Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 30 novembre 2013

30 novembre 2013 : Charles Juliet, ou la fraternité



24 juillet 2002 : cette petite voix, en nous, qui exige parfois qu'on s'insurge et dise non, je refuse.
(Charles Juliet, Apaisement : Journal VII, 1997-2003, POL, 2013)



Charles Juliet. Un nom qui ne vous dit peut-être rien... Il fut célèbre un temps, au moment de la sortie de son unique roman L'année de l'éveil (1989), dont on fit un film en 1991. Puis il est retombé dans un relatif oubli. Poète de grand talent (une anthologie, Moisson, est parue en 2012), il est aussi amateur d'art et a écrit sur Bram Van Velde, Giacometti et Cézanne, publié des entretiens avec Raoul Ubac, Pierre Soulages, Marie Morel, Fabienne Verdier. Il a écrit également des récits (Attente en automne, Failles, L'inattendu, Lambeaux). Mais pour moi, ce qui le rend fraternel, en fait un ami (je l'ai rencontré une fois, en 1996 ou 97, sans vraiment oser lui parler, mais je crois qu'il est très timide, pareillement), c'est son Journal, dont je viens de lire cette année les tomes 6 (à Venise), Lumières d'automne, couvrant les années 1993 à 1996 et 7 (ces derniers jours), Apaisement, qui va de 1997 à 2003.
Né en 1934, Charles Juliet s'achemine vers ses quatre-vingts ans. Enlevé à sa mère bébé (elle finira morte de faim dans un asile psychiatrique sous le régime de Vichy, eh oui, sous l'influence nazie, on se débarrassait ainsi des bouches inutiles, merci Pétain – quand je pense qu'il y a encore des gens pour l'admirer !), il a été recueilli par une famille de paysans, il fréquentait l'école de novembre à avril (car le reste du temps il devait garder les vaches), puis à douze ans fut placé à l'école d'enfants de troupe d'Aix-en-Provence, expérience très dure, puis après le baccalauréat, il entra à l'école de santé militaire de Lyon, qu'il abandonna au bout de trois ans, sans achever ses études de médecine. Il voulait en effet se consacrer entièrement à l'écriture. Non sans difficultés, car il dut d'abord aller au fond de lui-même ("Un être qui se cherche, qui est en pleine révolution intérieure, il est conduit à d'importantes remises en cause. Il arrive alors qu'il soit en rupture avec son entourage. En conséquence, il s'adresse des reproches, doute de lui-même, combat ce qu'il pense, se figure qu'il est anormal... Il se sent de plus en plus seul, s'enfonce dans la souffrance, devient mutique, convaincu que s'il parlait, il ne serait pas entendu"), tant il se sentait « différent ».
Sa grande œuvre est son Journal, en plusieurs volumes, qui couvre dans sa partie publiée, les années 1957 à 2003. On y voit l'écrivain à la recherche de soi, des autres aussi. C'est un document de premier ordre, autant sur le plan littéraire que sur le plan psychologique, qui nous apprend beaucoup sur lui certes, mais aussi sur nous, car c'est l'ordinaire des livres de ce calibre-là (ceux de Montaigne, Rousseau, Gide, Virginia Woolf, etc.) de nous hisser à leur hauteur et de nous rendre plus fort, plus humain, plus proche aussi de notre propre intimité.
Petit florilège : "dire non ne s'apprend pas. La compassion, la révolte, le refus de participer à des actes condamnables, ne s'enseigne pas. Que ce non soit dicté par un sursaut de la sensibilité, de la conscience morale, qu'il soit spontané ou résulte d'une mûre réflexion, il ne peut avoir sa source qu'au plus profond de l'être" (24 juillet 2002) ; "Abîmes de l'être humain. Nécessité d'une constante vigilance. Obligation de monter la garde en permanence contre ces démons qui dorment en nous, sont susceptibles à tout instant de faire irruption et de se déchaîner" (30 décembre 1999) ; "Les problèmes qui se posent à l'humanité sont de plus en plus graves, de plus en plus pressants, de plus en plus complexes. Mais ceux qui ont à leur trouver des solutions demeurent des hommes. Des hommes avec leur égo, leurs limites, leurs ambitions, leur volonté de pouvoir, leur détermination à servir les intérêts de leur pays, et on comprend que les décisions prises ne sont pas forcément les meilleures" (4 septembre 1998) ; "s'appliquer à se connaître, c'est aussi vouloir se transformer, c'est se défaire d'une personnalité d'emprunt, c'est travailler à détrôner l'égo, c'est tirer au jour ce noyau dur et inaliénable qui sommeillait au plus reculé de notre nuit, c'est devenir enfin soi-même. Quand au terme de ce dur travail on est devenu soi-même, alors on accède à un état qui est à la fois lucidité, vigueur, bonté, simplicité, sérénité, sagesse, consentement à soi et adhésion à la vie" (22 février 1998) ; "Les effets du regard sur autrui. Il peut être humiliant, déstabilisant, dévalorisant, aimant, approbateur, protecteur, encourageant..." (1er décembre 1997) ; "Bien souvent, ceux qui possèdent un savoir en usent pour dominer. […] tout savoir ne devrait pourtant servir qu'à élaborer, puis toujours plus perfectionner un savoir-comprendre, un savoir-vivre, un savoir-aimer." (2 janvier 1996) ; "Le seul vrai problème auquel chacun ait à donner une réponse est d'ordre moral : suis-je capable de respecter autrui ? Suis-je capable de le traiter en égal ? Suis-je capable de ne pas vouloir l'exploiter, que ce soit psychologiquement ou économiquement ?" (19 janvier 1994) ; "La pire des solitudes, c'est être coupé de soi-même, c'est vivre dans l'ignorance de ce qui nous gouverne, c'est ne rien comprendre à ce que nous sommes. La plupart des hommes sont dans ce cas" (10 février 1993). Mais on pourrait multiplier les citations, tant cet homme, cet écrivain, nous parle à hauteur d'homme, comme un frère.

mon bâton de marcheur, que j'ai placé à côté du dessin de Claire qui,
d'une certaine façon, m'accompagnait

Cette fraternité, je l'ai retrouvée lors de la marche contre le racisme, où nous n'étions hélas pas assez nombreux – les gens couraient au Marché de Noël, qui vient d'ouvrir, et, visiblement, notre marche les gênait dans leur grand-messe commerciale (j'ai entendu des réflexions du genre : « Quelle horreur ! Rentrez chez vous ! », ne sachant pas si c'était adressé aux manifestants en général, ou aux « métissés » en particulier)... Bon, tant pis, il y avait là mes ami(e)s d'ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne), de l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture), de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'Antisémitisme), de la Ligue des Droits de l'Homme, de la Cimade, d'Osez le féminisme, sans parler de nombreuses associations étudiantes, enseignantes (tout de même les enseignants se doivent d'éclairer le monde), syndicales... Beaucoup de jeunes, ce qui faisait plaisir. Eux, au moins, sont favorables à un monde plus fraternel. Et, au détour de la foule, ma belle-sœur B., pas vue depuis plusieurs années...
Et un marcheur arborait fièrement un drapeau que je n'avais encore jamais vu : celui de la République espagnole, assassinée par les nazis et les fascistes.


La république espagnole, martyrisée

jeudi 28 novembre 2013

28 novembre 2013 : peut-on tolérer toutes les idées ?


Dès lors, un homme tolérant ne serait-il qu'un homme arrangeant, qui tâche de ne pas trop déranger ceux qui justement le dérangent ? Pas si simple : la tolérance a pour limite l'intolérable. Quelle part de contrariété suis-je prêt à accepter sans perdre mon identité ou sans renier mes convictions ? Au nom de la tolérance, les actes intolérants nous sont... intolérables. En effet, en laissant dire et faire les ennemis de la liberté (en tolérant discours et actions xénophobes, par exemple), mon indulgence serait alors coupable de précipiter la ruine des valeurs qu'elle prétend défendre.
(Étienne Gruillot, Faut-il tolérer toutes les idées ?, Milan, 2009)


C'est un fait, je ne suis pas et ne serai jamais un homme arrangeant. J'ai eu quelques réponses peu favorables avec mon papier sur le racisme, et sans doute en aurai-je aussi avec celui sur la 3 D. Mais j'ai l'habitude.
Pour ce qui concerne le racisme, chacun peut avoir ses idées sur la question, je n'en disconviens pas, libre à chacun de se revendiquer porteur d'idées racistes, ou du moins de les accepter : mais que ceux-là ne viennent pas m'accuser de xénophobie, à moins qu'ils ne pensent, avec une certaine perversion, que je fais de la xénophobie anti-française. Pour ma part, je le regrette, mais j'estime que nous n'avons pas à accueillir toutes les idées sans prendre parti ; la puanteur nauséabonde des idées racistes, je ne peux l'accepter, j'en ai trop souffert, des amis aussi, et je ne trouve pour ma part ni raison ni pertinence dans les discours raciste. Je n'ai pas à chercher à comprendre ceux qui profèrent ce genre d'idées, sinon, il me faudrait comprendre aussi Adolf Hitler. Ce qu'ils disent est très grave, on ne peut se taire et leur dire : continuez. Je rappelle que Christiane Taubira n’a pas porté plainte, malgré les insultes et les humiliations qu'elle a dû encaisser. Ce sont des associations qui se mobilisent. Et j'irai manifester samedi prochain à Bordeaux, à l'appel de la Ligue des Droits de l'Homme et de nombreuses associations : et j'espère qu'on sera nombreux.
Quand des journalistes, des politiciens croient bon d'exploiter la souffrance des gens auxquels ils s'adressent en leur désignant des boucs émissaires, ils savent ce qu'ils font, et ce n'est pas à nous de les laisser dire sans réagir devant leurs pires ignominies : ils ne peuvent que s'attendre à ce qu'on leur fasse des reproches, si on a un tant soit peu de sens moral. C'est à nous de séparer le bon grain de l’ivraie pour ne pas risquer un jour, comme cela s’est déjà produit dans l’histoire récente, de voir l’ivraie étouffer le bon grain ? Le nazisme, la fascisme, et les fantoches à leur botte, comme notre régime de Vichy, ont poussé leurs politiques discriminatoires jusqu'à la négation et au final la suppression des « autres » (Juifs d'abord, tziganes, nègres, slaves et autres "races" non-"aryennes", mais aussi homosexuels, malades mentaux, handicapés, et autres catégories), considérés comme des sous-humains.
Un ami immigré, à qui je posais la question : as-tu souffert du racisme depuis que tu es en France (il y est depuis les années 90), m'a fait la réponse suivante : « Pour te parler franchement, je me sens doublement discriminé: 1/ à cause de mon caractère (fier, respectueux de moi-même et conscient de le mériter, et indomptable, quoique pacifiste, aimable et respectueux des gens et des lieux) ; 2/ à cause de mon origine : cela je l'ai vécu de façon horrible dans le domaine professionnel... En ce qui concerne le racisme, le plus criminel à mon sens, est celui qui prive des gens du travail (c'est-à-dire de leur ressource de vie). Pour le reste, c'est moins dangereux, moins malheureux. On peut même y être indifférent sans rien perdre. Quant à la montée du racisme, c'est cyclique et la crise qu'on ne cesse d'amplifier est passée par là. Voilà pour cette question inquiétante. L'Europe a peur, elle sent le déclin de sa domination, elle se barricade et se ferme sur elle-même. Je pense que ce n'est pas la bonne solution. La bonne attitude serait de profiter de tout son potentiel (métissage qu'elle doit assumer), y compris du regard et des valeurs de ceux qui viennent d'ailleurs, ceux qui ont tout quitté parce qu'ils aiment la France, son mode de vie, ses principes, ses valeurs, et qui ont eux aussi des choses à dire, des atouts à faire valoir. »
Personne n'est coupable d'être né quelque part. À moins d'être coupable d'être né tout court... Soyons honnêtes de le reconnaître. Et donc de reconnaître la qualité d'être humain à tout homme et à toute femme. N'est-ce pas un penseur latin qui disait : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » J'en fais volontiers ma devise, aussi bien que celle de la Cimade : « Il n'y a pas d'étranger sur cette terre. »

mercredi 27 novembre 2013

27 novembre 2013 : 3 D : pas pour moi


Qui va là ?

Face à toute œuvre, qu'elle soit littéraire, plastique ou musicale, tout comme à l’intérieur de toute œuvre en train de se créer, se lève cette interrogation entre surprise et trouble.

Qui va là ?

Face à toute personne rencontrée, à tout visage, qu'il soit d'un proche ou d'un passant, d'un familier, d'un étranger, se formule cette demande, entre étonnement et inquiétude.

Qui va là ?

Face à soi-même soudain frappé, au détour d'un instant, par la flagrance et par l'inévidence de sa propre existence, d'un même élan, surgit en force cette question, entre stupeur et grande alarme.

Qui va là ?

Face à la mort, le questionnement monte à l'aigu et vibre à l'infini, entre mystère et effroi.
(Sylvie Germain, Céphalophores, Gallimard, 1997)


Ah, la 3 D ! tout un programme ! Ça me paraissait supportable, en tant que gadget quand c'était au Futuroscope (où il n'y avait que des gadgets, comme dans tous les parcs d'attraction) ou à la Géode de La Villette. À aucun moment, je n'y avais accordé la moindre allure artistique, je l'avais pris pour ce que c'était : un gadget. Imagine-t-on de regarder la Joconde ou un Van Gogh en 3 D ? il se trouve que j'ai vu en 2 D deux films qui étaient sortis en 3 D : Alice au pays des merveilles de Tim Burton, et le dernier Astérix au service de la Reine ; non seulement je n'ai rien perdu sur le plan artistique, car j'ai parfaitement vu tous les effets 3 D, mais j'ai gagné le prix des lunettes et le surcoût des films en 3 D, que je n'ai évidemment pas payés : car tout ça relève du commerce le plus bêta – en particulier pour les multiplexes, toujours à l'affût de nouvelles recettes extra-artistiques, pop-corn, boissons sucrées, jeux vidéo –, et non pas de l'art : et, pour moi, le cinéma est un art. Devant la baisse de la fréquentation, ces margoulins – poussés bien sûr par les actionnaires des « majors » de cinéma américaines – ont trouvé le bon filon, car la plupart des films en 3 D sont destinés aux enfants (films d'animation d'une laideur affligeante, que la 3 D ne doit pas arranger, et blockbusters pour gamins attardés, où ça bouge tout le temps) qui, habitués, en redemandent : on formate du spectateur. Et ça marche : ce sont ces films-là qui font le plus d'entrées, et qui ruinent un peu plus les familles à petit budget !
Il se trouve qu'en mars 2011, comme les cinémas avaient commencé à programmer des retransmissions numériques d'opéras, en direct ou enregistrés, j'ai eu la fantaisie d'aller voir au CGR de Poitiers Carmen, projeté en 3 D. Non seulement c'était moins convaincant en 3 D qu'en 2 D, mais j'en suis ressorti avec un mal de crâne pas possible. Car j'ai trouvé que ce relief-là, qui m'était imposé, n'était pas le mien ! Explication, trouvée sur internet (vous voyez que je ne suis pas contre le progrès) : "apparition éventuelle de troubles neuro-oculaires dûs à l’effort contre nature que la 3D demande à nos yeux. Un risque confirmé par le professeur d’optométrie américain Martin Banks (université de Californie à Berkeley), auteur d’une étude inquiétante sur le “conflit optique” qui fonde l’illusion de relief au cinéma". Mais ne pas s'inquiéter : nos chers bambins vont, avec ça, enrichir la profession des ophtalmologistes, comme avec leurs casques sur les oreilles, ils vont enrichir les ORL, et avec pop-corn et boissons sucrées les dentistes. À la sortie du cinéma, j'avais rempli le questionnaire en indiquant « plus jamais d'opéras en 3 D ». Je n'ai pas dû être le seul, car depuis, je n'ai jamais vu de retransmissions d'opéras programmées en 3 D.
De toute façon, lisons ce qu'en a dit un cinéaste, Christopher Nolan (dans Les Inrocks): « il m’est difficile de regarder un film en 3D et d’oublier que je regarde un film, surtout avec les lunettes et la fadeur de l’image, car on perd de la lumière. En plus, parler de 2D est un abus de langage. L’oeil humain voit en 3D. L’essence du cinéma et de toute prise de vues, c’est l’illusion en trois dimensions. On peut parvenir à des effets de profondeur incroyables avec les techniques déjà existantes […] Forcer à la 3D, j’appelle ça jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut préserver la qualité initiale de l’image avant toute chose. » Voilà, tout est dit : en feuilletant rapidement les commentaires de spectateurs sur des sites, tous disent qu'il y a par ailleurs une déperdition de l'image (les couleurs sont moins franches, moins vives, en 3 D), et souvent estiment s'être fait avoir.
Déjà, on peut estimer que la révolution du tout numérique, qui a succédé à l'obligation du passage au Dolby accompagné du bouleversement apporté par les multiplexes, ce qui avait sans doute boosté un temps la fréquentation, n'est en fait qu'un moyen de faire encore plus de profits pour quelques-uns (les grands circuits) au détriment de la diversité culturelle (les petites salles d'art et d'essai) et de la préservation de l’emploi (c'est bien connu, plus de profits = moins d'emplois) : rotation bien plus rapide des films, ouverture de la programmation à des spectacles divers (match de foot, opéra, spectacles comiques…), gestion resserrée (des centaines ou milliers d'emplois en passe d'être supprimés, essentiellement des projectionnistes, mais aussi les vendeurs de billets et caisses, puisque la billetterie dématérialisée est déjà là, il est vrai qu'on les transforme en vendeurs de pop-corn)… Non, tout ça ne me réjouit pas. Une réponse absolue, celle des cinémas Utopia, au slogan : « Cinéma garanti sans 3D ». Jusqu'à quand ?
Surtout quand on sait qu'en plus, le leader français des lunettes 3D (Eyes3Shut) n'est autre qu'un des dirigeants du Front National en Vaucluse. Quand on pense que les conseils régionaux, généraux et municipaux, souvent de gauche, ont subventionné les équipements de cinémas pour s'adapter à la 3 D, on en tombe le cul par terre : le sieur en question fait de la politique et se trouve subventionné indirectement par les aides publiques.
Jusqu'à quand, disais-je ? Car déjà les Utopia succombent aux sirènes et proposaient Gravity, en 2 D heureusement, que je suis allé voir, en tant qu'amateur de science-fiction. Résultat : rien à signaler. Un film dont il ne me restera rien (comme Matrix). Une bande sonore épouvantable, et c'est là, en particulier, que je situe l'artiste au cinéma. Quand Kubrick, pour son film de science-fiction 2001, choisit des musiques qu'on n'oublie pas, ici on avait envie de se boucher les oreilles ! Gravity n'est même pas mauvais, il est insignifiant : aucune réponse au « Qui va là », aucune « surprise », aucun « trouble », un film pour passer (perdre ?) le temps. À mon âge, je n'ai plus envie, ni au cinéma, ni en littérature, de gâcher le peu de temps dont je dispose. Et sur un thème voisin (la solitude devant l'infini), le récent En solitaire (malgré de graves défauts) était au moins empreint d'humanité. 

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         Ceci étant, je n'empêche personne d'aller voir des films en 3 D ni d'aller dans les parcs d'attraction, si on a de l'argent à dépenser et du temps à perdre : mais on ne m'y verra pas. J'ai d'ailleurs appris qu'un nouveau parc va être installé dans le département de la Vienne, qui va devenir décidément de plus en plus une « réserve » d'Indiens. Et je sais aussi l'utilité de la 3 D en microchirurgie et en modélisation, par exemple.


mardi 26 novembre 2013

26 novembre 2013 : "Les jours heureux"


4 septembre 1998 : Les problèmes qui se posent à l'humanité sont de plus en plus graves, de plus en plus pressants, de plus en plus complexes. Mais ceux qui ont à leur trouver des solutions demeurent des hommes. Des hommes avec leur égo, leurs limites, leurs ambitions, leur volonté de pouvoir, leur détermination à servir les intérêts de leur pays, et on comprend que les décisions prises ne sont pas forcément les meilleures.
(Charles Juliet, Apaisement : Journal VII, 1997-2003, POL, 2013)


Une fois n'est pas coutume, j'ai formidablement bien dormi cette nuit, huit heures d'affilée, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Peut-être mes déplacements incessants – et donc changements de lits nombreux, en sont une des causes. Mais j'entends quand même beaucoup de gens de mon âge se plaindre d'un sommeil agité ou coupé en plusieurs tronçons. Et mes toubibs successifs (Poitiers, puis Bordeaux) m'ont confirmé que, déjà si j'arrive à dormir six heures sans me réveiller, certes je peux ensuite me rendormir, mais ma nuit est finie. Alors, je me lève faire un petit tour aux toilettes, boire un verre d'eau, et lis ou écris.



 le sommeil paisible : Zoulou

Je crois cependant que ce qui m'a admirablement détendu, et donc donné ce formidable sommeil, c'est d'avoir vu hier après-midi l'excellent documentaire Les jours heureux, réalisé par Gilles Perret, qui nous raconte l'élaboration par la Résistance française d'un programme de reconstruction et de rénovation du pays, qu'on peut lire en intégralité sur le site : http://fr.wikisource.org/wiki/Programme_du_Conseil_national_de_la_Résistance
À grand renfort d'images d'archives, mais aussi d'interviews de participants devenus très âgés, qui nous offrent à la fois une mémoire de la résistance, mais aussi une mémoire politique et sociale dont nous avons grand besoin aujourd'hui où tous les idéaux de la Résistance sont oubliés (« Les Français ont la mémoire courte », disait le général de Gaulle), et où tout ce programme admirable est en train d'être démantelé par les gouvernements successifs depuis trente ans. On voudrait nous faire croire que ces idées, fixées dans un programme écrit, seraient tombées dans la désuétude : et la deuxième partie du film, où sont interviewés nos hommes politiques actuels, montre bien l'absolue nullité de ces derniers (en particulier Copé un des résistants dit : "ils se prétendent gaullistes, mais n'ont pas lu une ligne des discours ni des Mémoires de de Gaulle", Hollande et Bayrou, pas un pour racheter l'autre) dès qu'on les compare avec les Stéphane Hessel, Raymond Aubrac (ils viennent de mourir et le film leur est dédié), Daniel Cordier, Léon Landini, Robert Chambeiron, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, et autres grands résistants de l'époque. 

affiche du film
 
Ce programme magnifiquement intitulé « Les jours heureux » (d'où le titre du film), élaboré en France occupée entre octobre 1943 et mars 1944 par le Conseil National de la Résistance (CNR), entendait poser les fondements d'une société plus juste, plus humaine, porteuse de valeurs universelles. Il est à l'origine de la sécurité sociale, de la retraite par répartition, de la liberté de la presse par rapport à l'État et aux puissances d'argent, de la création des comités d'entreprise, choses qui existent encore en partie aujourd'hui : pour combien de temps, car elles sont déjà bien malmenées ? Mais il fut aussi à l'origine des nationalisations des banques, sociétés d'assurances et usines qui s'étaient liées aux occupants (pardi, pour les actionnaires, l'argent n'a pas d'odeur, et on est toujours du côté du plus fort !), aussi bien que des richesses du sous-sol (Charbonnages de France) ou naturelles (électricité), toutes choses qui ont été mises à mal ces derniers temps, sous prétexte de libéralisme mondialisé et d'Europe (après ça, étonnons-nous que beaucoup de Français soient opposés à l'Europe, et ne votent que très peu aux élections européennes).
Quand on voit ces hommes, traqués par l'occupant et ses séides vichyssois, ces géants (quel plaisir de les entendre, ces vieux résistants avec leurs belles têtes de vieillards qui paraissent jeunes, et comme Bayrou, Copé et Hollande paraissent sinistrement "vieux" à côté d'eux, c'est le côté tragique du film, de voir ces hommes qui nous gouvernent ou souhaitent gouverner être incapables de répondre à des questions simples) avoir eu une telle vision de l'histoire, de la liberté, de l'équité, on se dit qu'on a beaucoup perdu. Deux historiens complètent le dispositif filmique, Laurent Douzou et Nicolas Offenstadt, et donnent un autre éclairage. Ce magnifique documentaire complète le dernier film de Kenneth Loach, L'esprit de 45, sorti au mois de mai, et qui traitait, pour l'Angleterre, du même sujet. Ce dernier film n'avait même pas fait 10 000 entrées en salle, quand des conneries invraisemblablement abrutissantes et décervelantes en attirent des millions. 

le film de Ken Loach, à ne pas manquer non plus
 
Nous étions assez nombreux hier, mais le public était uniquement composé de vieux, enfin, de gens d'au moins mon âge ! Les jeunes ont-ils envie de savoir, de comprendre ? L'oubli de l'histoire est tragique. Elle conduit à ce que nous voyons aujourd'hui : la domination de la finance et du pouvoir économique sans contrepartie. Les jours heureux rappellent opportunément que Denis Kessler, un des pontes du MEDEF avait affirmé en 2007 : « Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance » (revue Challenge du 04/10/2007), sans que personne ou presque y trouve à redire. On en est effectivement là. À bon entendeur salut !
Reste à souhaiter que des jeunes (comme l'étaient la plupart des résistants) se soulèvent à nouveau et entrent en résistance.

dimanche 24 novembre 2013

24 novembre 2013 : Pourquoi ?


Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi.
(Martin Buber, Le chemin de l'homme)

J'ai été surpris d'entendre mes amis de Poitiers me dire : « La dernière fois que tu es venu chez nous [il y a un mois et demi], tu n'as parlé que de la mort ! » C'est possible : en effet, à ce moment-là, Igor poursuivait son agonie à l'hôpital, et j'allais lui rendre visite chaque après-midi, aux heures autorisées. Mais enfin, y a-t-il du mal à parler de la mort ? Ne fait-elle pas partie de la vie ? Ne faut-il pas s'y préparer (Montaigne : "Philosopher, c'est apprendre à mourir") ? Doit-on, vraiment, en faire un sujet tabou, à exclure de toute conversation ? Personnellement je ne le pense pas, et sans en faire un sujet privilégié de ma parole, je souhaite de tout mon cœur qu'on n'oublie pas – et je ne risque pas de l'oublier maintenant, où je suis, comme chantait Brassens, "cerné de près par les enterrements" – que plus nous avançons en âge, plus nous approchons de la fin. Et non seulement la mort m'accompagne, mais les morts aussi (Victor Hugo : "Les morts, ce sont les cœurs qui t'aimaient autrefois / C'est ton ange expiré ! c'est ton père et ta mère !") ; aussi, j'y pense souvent et, de temps en temps, probablement sans que je m'en rende compte, je dois en égrener le thème dans ma conversation.



 sagesse de l'arbre

Je dois avouer aussi que c'est devenu un sujet majeur de ma poésie – si tant est que ce soit de la poésie, ce que j'écris, disons donc de mon écriture. Je ne voudrais pas atteindre la fin de ma vie sans être capable de répondre à la question : « Pourquoi n'as-tu pas été Jean-Pierre Brèthes ? » Je me suis trop souvent efforcé de répondre, dans ma vie, à des questions du type : « Pourquoi ne deviendrais-tu pas un sportif émérite, un bibliothécaire génial, un poète transcendant, un mari parfait, un père étincelant, un ami sublime, etc... ? » Toutes questions qui ne sont pas sans intérêt, mais qui éloignent du vrai sujet, qui est : as-tu été toi-même ? As-tu vécu de ta manière à toi, sans copier servilement celle des autres, et sans être pour autant devenu ton but exclusif ? As-tu été l'orgueilleux qui n'a toujours pensé qu'à toi, ou bien as-tu fait preuve dans tes relations avec autrui, de l'humilité, de la modestie qui sont les tiennes ? Humilité et modestie qui cohabitent très bien, chez moi comme chez les autres, avec l'orgueil. Es-tu bien qui tu es ? N'as-tu pas été qu'un miroir que tu as promené le long du chemin et qui t'a renvoyé l'image que tu souhaitais que l'on voie de toi ?
"Car je suis allé jusqu'au sommet de la montagne. Et je ne m'inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m'en soucie guère maintenant", a dit Martin Luther King, la veille de son assassinat (cité dans Sylvie Germain, Magnus, Albin Michel, 2005). Et je me pose la question : suis-je allé jusqu'au sommet de ma montagne ? Peut-être justement, le fait que j'évoque souvent la mort, dans ma parole comme dans mes écrits, et cela sans tristesse aucune (comme me disait Claire, sourire aux lèvres, en janvier 2009, alors même qu'on visitait des appartements, car elle pensait à juste titre que je ne resterai pas dans notre maison : « J'ai bien vécu, je ne regrette rien ! Tu vivras aussi, tu feras pour le mieux. ») me montre que je suis en chemin, que je gravis des lacets et des escarpements...
Au lieu de consommer toujours davantage, de nous entourer d'objets de toutes sortes, de s'empiffrer d'excès de nourriture, de désirer sans cesse des choses nouvelles, pourquoi ne pas se poser cette simple question : « Pourquoi n'es-tu pas toi-même ? », et s'efforcer d'y apporter une réponse. À ce prix, nous n'avons pas à craindre la mort, nous pourrons la regarder en face.




 Zoulou, dans mon fauteuil, a répondu à la question



lundi 18 novembre 2013

18 novembre 2013 : La Princesse de Clèves, ou la famille des livres




Après les arbres, je me découvrais une nouvelle famille : les livres. Mais les seconds ne prenaient-ils pas corps dans la chair des premiers, n'étaient-ils pas tout autant emplis de feuilles bruissantes, chuchotantes ? Les uns et les autres puisaient dans la terre, dans l'humus et la boue des jours, leur force et leur élan, et ils s'épanouissaient dans l'espace, en plein vent. La sève, l'encre – un même sang obscur coulant avec lenteur, roulant vers la lumière, et frémissant de la rumeur du monde.
(Sylvie Germain, Chanson des mal aimants, Gallimard, 2002)

Comme je l'ai déjà dit ici même, La Princesse de Clèves reste mon roman préféré, celui qui m'a le plus marqué, celui que j'ai le plus souvent lu (cinq fois déjà ! contre trois pour Un amour de Swann et deux fois pour une quarantaine d'autres), et qui a orienté même ma manière d'envisager et de vivre l'amour, dans le rapport à l'honneur, à la fidélité et au renoncement. C'est dire l'importance que je lui accorde. Et ma prochaine lecture (la sixième) débouchera sur une étude précise destinée à mon futur livre sur les femmes écrivains.
Mais je viens d'emprunter à la Médiathèque de mon quartier le superbe documentaire de Régis Sauder, que j'avais raté lors de sa sortie au cinéma (et de son passage à la télé, vu que je ne regarde quasiment jamais la télé), Nous, princesses de Clèves, dans lequel le réalisateur montre une classe de première (ou de Terminale, on ne sait pas très bien) du lycée Diderot de Marseille, qui étudie et vit ce roman. Or, c'est un lycée classé ZEP, situé dans les quartiers Nord, jugés sensibles, avec de nombreux élèves issus de l'immigration. La prof de français admirable qui gère l'affaire organise ainsi la rencontre entre deux cultures qui peuvent sembler antinomiques : la culture classique, avec tout ce que cela comporte de difficile et de « bourgeois », voire même d'aristocratique en l’occurrence, et la culture populaire, celle des « cités ». Le contact aurait pu paraître rude. Pourtant ces jeunes garçons et filles prouvent qu'ils sont parfaitement capables d'assimiler, de comprendre, de jouer, de s'emparer de cette œuvre et même de tirer pour eux-mêmes des leçons de l'amour galant du XVIIème siècle, situé par l'auteur (Madame de Lafayette) au XVIème sous le règne d'Henri II. Forme d'amour qui pourtant peut sembler à mille lieues de l'amour tel qu'il peut être vécu par des jeunes d'aujourd'hui. 
  
Instantanément, on comprend que ces adolescents, issus des milieux défavorisés, comme on dit aujourd'hui, sont capables de s'identifier, qui à la princesse de Clèves (une jeune fille partagée entre son « fiancé » et un autre qui l'attire irrésistiblement), qui au duc de Nemours, (celui qui profite à plein de sa situation de dragueur impénitent, et "il a bien raison", souligne un des garçons), qui au prince de Clèves, pour ses qualités d'honneur, que relève un autre. Le désordre amoureux que dépeint le livre – intrigues, dissimulations, ragots – trouve un écho immédiat chez ces jeunes. On les voit dire et jouer le texte en classe, le lire à haute voix en famille, avec les commentaires de parents qui soulignent la justice des conseils que donne à sa fille de Madame de Chartres (« une femme doit aimer, se dévouer à son mari », dit un père), en trouver encore des échos lors d'un voyage scolaire à paris, où ils voient au Musée du Louvre les portraits des personnages historiques du roman (seuls deux d'entre eux étaient jusque-là allés au Louvre), ou découvrent à la Bibliothèque nationale de France l'édition originale du roman, que leur montre un conservateur de bibliothèque partageur de savoir. 
Bien sûr, lire La Princesse de Clèves ne change pas fondamentalement leur vie. Ils se savent pour beaucoup d'entre eux, stigmatisés par leur origine sociale, et la douleur n'est jamais loin. Oui, on peut apprécier et même se passionner pour une œuvre classique, écrite dans une langue désuète, relevée, « ancienne », quand on vient des « quartiers », il suffit pour cela d'un professeur qui choisit de ne pas exclure davantage de la culture ceux qui en sont trop souvent dépourvus. Le voyage à Paris est l'occasion de délier les langues et de vérifier que cette culture noble intimide les classes défavorisées. Bien sûr, tous n'auront pas le bac, les aspirations de chacun vont se heurter aux murs des quartiers, de ses traditions notamment religieuses (impensable pour une fille de quitter ses parents pour des études supérieures, sauf mariage), et le jeune homosexuel sait qu'il lui faudra vivre sa sexualité à Paris. Mais ils auront vécu, l'espace d'une année, un moment qu'ils n'oublieront pas, et on le voit à la manière dont ils sont capables de lire et de jouer les dialogues des personnages, la subtilité même qu'ils apportent dans l'interprétation. 
On ne le dira jamais assez, la rencontre des jeunes avec des œuvres fortes (littérature, musique, théâtre, cinéma, art, etc.), par la dimension esthétique inconnue qu'elle leur procure, en dehors de toute utilité pratique immédiate, leur fait prendre conscience qu'ils font partie d'une communauté qui dépasse les frontières de leur classe sociale, que ces œuvres peuvent procurer du plaisir, peuvent être senties et ressenties jusqu'au fond de l'âme. On est bien ici, par le biais du pouvoir des mots et de la sensibilité, dans le partage qui devrait être le fondement de toute éducation et plus encore, de la civilisation. Le film m'a bouleversé, et je suis particulièrement heureux, en tant qu'ancien professionnel du métier, qu'il soit présent dans une médiathèque de quartier : enfin des bibliothécaires intelligents qui font de la proposition et ne se contentent pas de répondre à la demande !

vendredi 15 novembre 2013

15 novembre 2013 : contrer le racisme


Crouillat. Un mot crachat, une glaire du cœur, un chancre mental, un ulcère variqueux de la langue, comme celui de youtre qui avait tenu lieu de verdict, de condamnation et d'oraison funèbre à sa mère. Crouillat, insulte d'autant plus affligeante qu'elle vient de la défiguration d'un terme signifiant « mon frère » en langue arabe, donc incluant une valeur d'estime et d'amitié, comme youtre distord le terme allemand désignant simplement un juif. Des mots à la sonorité laide, de borborygme grailleux, qui emplissent de pus la bouche de ceux qui les profèrent – mais ceux-là s'en délectent, confondant pus et suc.

Crouillat. Heurté et meurtri par cette offense qui ne lui était pas adressée, révolté autant que désemparé, Paul avait senti un calme inattendu poindre dans cette mêlée de sentiments, et la chasser en silence. 'A khuya, mon frère. Il serait prêtre, indifférent aux frontières délimitant les camps, les classes, les castes et les tribus. Il serait frère de tous, et libre de tout lien assignant à un cercle, familial ou autre, aliénant à un clan, il serait frère de sang humain, hors race, et même frère de sang et de souffle de toute espèce vivante. Il communierait avec toutes les espèces.

(Sylvie Germain, Petites scènes capitales, Albin Michel, 2013)



Oui, "des mots à la sonorité laide", des mots qui ressurgissent aujourd'hui, comme un fléau qu'on croyait rangé au magasin des accessoires, des mots qui tuent. Un mal, une maladie, un chancre qui rongent les âmes : le racisme, ce qui veut dire le refus de ce qui est étranger, de ce qui est différent, la haine et la peur de l'autre érigées en principes de vie, un mal qui touche en premier lieu les classes sociales fragilisées par la crise, le chômage et la paupérisation, accablées par l'arrogance des puissants, et qui ont besoin de trouver un exutoire, un bouc émissaire à leur misère, à leur malheur. Que ne se tournent-elles pas contre les puissants, les capitalistes, les actionnaires, qui sont responsables de leur malheur ?

Ce bouc émissaire, c'est l'autre, autrefois juif (affaire Dreyfus, rafles pendant la dernière guerre), rital (massacre d'Aigues-Mortes en 1893), gitan (carnet anthropométrique de 1912, livret de circulation de 1969), etc... Aujourd'hui, c'est l'immigré et le descendant d'immigré, arabe, noir principalement, ainsi que ceux qui sont différents, les roms, aussi bien que les sans-papiers : ne va-t-on pas jusqu'à parler d'invasion musulmane et noire contre laquelle doivent se dresser les « bons Français » ? Personnellement, je ne vois pas des bons Français dans les parents qui laissent sans réagir une de leurs gamines de douze ans insulter (« La guenon, mange ta banane ») une ministre en exercice. Je dois dire que si un de mes enfants avait osé proféré ce genre d'ignominies, il aurait reçu une raclée [ils ne m'ont jamais donné l'occasion de leur en donner une] : une punition n'a jamais fait de mal à personne. Mais non, aujourd'hui, c'est normal. On laisse dire, surtout dans les familles qui ont milité et militent encore contre le mariage pour tous, car toute forme de racisme peut en cacher une autre.

Se rend-on compte qu'à force de ce refus de l'autre, on pousse les gens au communautarisme ? Si les immigrés d'origine musulmane avaient été mieux accueillis dans notre pays si soucieux des droits de l'homme, on verrait sûrement beaucoup moins de jeunes femmes voilées : et c'est trop facile aujourd'hui de dire qu'ils ne veulent pas s'intégrer, quand la réalité est qu'on ne les accepte pas, qu'on ne les a jamais acceptés. Si on veut empêcher le communautarisme, hélas déjà bien implanté, il faut prioritairement combattre avec force le racisme sous toutes ses formes, l'intolérance sous toutes ses formes aussi, et pas avec de la bien-pensance, mais en n'acceptant pas de rien laisser passer ni verbalement ni physiquement des attaques ignobles et imbéciles. Avec de la pédagogie, avec de la conscience. Oui, le racisme, loin d'être une opinion, est un délit et il peut devenir un crime (voir les nazis, quand ils furent au pouvoir).

Pour en revenir à Christiane Taubira, puisque c'est elle qui cristallise la haine d'une fraction trop importante de lâches et d'imbéciles, je rappelle que c'est nous qui sommes allés en Guyane, c'est nous qui y avons importé des « nègres » comme esclaves, c'est encore nous qui y allons encore et toujours pour faire du fric, pour la plupart d'entre nous (n'est-ce pas les expatriés, et est-ce qu'on vous demande, là-bas, de vous intégrer aux coutumes locales, vous qui abhorrez, en général, les noirs et les indiens ?). Alors, je demande à ceux qui se qualifient de bons Français de fermer leur gueule : Christiane Taubira est française aussi, et meilleure qu'eux, et je suis fier d'elle. 
Et moi, je me sens  noir et guyanais, depuis quelques jours !


dimanche 10 novembre 2013

10 novembre 2013 : où l'on reparle de "Che" Guevara


Bien sûr, un voyage initiatique se fait sans objectif. C'est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité pour pénétrer dans un monde inexploré.
(Ramon Chao, Le voyage du condottiere, postface à Ernesto "Che" Guevara, Voyage à motocyclette : latinoamericana)



Si vous avez vu le beau film brésilien de Walter Salles Carnets de voyage, vous savez qu'il est tiré du livre d'Ernesto "Che" Guevara, Voyage à motocyclette et aussi du récit de son compagnon de voyage. Je m'étais promis de le lire depuis longtemps, je l'avais acheté il y a six ans, l'avais passé à Lucile et l'ai retrouvé dans la bibliothèque de Mathieu à Grenoble. Je le lui ai emprunté pour continuer mes lectures de voyage, lui ai laissé en échange deux romans japonais, que j'avais lus entre Bordeaux et Grenoble. J'avais lu en outre trois romans sur ma liseuse, mais le papier commençait à me manquer. L'écran ne le remplace pas tout à fait !
Ernesto Guevara n’a pas encore vingt-quatre ans ; il est un peu fatigué de ses études de médecine. Son ami, Alberto Granado, médecin depuis quelques années, spécialisé sur la lèpre, le décide à le suivre dans un grand voyage vers l’Amérique du Nord, où, chemin faisant ils pourront visiter des léproseries. En fait, ils n'iront que de l’Argentine au Venezuela, en partant sur la Poderosa II (la I était la bicyclette d'Alberto), une vieille moto qui a sans cesse besoin d'être rafistolée. En décembre 1951 les deux amis quittent Cordoba (Argentine) avec très peu d'argent et, non sans moult aventures mécaniques, atteignent le Chili à travers la Cordillère des Andes. La moto rend l'âme avant d’arriver à Santiago, et ils doivent continuer leur voyage par les moyens du bord, à pied, en auto-stop, en camion-stop, en bateau, sur un radeau même sur l'Amazone, en avion... Ernesto et Alberto, nouveaux Don Quichotte et Sancho Pança, improvisent souvent, mangent quand ils peuvent (ils ont mis au point une technique pour se faire nourrir gratuitement, qui marche assez souvent), profitent à plein de l'hospitalité partout où ils passent, péruvienne en particulier, et découvrent chemin faisant l'Amérique latine profonde, la misère des paysans et des Indios, les mineurs de cuivre aux poumons cramés (Ernesto constate : "La seule chose qui compte, c’est l’enthousiasme avec lequel l’ouvrier va ruiner sa santé en échange des quelques miettes qui assurent sa subsistance", est-ce que ça a changé ?), la persécution anti-communiste au Chili (déjà, plus de vingt ans avant Pinochet) et aussi l'état sanitaire déplorable des régions traversées, et bien sûr, des léproseries. Alberto est déjà très engagé politiquement, Ernesto pas encore. Mais il observe beaucoup et les aventures et péripéties du voyage autant que les réflexions qu'elles lui suggèrent ne sont sans doute pas pour rien dans sa radicalisation ultérieure.
Récit picaresque, ce journal de voyage montre comment Guevara a été transformé comme s'il avait subi une initiation : "Le personnage qui a écrit ces notes est mort quand il est revenu poser le pied sur la terre d’Argentine, et celui qui les remet en ordre et les épure, c’est-à-dire moi, n’est plus moi. Tout du moins, il ne s’agit plus du même moi intérieur. Ce vagabondage sans but à travers notre « Amérique Majuscule » m’a changé plus que je ne l'aurais cru."
C'est que, par exemple, la réalité omniprésente du racisme se présente avec acuité ; il rencontre un jeune instituteur métis : "Il parlait de la nécessité de créer des écoles pour orienter l'indigène dans la société dont il fait partie et le transformer en être utile, de la nécessité de changer tout le système actuel d'enseignement qui, dans les rares occasions où il lui donne une éducation complète (une éducation selon les critères de l'homme blanc) le remplit de honte et de ressentiment. Cette éducation le rend inutile à ses frères indiens et lui laisse un gros handicap pour lutter dans une société blanche qui lui est hostile et ne veut pas le recevoir en son sein" [remplaçons indigènes et indiens par rejetons d'immigrés en France aujourd'hui, il n'y a pas à changer un mot au constat final]. Ils rencontrent de nombreuses « tribus » d'Indiens, toujours victimes, acculés à la misère, à l'alcool et à la coca, et rendus peu loquaces, ainsi au Chili, "d'une manière générale, ces membres de la race vaincue des Araucans sont peu communicatifs et conservent encore leur méfiance envers l'homme blanc qui, après leur avoir infligé tant de misères, les exploite aujourd'hui".
Il établit aussi une philosophie du voyage : "Et nous comprenons là que notre vocation est de sillonner indéfiniment les routes et les mers du monde. En restant toujours curieux, en regardant tout ce qui se présente à nos yeux. En flairant tous les coins, mais toujours sur la pointe des pieds, sans prendre racine nulle part, ni s'attarder à étudier le substrat de quelque chose : la périphérie nous suffit". Sauf que tout en restant à la périphérie des choses, il ne garde pas les yeux dans sa poche et il constate, à l'issue de son périple : "En neuf mois, bien des choses peuvent venir à l'esprit d'un homme, de la spéculation philosophique la plus élevée à l'envie terre à terre d'une assiette de soupe". Car, plus souvent qu'à leur tour, ils vont – comme les paysans et les Indios – souffrir de la faim, être assaillis par les moustiques, crever de froid dans les Andes, eux, les bourgeois repus de l'Argentine peu habitués à ça.
Un livre formidable qui éclaire la personnalité du "Che" et sa formation, comme quoi les voyages forment la jeunesse ! 



les voyages forment-ils la jeunesse ? 
Et la vieillesse alors ?

En même temps, on n'est pas très loin de la littérature des routards américains de la même époque (Kerouac) et des récits picaresques traditionnels du type Lazarillo de Tormes, dont l'auteur, grand lecteur, était certainement nourri. Mais le récit fait aussi, sans en avoir l'air, l'analyse historique et sociale des régions traversées. D'où la prise de conscience de l'auteur, devant les disparités de richesses, dont une grande part est contrôlée par les USA, via les grandes compagnies yankees (mines et richesses du sous-sol, autant que l'agriculture). On comprend donc que, quelques années plus tard, l'auteur ait choisi son camp : celui du peuple contre celui des exploiteurs. Et pourtant, on se dit que rien n’a changé, ni en Amérique latine ni chez nous. On se dit qu'on pourrait refaire, loin des circuits touristiques, un voyage de ce type, et aboutir aux mêmes conclusions : les matières premières, les terres, les richesses, les hommes mêmes, sont exploités et accaparés par une minorité mondialiste dont les traders sont le fer de lance, avec la complicité des hommes politiques, des savants et... des classes moyennes, trop contentes d'avoir une part du gâteau. Jusqu'à quand ? Rappelons qu'en 1929-1930, ce n'est ni Rockefeller ni les magnats du pétrole qui se jetaient du 40ème étage à New York, mais les enfants de la classe moyenne ruinée par les spéculateurs.

samedi 9 novembre 2013

9 novembre 2013 : « Petites scènes capitales », de Sylvie Germain, à lire


Le silence est une grande chose, un don des dieux, un paradis – voilà ce qu'est le silence.

(Mikhaïl Boulgakov, Le Moscou des années 20, in La Locomotive ivre)




              Nous sommes dans les années 50 : Lili, cinq ans, en vacances chez sa grand-mère Nati, voit sur une vieille photo un bébé dans les bras de sa mère. Elle sait que c'est elle, mais elle n'a jamais connu sa mère et vit avec son père Gabriel, qui est veuf. Et déjà, elle se pose des questions : "Pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je moi, en vie, telle que je suis, en cet instant ? Qu'est-ce que je fais sur la terre ? À quoi bon ? Oui, à quoi bon exister ? À quoi bon moi ?" Peu de temps après, le père rencontre Viviane et l'épouse : Viviane a quatre enfants, un garçon, Paul, une fille, Jeanne-Joy et les petites jumelles, presque du même âge que Lili. Chantal et Christine, nés de trois pères différents. La vie s'organise dans cette famille recomposée, où chacun cherche à se faire une place. Lili manque de tendresse : "Viviane n'a jamais été câline avec elle, et à peine plus avec ses propres enfants. Cette femme si sensuelle a toujours contenu ses élans d'affection maternelle, comme si l'abandon de son corps et l'effusion de ses sentiments n'étaient réservés qu'aux hommes. Les enfants, c'est du regard et de la voix qu'elle veille sur eux, pour les dresser, les cajoler, les protéger, les éduquer, selon. Le père agit pareillement. Il n'y a que Nati qui lui ait prodigué de la tendresse ; cette sensation de douceur reste blottie dans un recoin de son corps, en attente d'un rappel". 

le village-mort de Celles au bord du lac du Salagou

   À l'école, Lili apprend que son véritable prénom, le premier de l'état-civil, est Barbara. Mais pour son père, elle est Liliane. Par petites scènes successives, dont chacune a des répercussions sur l'héroïne principale, on avance dans la vie de ces sept êtres ; de lourds secrets semblent traîner. Le cadre familial est un peu étouffant. La grand-mère meurt, puis une des jumelles, la préférée du père d'adoption, ce qui provoque l'effondrement moral de Viviane. L'autre jumelle part rejoindre son géniteur en Nouvelle-Zélande. Peu à peu, Lili se construit. Le frère, Paul, fait une crise de mysticisme à l'adolescence. L'aînée des filles, disparaît pour réapparaître accouchant d'un bébé anormal. Gabriel et Viviane vivent difficilement ces petits ou grands drames et finissent par se séparer. Mai 68 arrive, Lili rencontre un groupe d'émeutiers et abandonne ses études pour s'installer avec eux à la campagne. Puis, quand la communauté éclate, elle "réapprend à vivre seule. Elle apprend à savoir vivre seule". Elle devient artiste, mais finit par comprendre , lors de sa première exposition, en écoutant les commentaires que "Pas mal, oui, juste cela, ce jugement vague suffit, il convient à sa peinture. Du bon travail, solide, le sens de l'espace et celui des couleurs, mais pas de vraie inventivité. Elle n'apporte rien de neuf, rien d'insolite, elle n'est qu'une suiveuse, non dénuée de talent, certes, qui brode des variations à partir d’œuvres d'artistes qui l'ont précédée et qui, eux, ont innové, et étonné". Viviane s'éteint peu à peu : " elle ne se plaint pas, elle subit sans révolte le malheur qui la frappe ; un malheur à rebonds et cumulatif – trop grand, trop rude pour elle, trop épuisant. Elle n'est plus de taille à lutter, elle est lasse à en mourir". Mais, avant de mourir, elle confie son secret à Paul : il n'est pas son fils, mais celui d'une juive que les Allemands ont assassinée. Paul qui avait abandonné sa vocation religieuse pour devenir saltimbanque, devient alors prêtre-ouvrier et aumônier des prisons. Lili apprend que sa vraie mère n'a jamais accepté sa maternité et qu'elle s'est suicidée peu de temps après les avoir quittés.




deuil de la nature


Un roman donc sur les secrets de famille, sur les ombres familiales, sur les deuils successifs, sur l'identité. Et aussi sur la quête de l'amour, de la tendresse chez tous ces êtres perclus de douleurs diverses. "L’amour, ce mot n'en finit pas de bégayer en elle [Lili], violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité, ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard". Certes, la tragédie n'est pas loin, le mélo même : les événements de l'histoire, la Shoah, la guerre d'Algérie, Mai 68, le mouvement communautaire hippie des années 70, traversent ces vies, dans les corps, les cœurs et dans les âmes... On trouve donc ici en quarante-neuf scènes, chapitres souvent très brefs, des morceaux de vie tissés de petits bonheurs et de grands malheurs, de moments anodins et de traumatismes profonds, avec, en arrière-plan la recherche spirituelle du « pourquoi la mort ? » Lili, au fil de son avancée en âge, "ne rêve plus d'une autre famille, elle ne souhaite plus un autre passé que celui qui est le sien, tout semé de trébuchements et de déconvenues, de pertes et de renoncements soit-il, et jalonné de deuils. Elle n'éprouve ni regrets ni rancœurs, elle a eu son lot de joies et de plaisirs aussi, ses jours d'allégresse, ses heures d'exultation, elle a vécu selon ses goûts et ses désirs, en liberté". Et elle finit par comprendre que "L'amour n'a pas à se parer de grandes déclarations, de gestes et de postures emphatiques, il n'a à s'encombrer de rien, il a juste à être, et à agir là et quand il faut, sans se soucier si on le voit à l’œuvre". Des truismes, sans doute, mais c'est la vie en marche et le temps qui passe. 

le temps qui passe : mur à Toulouse

 On pourrait dire de ce superbe roman qui était goncourable, mais qui, bien sûr, n'a pas eu le Goncourt, qu'il est le pendant romanesque de l'essai d'Annie Ernaux, Les années. Comme dans ce dernier livre, où Annie Ernaux fait le bilan de toute une vie (la sienne et aussi la nôtre), c'est ici par le biais de la fiction une vie (pour reprendre le titre du beau roman de Maupassant, auquel on pense aussi) entière qui se déroule devant nous. Bilan de Lili-Barbara : "Elle n'a pas vu passer le temps, en elle demeurent l'enfant qu'elle fut, intacte dans ses questions, ses joies, ses effrois et ses rêves, l'adolescente meurtrie par un deuil consumé de jalousie et d'espoir, la jeune femme en errance et celle en grand enjouement amoureux, la marginale au scepticisme irréductible, et l'artiste éprise d'empreintes et de couleurs. Elles sont toutes là, debout, yeux grands ouverts dans un passé toujours présent, tant il est incorporé, silencieux et vivace. Chair du passé, peau du présent". Je crois bien que seule une romancière de grand talent, comme l'est Sylvie Germain, pouvait aussi finement évoquer les déchirures de la vie, mais aussi ses beautés. À mille lieues de l'imbécile, abject et répugnant « manifeste des 343 salauds », ce beau roman qui, au passage, et discrètement, dénonce le racisme ordinaire, nous clame à sa manière : « Touche pas à l'être humain ! »

la permanence des choses : 
clocher de l'Eglise Saint-Porchaire, Poitiers 


Un livre qui semble recueillir "les mots échappés / de rêves de statues" qu'évoque le poète Cédric Le Penven, dans son Adolescence florentine. 



autre petite scène capitale :
l'être humain, sculpture de Robert EPISSE, berger, Labeaume