Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 31 janvier 2014

31 janvier 2014 : « Lulu, femme nue », ou la parenthèse enchanteresse


être blessé constitue l'occasion de réfléchir à la blessure et aux mécanismes de sa répartition, de découvrir qui d'autre souffre de frontières perméables, de violences inattendues, de spoliations.
(Judith Butler, Vie précaire : les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001, Amsterdam, 2005)

Mais quoi, il faut de tout pour faire un monde, et pour faire et même refaire – le monde, et notamment de ces parenthèses que je surnommerai "enchanteresses" par référence à ce film de 2000, La parenthèse enchantée, de Michel Spinosa, que j'avais beaucoup aimé, et qui raconte l'après-mai 68 et les années 70, qui furent effectivement une de ces parenthèses heureuses (dont les jeunes bénéficient encore aujourd'hui sans s'en rendre compte) comme le furent les années d'immédiate après-guerre (cf les films documentaires Les jours heureux, de Gilles Perret, et L'esprit de 45, de Ken Loach). Parenthèses qui sont sur le point de se terminer, avec l'accumulation des rétrogradations des conquêtes sociales (largement entamées par la violence des années Thatcher en Angleterre et la lâcheté, l'insensibilité, l'arrogance des années Sarkozy et Hollande en France), et maintenant avec la montée en puissance des réactionnaires de tous bords (cathos intégristes en premier lieu, fachos qui se dissimulent derrière eux, racistes qui ne se cachent plus, etc.) qui vont finir par nous faire reculer de plusieurs décennies dans le domaine des idées, de la morale et de la liberté...
Aussi, quand je découvre un film aussi osé, libre, fin et subtil que Lulu, femme nue (tiré d'une BD de Davodeau), je suis en droit d'espérer que d'autres parenthèses peuvent toujours s'ouvrir. Lucie, dite Lulu (une Karin Viard magnifique), a oublié qu'elle vivait, qu'elle existait, étiolée, vampirisée, coincée entre son mari garagiste et ses trois enfants ; maintenant qu'ils ont grandi, elle voudrait recommencer à travailler. Pas facile, à quarante ans ! Elle quitte donc son village pour postuler un emploi de secrétaire à Saint-Gilles-Croix-de-vie : l'entretien d'embauche se passe mal, elle est jugée morne, mal habillée, « on garde votre dossier sous le coude, on vous rappellera s'il y a quelque chose ». Elle téléphone à son mari avant de reprendre le train, et s'entend répondre : « Je te l'avais bien dit, j'en étais sûr, mais tu veux toujours faire ton intéressante ! » Après réflexion, elle ne prend plus le train mais une chambre à l'hôtel. Elle se promène sur la côte et semble ressusciter au grand air, à la lumière, fouettée par le vent. Elle savoure un temps suspendu, sans obligations domestiques.
Lulu femme nue
Au fond, la réflexion de son mari, ajoutée aux humiliations de l'entretien d'embauche, lui a fait prendre conscience qu'elle peut encore vivre, se révolter et, pour commencer, s'ouvrir une parenthèse dans son terne quotidien. Respirer, ouvrir les yeux, redécouvrir son corps, retrouver le sourire malgré la solitude. Et malgré les coups de téléphone de son mari qui râle et lui coupe rapidement les finances (sa carte bancaire est déclarée volée, elle ne peut plus retirer d'argent), de sa fille aînée, une ado difficile, de sa sœur qui lui rappelle ses responsabilités, non seulement elle ne rentre pas, mais elle prolonge son séjour en bord de mer, en quête d'elle-même… Et elle va faire ces rencontres imprévues qui changent une vie. D'abord celle du rondouillard Charles (Bouli Lanners, extra), un type bizarre, dont la douceur et la bonhomie contrastent avec la rudesse (pour ne pas dire violence) de son mari ; Charles, récemment sorti de prison, est surveillé par ses deux frères, absolument hilarants (Pascal Demolon et Philippe Rebbot), qui lui servent de "gardes du corps". Il lui avoue qu'il n'a pas fait l'amour depuis deux ans (« et moi, depuis six ou sept ans », lui rétorque Lulu), il tombe amoureux d'elle. Et c'est réciproque : elle est toute étonnée de découvrir de la tendresse chez un homme.
Deuxième rencontre, peut-être décisive : Marthe, une vieille femme bavarde et esseulée, chez qui elle finit par s'installer. Sans compter Virginie, la jeune serveuse de bar houspillée par sa patronne (Corinne Masiero, formidable, comme toujours), en qui Lulu reconnaît la perdante sur le point de s'éteindre qu'elle-même a trop longtemps été. Avec l'aide de Marthe, Lulu va aider Virginie à reprendre vie elle aussi. Je n'en dis pas plus : j'ai beaucoup ri, j'ai été ému jusqu'aux larmes et je me suis dit que tout de même, c'est bon de s'offrir de temps à autre une parenthèse dans sa vie ! On est à cent lieues de Elle s'en va, film médiocre avec Catherine Deneuve, sorti l'an dernier, sur un sujet voisin. Ici, tout sonne juste, vrai, chaleureux, et en même temps optimiste : une femme renaît, qui s'est dépouillée de son rôle social (épouse, mère). Une femme nue qui plonge dans la mer, sous les yeux effarés de sa sœur venue la semoncer et qui repart éblouie par cette liberté reconquise. En quelque sorte, le récit d'une émancipation : à noter, j'étais le seul homme dans une salle remplie de spectatrices ; j'en étais fier !

lundi 27 janvier 2014

27 janvier 2014 : Bibliothérapie


« Moi, dit Ximon, il y a des journées où j'ai peur tout le temps, de n'importe quoi, et ces journées finissent par passer comme d'autres où au contraire je ne redoute rien, où je suis le plus fort. »
(Mathieu Lindon, Champion du monde, POL, 1994)


Comme je lis beaucoup, je consulte aussi des catalogues de bibliothèques, puisqu'ils sont désormais sur internet. En consultant celui de la Bibliothèque départementale des Deux-Sèvres, j'ai ainsi pu constater que pour mon Journal d'un lecteur, on a inscrit parmi les sujets "Bibliothérapie". J'en suis fort heureux, même si ce n'était pas directement mon objectif. Mais pourquoi pas ? J'ai toujours pensé que lire de la littérature (romans, contes et nouvelles, théâtre, poésie, etc.) faisait partie des nombreuses thérapies. Au même titre que l'exercice physique. Et le héros de Mathieu Lindon, Ximon, est à la fois joueur de tennis et grand lecteur, notamment de Marcel Proust. Il faut le voir, lors du Tournoi de Wimbledon, profiter de la pause d'une minute trente entre deux points pour sortir de son sac Le temps retrouvé et y piocher la phrase qui va lui donner la force ou la hargne de dépasser sa fatigue et de vaincre.
Je me souviens de mes longs séjours à l'hôpital (fin 1968 – début 1969, neuf semaines en tout) pour mon ulcère à l'estomac et des merveilleux moments que j'ai passés avec Jean Giono (Le hussard sur le toit), Yambo Ouologuem (Le devoir de violence) et Marguerite Yourcenar (L’œuvre au noir) ; ces trois livres (et d'autres que j'ai dû lire aussi à ce moment-là, mais qui ne m'ont pas fait une aussi forte impression) ont fortement aidé à ma guérison. Car lire ne sert pas seulement à passer le temps, mais aussi à s'oublier soi-même, son corps délabré, les tuyaux qui nous sortent de partout, la douleur, la faim même (puisque je n'avais plus le droit de manger) ; et peut-être par dessus tout à se fortifier l'âme, à forger son destin. J'ai pu encore le constater lors de la séance à la prison, où j'ai vu des détenus réclamer des livres  à la bibliothécaire, et j'ai senti à quel point ça leur faisait du bien, et qui sait, que ça les rendrait plus conscients et plus aptes à se réintégrer dans la société des hommes libres. Je n'en suis malheureusement pas aussi certain, car la prison, au contraire de l'hôpital, ne cherche pas à guérir, et je me souviens du cri de Guy Gilbert : « des jeunes y entrent, des fauves en sortent ».
Mais enfin, ceux qui lisent trouveront dans la littérature des armes d'un autre genre que les kalachnikovs ou la cocaïne pour se fortifier, ne serait-ce que l'amélioration de leur compréhension de la langue française. J'ai été frappé encore une fois de voir que certains n'ont pas eu peur et ont osé demandé à Marie-Hélène Lafon la signification de tel ou tel mot, parfois fort simple à mes yeux ; elle avait pourtant bien fait attention à ne pas employer des grands mots, intellectuels ou rares, démodés ou carrément obsolètes. Elle a parlé simplement, explicité certaines tournures régionales comme « faire maison », qui veut dire dans la montagne cantaloue fonder une famille. S'approprier les mots, le vocabulaire, le langage, voilà aussi une forme de thérapie. Et dans ce sens, la prison avec ses bibliothèques, ses contacts extérieurs (instituteurs, psychologues, visiteurs de prison, etc.), doit pouvoir aider à élargir sa vision du monde, à trouver à la sortie une autre place que la délinquance à répétition. Je sais bien que "l'une des illusions les plus courantes chez les adultes est la croyance en une seconde chance" (John Berger, Un métier idéal : histoire d'un médecin de campagne, L'Olivier, 2009).
"Meurs chaque jour. Nais chaque jour. Nie tout ce que tu possèdes chaque jour. L'essentiel, ce n'est pas d'être libre, mais de lutter pour la liberté", nous dit le Grec Nikos Kazantzaki (oui, l'auteur de Alexis Zorba, joué au cinéma par Anthony Quinn), dans son très bel essai de spiritualité Ascèse : Salvatores Dei (Le temps qu'il fait, 1988). Ce que l'on peut souhaiter aux détenus, c'est que chacun accepte de mourir à ce qu'il était, pour naître à un autre futur. Est-ce être trop idéaliste d'y croire, de l'espérer et d’œuvrer à ce que ça advienne ?
Ascèse - Salvatores Dei de Nikos Kazantzakis

dimanche 26 janvier 2014

26 janvier 2014 : étranges étrangers

On ne naît pas étranger, on le devient.
(Guillaume Le Blanc, Dedans, dehors : la condition d'étranger, Seuil, 2010)


Me voici rentré précipitamment à Bordeaux – une fuite d'eau m'ayant été signalée par téléphone, la manette de fermeture de l'arrivée d'eau chaude s'est cassée, et il y avait un goutte à goutte, environ un litre d'eau toutes les deux heures – j'attends une réparation éventuelle pour demain, car bien sûr, le week-end, il ne faut compter sur personne ; et d'ailleurs, il faut obligatoirement faire appel à la société qui s'occupe de l'ensemble des canalisations de la résidence. La fuite s'est étrangement arrêtée hier soir vers 22 h, j'ai donc pu dormir tranquille, quoique d'un seul œil ! Dans mon périple Dordogne – Vienne – Vendée – Charente-maritime, j'ai eu tous les temps : soleil, brouillard intense (dans la traversée du Marais poitevin), grisaille, pluie et vent... Il a même fallu à Poitiers dégivrer le pare-brise, il avait gelé !
La rencontre avec les prisonniers – le matin à la Maison d'arrêt (= prévenus en attente de jugement, condamnés à des peines de moins d'un an, ou condamnés en attente d'affectation en centre de détention ou maison centrale), l'après-midi au centre de détention (= peines plus longues, mais pas les condamnés aux très longues peines qui, eux, vont en maison centrale) – a été, comme souvent avec les femmes écrivains, un grand moment rempli d'humanité. Je l'avais constaté avec par exemple Vénus Khoury-Ghata ou Anna Gavalda ; ça s'est confirmé avec Marie-Hélène Lafon. Sans doute l'auteur n'a rencontré que des détenus masculins, ce qui explique le bienfait, pour eux, de la rencontre : ils voient si peu de femmes ! Mais surtout, elle a parfaitement su se situer, en tant qu'écrivain originaire de la campagne auvergnate, elle a expliqué ses processus d'écriture, son « chantier » comme elle l'intitule, et le fait qu'elle part toujours d'un ancrage dans le réel, le vécu ou les observations, les faits divers même, mais pour les transformer, les transmuer en quelque chose d'artistique.
Elle ne s'est pas un seul instant sentie étrangère dans cet environnement, et a lu avec beaucoup d'aisance et d'une voix prenante des extraits de plusieurs de ses romans. Certains en avaient lu et ont posé des questions pertinentes, d'autres non, mais sont repartis avec l'intention de s'y mettre. Le problème de la foi est arrivé sur le tapis. On sait que nombre de détenus se raccrochent à la foi (souvent à l'islam) en prison, voire se convertissent, et ont du mal à imaginer qu'on puisse ne pas croire en Dieu. Comme elle expliquait avoir perdu la foi à seize ans, elle qui avait été éduquée en institution religieuse, certains se sont récriés qu'elle la retrouverait un jour !
Les autres rencontres de mon périple ont été aussi passionnantes : j'ai revu en Dordogne mon frère qui va mieux et devrait bientôt quitter la maison de convalescence ; à Poitiers, je suis tombé à la Bibliothèque universitaire sur l'inauguration d'une exposition sur l'utopie, vaste programme et thématique de l'année universitaire ; en Vendée, j'ai revu jeudi soir la cousine de ma mère qui, à 94 ans, est encore un phénomène, et m'a raconté quelques épisodes de son jeune temps que je ne connaissais pas encore, et vendredi nous sommes allés déjeuner chez sa fille et son gendre, un Breton haut en couleurs, originaire de la région de Douarnenez ; enfin, en Charente-Maritime, j'ai été comme toujours accueilli avec ferveur chez mes amis qui avaient même prévu de m'emmener hier au soir à un festival de films japonais, que j'ai, hélas, raté. J'aurais dû voir La femme de Gegege, de Suzuki Takuji, l'histoire d'un auteur de mangas, très dépaysante, paraît-il, et grand succès au Japon, mais inédit en France ! Tant pis pour moi !
Et je suis en train de lire l'admirable livre de Guillaume Le Blanc (professeur de philosophie à l'Université de Bordeaux), Dedans, dehors : la condition d'étranger, paru au Seuil en 2010, qui explore la difficulté, pour l'émigré, de se penser soi-même comme un autre, ce que les autres voient irrémédiablement en lui. "L'étranger n'est-ce pas, en effet, celle ou celui qui se trouve acculé à ne pas pouvoir être, au sens plein du terme, une vie, précisément parce que sa vie n'est pas reconnue comme une vraie vie, pleinement vivable et susceptible de se développer dans un cadre national neutre ?"

lundi 20 janvier 2014

20 janvier 2014 : Marie-Hélène Lafon, peintre de la fin des paysans

Je suis dans l'exil du sentiment, de l'amour même. Je suis comme un veuf.
(Marie-Hélène Lafon, Le soir du chien, Buchet-Chastel, 2001)

Puisque Marie-Hélène Lafon est invitée à rencontrer après-demain des détenus au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne, et que je vais assister à sa prestation, il n'est pas mauvais de faire une piqûre de rappel concernant cet auteur (excusez, je n'arrive toujours à écrire auteure ou écrivaine) que j'ai découvert en 2012 avec L'annonce (voir une analyse approfondie de ce roman sur mon blog du 19 novembre 2012). Alors que son premier roman, Le soir du chien, date de 2001 ! Je me suis rattrapé cette semaine en lisant cinq autres romans, successivement Mo (2005), Les derniers Indiens (2008), Les pays (2012), Sur la photo (2003) et Le soir du chien, ainsi qu'un recueil de nouvelles, Organes (2006). Rassurez-vous, même si ça apparaît un peu stakhanoviste de lire tant de livres en si peu de jours, ce sont des romans très brefs, et le recueil de nouvelles l'est aussi. 
Photo Télérama
 
Je ne reviendrai pas sur L'annonce, qui m'avait enthousiasmé. Sinon pour dire que, comme celui-là, la plupart des romans sont très ancrés dans l'Auvergne de l'auteur, près d'une rivière appelée la Santoire (qui existe réellement). Les personnages sont souvent des paysans traditionnels, éleveurs de vaches et fabricants de fromage, qui sont devenus des dinosaures quand ils n'ont pas voulu s'adapter aux nouvelles conditions de l'agriculture industrielle : c'est le thème, en particulier, des Derniers Indiens. Mais il y a aussi ceux qui viennent de la ville, ou qui sont étrangers à la région, et qui ne s'y adaptent pas non plus : Le soir du chien raconte ainsi l'histoire d'amour ("Elle m'a parlé ; très vite, elle m'a parlé, dans une langue comme neuve, qu'elle semblait se découvrir. J'écoutais. Elle ne me regardait pas, ne me touchait pas. Elle se laissait regarder ; je ne la touchais pas. Je la buvais, sans la désirer comme désirent les hommes, avec le ventre") entre Laurent, l'électricien cantalou et Marlène, née d'une fille-mère et élevée par ses grands-parents. Tout semble aller bien entre eux ("Nous avions été tellement miraculeux, si peu habitués, si flamboyants l'un à l'autre dans le frottement de nos solitudes"), bien qu'ils se comportent différemment des couples habituels (pas d'enfant par exemple, au grand désarroi des autres habitants : "Eux ils ont l'air à l'aise ; évidemment, sans enfant, on pense à soi, et c'est tout"), jusqu'au jour où Marlène succombe devant le vétérinaire, qui pourrait être son père pourtant : mais justement, n'ayant pas eu de père, c'est sans doute au fond ce qu'elle trouve en lui.
Dans ce monde austère, aux hivers longs, presque hostiles, le petit monde de l'auteur cherche sa survie. Dans Les derniers Indiens, Marie et Jean sont de vieux paysans à la retraite : "On n'allait pas se presser, on ne se presserait plus, plus du tout jamais, on avait fini de se presser, et pour qui, pour plaire à qui". Ils ne se sont pas mariés, n'ont pas eu d'enfants et observent autour d'eux les occupants de la ferme voisine, une vraie tribu, nombreuse, activiste, agitée, avide de nouveautés (au contraire de Jean : "Il ne veut pas, il n'aime pas le nouveau, il ne veut rien changer, rien ajouter, il veut que tout reste comme avant, avant quoi, avant toute vie, avant") et qui ne cesse d'agrandir et de diversifier l'exploitation, d'y rajouter le tourisme vert, en attendant la mort des deux vieux pour récupérer leurs terres et s'agrandir encore.
À moins que les jeunes ne partent définitivement à Paris : c'est ainsi que dans Les pays, Claire, l'héroïne, ayant brillamment réussi ses études, devient professeur, et s'éloigne insensiblement de la classe sociale dont elle est issue (à comparer avec les beaux textes sur le même sujet d'Annie Ernaux, dans La place ou Une femme). Le père lui rend visite une fois l'an mais il est complètement déphasé : "La foule de la gare suscitait chaque année d'immuables commentaires sur les congés, les voyages, et l'argent ainsi dépensé pour les loisirs, usuelle litanie que Claire n'interromprait pas, prenant soin de n'exprimer ni assentiment ni désapprobation parce qu'elle les savait, d'expérience, inutiles". Ils vivent désormais dans deux mondes qui coexistent, qui se souffrent forcément parce qu'ils sont de la même famille, mais qui ne communiquent plus guère : "le père s'entêtait à déplorer que la fille vécût sans télévision ; il peinait à le concevoir, et la chose était à ses yeux, au même titre que le refus de faire des enfants, d'avoir une voiture ou de suivre la religion, un indice majeur, surtout pour une femme, de singularité, si ce n'est de marginalité, voire de rébellion fondamentale".
On le voit, l'auteur ne prend pas de gants et ausculte avec une précision d'anthropologue les passions sourdes qui se dissimulent sous l'apparence de ces taiseux : "À condition de se taire, tout était possible ; on pouvait écarter ce qui ne faisait pas plaisir, ou qui donnait envie de pleurer, ou qui coupait le goût et la force pour le travail". L'auteur use d'une langue souple, en paragraphes longs, contenant parfois des énumérations sans ponctuation, pour accentuer le rythme lent des travaux et des jours, aussi bien que les élans brusques de ces êtres frustes, l'éclatement des émotions et des appétits qui couvent parfois sous la cendre et qui peuvent aller jusqu'au meurtre (dans Mo et Les derniers Indiens). Mais aussi bien, elle montre les plaisirs de la vie, ainsi pendant ce repas de communion : "Les nourritures ont été préparées à la maison, on complimente, on s'extasie, tout ce travail, toute cette peine, très réussi, on se remplit, comme si l'on n'avait jamais mangé, de toute sa vie, comme si l'on ne devait plus jamais manger, jamais, de toute sa vie, comme si l'on devait manquer".
Enfin, elle montre l'impact de l'évolution rapide la société paysanne : le machinisme outrancier par exemple qui fait penser au père "que toute sa vie il avait couru après les machines, de plus en plus il avait été l'esclave des machines ; il fallait d'abord les acheter, en empruntant pour le gros matériel, et quand on arrivait au bout des mensualités la machine était usée, dépassée, on empruntait de nouveau pour en acheter une autre, ça ne finissait jamais, jamais" (dans Les pays). Et le rôle crucial que joue désormais la télévision dans nos campagnes : "À la ferme on vivait avec elle, le matin, à midi, le soir, et de plus en plus tôt au fur et à mesure que le noir de l'hiver montait, que les jours raccourcissaient. C'était régulier, on savait qu'on aurait à telle heure le solide recours d'une émission connue dont l'impeccable déroulement tiendrait chaud et consolerait du navrant état des choses"
Pour moi qui ai vécu mon enfance à la campagne, avant les machines et la télévision, qui ai aussi "trahi" mes origines en faisant des études et en me déclassant, je me retrouve pleinement dans ces pages subtiles. Et pas si faciles à lire, car l'auteur mêle le passé et le présent, contés par des narrateurs différents, et il faut rester vigilant pour savoir qui parle et de quoi on parle. Mais ça reflète la complexité de la vie, tout simplement.  

dimanche 19 janvier 2014

19 janvier 2014 : Nelson Mandela, le film


On coupe les ponts, et tout simplement on avance. On se voit appelé, et il faut sortir de l'existence qu'on a menée jusqu'alors, il faut « exister » au sens le plus strict du terme.
(Dietrich Bonhoeffer, Le prix de la grâce, Seuil, 1971)

"J’ai toujours su qu’au plus profond du cœur de l’homme résidaient la miséricorde et la générosité. Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de son passé, ou de sa religion. Les gens doivent apprendre à haïr, et s’ils peuvent apprendre à haïr, on peut leur enseigner aussi à aimer, car l’amour naît plus naturellement dans le cœur de l’homme que son contraire." Telles sont les dernières paroles de ce film formidable, Mandela, Un long chemin vers la liberté, vraisemblablement extraites du livre dont il est tiré, l'autobiographie Un long chemin vers la liberté. Et signe de la qualité du film, ce livre que je n'ai pas lu (je me méfie des mémoires des hommes politiques et de leur tendance à enjoliver leur parcours), j'ai désormais envie de le lire.

Mandela : Un long chemin vers la liberté
Mandela est sans doute à la fois un monstre sacré, une sorte de mythe et un symbole du combat de la non-violence pour l'équité et la liberté, celle portée par Gandhi ou Martin Luther King, un idéal humain en somme, et possible, bien que Gandhi et King aient été assassinés et Mandela longtemps emprisonné. Croire que par la force des convictions, l’obstination de quelques militants pourrait changer un monde inique, c'était loin d'être gagné, même si le jeune avocat Mandela, de par sa connaissance du droit et ses qualités d'orateur, était à même de défendre ses concitoyens noirs et de porter un projet. Je n'ai pas encore vu le film sur Gandhi (que je possède en dvd), mais j'imagine qu'il est aussi puissant que celui-ci, à hauteur de l'homme dont la vie est racontée. Une réussite de biopic, par l'intelligence du scénario, la vivacité de la mise en scène et aussi par ses qualités pédagogiques (les collégiens et lycéens, à partir de douze ou treize ans devraient voir ce film). 
Le récit n'édulcore rien et n’occulte pas les difficultés de la lutte promue par l'ANC, non-violente au début, puis devant le durcissement des lois répressives et les massacres commis par la police et par l'armée dans les townships, devenant lutte armée. Mandela, jeune marié, doit prendre le maquis, avant d'être arrêté avec sept de ses compagnons, tous noirs, sauf Kathy, un Indien (coolie) : car l'apartheid ne concernait pas que les noirs mais aussi les autres coloured people. On les enferme au pénitencier de haute sécurité de l'île de Robben Island. Il y portera le matricule 466/64 (466ème prisonnier arrivé en 1964). Les années de prison sont d'une cruauté extrême (humiliations permanentes, les prisonniers doivent casser des cailloux, entendre à longueur de journée des "grouille-toi, négro", rester la nuit nus sous la pluie, leur correspondance est non seulement ouverte mais largement découpée et mutilée), mais les détenus sont très unis et parviennent à mener des actions de revendications (avoir un pantalon long au lieu d'un simple short, par exemple) ; seul un gardien un peu plus humain est capable de comprendre l'imbécillité criminelle de ce régime et adoucit un peu les angles. Pendant son absence, Winnie Mandela, son épouse, harcelée par la police et maintes fois emprisonnée, devient une égérie de la lutte anti-apartheid, dont elle radicalise le discours, en prônant l’action violente envers les blancs et leurs collaborateurs noirs qualifiés de traîtres : le film ne cache rien de ça. La phase finale, marquée par l'isolement grandissant de l'Afrique du sud sur le plan international, les négociations difficiles avec le président De Klerk, la violence quasi insurrectionnelle qui précède les premières élections libres (un homme = une voix), montre le talent charismatique de Mandela (fort bien rendu par l'acteur Idris Elba), dont le mental n'a jamais craqué.
J'ai été évidemment, au moment où je vais retourner en prison mercredi prochain, très marqué par la violence inhérente au système carcéral : gardiens obtus, gradés implacables, racisme à la puissance ², toutes choses qui se retrouvent dans toutes les prisons du monde, et particulièrement pour les prisonniers politiques. Ces derniers sont nombreux, même dans nos soi-disant démocraties expertes dans l'art savant de faire taire les récalcitrants. Je préfère ne citer personne ni aucun pays (mais la France n'est pas à l'abri) pour ne pas me faire des ennemis supplémentaires, après les commentaires acerbes que j'ai reçus lors des blogs d'avril de soutien au mariage pour tous, d'octobre de soutien à Mme Taubira et de janvier pour n'avoir pas voulu crier "haro sur le baudet" au sujet d'un certain humoriste. Fort heureusement, j'ai reçu quelques supports aussi. Ouf !
J'ai compris la leçon, je ne parlerai plus que du ciel bleu, des petites fleurs, des bluettes littéraires et des petits oiseaux...

samedi 18 janvier 2014

18 janvier 2014 : du boycott



Au XXe siècle, le capitalisme s'est développé en générant une économie de la guerre permanente où règnent en maîtres de vastes complexes militaro-industriels qui tirent profit du carnage.
(Mathieu Rigouste, Les marchands de peur : la bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, Libertalia, 2013)


Il n'y a sans doute pas de lieu plus propice pour observer l'économie militaro-industrielle, qui semble l'étape ultime du capitalisme impérialiste, que l'état d'Israël. Sans doute, les USA, la France, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine sont largement tributaires, pour leur développement, de cette économie. Mais Israël, de par sa petite dimension, en est comme un concentré. Trois films documentaires viennent d'être projetés à l'Utopia, devant des salles combles, qui le démontrent allègrement.
L'un d'entre eux, The Lab, du documentariste israélien Yotam Feldman, est même consacré à ce sujet. Il montre bien à quel point le poids de l’armée a transformé l'économie du pays. Les armements sophistiqués employés par l’armée contre Gaza et en Cisjordanie s’exportent dans le monde entier. Le réalisateur explore de quelle manière les industries d’armement – de loin premières exportatrices du pays, interfèrent dans la politique. Armes de pointe, technologie militaire de haut niveau, drones, sont testés sur le terrain dans des guerres et au combat face aux Palestiniens ou aux pays voisins, avant de s'exporter avec le savoir-faire qui l'accompagne, dans le monde entier. Au fond, l’occupation militaire est d'une telle rentabilité pour l’économie qu'on ne peut plus guère s'en passer… "il y a quelque-chose d’immoral à produire de l’argent avec du sang, ou à profiter d’une occupation militaire qui perdure. […] Les États dont les citoyens dénoncent majoritairement les actions israéliennes à Gaza permettent en fait ces actions en achetant les armes qui y sont testées", nous dit le réalisateur. Eh oui, nous sommes complices, nous aussi, en quelque sorte. Un film terrifiant !
Et rien ne montre plus l'horreur de l'occupation militaire que les deux autres films : Route 60, du Palestinien d'Israël Alaa Ashkar et Ceci est notre terre : Hébron, de l'Italienne Giulia Amati et de l'Israélien Stephan Natanson. Le premier est un périple dans la vie quotidienne des Palestiniens, en Cisjordanie… que le réalisateur découvre à 34 ans, ce qui l'amène à se poser des questions sur son identité. Éduqué en Israël , soumis aux pressions de la société israélienne, il avait une vision partiale des territoires occupés, et même se défiait des Palestiniens de Cisjordanie. En parcourant la route 60 qui traverse du nord au sud la Cisjordanie, il interroge les Palestiniens qu'il rencontre, leur demande ce qu'est pour eux l'occupation, quels sont leurs rêves, leurs ambitions… et réalise que l'occupation n'est pas seulement physique mais qu'elle est aussi mentale, qu'elle a envahi les têtes et les cœurs. Les Palestiniens sont bloqués par les check-point qui rendent difficiles l'accès aux champs ou les visites à la famille, mais les touristes qui vont en « terre sainte » ont, eux, des couloirs libres… Ils sont cernés par les miradors et les murs : voir ce Mur de la honte sur grand écran est impressionnant ! L'armée est là, omniprésente pour protéger des colons de plus en plus nombreux. L'eau est gérée par Israël et la priorité est pour les colons tandis que les champs palestiniens n'ont presque rien… Impossible pour les Palestiniens d'aller dans la Jordanie toute proche : le sentiment le plus partagé est celui de vivre dans une vaste prison à ciel ouvert.
Même topo dans le second film où l'on découvre que les murs, les grillages, les miradors, la soldatesque, servent à promouvoir une colonisation rampante mais bien réelle. La ville d'Hébron est une ville sacrée (sacrée, quésaco ? demande le rationaliste qui sommeille en moi devant les propos des colons ultra-orthodoxes, fanatiques et fascisants) pour les juifs comme pour les musulmans. Une colonie israélienne s'est installée en plein centre de la ville palestinienne : 600 colons y vivent sous la protection de 2000 soldats. Les rues de la vieille ville sont désertées, les maisons occupées, les magasins fermés, les Palestiniens, harcelés, gênés dans leurs déplacements, finissent de guerre lasse par partir. On sent que toute la politique de la colonisation est là : obliger les premiers occupants à partir en leur rendant la vie intenable. Palestiniens, colons juifs, et les quelques étrangers qui viennent essayer d'apporter leur aide aux Palestiniens (et se font traiter de nazis par les colons, sûrs de leur bon droit, d'être chez eux sur la terre que Dieu leur a donnée), sont interrogés à tour de rôle. Les images terribles montrent le harcèlement, les insultes, les coups, les caillassages (en particulier de la part d'enfants) que subissent les autochtones, sous l’œil narquois des soldats. Les colons tiennent un discours haineux qui m'a personnellement épouvanté. Mais en même temps, on comprend mieux pourquoi la chance de créer un état palestinien s'estompe un peu plus chaque jour : une fois que la quantité de colons aura atteint un point de non-retour (à mon avis, c'est déjà le cas), les Palestiniens à qui on rend la vie impossible, dans ce qui est déjà pour eux une immense prison à ciel ouvert, partiront d'eux-mêmes, et le Grand Israël des fous de Dieu (à voir le film, y a pas que les islamistes qu'on peut traiter ainsi) pourra exister. Inutile de dire que ces trois films ne passeront probablement jamais à la télévision française. Vous comprenez maintenant pourquoi je ne la regarde pas.
Que peut-on faire, me disais-je ? Participer par exemple aux campagnes BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) en occident : après tout, le boycott contre l'Afrique du sud a fini par faire tomber l'apartheid, et remarquons qu'Israël fait partie des états qui ont soutenu jusqu'au bout la politique sud-africaine incriminée, d'où peut-être son absence remarquée aux funérailles de Mandela. Un des étrangers interrogé dans Ceci est ma terre : Hébron, est un Africain du sud. Il était estomaqué de voir ces murs de séparation, ces rues et ces quartiers interdits aux Arabes : "Même chez nous, on n'avait pas vu ça !" BDS est une campagne internationale. Pour plus de renseignements : http://www.bdsfrance.org/. Il s'agit bien entendu de boycotter les produits israéliens provenant des territoires sous occupation. Et soyons sévère avec notre gouvernement à ce sujet.
Tout cela me ramène à Dieudonné. Moi qui regarde rarement la télé (uniquement chez les autres), j'ai été tétanisé par la dérive des médias français qui se sont livrés à une chasse aux sorcières d'une violence inouïe, d'une entente parfaite dans l'inquisition (on dirait un procès du Moyen âge, il ne manquait que le bûcher), d'une pensée unique qui ressemblait à de la propagande manipulant l'opinion. Des vidéos, toujours les mêmes, sorties de leur contexte, sont passées en boucle, mais apparemment pas un seul extrait du spectacle incriminé. À se demander si quelqu'un l'avait vu. Et je ne parle pas des insinuations à caractère raciste comme celles de ce président d'association qui lançait à longueur de discours des « Dieudonné M'bala M'bala » (« Dieudonné » tout seul faisait sans doute trop blanc) longs comme le bras. Une vraie paranoïa dans les médias qui parlent tous d'une même voix, comme j'ai pu le voir aussi dans la presse écrite. Je ne les ai pas entendu condamner aussi vivement les propos de Valls sur les Roms ni les insultes proférées à Taubira qui, elles, étaient bien du trouble à l'ordre public.

jeudi 16 janvier 2014

16 janvier 2014 : Léone


Je suis un étranger sur la terre, un passant, comme tous mes ancêtres, un exilé, un voyageur inquiet en cette courte vie.
(Pétrarque, Lettres familières, Livre XV, 5)

Parmi toutes les cartes de vœux que j'ai reçues (je ne sais pas pourquoi cet accord : es me paraît bizarre, pourtant il le faut, rassurez-moi, reçues se rapporte bien à cartes, qui est féminin, ou suis-je en train de perdre mon orthographe ?), la plus émouvante a été celle de ma vieille amie Léone. Vous vous rappelez d'elle, la vielle dame de Montmorillon, celle qui fit en 1936 avec son grand-père, ce grand voyage initiatique, d'abord avec l'Orient-express jusqu'à Sofia, puis en autocar pour visiter la Bulgarie et l'Albanie (celle du roi Zog) de l'époque - si vous avez lu Le sceptre d'Ottokar, vous avez un aperçu de ces régions, et pour finir par un périple maritime sur un petit caboteur qui allait de port en port en Méditerranée orientale (Grèce, Chypre, Liban, Alexandrie, Crète), puis occidentale (Sicile, Italie et Marseille pour finir), voyage au terme duquel elle a conclu : « En rentrant, je savais que je n'aurais plus jamais peur de ma vie ! » C'est qu'il lui en avait fallu du courage, même en étant sous la garde de son grand-père, pour affronter l'inconnu, des pays encore sous-développés et des populations étranges, qui sortaient tout juste du joug ottoman, et aussi pour se confronter aux loups de mer grossiers (elle eut la chance que le capitaine lui cédât – tiens, voilà un subjonctif imparfait ! – sa cabine) que sont les équipages de caboteurs. Bref, ce voyage est resté pour elle une ouverture extraordinaire sur la vie, le genre d'expérience humaine qu'on souhaite pour aider tout adolescent(e) à se construire, loin des protections exagérées et des prudences illusoires des éducateurs et parents surprotecteurs.
Léone a fait de sa vie un poème. Elle a épousé un technicien de marine marchande, élevé admirablement ses cinq enfants (une de ses filles s'est malheureusement fait renverser et tuer par un chauffard à La Rochelle il y a une dizaine d'années), a soigné son mari (plus âgé qu'elle de dix ans) décédé d'un cancer il y a vingt-cinq ans, et qui craignait pour sa solitude ; de temps en temps, elle va s'asseoir sur le banc au fond du jardin et parle à son défunt : « Tu vois, tu avais peur que je n'arrive pas à m'en sortir, mais je me débrouille très bien ! » Elle a organisé sa vie de veuve en participant à de nombreuses associations locales, en ouvrant sa maison à l'accueil aux écrivains du Salon du livre de Montmorillon – c'est comme ça que je l'ai connue, en étant membre actif de la radio locale, où elle anime une émission de poésie, en aidant les « vieux » (c'est-à-dire les plus jeunes qu'elle) et en faisant tous les ans un voyage pour lequel elle met de côté 30 % de sa maigre retraite.
Seulement, voilà : à ma dernière visite, elle m'a avoué qu'elle avait de gros problèmes de vue, une rétinite. Elle m'a demandé de lui envoyer un choix de mes poèmes écrits en gros caractères bien noirs, pour qu'elle les apprenne par cœur et puisse les dire à la radio, ce que j'ai fait. Et voici ce qu'elle m'écrit au dos de sa carte, qui n'est autre qu'une photo d'elle, ce qui me ravit car je n'en avais pas : 

Léone à sa fenêtre, carte de vœux
 
"Merci pour vos vœux, les miens vous accompagnent dans votre merveilleux voyage [je ne savais pas, en lui adressant mes vœux, que mon voyage, que je lui annonçais, serait reporté]. Mes rétines sont mortes, j'ai un certificat de cécité, je ne peux relire ce que j'écris. Pardonne-moi ! Toute mon amitié vous est acquise. Léone"

Mon émotion a été grande d'apprendre cette mauvaise nouvelle, de voir le passage du vouvoiement au tutoiement (en fait, on se tutoie réellement !), aussi bien que de lire un texte écrit de sa main, sans une faute d'orthographe et d'une écriture encore ferme, sans chevauchement de lignes. Léone ne voyagera plus, Léone ne pourra plus lire, elle dont la maison est tapissée de livres à tous les étages, même si elle pourra bénéficier de lecture à haute voix par sa voisine ou par des disques, Léone ne pourra plus aller au cinéma qu'elle aimait tant, elle qui y allait encore l'an passé, à quatre-vingt-treize ans. Mais Léone pourra encore apporter de la chaleur, de l'amitié, de la force, du courage, de l'esprit de bienveillance, à ceux et celles qui l'approcheront ; j'avais coutume de dire qu'après avoir vu Léone, j'étais regonflé à bloc pour six mois ! Léone, je vais aller te rendre visite, j'ai encore besoin de toi ! Nous avons encore besoin de toi ! Devenons tous des Léones !!!

mardi 14 janvier 2014

14 janvier 2014 : une folle semaine



Dans certaines circonstances, une personne considérée comme bonne est capable de commettre une terrible atrocité, de même qu'une autre considérée comme mauvaise est capable d'un acte d'une extrême bonté. Je ne crois pas qu'on soit absolument bon ni absolument méchant. Nous sommes tous en même temps des saints et des criminels. Dr Jekyll et Mr Hyde ne sont pas des créatures exclusivement littéraires ; nous sommes tous des Dr Jekyll et Mr Hyde.
(Luiz Alfredo Garcia-Roza, L'étrange cas du Dr Nesse, trad. Sébastien Roy, Actes sud, 2010)


Après un court passage en Dordogne (visite à mon frère convalescent), puis à Poitiers (où j'ai vu beaucoup de monde), j'ai donc passé une semaine à Paris. On peut dire une folle semaine. D'abord je suis parti mal fichu (gros rhume, grippe atténuée par le vaccin ?). À peine arrivé, j'apprends par un coup de téléphone que mon voyage en cargo est annulé – ou, du moins, reporté. Voilà qui ne va pas me réconcilier avec le téléphone, cette machine à apporter presque uniquement de mauvaises nouvelles...
Et, à propos de mauvaises nouvelles, pendant les premiers jours de mon séjour parisien, il ne bruissait que de l'affaire Dieudonné. Radio, télévision, journaux, il n'était question que de ça. Je ne suis pas un fan de cet humoriste (d'aucun d'ailleurs, je supporte mal l'humour contemporain, à base le plus souvent de persiflage, de dérision, et d'insolence proche de l'injure), que je n'ai jamais vu. Mais je croyais, ayant vécu la censure des années 60 et la flopée d'interdictions de toutes sortes qui sévissaient dans les milieux de la culture (livres sur la guerre d'Algérie en particulier, mais pas que) et du spectacle (le film de Rivette d'après Diderot, interdiction qui m'a fait lire le roman La religieuse, que je n'aurais peut-être jamais lu sans cela), que tout ça était fini. 
Il faut croire que non. Un ministre soi-disant « populaire » – surtout à droite ! (ça montre bien la droitisation de la politique qui a contaminé la gauche de gouvernement : le discours de Valls a intégré les thèmes sécuritaires, et instrumentalise les peurs, faisant ainsi le lit de l'extrême droite), et ayant besoin de se refaire une virginité après ses odieuses saillies essentialistes sur les roms, a cru bon d'interdire les spectacles de ce saltimbanque. Poussé, si j'en juge les émissions-débats auxquelles j'ai assisté chez mes cousins, par des associations qui ont fait leur fonds de commerce de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme : notons que ce « et » n'est pas un petit détail, mais signifie clairement que, selon elles, l'antisémitisme serait autre chose qu'un simple racisme. Ce qui permet d'évacuer au passage toutes les autres formes de discrimination, de racisme et de xénophobie : car enfin, il ne faut pas être grand clerc pour observer que les racismes anti-arabes (islamophobie) ou anti-noirs (où étaient ces mêmes associations quand Mme Taubira était odieusement injuriée en octobre dernier ? on ne les a pas entendues), sans oublier l'homophobie, le sexisme (ah ! les vannes des prétendus humoristes sur ces deux sujets !), sont largement plus partagés que l'antisémitisme, très minoritaire, mais qui va sortir renforcé de l'affaire. Car on voit bien qu'il y a deux poids, deux mesures.
Par ailleurs, on entretient la confusion entre antisémitisme et antisionisme (qui n'est qu'un aspect de l'anticolonialisme) : résultat, ces mêmes officines ont largement instrumentalisé le génocide des Juifs par Hitler et nous font un chantage à l'antisémitisme dès qu'on critique un tant soit peu la politique israélienne, comme si celle-ci était angélique. Il faut quand même rappeler qu'Israël (le pays le plus armé au monde) s'est construit comme un colonialisme aussi radical que celui des USA ou de l'Australie, fondé sur l'épuration de la population indigène, spoliée définitivement et enfermée derrière des barbelés (Gaza) ou un nouveau Mur de la honte (Cisjordanie). Tout en laissant espérer le leurre de la création d'un état palestinien, dont tout le monde sait qu'il n'arrivera jamais (le dernier article du Monde sur la vallée du Jourdain le fait entendre clairement). Il serait temps qu'un nouveau Fanon (ou un nouveau Mandela) développe idéologiquement la critique du sionisme, en se démarquant totalement de l'antisémitisme, en rappelant que la colonisation a toujours été au cours des derniers siècles la source de l' économie de guerre (et de ses crimes), en même temps que le fondement de la richesse de l'Occident, due en grande partie au pillage du tiers-monde, en hommes et en matières premières. Ne soyons pas hypocrites : la justice et la paix ne peuvent exister tant que des hommes en oppriment d'autres, tant que des peuples en oppriment d'autres.
En attendant, interdire le spectacle de Dieudonné, ça veut dire quoi ? Ça signifie que, quand la droite extrême sera parvenue au pouvoir – et on fait tout actuellement pour qu'elle y arrive, comment pourra-t-on se battre contre les interdictions nouvelles qui pleuvront, notamment dans le domaine culturel ? Et rappelons qu'interdire, c'est aussi donner du poids : rappelons-nous de la prohibition de l'alcool aux USA, ou de l'affaire de La religieuse, que j'ai précédemment citée. Surtout à l'heure d'internet, qu'est-ce que ça peut bien encore vouloir dire ?
L'autre thème de la semaine fut la liaison présumée du président. Le n° de Closer, apporté par un cousin à la réunion de famille de samedi dernier, nous a sidérés : comment de telles bêtises peuvent-elles exister ? Car il faut toujours que les infos apportent du nouveau, même s'il s'agit de broutilles sans importance. On est presque dans le vaudeville à la Feydeau. Décidément, nos gouvernants sont d'une niaiserie qui dépasse les bornes. Et ça vous donne encore envie de voter ?
Heureusement, j'ai passé aussi du bon temps à Paris avec mes cousins et mes ami(e)s, en lisant le dernier prix Goncourt (mon dernier lu, L'amant, datait de 1984), Au revoir là-haut, bel hommage au roman-feuilleton du XIXe et du début du XXe, en allant voir l'expo Bilal aux Arts et métiers, en voyant au cinéma L'ange des maudits (un beau western crépusculaire de Fritz Lang), en découvrant en chair et en os l'auteur de L'usine des cadavres, et en faisant un peu de vélo dans un Paris presque désert, malgré l'ouverture des soldes.

dimanche 5 janvier 2014

5 janvier 2014 : un coucou de Poitiers


la barbarie ne s'oppose pas à la civilisation mais est au cœur de la civilisation.
(Jean-Bertrand Pontalis, Un jour, le crime)

Nouvel an 2009. San Francisco, après le feu d'artifice, le métro est bondé : Des jeunes Blacks sont montés pour rentrer chez eux. L'un d'eux est reconnu par un blanc, qui fut un de ses anciens co-détenus à la prison, qui l'agresse verbalement et physiquement. Bagarre générale. La police est appelée. Les policiers s'en prennent exclusivement au groupe de noirs. Un coup de feu éclate, tiré dans le dos sur Oscar Grant, déjà à terre : le jeune homme, 22 ans, est blessé. Il meurt à l'hôpital. La scène a été filmée par des témoins : l’agent responsable sera condamné à deux ans de détention, pour homicide involontaire, il prétendra croire avoir sorti son taser alors que c'était le revolver. Ce petit film américain, récompensé au festival de Sundance, montre la complexité des relations humaines et donc raciales, aux USA aujourd'hui. Le héros n'est certes pas un ange, père précoce, il essaie de s'en sortir et deale à l'occasion (d'où son séjour en prison), mais là, il est victime d'une arrestation au faciès. Le réalisateur cependant n'accable pas la police, qui fait son boulot, et le fait mal, parce que il y a une pré-détermination sociale et raciale évidente. Il n'y a pas de bons et de méchants, mais la vie crue et dure, et dans l'ensemble, le film qui raconte la dernière journée d'Oscar, évite le piège du film à thèse. C'est, tout en subtilité, la vie et la mort d'un jeune homme, plombé par la société dans laquelle il vit.
J'étais seul dans la salle de Poitiers où l'on projetait Fruitvale station, excellent film indépendant américain, souvent plus passionnant que les films des grands studios, exactement comme en France, les petits films indépendants (souvent boycottés financièrement par les chaines de télé) se révèlent plus inventifs que les grosses machineries. Ainsi, ne pas manquer en ce moment 2 automnes, 3 hivers, que j'avais découvert au Festival d'Auch.

vendredi 3 janvier 2014

3 janvier 2014 : Aime et fais ce que tu veux


Les motifs qu'on donne aux autres ou à soi-même ne sont certainement pas suffisants. On peut tout motiver. Mais en dernier ressort on agit à partir d'une base qui nous reste cachée.
(Dietrich Bonhoeffer, Journal, 20 juin 1939)


Premier film que je vois cette année, celui de la Polonaise Malgorzata Szumowska, Aime et fais ce que tu veux (titre anglais : In the Name of, qui correspond au titre original : w imie...) raconte l’histoire d’un prêtre catholique, Adam, qui encadre des jeunes difficiles, désaxés, dévoyés (à côté d'eux, les jeunes de La fureur de vivre de Nicholas Ray de 1956 apparaissent comme des anges – le monde a bien changé), dans un village paumé, en forêt, non loin d'un lac. Des jeunes très durs, au vocabulaire ordurier, à la violence facile dès qu'ils repèrent la faiblesse de quelqu'un (ils s'en prennent à des simples d'esprit, violent l'un d'entre eux qui finit par se suicider). Adam, mal à l'aise dans sa peau – il se sait homosexuel, mais n'a pas franchi le pas, et se saoule parfois pour oublier, a suffisamment de charisme pour les encadrer efficacement. Un sujet fort donc, porté par une belle photo, une interprétation excellente, et qui s'attaque à un des tabous de la société polonaise. On reste un peu à côté du problème de la foi et de la sincérité de la croyance (la vocation d'Adam existe-t-elle vraiment, et même a-t-il la foi ?) : quand Adam veut se confesser, il trouve porte close. Cependant, dénoncé à l'évêque (sur des soupçons seulement), alors qu'il n'a pas encore succombé, il est muté une nouvelle fois, sans que l'évêque n'approfondisse justement le problème des prêtres amoureux : trop facile d'évacuer le problème dans la fuite et la mutation.
AIME et fais ce que tu veux

Adam fait partie de ces prêtres qui ont besoin d'affection : qui n'en a pas besoin ? Le célibat imposé est dur. Il combat ses démons en pratiquant la course à pied ("La course aussi est une prière", dit-il au jeune qui s'est confessé de son homosexualité  et dont la fragilité l'a ému). Une des femmes du village s'offrirait bien à lui, mais ce n'est pas son choix. Il finit par se prendre d'amour pour Lukasz, un des garçons du foyer, à qui il apprend à nager dans une belle scène qui ressemble à une sorte de baptême. Autre référence biblique, Lukasz (cheveux longs, barbe légère) ressemble à ces images saint-sulpiciennes qui représentent Jésus et fleurissent partout en Pologne. Pourtant, Adam, conscient de sa propre nature, cherche à s'éloigner de la tentation, tout en étant tout autant conscient des ravages psychiques et physiques du renoncement.
Dans un pays comme la Pologne, où la religion catholique a un poids prépondérant (malgré plus de quarante ans de propagande anti-religieuse, comme en Russie où, après soixante-dix ans d'athéisme contraint, les religions fleurissent de nouveau, au grand et naïf étonnement des Occidentaux), l'homosexualité semble donc être toujours une malédiction, et son existence niée, en particulier celle des prêtres.