mercredi 10 octobre 2012

10 octobre 2012 : voyageuse



trop d'abstractions m'environnent, où je ne peux faire le tri, trop de branchements simultanés sur des temps, des espaces, des modes de vivre que tout sépare.
(Danièle Sallenave, Le principe de ruine)


La survenue d'Alejandra dans ma vie, qui me confronte avec un certain exotisme tropical, coïncide avec la lecture que je viens d'achever du livre de Danièle Sallenave, Le principe de ruine (coll. L'un et l'autre, Gallimard, 1994). Je connais cet auteur (et permettez-moi de ne pas écrire auteure !) depuis longtemps. On avait dû mettre au programme des lectures obligatoires de nos élèves-bibliothécaires vers 1990 son recueil de nouvelles Un printemps froid, j'avais apprécié son très beau livre sur les pouvoirs de la littérature, Le don des morts (et avec un titre superbe en plus), depuis que je blogue, je la cite souvent (en particulier pour son livre « Nous, on n'aime pas lire », que tout prof de français devrait connaître, même s'il n'est pas exempt de contradictions) et j'ai même assez longuement parlé de son livre Viol (28 février 2012). Et pour une fois qu'il y a un bon écrivain à l'Académie française, et de surcroît une femme, ce n'est pas moi qui m'en plaindrais ! Ça nous change des Giscard d'Estaing !
Voici donc que je suis tombé à la Médiathèque du quartier (bravo pour avoir conservé sur ses rayons un ouvrage ayant dix-huit ans d'âge, à l'heure du désherbage intensif, abusif et parfois insensé des rayonnages, où l'ancien, fût-il bon, doit faire impérativement place au nouveau, parfois nullissime, mais demandé – ah ! cette tyrannie du consommateur et de la nouveauté, qui nous en guérira ?) sur ce récit, ou plutôt ces méditations tirées d'un voyage que l'auteur a fait en Inde dans les années 90. Ce n'est pas la première fois qu'elle y vient, elle y retrouve donc la cohue, la saleté, les odeurs, la cuisine, les modes de vie, la religiosité, les ruines (tout semble ruine : cf le film Indian palace, que j'ai signalé le 9 mai dernier ici même) et "le sentiment toujours renaissant que nous ne sommes rien, que nous voyons à peine, et que c'est aussitôt la nuit (au propre comme au figuré)". Dans ces villes et bidonvilles (slums) tentaculaires, aussi bien que dans les campagnes, dans les temples ou au bord des fleuves sacrés, elle appréhende avec force le fait que "je ne suis pas de ce temps ni de ce lieu, parce qu'à son passé aussi je suis étrangère ainsi que tous les miens", comme si elle voguait dans une inquiétante étrangeté.
Elle fait aussi divers constats sur la beauté de la jeunesse, très nombreuse et la flétrissure rapide due à la dureté de la vie : "Mais comment se fait-il qu'à de rares exceptions près, tous les enfants ou adolescents sont beaux, ce qui est loin d'être le cas chez nous ?" Elle en conclut que "les principales laideurs viennent avec les nuances de la « civilisation », qui rend plus solide, plus résistant, parfois plus intelligent, mais plus lâche, égoïste et cruel – et plus laid". Autre constat sur les Indiens qui prennent le temps de prier à l'apparition du jour et du soleil ; elle se dit : "Après tout, ce jour nouveau aurait pu ne pas luire pour moi : cela mérite bien qu'on en suspende un moment les tâches". Au bout d'un moment, elle n'en peut plus pourtant de la nourriture et de ses épices : "L'habitude, la bêtise de l'habitude a pris le dessus, et contre la bêtise obtuse du corps, on ne peut rien". Et puis, de ces villes extraordinairement polluées ("Il me faut pour vivre, même dans les grandes villes, de l'air, de l'espace, du silence, une manière apaisée d'être soi tout en étant au monde"), elle voit bien que "leur excès de développement entraîne l'impossibilité que tous puissent se régler sur le même modèle ; [qu'il] accroît les tensions ; creuse le fossé ; multiplie les distinctions entre riches et pauvres".
En même temps, elle sait qu'on ne voit pas grand chose en voyage : "J'ai été longtemps, et comme j'aimais cela !, une voyageuse fruste, une voyageuse des premiers voyages, que tout dépayse, excite, émeut. La vue des autres races, les premières odeurs", qu'on construit soi-même ce que l'on voit : "dans le moment du voyage et de la découverte, rien ne vient contrarier l'illusion, la naissance du mirage, et nous allons les yeux emplis d'un monde qui n'existe pas, où nous ne voyons, en fait, que nous-mêmes et les constructions de notre esprit". Eh oui, l'illusion du voyageur, même s'il a les yeux et l'esprit ouverts, qui ne peut que saisir des impressions, elle connaît bien ça, elle, la grande intellectuelle.
Cependant, elle pense avoir progressé : "Est-ce que cela, que je vois maintenant, j'aurais su plus tôt le voir aussi bien ? Sans doute pas : les voyages n'auraient pas formé ma jeunesse, mais c'est parce qu'elle avait été formée dans les livres que la maturité m'a donné l'usage du monde". Oui, vieillir, voyager beaucoup, aussi bien que lire, change la donne : on sait mieux penser ce que l'on voit, débarrassé des préjugés et des bornes qui nous attachent. Pendant son voyage, elle lit Pather Panchali (La complainte du sentier, de Bibhouti Boushan , le grand roman indien classique, éd. Gallimard) pour compléter son imprégnation. Bien sûr, pour les Indiens des villes comme de la campagne, elle est une intruse : "tout en me laissant regarder comme si j'étais une mouche, un objet, une chose, je regarde", mais regardant à son tour, et en particulier dans l'observation des corps, elle trouve du sens, comme au théâtre : "telle a été pour moi, bizarrement, la leçon du théâtre : plus que les textes, qu'au fond je connais mieux en les lisant, ce sont les corps que j'ai appris à voir ; le silence ; et une main dans la lumière. Patience ; lenteur, immobilité : alors, le sens se lève".
Mais l'Inde est un pays si immense, si étrange qu'on n'en sort pas tout à fait comme d'un autre pays ; elle conclut : "Pourtant, dans le hall de l'aéroport, minuit, il me vient ceci : arrive un moment où on ne quitte pas l'Inde, mais où l'on s'en échappe".
Très beau livre, à déguster lentement... avant de partir en voyage ?

Aucun commentaire: