là ? Leurs productions sont-elles meilleures ? Absolument pas. Il y a d'excellentes productions culturelles dans de nombreux pays du monde (j'ai vu cette année des films provenant de trente pays différents, grâce, il faut le dire, aux salles de cinéma indépendantes, et j'ai lu des livres provenant de plus de vingt pays, merci là aussi aux librairies indépendantes et aux bibliothèques). Je le regrette, mais mon imaginaire a besoin de se nourrir de variété, et les affres de la société américaine ne m'intéressent guère, ou en tout pas plus que celles des Japonais, des Papous, des Congolais ou des Brésiliens (etc.).
Par l'inconscience des scientifiques qui ont œuvré et œuvrent encore en grande partie pour des recherches mortifères. Il est vrai que nos apprentis sorciers nous sortent ensuite la contrepartie, tout aussi scientifique. Ainsi, les cigarettes, dont on savait depuis des lustres la nocivité, un petit tour de passe-passe, et hop, on va inventer les systèmes pour arrêter de fumer ! Pour les centrales nucléaires, je ne sais pas encore quelle sera la contrepartie. Pour les mines anti-personnel et les bombes à fragmentation (bravo les savants!), je l'ignore aussi. Pour les OGM, on verra...
Par la montée des égoïsmes individualistes qui se généralisent dans nos sociétés : on ne supporte plus la plus petite contrariété, sans doute à force de vivre dans trop de confort. On met la radio des voitures à plein tube, on fait des petits rodéos de motos la nuit... On ne sait plus dire « bonjour », ni envoyer ces petits sourires qui font chaud au cœur. Ni céder sa place à des plus vieux, ou à une femme dans le bus ou le tram : oui, je sais, la galanterie, c'est dépassé ! Il est vrai que la connerie, la méchanceté, elles, ne sont pas dépassées.
Par la morgue et le goût de rapine des propriétaires de logements à louer (paraît que c'est un "investissement", les banquiers n'ont que ce mot à la bouche, je vais être grossier et répondre comme la Zazie de Queneau : « investissement, mon cul ! Exploitation des autres, oui ! »). Et donc je suis effrayé par la misère que je vois de plus en plus autour de moi : par moment, je sens le retour du temps de Victor Hugo et de Zola. Salaires bas, chômage, désœuvrement, enfants livrés à eux-mêmes, quart-monde désolant et tiers-monde exploité. Quel écrivain nous écrirait Les Misérables aujourd'hui ? Mais à l'échelle du monde...
C'était mon jour de colère.

mardi 18 septembre 2012

18 septembre 2012 : adolescents



Dans notre monde l'oisiveté s'est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque.
(Milan Kundera, La lenteur)


En quelques jours, j'ai été plongé dans le monde des adolescents par trois films qui viennent de sortir. Trois films modernes, portant un regard sur la génération actuelle, très directement (The we and the I, Broken) ou indirectement (Camille redouble).


Commençons par le moins connu des trois (mais non le moins bon), parce que les personnages y sont plus jeunes, plus pré-adolescents. L'Anglais Rufus Norris a réalisé Broken avec le soin que donnent les Anglais à dépeindre la réalité sociétale (voir des cinéastes comme Ken Loach et Mike Leigh, tous deux primés à Cannes). Il y a dans leurs films une justesse de ton, une densité dans la description des rapports sociaux, dont peu de cinéastes français sont capables. L'héroïne du film, Skunk, douze ans, habite dans un joli pavillon avec son frère Jed, quatorze ans, et son père, un avocat un peu déphasé et déprimé depuis que sa femme l'a quitté. Une gouvernante, d'origine russe, Kasia, gère la maison, elle a un petit ami, un jeune prof, Mike. Les deux autres pavillons de la place sont occupés par un vieux couple et leur fils, Rick, jeune homme débile, et par la famille Oswald, composée du père, abruti par l'alcool depuis le décès de sa femme et ses trois filles de dix à quatorze ans, livrées à elles-mêmes et déjà fort préoccupées de sexe. Pour cacher une histoire de préservatif, une des filles dit au père qu'elle a couché avec Rick. Oswald s'empresse d'aller tabasser le malheureux garçon, qui se retrouve interné en hôpital psychiatrique, alors même que l'expertise médicale prouve que la fille en question est vierge. Skunk avait beaucoup d'amitié pour Rick. Elle est elle-même gravement diabétique et doit se piquer à l'insuline pour tenir le coup. Elle admire aussi Mike, qui se révèle être un de ses professeurs lors de son entrée en 6ème. Elle se lie aussi d'amitié avec un garçon de son âge, dont les parents sont morts, et qui vit esseulé chez une tante. Skunk est une fille formidable. Trop, en fait. Elle est rapidement victime de racket de la part d'une des filles Oswald, qui est dans sa classe, et qui y fait régner la terreur, avec l'aide de la sœur aînée. Peu à peu, la tension monte dans le quartier, à cause des filles Oswald, adulées par leur père, mais dont le désœuvrement, la violence héritée du père et le goût du mensonge sont de vrais pousse-au-crime. Un film très original sur la pré-adolescence, sur les horreurs de notre société trop permissive et qui ne laisse plus les enfants rester enfants !

The we and the I, film new-yorkais du Français Michael Gondry, se passe presque entièrement dans un bus. Ce bus ramène chez eux, en toute fin d'année scolaire, des lycéens de dix-huit ans environ et particulièrement délurés, en les dispatchant dans les divers quartiers de New York. C'est donc un road-movie (pourquoi ne pas dire rando-film, bon Dieu ?) puisque le bus bouge. Mais tout se passe à l'intérieur, avec de rares échappées quand il y a des arrêts et que des passagers descendent. Les trois lycéens du fond, trois copains (qui prouvent par l'exemple qu'à plusieurs on est une "bande de cons", comme chante Brassens dans Le pluriel), se moquent à haute voix et souvent de façon indécente de tout un chacun, humiliant les faibles, les vieux, leur faisant vivre le parcours comme un cauchemar. On rencontre aussi un jeune couple gay en dispute amoureuse, un groupe de timides, des mystiques, des filles qui préparent une fête et se demandent quels garçons inviter, etc. Peu à peu, on passe des groupes (We) aux individus (I), de la fausse force de la bande à la vérité humaine de chacun. On en apprend beaucoup sur cette jeunesse new-yorkaise, vraiment mixte (aucun racisme), d'une crudité sexuelle absolue, totalement accro aux téléphones portables, avec notamment des scènes de vidéo filmées qu'ils s'envoient les uns aux autres, et qui se révèle finalement d'une grande fragilité, en dépit de ses rodomontades trash. C'est passionnant, bouleversant même parfois, les acteurs, issus d'un centre socio-culturel de quartier, jouent en quelque sorte leur propre rôle avec un naturel confondant.
Quant au film français de Noémie Lvovsky, Camille redouble, qui avait fait sensation au Festival de Cannes, il démontre le talent de la réalisatrice. Et son culot aussi. Au début du film, Camille (jouée par la réalisatrice elle-même), la quarantaine, est une actrice ratée qui cachetonne pour des apparitions dans des films de série Z, quittée par Éric, son grand amour de jeunesse, avec qui elle vit depuis vingt-cinq ans, abandonnée par sa grande fille qui ne fait que passer en coup de vent, et elle boit plus que de raison. Le soir du réveillon du Nouvel an, elle prend une telle cuite que... Elle se réveille vingt-cinq ans plus tôt, lycéenne, et pourtant elle a toujours quarante ans, elle sait ce qui va arriver, la mort de sa mère, la rencontre avec Éric ... Elle voudrait changer le cours du temps, mais bien sûr, c'est impossible. C'est là le culot de la réalisatrice : au lieu de faire jouer la Camille de quinze ans par une jeune fille, elle joue elle-même, avec simplement un rafraîchissement de la coiffure et du maquillage, endosse ses vêtements d'époque, dans lesquels elle est un brin boudinée, et on la suit dans les cours au lycée, dans les cafés, les couloirs et les trottoirs, en train de redoubler l'année de ses quinze ans ! Et on y croit ! Le mélange entre réel et imaginaire prend très bien. Il faut dire que les acteurs sont admirablement dirigés, qu'il s'agisse des vieux (Jean-Pierre Léaud en horloger du destin, Michel Vuillermoz et Yolande Moreau en parents un peu fatalistes, Mathieu Amalric méconnaissable en prof de français, Denis Podalydès superbe prof de physique qui nous rejoue la scène du planétarium de La fureur de vivre, Riad Sattouf en réalisateur de film gore, Micha Lescot en metteur en scène du club de théâtre) ou des jeunes qui jouent les lycéens. C'est époustouflant ; bien sûr, ayant vu le début, on connaît la fin, et pourtant, le suspense est fort et on est surpris. Non, on ne refait pas le monde. Mais Noémie Lvovsky nous a embobinés. Du grand art.
Et ce n'est pas parce qu'on est devenu vieux qu'on doit se condamner à ne pas voir les films dont les héros n'ont plus notre âge ! À ne plus lire de livres écrits pour les jeunes ! À ne jamais écouter leur musique ! À ne pas s'intéresser à leur façon de vivre, de s'habiller, de voir le monde, à ne plus les aimer, en somme !

lundi 17 septembre 2012

17 septembre 2012 : des mouches et des hommes



Car il n'y a rien d'aussi circonscrit, d'aussi concret qu'une île.
(Fredrik Sjöberg, Piège à mouches)


Décidément, je suis en plein plongé dans les îles. Après le roman québécois, voici un roman suédois, d'un inconnu, Fredrik Sjöberg (qui n'a même pas une notice sur wikipedia, du moins en français) : Piège à mouches (éd. Les Allusifs), qui conte l'histoire d'un entomologiste, spécialiste des syrphes (une des espèces de mouches). À première vue, rien de palpitant, voire même on peut penser qu'il s'agit de quelque chose de rébarbatif, d'une sorte d'objet lisible non identifié, mi-roman, mi-essai, mi-récit biographique, qu'on aborde avec étonnement, mais qui nous prend, et qu'on ne quitte plus.
illustration 
Le narrateur piège ses syrphes avec le piège à insectes Malaise, du nom d'un entomologiste suédois réputé (mais oublié aujourd'hui, en dehors de son piège) du début du XXe siècle, René Malaise (1892-1978), descendant d'émigrés français. Ce narrateur est un collectionneur passionné qui vit dans une petite île de 15 km². Il raconte donc sa passion, et ses recherches pour arriver à comprendre Malaise, dont la biographie est assez difficile à déterminer. En effet, non content d'être un entomologiste réputé, Malaise s'est mêlé aussi de théories géologiques, s'opposant à Wegener et à sa thèse de la dérive des continents, préférant l'hypothèse de l'Atlantide. Et par ailleurs, Malaise fut en fin de vie un grand amateur d'art, il rédigea de nombreux articles sur l'art dans des revues spécialisées et confia ses collections à l'Université d'Umeå. À vrai dire, ce roman ne raconte pas d'histoire, mais se révèle une sorte de traité de philosophie pratique mêlé d'anecdotes narratives, dans lequel le narrateur discourt sur la mort, sur l'art ("on m'objectera que tout un chacun, indépendamment du niveau d'instruction et d'expérience, est capable de saisir la beauté de certaines œuvres d'art, de morceaux de musique. Cela est vrai ; mais il est tout aussi vrai qu'un esprit néophyte se laisse facilement obnubiler par le côté douceâtre, romantique et joli, ce qui est déjà bien, mais qui reste superficiel, un premier contact qui ne mène pas loin"), sur la nature, sur la collectionnite ("une occupation apaisante comme un travail artisanal et tout aussi excitante"), sur l'amour, sur la science et sur la littérature ("et ce sont rarement les ouvrages les plus importants qui procurent le plus grand plaisir à la lecture"). Pour appuyer ses réflexions, il convoque en particulier des écrivains et philosophes, dont deux que j'aime beaucoup : David-Herbert Lawrence (L'homme qui aimait les îles) et Milan Kundera (La lenteur). Au début, je me demandais si je finirai le livre, mais plus j'avançais, plus je trouvais une stimulation intellectuelle, un sens captivant du mystère, un humour étincelant et subtil.
Le narrateur vit seul, mais l'île en été est envahie de touristes et de randonneurs. C'est l'occasion de fustiger dans une scène hilarante un randonneur curieux d'apercevoir ce drôle d'individu immobile avec son piège à insectes : "Vous trafiquez quoi, là ? » Le ton n'était pas ouvertement hostile, mais de toute évidence il se sentait appelé à engager une discussion, comme si j'étais une curiosité locale, un aborigène rémunéré par la Commission européenne, placé à cet endroit avec l'obligation de divertir les randonneurs désœuvrés. Il paraît que ça existe." Le randonneur en question en observant les insectes piégés se persuade que ce sont des guêpes (alors qu'il s'agit de syrphes) et n'en démordra pas : "il restait là, sans bouger. Des minutes s'égrenaient. Il était sûrement en train de forger une réplique définitive, irréfutable ; enfin, elle fusa : – Des guêpes ! Mettez-vous ça dans la caboche. » Là-dessus, il repartit, sa chemise flottant au vent."
Sans la moindre prétention, même si l'ensemble est très sérieux, le roman déroule une réflexion sur le sens de la vie, en particulier à travers l'itinéraire de René Malaise, explorateur (notamment pendant plusieurs années au Kamtchatka, récit raconté ici dans le détail et farci d'anecdotes) et aventurier. Surtout le narrateur nous donne envie de nous poser dans la nature, d'observer plantes et insectes, et de changer notre regard sur l'entomologiste, dont il signale l'image d'Épinal : "hurluberlu essoufflé qui court à travers champs et bosquets à la poursuite de papillons fuyants". Mine de rien, il égratigne au passage les écologistes en chambre qui, souvent, ne connaissent rien à la nature. Un livre de rêverie aussi et de méditation. Bref, ça m'a beaucoup plu, et bravo à la Médiathèque de Bordeaux de m'avoir fait connaître cet ouvrage.

vendredi 14 septembre 2012

14 septembre 2012 : les bonnes intentions



Ces moments de bonheur intense et de déprime profonde se succèdent de façon imprévisible mais aident à la construction de soi.
(Julien Leblay, Le tao du vélo)

"Au commencement, il était seul dans l’île". Ainsi débute Les grandes marées, le roman de Jacques Poulin, cet écrivain québécois dont je vous ai déjà parlé le 16 août dernier pour son roman La tournée d'automne. À défaut de pouvoir aller au Québec cette année, je m'offre une petite lampée de littérature de la « belle province », et comme j'avais acheté ce livre quand j'y étais allé en 1994, il était temps que je le lise. 
 
 
Le héros, nommé Teddy Bear (pour TDB, Traducteur de Bandes Dessinées), a en effet choisi de vivre sur une île déserte, l'île Madame, appartenant à son patron, un magnat des transports et de la presse, pour lequel il traduit des bandes dessinées américaines (Le Fantôme, Mandrake, Peanuts, entre autres) destinées à la presse quotidienne et hebdomadaire. L'île est minuscule, 2 km de long sur 500 m dans la plus grande largeur, et une forêt inextricable en occupe le centre. Un sentier sinueux permet d'aller d'un bout à l'autre, traversant le bois. Teddy est chargé en outre de veiller à ce que les braconniers ne viennent pas chasser les oiseaux migrateurs.
Le Patron veut absolument que tout le monde soit heureux : "Les gens malheureux, ça me déprime", répète-t-il. Chaque semaine, il vient en hélicoptère ravitailler TDB, lui apporter de nouvelles bandes dessinées à traduire et prendre les traductions faites. Teddy habite la grande maison, celle du nord, où il a installé son bureau dans une chambre, avec ses nombreux dictionnaires, ses seuls amis, indispensables pour un traducteur. Non, il y a aussi son chat, Matousalem, un vieux matou qu'il a ramassé pelé et malade dans la rue à Québec. Et puis, il y a le Prince, un canon électronique lanceur de balles de tennis, qui permet à TDB de se détendre et d'exercer son corps, en luttant contre lui et en étant toujours vaincu, forcément.
Mais le Patron est effrayé de cette solitude : il ne conçoit pas qu'on puisse être heureux tout seul. Un samedi, une jeune femme descend d'une échelle de corde de l'hélicoptère, Marie, qui s'installe dans la maison du sud, composée d'une seule pièce. Elle arrive avec ses livres qu'elle lit à dose homéopathique, adepte de la méthode dite de « lecture ralentie », qui permet de mémoriser de façon définitive les textes qu'on lit (!). Elle amène aussi une petite chatte, Moustache, pour tenir compagnie à Matousalem. Marie et TDB se lient assez rapidement d'amitié, voire un peu plus, car chacun respecte le rythme de vie et la respiration de l'autre. C'est presque le paradis.
Mais voici qu'une autre semaine, le Patron débarque sa femme, qui a envie de se payer des vacances. Il faut lui faire une place. Elle se fait surnommer Tête Heureuse, aime à se promener (c'est l'été qui vient) toute nue sur la grève, et empiète quelque peu sur la solitude des deux premiers occupants, et décide de s'occuper de la cuisine sans grand succès. Cette ancienne infirmière a vaguement appris quelques techniques de massage et les utilise pour soulager le dos de TDB, dont la station assise de traducteur met à rude épreuve les lombaires. Puis au fil des semaines, à chaque grande marée, la Patron débarque de nouveaux habitants.
D'abord l'Auteur (un romancier qui écrit le roman du siècle : pour l'instant il reprend sans cesse sa première phrase avant d'aller plus loin) et le professeur Mocassin (Francis Lacassin a-t-il servi de modèle?), spécialiste de bandes dessinées (notamment de Tarzan, bande dessinée qui lui a appris le langage des singes) et professeur à la Sorbonne, sourd comme un pot à l'instar du Tournesol de Tintin. La vie commence à devenir difficile, il faut caser tout ce monde, ne pas se heurter. Tête heureuse voudrait bien en outre soulager la libido de chacun (et sans doute la sienne) ! Enfin débarquent l'Homme Ordinaire, un bricoleur qui va construire une cabane supplémentaire en rondins et mettre de l'ordre dans l'ordonnancement des choses, organiser les tours de ménage, puis l'Animateur, chargé de créer de la dynamite (heu, dynamique) de groupe pour réguler les relations humaines qui deviennent difficiles, et enfin le père Gélisol, un vieillard chargé de réchauffer cette humanité.
Teddy finit par être complètement désarçonné par ces intrusions successives qui ne lui permettent plus de peaufiner ses traductions (il passe en général, et presque maladivement, des heures pour trouver le mot juste, retransmettre d'une langue dans l'autre des américanismes intraduisibles), lui qui est justement perfectionniste et qui avait choisi l'île pour avoir la paix ! Le Prince était pour lui d'un grand secours, joueur de tennis parfait, puisque électronique, il ne peut plus guère en jouer. Teddy avait l'habitude de parler tout seul avec son frère Théo (allusion au frère de Van Gogh ?), parti en Californie et qu'il n'a pas vu depuis depuis des années, devenu un alter ego imaginaire. Théo disparaît de son horizon.
Parabole sur la quête du bonheur, Les grandes marées montre que les bonnes intentions peuvent mettre le bonheur à un trop haut prix, voire le rendre impossible. On remarquera que tous les personnages ne sont connus que par leur surnom. Le Patron, surprotecteur, rêve du bonheur des autres en général et de son employé en particulier, il lui procure donc une jeune femme pour l'amour, puis sa propre femme pour s'occuper de la vie quotidienne, et quand cette dernière l'informe que TDB ne semble pas vraiment heureux, il se convainc qu'il faut amener les gens nécessaires au bonheur : d'abord deux intellectuels (peut-être que Teddy manque de répondants, pense-t-il), mais qui se révèleront cocassement absurdes, puis quelqu'un capable d'organiser l'ordre de la vie en commun, puis un Animateur pour créer l'harmonie du groupe en captant la bio-énergie (!) individuelle et collective, et enfin le père Gélisol, réchauffant chacun en le prenant sur ses genoux et en le berçant tout en chantant une mélopée...
On apprend pourtant in fine que le Patron n'a jamais publié les traductions de son employé, parce qu'il a acquis une machine électronique qui traduit en deux heures ce que le traducteur humain fait en un mois. On ressent peu à peu le malaise qui s'installe, car pour Teddy, au fur et à mesure que l'île se peuple, la difficulté à se concentrer sur son travail augmente, la solitude nécessaire à la création (et traduire, c'est aussi créer) n'est plus là, et son corps lâche prise. La fin sera cruelle.
Est-il besoin de rappeler qu'on ne fait pas le bonheur des autres en ne tenant compte que de ses propres souhaits et besoins, et en ignorant les leurs ? C'est valable aussi bien dans les couples que dans l'éducation des enfants, dans la vie des vieux (occupons-nous d'eux, mais sans les diriger et les infantiliser) ou que dans les relations entre amis et intergénérationnelles... Ce roman le montre avec une âpreté féroce. Mais sans oublier l'humour : les personnages du Professeur, de l'Auteur, de l'Animateur et de Tête heureuse en particulier, sont parfois à mourir de rire. Des chapitres très courts (42 chapitres pour moins de 200 pages), des scènes hilarantes, d'autres plus douces et sentimentales, de solides réflexions sur la vie, mais toujours pensées par les personnages, et pas assénées par Jacques Poulin soi-même. Même si on peut penser que l'auteur a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de TDB.