Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 30 juillet 2013

30 juillet 2013 : The ladies man



Ils la disaient belle parce qu'ils l'aimaient.

(Barbara Garlaschelli, Deux sœurs, Rivages éd.)



Je reviens d'une virée estivale, au plein cœur de l'été, avec arrêts multiples :

à Arçais (Deux-Sèvres), chez les amis C. et V., où nous avons fêté les 15 ans de Valentin.

à Poitiers (Vienne), où j'ai logé chez I., toujours mal en point (il n'a presque plus de plaquettes) et vu Georges (94 ans) et Odile (88 ans), mes vieux et tendres amis poètes, et fait le point sur la situation de la librairie La belle aventure.

à Montmorillon, où ma vieille amie Léone (93 ans au compteur), m'a réjoui par son énergie, sa foi dans la vie et regonflé pour soutenir I.

à Châtellerault, chez P. et L., toujours ardents défenseurs de la veuve et de l'orphelin, ce qui fait bougrement plaisir, et où j'ai essuyé dans la nuit de vendredi à samedi, vers 3 h du matin, un orage d'une violence inouïe, au point de me réveiller, malgré mes bouchons auriculaires !

aux Sables d'Olonne, pour revoir la cousine de maman (93 ans également), pleine de vie malgré son récent veuvage, et où deux nouveaux orages ont sévi.

et de nouveau à Poitiers, où j'ai revu Georges et Odile, ainsi que mes amis G. (40 ans) et F. (31 ans) : le contraste entre les jeunes et les vieux m'a frappé une fois de plus. Et je suis tellement content d'avoir des amis(e) de tout âge. 
Pour en revenir aux vieilles dames, puisque c'est de cela que je veux parler aujourd'hui, si je rajoute Jeanne (84 ans), ma coreligionnaire de Poitiers, et Fortune (81 ans), ma compagne du voyage de Tanger en 2012, ça me fait une belle panoplie de vieilles dames amies, toutes des solitaires, par choix ou par veuvage, et qui apprécient la compagnie d'un jeune homme (un gamin, comme elles disent !) ; et je les trouve belles, n'en déplaise à ceux qui trouvent que la beauté réside seulement dans la jeunesse du corps. La jeunesse du cœur donne un autre type de beauté, moins éphémère ! Et, à défaut d'être « le tombeur de ces dames » (pour reprendre le titre français du film de Jerry Lewis The ladies man), j'en suis le chouchou, ravies qu'elles sont de voir un homme s'intéresser encore à elles, les écouter, leur parler, les serrer dans mes bras quand je les embrasse.

Le pompon, c'est tout de même Léone, que je qualifie volontiers de « professeur de vie » tant, par son ouverture d'esprit, son besoin d'aller vers les autres, elle me semble plus jeune que bien des jeunes gens. Non seulement elle sort beaucoup de chez elle, mais elle a su se lier d'amitié avec sa voisine (une « jeunette » de 65 ans), et elle est toujours prête à dire oui à toutes les sorties possibles et imaginables : elle va donc avec elle au cinéma (au moins une fois par semaine), aux conférences organisées à Poitiers par l'Université Inter-Âges (car me dit-elle, on apprend à tout âge, et surtout il ne faut pas rester figé sur des acquis quand on peut les prolonger, c'est ce qu'elle appelle la « rentabilisation » du savoir, ce dernier se devant d'être sans cesse réactualisé, partagé avec les autres, et combien je suis d'accord avec elle sur ce point !). 
Léone n'hésite d'ailleurs pas à faire un tour supplémentaire en ULM si l'occasion se présente (le baptême de l'air sur cet engin, à 90 ans, ne lui a pas suffi), à s'inscrire à un voyage organisé (l'an dernier, une croisière en Méditerranée, dont elle était la doyenne, chouchoutée par l'équipage et par l'orchestre qui jouait le soir à la fin du repas La vie en rose, spécialement pour elle) ; mais elle a continué à faire les visites aux escales toute seule, à son propre rythme, sans peur aucune, par exemple à Palerme : « Je demande au (ou à la) guide l'adresse et l'heure du point de ralliement, il (ou elle) me l'écrit sur un bout de papier, et quand je vois l'heure approcher, si je suis perdue, j'entre dans une boutique, je demande qu'ils me commandent un taxi, et hop, je montre au chauffeur mon bout de papier, et je suis à l'heure au rendez-vous », voyage pour lequel elle économise toute l'année 200 euros par mois sur sa maigre retraite de 1100 euros.

Mais, me dit-elle, « ça n'est pas si mal, bien des gens ont moins que ça pour vivre, et une fois que j'ai eu mes prélèvements bancaires obligés, s'il me reste quelque chose, j'aide qui je peux et en a besoin ; je dépense tout et ne garde rien ! Qu'est-ce donc que j'en ferais ? Et quand je donne à un(e) mendiant(e) dans la rue, je ne mets jamais l'argent dans la sébile, mais je lui donne dans la main, en le (la) regardant dans les yeux, et je lui dis un petit mot d'encouragement, pour qu'il (elle) ait un contact humain... » Elle me dit encore : « Pourquoi avoir peur ? Quand on a peur, on ne fait rien, on se ferme comme une huître, on reste prisonnier des "si" : et s'il t'arrive quelque chose ? Que peut-il donc bien m'arriver, à mon âge ? Â tout âge d'ailleurs... » Et elle sourit avec une malice délicieuse qui la fait toute belle, comme l'enfant qu'elle a su rester !

Sacrée Léone – malheureusement désormais presque privée de lecture (elle peut encore, quand c'est écrit très gros), elle dont la maison est tapissée de livres sur ses trois étages – il en faudrait des centaines comme toi, pour que le monde soit plus beau ! Je te souhaite une longue vie, remplie de toutes les joies du présent que tu sais apprécier, riche de rencontres et de petits bonheurs quotidiens. Quand je songe au Paradis, je me dis que, s'il existe, il doit être plein de personnes comme toi, chaleureuses, attentives aux autres et pratiquant le don avec le naturel et la candeur du jeune homme dont parle Michel Piquemal dans Le conteur philosophe : "Je n'ai jamais donné dans l'espoir qu'on me rende. Qu'ils acceptent mes cadeaux était leur plus beau don." 
Oui, tu nous donnes de précieuses leçons de vie !

lundi 22 juillet 2013

22 juillet 2013 : l'horreur économique, encore


il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l'entreprise, je voudrais n'être jamais infidèle ni à l'une, ni aux autres.

(Albert Camus, Retour à Tipasa, in L'été)


Du feu. Encore 24°6 ce matin dedans. Hier soir, ça n'est monté qu'à 28°3, car j'avais tout barricadé dès dix heures du matin, en fermant volets et même fenêtres, soupçonnant l'air chaud de passer au travers des contrevents. Et à vingt-deux heures, j'ai tout ouvert, créant de faibles courants d'air, car le problème est là : presque pas un souffle d'air à l'extérieur. Et des températures avoisinant les 35° à l'ombre l'après-midi, probablement près de 45° au soleil. Le jardin public était noir de monde, couché sur les pelouses, cherchant la fraîcheur de l'ombre des arbres, quand j'y suis passé à vélo (seule solution pour ne pas avoir trop chaud, fendre l'air, créer son propre courant d'air, en roulant à allure réduite pour ne pas s'échauffer) pour rejoindre les salles obscures, seuls lieux plus (UGC : presque trop froid) ou moins (Utopia : ils vont fermer dix jours en août pour réviser l'arrivée d'air frais, ça en a bien besoin) frais et agréables. D'ailleurs j'étais loin d'être le seul. Et, pour me rafraîchir, je suis allé voir des films tropicaux. 

 
Grigris, film tchadien (mon premier) de Mahamat-Saleh Haroun, d'abord. Le personnage principal, Souleymane, surnommé Grigris, est resté à vingt-cinq ans un grand enfant, d'une bonté extraordinaire analogue à celle de L'idiot de Dostoïevski. Gravement handicapé – il a une jambe folle – il aide Ayoub, son beau-père, "tailleur-photographe". Le soir, malgré sa patte folle, il joue les danseurs acrobatiques dans les bars de N'Djamena. Il y rencontre Mimi, jeune métis qui gagne sa vie en vendant son corps aux plus offrants (bourgeois locaux et européens). Lui, Grigris, l'esseulé, qui n'a jamais fait l'amour, se prend d'une grande affection pour cette fille délurée, dont il pressent la pureté du cœur. Ayoub, qui fume trop, souffre d'insuffisance respiratoire, il est hospitalisé. Mais les frais d'hôpitaux sont élevés (nous avons oublié, nous, en France, ce qu'est l'absence de sécurité sociale !), et Grigris, qui le considère comme son père, doit trouver de l'argent, et vite : il s'acoquine avec une bande de trafiquants d'essence. Mais comme il en vole une partie pour la revendre à son profit et porter l''argent à l'hôpital, il est mis en demeure par les mafieux locaux de rembourser rapidement. Il s'enfuit avec Mimi dans le village de celle-ci. Je préfère ne pas dévoiler la très belle fin jubilatoire, pleine d'espérance et qui fait du film une sorte de conte. Oui, ce sont les femmes ou les adultes-enfants comme Grigris, qui peuvent régénérer l'Afrique, nous suggère l'auteur. Le film est superbe visuellement, montrant une Afrique blessée, humiliée même, à l'image du héros, mais pleine d'ardeur pour tenter de s'en sortir. Une sorte de parabole, quoi, mais qui fait chaud au cœur. L'acteur-danseur principal est prodigieux. Seul point faible : je ne suis pas sûr que les habitants de N'Djamena utilisent si éloquemment la langue française dans la vie courante.



 

Je n'avais encore vu aucun film du Sri Lanka, cette île de l'Asie du Sud proche de l'Inde. Ini Avan (Celui qui revient), du cinéaste Asoka Handagama, se passe après la fin du long conflit (1983-2009) qui a opposé les deux populations majoritaires, les Cinghalais bouddhistes et les Tamouls hindouistes. Le héros, un « Tigre » tamoul au corps massif, revient d'un camp de « réhabilitation » ; arrivé dans son village, il est mal vu par une population décimée par la guerre, paupérisée, écrasée par les usuriers. Il espère pourtant retrouver une vie normale. Mais on lui reproche sa survie tout autant que la défaite des Tamouls. Il retrouve celle qu'il a aimée mère de famille, mariée de force en son absence et aussi meurtrie que lui. Un admirable travail filmique (plans fixes et longs, travellings qui isolent un personnage en s'arrêtant sur lui) permet d'exprimer la solitude intense de ces êtres perdus par des événements qui les dépassent, et obligés de se reconstruire aussi bien matériellement que psychiquement. De plus, la société est corrompue : c'est l'horreur économique. Le héros trouve un emploi de gardien d'une officine de prêt sur gages, mais en fait ce commerce cache des activités illicites, dans lesquelles il va être mêlé malgré lui. Et voilà qu'apparaît un deuxième personnage féminin. C'est la femme du gardien qui a été limogé lorsque l'ancien guérillero a été recruté. Elle suit l'homme de près et va aussi se trouver mêlée aux trafics du patron. Je n'en dis pas plus, c'est un très beau film, aux éminentes qualités plastiques, qui montre la pauvreté et la corruption sans complaisance, un film très visuel et silencieux (nos cinéastes bavards, français et américains, devraient en prendre de la graine), et pourtant sans lenteur, où les corps et les déplacements de personnages évoquent les émotions et la sensibilité des relations dans une pudeur toute orientale. Et, comme Grigris, le film s'achève sur une possible renaissance, légère note d’espoir.

 

Troisième film tropical, Metro Manila, film philippin (mon deuxième) réalisé par un Anglais, nous montre comme les deux précédents que, dans ces pays-là, survivre est une occupation. La réalité est en effet accablante. Le fermier Oscar Ramirez, avec sa femme et ses deux fillettes, chassé par la misère et les mauvaises récoltes, décide de rejoindre Manille. Il espère y trouver du travail. Mais c'est un rêve. Déjà, on l'arnaque en lui proposant un logement auquel il n'a pas droit, et pour lequel il donne tout son argent. Seule solution : le bidonville. Oscar, grâce à son service militaire, finit pourtant par être engagé comme convoyeur de fonds, métier à haut risque. Mais son coéquipier lui a dissimulé son but caché : récupérer une mallette qu'il a dérobée lors d'un braquage puis planquée, mais dont il n'a pas la clé pour l'ouvrir. Pendant que Oscar essaie de gagner sa vie, sa femme Mai dégotte un boulot dans un bar à touristes. A-t-elle le choix ? Comme Mimi dans Grigris, elle doit survivre avec ce qu'elle a, son corps. Metro Manila est un thriller efficace, au suspense redoutable, excellemment joué, qui comme les deux autres films, montre l'horreur économique inscrite dans la réalité contemporaine : entre l'honnêteté et le crime, la frontière est mince. Le monde va mal, et notre bien-être occidental (relatif, bien sûr) repose sur cette horreur.

Trois films excellents, qui font honneur au cinéma et aux salles qui les présentent, et antidotes radicaux des blockbusters imbéciles (d'après les bandes-annonces, ça ressemble à des jeux vidéo, boum boum dans tous les coins) et des dessins animés d'une laideur affligeante (toujours d'après les bandes-annonces) qui encombrent en ce moment la plupart des écrans, et voudraient nous empêcher de penser et de saisir la beauté. Trois films qui feraient honneur à la citation d'Albert Camus.
 

dimanche 21 juillet 2013

21 juillet 2013 : de quelques renoncements



Cet épineux fardeau qu'on nomme vérité

(Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques)



Pas un souffle d'air. Aucun oiseau ne chante. L'appartement est tout ouvert, mais il n'y a guère de courant d'air. Côté ouest, hier soir, il y avait dedans 29° ; il est 6 h, le jour se lève, il y a encore 26° ! Dans la chambre, probablement une même température qui, elle, doit rester constante, 26-27°, toute la journée. J'ai néanmoins dormi sept heures d'affilée.

Mes couch-surfeurs sont repartis. Exeunt lundi dernier les quatre Polonais, qui m'ont avisé de leur bon retour, exit hier le jeune Sergueï, qui prend l'avion pour rejoindre sa Russie aujourd'hui. J'espère ne pas leur avoir imposé un programme de visites trop volontariste en les emmenant à la dune du Pyla et dans les Landes, je leur ai laissé des journées totalement libres, notamment pour leurs devoirs religieux. C'est moi maintenant qui vais partir couch-surfer chez les autres (amis, famille) en Poitou et en Vendée.




J'ai fait sensation, je crois, lors du repas dans les Landes, en annonçant que je n'avais plus envie de voter. Je lis chez Alain Accardo : "le simple effort de se tenir et de se retenir a déjà quelque chose de subversif et de libérateur." Eh bien, voilà, j'ai envie de me tenir et de me retenir, et j'ai bien vu que c'était en effet subversif, et causait de l'incompréhension. J'entends bien que voter est un droit ; et alors, est-on obligé d'exercer tous ses droits ? Je me sens parfaitement libre à cet égard. Dans notre "monde où l'on se préoccupe de moins en moins de distinguer le moral et l'immoral, le noble et l'ignoble, le décent et l'indécent, l'honorable et le déshonorant, le sensé et l'insensé, parce que ces valeurs ne se mesurent pas en argent" (Accardo toujours), où l'on peut considérer que les deux idéologies rivales, la droite et la gauche de gouvernement, ne sont "que le prétexte et le déguisement des violents et des ambitieux, un moyen d'exciter l'hystérie des masses, une façon de sanctifier aux yeux des sots les visées des habiles" (Yourcenar cette fois, dans Sous bénéfice d'inventaire), à quoi bon voter si c'est pour s'agenouiller devant la tyrannie de l'argent (le Veau d'or) qui étouffe l'esprit civique, et qui pousse nos politiques à n'avoir pour seul objectif que de maximiser les profits des nantis, et pour cela de concocter des « plans sociaux », de spéculer sur le chômage et la précarité, et, non contents de réussir dans cette entreprise, de détruire l'environnement par la folie de la croissance ininterrompue ? Et quand on voit que, comme l'écrit Accardo, "ces gens soi-disant « de gauche » se font élire par le « peuple de gauche » pour faire une politique de droite que des politiciens de la droite classique auraient plus de mal à faire accepter" (voir le plan retraite annoncé par exemple), on saisit que l'alternance au pouvoir n'est, hélas, pas une alternative. Donc, je voterai aux premiers tours, mais si mon (ma) candidat(e) n'est pas au second tour, je m'abstiendrai dorénavant.

Oui, ce qui me poussera à refuser cette mascarade électorale, c'est que je suis résolument pour la décroissance, c'est-à-dire "la démarche de quiconque refuse de faire de la production et de la consommation (de bouffe, de voyages, de fringues, de gadgets, de sexe, etc...) une fin en soi..." (Accardo, encore). J'essaie de manger raisonnablement, en essayant d'éviter autant que faire se peut tout excès en général. Mes voyages et déplacements sont destinés à rencontrer la famille et les amis, ou (voyages en cargo) à faire des retraites méditatives et de découverte de soi. Je me suis toujours foutu des fringues, ce n'est pas à mon âge que je vais commencer à me prendre pour un mannequin ! J'ai déjà bien trop de gadgets que je n'utilise pas (comme le dictaphone), étant trop mal outillé techniquement pour les comprendre – ben oui, je suis un handicapé technique : c'est ainsi que j'ignore superbement le GPS, par exemple (les cartes et atlas me suffisent), ou le smartphone (qu'est-ce que je pourrais bien en faire, mes journées sont déjà bien remplies).

Quant au sexe, oh là là, je ne l'ai jamais considéré comme une fin en soi, je l'ai pratiqué avec mesure et je pense qu'il y a un temps pour tout (la preuve, c'est que bien des hommes de mon âge doivent utiliser des béquilles pour continuer, genre viagra et Cie) ; ce qui compte, c'est de n'être pas en carence affective. Et l'affectivité, on ne la comble pas par un appui artificiel et chimique. Elle n'entre pas dans le cadre de la consommation et ne s'achète pas. Comme il est écrit dans l'Ecclésiaste, il y a "un temps pour embrasser, et un temps pour s'éloigner des embrassements". Oui, là aussi, je suis dans la décroissance, dans le renoncement. Il y a, heureusement, bien d'autres manières d'aimer, contrairement à ce que nous voudrait nous faire croire une propagande flatteuse et mensongère (comme toute propagande) qui fait de la jouissance (sexuelle) et de la possession (franchement, un terme absurde : peut-on posséder une femme ou un homme ? oui, au temps heureusement révolu de l'esclavage) l'alpha et l'oméga de l'amour.

Je lis chez Gide ces mots que je peux faire miens : "Ce sont les principes de l'Évangile, selon le pli qu'ils ont fait prendre à ma pensée, au comportement de tout mon être, qui m'ont inculqué le doute de ma valeur propre, le respect d'autrui, de sa pensée, de sa valeur, et qui ont, en moi, fortifié ce dédain, cette répugnance (qui déjà sans doute était native) à toute possession particulière, à tout accaparement" (Journal, juin 1933). Remarquez que je ne juge pas les autres qui souhaitent continuer à jouir, dans tous les sens du terme, jusqu'au dernier instant ; Gide encore : "La chair moins exigeante, tandis que l'âge vient, laisse, il se peut, l'esprit libre. On juge plus sainement de ces choses ; mais aussi plus injustement ceux qui sont dominés par les sens" (Journal, 20 janvier 1932), et je ne veux pas être injuste. Je ne parle que pour moi. Par contre, je juge assez sévèrement ceux qui sont dans la recherche de la consommation, de la possession, du profit et de l'accaparement abusifs, quel que soit leur âge.

D'ailleurs, je crois n'avoir jamais autant aimé les autres, ne m'être jamais autant intéressé à eux, ni jamais autant ouvert à eux. Preuve que ce renoncement à l'exercice de la sexualité – évidemment, en grande partie naturel – n'est pas un drame, pour moi, s'il peut l'être pour d'autres. Et qui sait, renonçant à voter, je finirai peut-être par m'intéresser aussi à nos hommes et femmes politiques, à essayer de comprendre ce qui fait leur spécificité : ce goût du pouvoir, qui m'est totalement étranger. Et peut-être par les aimer, pour cette faiblesse-là, justement !

Bref, je souhaite pratiquer le "nouvel art de vivre, raisonné, régulé, soucieux de mettre l'avoir, le pouvoir et le savoir au service d'un accroissement de l'être chez tous et partout" que prône également Alain Accardo (qui doit être dans mes âges) dans son livre décidément passionnant.

samedi 20 juillet 2013

20 juillet 2013 : une société aspirituelle



Ce n'est pas se ranger parmi les intégristes rabat-joie que de regretter le rabougrissement spirituel de notre société.

(Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Agone, 2013)





Au moment où il y a de quoi être effrayé par les foules qui hantent les bords de mer ou les bords de routes du Tour de France, je vous livre à méditer des extraits du texte de Pierre Rahbi, publié sur son blog le mercredi 17 juillet, et intitulé C'est quoi, être en vacances ?

"Le concept contemporain des vacances est un phénomène assez nouveau, qui va de pair avec la modernité. […] La plupart des civilisations antérieures, souvent agraires ou nomades, ne connaissaient pas cette notion. Je n’en ai par exemple jamais entendu parler durant mon enfance, jusqu’à la découverte de mines houillères dans nos terres ; les Français sont alors venus les exploiter, embauchant du personnel et instaurant en même temps que ce type de travail de brèves périodes de vacances. Auparavant notre vie était cadencée par le travail de la terre, qui alterne les périodes d’activité avec les saisons dites « mortes ». L’hiver, saison où l’on ne peut agir, il n’y avait pas de travaux des champs, les phases de repos étaient déterminées par la nature et non par une organisation sociale particulière.

Aujourd’hui, dans le cadre de cette sorte de servitude quasiment à vie qu’est devenu le travail, où il faut chaque jour aller pointer, les vacances représentent naturellement un moment bienvenu, mais le temps de souffler, à peine a-t-on repris quelques forces qu’il faut reprendre le collier – expression en elle-même très évocatrice de la condition humaine dans le monde actuel.

Mais peut-on légitimement considérer les vacances comme un temps vraiment libéré ou bien encore soumis à des comportements prédéterminés par des attitudes collectives standardisées ? Il faut bien admettre que là aussi le profit règne. [...] L’importance attribuée au tourisme dans [les pays du Maghreb, dont est originaire Pierre Rhabi] les a d’ailleurs affaiblis, cette politique menée par leurs gouvernants est regrettable dans la mesure où elle les rend dépendants de l’extérieur au lieu de les inciter à cultiver leurs propres ressources naturelles. [...]

Le temps libre est bel et bien transformé en temps économique, il n’est plus consacré à la méditation, à l’épanouissement de l’esprit, au fait de se retrouver soi-même. [...] Cette question ne vient pas remettre en cause les activités nécessaires à notre survie mais interroge la répartition du temps dédié à l’avoir par rapport à celui qui concerne l’être. Selon les cadences millénaires auxquelles se sont adaptées les civilisations, c’est aux beaux jours d’été que la nature est en effervescence, l’hiver elle entre en dormance ; aujourd’hui les vacances estivales induisent plutôt une cessation du travail. L’administration du repos en fonction de l’économie et non selon les rythmes naturels de la terre et de ceux l’espèce humaine est complètement artificielle, c’est une sorte d’anomalie. Le véritable repos est plus harmonieux : la nature, les animaux, les sols et l’homme devraient goûter ce répit à l’unisson, c’est un temps d’inspiration très puissant où puiser des ressources vitales avant de reprendre une activité."

Oui, le monde a bien changé depuis l'époque de la jeunesse de Pierre Rhabi, né en 1933 dans le sud algérien. La civilisation s'est tout entière tournée vers le modèle américain de l'entertainment (= divertissement), sous l'impulsion des médias (cinéma, puis télévision, maintenant internet), modèle parfaitement explicité par Alain Accardo dans son livre cité en exergue : "les classes moyennes sont devenues le vecteur de cette conception impressionniste et de cette pratique libidinale d'une vie tout entière orientée vers la recherche au moindre coût de la plus grande jouissance possible, dans les meilleurs délais, qui est en somme la transposition sur le plan des mœurs de l'exigence de profit maximum dans le plus court terme qui commande les pratiques économiques." Et, avouons-le, c'est pendant les vacances qu'on voit le mieux ce que l'auteur appelle notre servitude involontaire (parce qu'on n'imagine plus pouvoir faire autrement) : celle que les marchés nous imposent, car le repos est devenu un gigantesque business. On voit aussi cette servitude à l’œuvre à la télévision où s'épanouit la pauvreté spirituelle et la servilité caractéristiques de la plupart des animateurs, et qui n'est que l'exact reflet de celles de notre temps. L'auteur conclut à une nécessité de changement intérieur de l'individu : "Non, une vie consacrée à la poursuite interminable et égoïste de plaisirs matériels au demeurant médiocres et de pouvoirs temporels au demeurant dérisoires est une vie de divertissement, une vie vide, une vie inutile, une vie sans honneur, une vie de m'as-tu-vu, une caricature de vie humaine..."

J'ai bien peur qu'aussi bien Pierre Rahbi qu'Alain Accardo ne soient entendus que par une toute petite minorité. Mais ne sont-ce pas les minorités qui transforment le monde ? Soyons optimistes !

lundi 15 juillet 2013

15 juillet 2013 : défilé et feu d'artifice


C'est dans la honte que réside la véritable monstruosité. Ressentir de la honte, s'assumer comme monstre, avoir peur d'en être un, reconnaître intimement une condition aussi affligeante.

(Alain-Paul Mallard, Recels, L'arbre vengeur)



Allons, puisque je suis définitivement monstrueux – qu'est-ce d'autre qu'un poète, qu'un artiste, aux yeux de la majorité ? – poursuivons sur notre lancée, et profitons du tweet de M. Duflot pour glisser que les défilés militaires du 14 juillet, à l'heure où les économies seraient nécessaires, sont une monstruosité ruineuse et absurde. J'ai bien compris qu'il ne s'agit plus depuis longtemps d'honorer nos « morts pour la France », c'est-à-dire pour les 300 familles et pour le Capital. Personnellement, je les honore davantage (un de mes grands-pères, par exemple, mort des suites de la boucherie de 14-18, mon père aussi, très affaibli par les guerres auxquelles il a participé) en me recueillant au cimetière, qu'en assistant à ces grotesques défilés où l'on honore essentiellement les outils de destruction massive que sont les tanks, les avions de combat et toutes les autres armes possibles et inimaginables. Curieusement, on n'y fait d'ailleurs pas participer nos laboratoires où l'on concocte des produits chimiques et bactériologiques, autrement plus dévastateurs, sournois et invisibles que les armes traditionnelles. On se contente de les dénoncer chez les autres (les Syriens, par exemple).

Le capitalisme a plus d'un tour dans son sac, et on n'est pas près d'en voir la fin. Il a réussi l'extraordinaire tour de passe-passe de dézinguer à peu près totalement la pensée de gauche. Désormais nous n'avons plus le choix qu'entre la droite réactionnaire et conservatrice et le social-libéralisme qui appliquent une politique à peu près identique, ce dernier réussissant même l'exploit de faire passer avec plus de facilité les cautères sur la jambe de bois que la mondialisation nous impose – mondialisation, mot magique, nouveau modèle de perpétuation de l'ordre existant, avec la complicité et la connivence passives et plus souvent actives des classes moyennes. Voir le beau travail de Tony Blair en Angleterre ou de la CFDT en France. Comment voulez-vous qu'on ne doute pas de l'intérêt de voter ? Que la cote de Hollande soit en si forte baisse, provient essentiellement que les gens qui ont vraiment le cœur et la mentalité à gauche, sont absolument en sa défaveur dès maintenant. Combien en ai-je entendu dire que si c'était à refaire, ils ne voteront pas pour cette soi-disant gauche au second tour ?

En effet, on se trouve devant le "magnifique témoignage de pensée magique [que] nous donnons en transfigurant, par la grâce du rite électoral, un candidat social-libéral, auxiliaire avéré des puissants, en social-démocrate, défenseur supposé des petits", que signale Alain Accardo, dans son roboratif essai De notre servitude involontaire (éd. Agone). Je ne donne pas un an avant que le gouvernement autorise, comme une lettre à la poste, l'exploration du gaz de schiste, nouvel eldorado des capitalistes qui se foutent éperdument de la ruine de nos ressources naturelles, pourvu qu'ils s'en mettent le plus vite possible plein les poches. Il continue à soutenir à pleine voix la soi-disant « croissance » qui n'est en fait que la croissance de l'accumulation capitalistique.

J'aimerais bien un jour qu'on intègre dans la croissance l'éradication de la pauvreté (il n'en est jamais question), de l'analphabétisme (non, on fabrique une croissance tous azimuts de produits développant un illettrisme de plus en plus massif chez nos jeunes : émissions télévisées débiles, jeux vidéos insensés, appareils portatifs à écran qui occupent un temps de plus en plus important, au détriment du temps nécessaire pour penser ou même pour communiquer réellement, etc.), de la faim dans le monde (non, pendant que beaucoup se gobergent dans des banquets somptueux, ils omettent de voir ceux qui n'ont rien – et, hélas, nous avons inculqué nos défauts aux pays du tiers monde sur ce point, il n'est que de voir le contraste entre la bourgeoisie obèse qui les gouverne, avec notre complicité, et la majorité de la population...), du développement des services de santé et d'éducation accessibles à tous (pas danger qu'on les compte, ceux-là, ils ne rapportent rien, en terme de capital), etc., etc...

Marguerite Yourcenar, peu adepte de gauchisme, dénonçait (Sous bénéfice d'inventaire, Gallimard), à propos de l'Empire romain, les "tares de l'époque, la veulerie de la foule, l'universelle servilité à l'égard des maîtres du jour, la persécution spasmodique, mais féroce, des minorités […], le gaspillage barbare des jeux, l'inepte et fumeuse superstition, la misère pompeuse d'une culture ne consistant plus qu'en ressassages d'écoles"... Ne croirait-on pas la description de notre monde ?

Je suis un monstre, vous dis-je, de ne voir que ces aspects négatifs. J'aimerais, je voudrais bien en trouver de positifs, un seul même. Je cherche et n'en vois point. Et je ne suis pas le seul. Sinon, Hollande aurait encore un peu de crédit. Mais après tout, il y a toujours eu des monstres, de toutes sortes, ils ont leur fonction, celle d'obliger à regarder la réalité sans les œillères de la connivence et de la complicité avec les gens au pouvoir. Les anormaux, les fous, les artistes, les poètes, les saltimbanques, les fous du roi, sont tous des monstres. Mais Alain-Paul Mallard nous rappelle que "nous créons le monstre dans l'obscur laboratoire de nos préjugés, sous l'arc voltaïque de nos ressentiments, parmi les éclairs de nos craintes. […] mais en fin de comptes le monstre, magnifique, est l'hyperbole à l'aune de laquelle nous mesurons notre médiocrité."

À part ça, le feu d'artifice du 14 juillet à Bordeaux, tiré du milieu de la Garonne, était très beau ! 
 

dimanche 14 juillet 2013

14 juillet 2013 : soutien à "La belle aventure" de Poitiers


J'ai fait le choix de la vie. Je n'ai qu'elle. Je vais la rendre belle. (Blanche de Richemont, Éloge du désir)




J'ai fait un cauchemar. Une sorte de rêve où les librairies avaient disparu, comme les marchands de disques ont presque tous disparu. Il n'y avait plus de livres !

Un cauchemar où je ne pouvais plus trouver "Aujourd'hui, me voici debout pourtant, de plus en plus solide sur mes jambes, multipliant le monde et multiplié par lui" (Léon-Paul Fargue, Haute solitude, Gallimard), ni "Je vois tout le monde parler d'amasser pour ses vieux jours, comme si on était sûr d'avoir de vieux jours et comme si on devait désirer d'en avoir !" (George Sand, Pierre qui roule, Paradigme), ni "Tout en nous réclame des sommets que nous cherchons à atteindre. Nous voulons grandir. Alors allons-y, marchons vers les sommets !" (Blanche de Richemont, Éloge du désert, Presses de la renaissance), ni "La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, or il faut s'affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées sécurisantes. Il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme, de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse" (Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil), ni "Maintenant que je suis vieille, je ne veux plus avoir à m'encombrer de superflu..." (Virginia Woolf, Lettre à Jacques Raverat, 3 octobre 1924, dans Ce que je suis en réalité demeure inconnu, Seuil), ni "Il faut si peu pour vivre. Une âme, un peu de sang. La force de souffrir. Et ce qui fait jaillir la source du néant" (Marcelle Delpastre, L'araignée et la rose et autres psaumes, 1969-1986, Chamin de Sen Jaume), ni "Il y a une consolation à ne pas pouvoir atteindre l'impossible. Il n'y en a pas à ne pas le vouloir" (Marguerite Duras, La vie tranquille, Gallimard), ni tant d'autres phrases puisées dans des livres, phrases qui m'encouragent à poursuivre ma vie, en dépit de tous les deuils et du vieillissement...

Et à la poursuivre vers les sommets. Pour multiplier le monde. Pour m'affranchir des idées sécurisantes. Pour ne pas m'encombrer de superflu. Pour faire jaillir la source du néant. Pour vouloir l'impossible. Albert Camus a écrit : "Les tyrannies, comme les démocraties d'argent, savent que, pour régner, il faut séparer le travail et la culture. [...] La société marchande couvre d'or et de privilèges des amuseurs décorés du nom d'artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu'ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents ou hostiles à la justice, et séparés des travailleurs" (texte paru dans La Révolution prolétarienne, N° 447, février 1960).

Ne soyons pas complices de ces tyrannies d'argent qui nous gouvernent. De ces banques qui font ployer les petits, mais sont bien contentes quand les États les renflouent avec nos impôts, après les désastres qu'elles ont programmés. Ne soyons pas complices des concessions où nous pousse la société marchande (en particulier via internet) qui nous rendent indifférents aux emplois qui sont supprimés, et qui nous transforment en robots. Et qui feront qu'un jour on sera privé de tous les livres précités et de bien d'autres, et seulement inondés de best-sellers préfabriqués et interchangeables.

Pour dénicher des livres, il faut les voir, les toucher, les palper, les humer, les feuilleter, pouvoir en discuter avec des êtres humains qui ne soient pas que virtuels : sur tel site (vous le reconnaîtrez), on ne trouve que les livres dont on a déjà entendu parler ou ceux que le site promeut (il faut voir lesquels, en général à partir de ce qu'on a déjà acheté : « vous avez acquis ce livre, vous aimerez celui-là »). Allons-nous, sous prétexte de modernité, continuer à soutenir longtemps ce genre de multinationale anonyme, cette sorte de commerce virtuel qui pratique la concurrence déloyale (remise à tout le monde, pas de frais de port), à grand renfort d'exploitation du personnel et d'exemption d'impôts, en étant localisés dans des paradis fiscaux ? Non, non et non.

animation à La belle aventure

Soutenons le réseau de librairies indépendantes qui nous font découvrir les livres qui n'existeraient pas sans elles. Achetons dans ces librairies. Et, pour l'instant, soutenons La belle aventure de Poitiers et son magnifique travail d'exploration, de présentation, de découvertes, d'animation du livre et des écrivains, soutenons son magnifique personnel grâce à qui le monde est plus beau ! Quand on n'aura plus que des machines et des robots pour nous guider jusque dans nos choix, nous aurons bonne mine. Les machines doivent rester des outils à notre service, elles sont remplaçables, l'être humain est irremplaçable, contrairement à ce que nous serine la pensée unique néo-libérale qui nous gouverne et qui n'est rien autre qu'une pensée magique. L'accident de train au Canada aurait-il eu lieu (plus de 50 morts, une ville dévastée) s'il y avait eu un conducteur ?

La librairie La belle aventure lance une souscription, un appel à contribution volontaire, que je vous soumets, à vous, mes lecteurs. Car elle a besoin de nous tous. Cette souscription transitera par le biais de l'Association A comme..., association qui est sociétaire de la librairie. Je lance particulièrement cet appel vers ceux qui, comme moi, sont suffisamment à l'aise pour avoir du superflu. Certains sont capables de donner de leur nécessaire comme la pauvre veuve de l'évangile de Luc. Et nous ne saurions pas donner de notre superflu ? Allons donc, je ne veux point y croire. Je préfère poser la question : à quoi bon amasser pour ses vieux jours, garder comme Harpagon sa cassette en lieu sûr, inutile et inerte ? Donnons, donnez pour le développement de la vie de l'esprit, pour la belle aventure de la vie, donnons à la vie qui continue... Faisons de notre superflu le nécessaire qui permettra à une librairie de continuer, car une librairie qui meurt, c'est un pan de notre patrimoine spirituel qui disparaît, c'est Alzheimer qui prend possession de notre cerveau !

Nous n'avons qu'une vie. C'est par des actions de ce genre que nous pouvons l'embellir. Soyons, soyez généreux ! Et il faut l'être d'autant plus que c'est un vrai don que je fais et que vous ferez, ce n'est pas un appel aux sous de tous les Français, via la réduction d'impôts, comme tente de le faire, pour financer sa campagne électorale, un certain parti que reconnaîtrez tout de suite...



BULLETIN DE DON A L’ASSOCIATION “A comme...

Grâce à votre soutien financier, vous participez à La Belle Aventure ; soyez‐en par avance chaleureusement remercié.



Bulletin à compléter et à retourner à :



Association “A comme... ,

15 rue des Grandes Ecoles,

86 000 Poitiers.



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25 €   50 €   100 €   200 €   500 €  Autre montant :……………………….€

Règlement par chèque ci‐joint n°…………………………………… 
à l’ordre de l’Association « A Comme…



(le don à l’association « A Comme…ne permet pas de bénéficier d’une réduction d’impôt. Les informations recueillies feront l’objet d’un traitement informatique et sont destinées au secrétariat de l’association. En application de l’article 34 de la loi du 6 janvier 1978, vous bénéficiez d’un droit d’accès et de modification aux informations qui vous concernent. Si vous souhaitez exercer ce droit et obtenir des informations vous concernant, contactez nous à l’adresse de l’association. Association loi 1901 – N°0863011539)

samedi 13 juillet 2013

13 juillet 2013 : Pologne, Compagnons, anniversaire


L'action se passe en Pologne, c'est-à-dire nulle part.
(Alfred Jarry, Ubu roi)


Il est probable que j'ai déjà proposé cet exergue pour une page de blog, mais il n'est pas inutile d'en remettre une couche, si ça peut inciter quelques-un(e)s à lire ou à relire la célébrissime pochade théâtrale de notre Jarry national, par ailleurs grand cycliste devant l'Éternel et qui, donc, ne peut que me plaire. Tous les tyrans anciens ou récents y sont montrés avec la plus grande exactitude, et on en rit ! Tant mieux !
J'ai donc emmené les Polonais jusqu'à la dune du Pyla, que nous avons gravie par l'escalier, puis comme ils avaient envie de tremper les pieds, descendue vers la mer (facile, quoique...), mais il a fallu ensuite remonter, et le plus fourbu, c'était moi, ils ont entre vingt et trente ans de moins, pardi. Je me dis que désormais, les randonnées en montagne, c'est quasiment fini. Mais c'est vrai que le temps passé au bas était un bonheur simple, loin de la horde qui s'agitait au sommet. Une fois remontés, nous avons pique-niqué près du parking, dans l'ombre agréable du sous-bois de pins, bercés par le chant des cigales, puis sommes allés à Arcachon nous balader et faire une petite sieste sur la plage, à l'ombre de la jetée du môle d'où partent les bateaux d'excursion. Le soleil était en effet ardent, et mes Polonaises ont tendance à rougir, malgré la crème solaire. Arcachon en été, à fuir ! Odeurs de crèmes solaires, étalages humains parfois insupportables (corps, voix, téléphones portables). Seuls les enfants de moins de dix ans trouvaient grâce à mes yeux...
La veille, ils s'étaient baladés tout seuls, comme aujourd'hui. Je les avais rejoints au Musée des Compagnons du Tour de France, rue Malbec. J'ignorais qu'un tel musée existât à Bordeaux (ben oui, de temps en temps, un petit imparfait du subjonctif, ça fait du bien). Le musée est situé à côté du bâtiment qui abrite les compagnons, lors de leur Tour de France, quand ils s'arrêtent, en général pour une durée d'un an, à Bordeaux. Car le compagnonnage, c'est un mode de vie, à base d'instruction professionnelle approfondie et d'assistance mutuelle, de solidarité et de vie communautaire, pendant le Tour de France qui dure de quatre à six ans. Les candidats nantis de leur diplôme professionnel (charpentier, maçon, ébéniste, serrurier...) passent un entretien avec un jury, des tests, et s'ils sont admis, sont accueillis dans un des sièges du Tour. Mais pour devenir compagnon, il faut se plier aux règles, notamment sur la vie en communauté (dans la Maison des Compagnons, la Mère reçoit les jeunes et assure la gestion du siège), mais aussi sacrifier une partie de son temps personnel à la formation professionnelle continuée : cours du soir assurés par des « anciens », apprendre à se prendre en charge, à changer chaque année d'environnement et de cadre de vie, s'adapter à des différents lieux de travail de tailles variées. Certains craquent au bout de deux semaines ou un mois. Mais s'il persiste, le jeune devient affilié en présentant au bout d'un an une première maquette. Au bout de quelques années, il est reçu compagnon, sur présentation d'un travail effectué en dehors de ses heures de travail et de cours. Ce sont quelques-uns de ces chefs-d’œuvre qui sont présentés ici. J'ai pu ainsi voir des maquettes en maçonnerie et en bois, souvent d'une grande beauté, dont voici quelques photographies :


 





 

Au fond, sans Krzysztof, Dorota, Anita et Renata, je n'aurais même pas eu connaissance de cet excellent petit musée. Vivent donc la Pologne et les Compagnons !
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27ème anniversaire de la naissance de Lucile. Je me souviens de sa venue au monde comme une fusée : ah ! elle avait hâte de venir, et elle s'est sentie tout de suite bien. Très rapidement, elle ne nous a plus réveillé la nuit, et même le matin, chose extraordinaire, elle attendait en gazouillant qu'on veuille bien la chercher pour son premier biberon... Quand je la vois, je pense à ces vers du poète Michel Dunand, dans Mourir d'aller : "Le bonheur me tient constamment la main. / Ne pas le saisir tient du sacrilège." C'est tout le mal que je lui souhaite !

jeudi 11 juillet 2013

11 juillet 2013 : Pologne, Italie, canicule et poésie


Depuis qu‘il est libre, il n‘a jamais connu l‘ennui, ni le désœuvrement. Il lui suffit de regarder autour de lui pour être distrait.

(Edouard Peisson, Hans le marin)



La chaleur est tellement excessive (il y avait 27° dedans hier au soir, et la chaleur nocturne est restée supérieure à 20°, et il y a encore 26°5 ce matin en dépit des courants d'air nocturne) qu'en ce moment les ouvriers du chantier commencent très tôt et m'ont réveillé à six heures ce matin, mais peut-être même ont-ils commencé plus tôt encore. J'ai dormi sans même un drap, enveloppé quand même dans mon pyjacourt, faisant des rêves bizarres que j'ai déjà oubliés...

Quelques personnes, à qui j'ai déjà envoyé mon recueil, m'ont remercié du poème qui leur est dédié. R., un des jeunes couch-surfeurs qui a transité l'an passé par chez moi, et qui, entre autres activités, enregistre des livres à haute voix pour les aveugles, me dit qu'il va l'enregistrer. J'en suis d'autant plus content que je considère ces poèmes comme ayant été souvent conçus et travaillés pour l'oralisation. Rabiyah, Irakienne de Poitiers, qui en a écouté quelques-uns lors de mon petit récital vendredi dernier en l'honneur de Georges Bonnet et Odile Caradec, veut en traduire en arabe !!! J'ai presque achevé l'envoi du Temps écorché aux personnes à qui je veux l'offrir. Je l'ai envoyé aussi à quatre revues de poésie pour qu'ils en signalent la parution et en fassent, éventuellement, une critique. Il me reste à voir avec Sud-Ouest s'ils peuvent faire un article avec photo et à l'offrir aussi lors de mon prochain voyage à Poitiers aux amis de la région, plus quelques envois à des amis éloignés. En particulier je le porterai à Léone, la Montmorillonnaise de 93 ans, à qui je vais rendre visite le 25 juillet, et qui souhaite en apprendre par cœur pour les dire à la radio locale ! Elle m'a appris que son désir de voyage n'était toujours pas apaisé, elle a encore fait une grande croisière en Méditerranée l'an passé : paraît que l'orchestre de bord jouait exprès La vie en rose pour elle, la doyenne ! Sacrée Léone !

Mes couch-surfeurs polonais sont arrivés hier : Krzysztof, déjà venu à Poitiers il y a deux ans pour le 14 juillet, est accompagné cette fois de Dorota, Anita et Renata. Nous avons fait en fin d'après-midi une visite du centre ville (Monument des Girondins, Grand Théâtre, Cathédrale, Place de la Bourse et miroir d'eau, Pont de pierre, petites rues pittoresques du quartier Saint-Pierre), j'ai trempé mes pieds souffrants dans le miroir d'eau (dont l'effet miroir n'existait guère, vu les nombreux piétineurs, sauteurs, baigneurs couchés, coureurs, aspergeurs qui s'en donnaient à cœur joie !) et nous avons mangé dans un des restaurants de la rue des Faussets : ils ont goûté à la salade de gésiers, à la gratinée d'oignons, au boudin aux pommes et à la croustille de porc confit, voulant manger local. Ce jour, ils vont se débrouiller tout seuls, prendre le tram et le batcub (le bateau bus), j'irai peut-être les rejoindre au Musée des Compagnons du tour de France, que je ne connais pas encore (je connais celui de Tours), dans l'après-midi. Ce soir, ils (elles plutôt) vont me préparer une cuisine polonaise (ingrédients achetés hier), et demain, je les emmène à la dune du Pyla le matin et Arcachon l'après-midi.

Et, pour compléter mon propos d'hier, je vous invite à méditer sur le texte suivant :
Valeur

J'attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.

J'attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.

J'attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire,  à la fatigue de celui qui ne s'est pas épargné, à deux vieux qui s'aiment.

J'attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd'hui vaut encore peu de chose.

J'attache de la valeur à toutes les blessures.

J'attache de la valeur à économiser l'eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s'asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.

J'attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.

J'attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.

J'attache de la valeur à l'usage du verbe aimer et à l'hypothèse qu'il existe un créateur.

Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues. 
 

(Erri De Luca, Œuvre sur l'eau, Seghers, 2002, trad. par Danièle Valin)