Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 28 février 2014

28 février 2014 : cueilli en lisant


J'avais le temps. Mais, en fait, le temps finit toujours par manquer. Alors que notre envie d'en disposer et de le rendre éternel demeure.
(Rodrigo Fresán, La passion des foules, in Histoire argentine, trad. Isabelle Gugnon, Seuil, 2012)

Pour finir en beauté le mois de février 2014, quelques citations que j'ai tirées de mes lectures ce mois-ci, extrêmement éclectiques. Des phrases à méditer !
Sur le genre (dont on parle tant) :
"Masculin et féminin ne sont-ils pas extrêmement mêlés dans l'être humain! Et ainsi tu comprends que dans une réflexion sur la culture j'estime un peu primaire la typologie "homme", "femme". Pourquoi en rester si souvent à cette distinction (comme principe conceptuel ? Bien !). Mais si l'on vise le concret, l'atomisation doit aller beaucoup plus loin, jusqu'à l'individualité la plus singulière. L'Europe est faite d'individus (comportant chacun du masculin et du féminin), non pas d'hommes et de femmes." (Walter Benjamin, Lettre à Herbert Belmore, 23 juin 1913)
Sur les hommes politiques de tous les temps :
Années 1900 : Louise Michel : "Les uns sont conservateurs, les autres républicains, libres-penseurs ou socialistes, ça ne fait rien, pourvu qu'on arrive." (conversation rapportée par Ernest Girault, Une colonie d'enfer, Ed. Libertaires, 2007) ;
Années 1980 : "Ces gens [Marchais, Chirac] mentent. Ils sont eux-mêmes harassés par leur lutte pour la popularité, mais en vain, car ils sont à eux-mêmes leur propre déveine, curieusement parallèles, haineux tous deux sans répit aucun, inlassablement plantés au milieu du décor. Tragiques : des appariteurs du musée du pouvoir." (Marguerite Duras, Je ne crois pas au mot gloire..., 1986, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993) ;
Années 1990 : "La décennie 1990 avait désormais poussé la politique vers une voie de garage, vers la compétition entre nullités. En cette époque qui fait de la conquête du centre le seul credo stratégique, la grisaille et la sottise deviennent valeur ajoutée." (Paolo Persichetti, Exil et châtiment : coulisses d'une extradition, Textuel, 2005) 
Sur l'écriture :
"En général, un écrivain ne sert à rien et n'a d'utilité que pour lui-même. Certes, il y a aussi les lecteurs, qui constituent un monstre tout aussi mystérieux et respectable. Mais qu'est-ce qui pousse quelqu'un à s'asseoir pour écrire alors qu'il pourrait faire un tas d'autres choses bien plus gratifiantes à court et moyen terme ? C'est choisir une vie bien pénible […] que d'affronter chaque jour une feuille blanche, chercher quelque chose dans les nuages pour le ramener sur terre. Une page blanche, c'est presque aussi intimidant qu'une arme à feu braquée sur un visage." (Rodrigo Fresán, La vocation littéraire, in Histoire argentine, trad. Isabelle Gugnon, Seuil, 2012) ;
"Lire et surtout écrire, c'est me découvrir unique, intense et fertile devant l'instant présent qui passe, tout en relativisant la fragilité humaine qui m'habite, en la déléguant ailleurs momentanément, tout en l'extraterritorialisant quelque peu loin de moi. Opération magique pour laquelle je n'ai besoin que de papier." (Antoine Vivaud, Senesco, 1987-2004 : journal d'un vieillissement, Fayard, 2006)
Sur la modernité :
"Il se rappelait combien ces femmes avaient été contrariées lorsque l'électricité était arrivée dans leur petit coin de pays. Mais ce n'était pas tellement l'électricité qui les dérangeait, plutôt les réverbères. À quoi bon détruire la nuit ?" (Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part, trad. Sika Fakambi, Zulma, 2014) ;
"Aussi le Faust d'aujourd'hui ne cherche-t-il ni connaissance, ni amour, mais célébrité, succès populaire, son nom en haut de l'affiche. […] Tu veux vendre des millions d'exemplaires de ton livre ? Marché conclu : tu auras des piles de tes œuvres à la FNAC […] on t'achètera les droits pour faire un film avec Tom Cruise […] Et pour obtenir tout cela, tu n'auras quasiment rien à perdre, sauf la qualité artistique, le style, la grammaire, l'invention narrative, la responsabilité morale, la position éthique, la reconnaissance des futurs lecteurs, le respect de tes contemporains : ton âme." (Alberto Manguel, Monsieur Bovary & autres personnages, L'Escampette, 2013)
Sur le métier d'enseignant :
"Il s'interrogeait sur le but de son travail. Que faisait-il dans un endroit où le titre de professeur était si dévalorisé ? Quel était son rôle, si toutefois il en avait un, alors qu'il récitait des litanies sur les droits de l'homme en constante contradiction avec les nouvelles parues dans les journaux, ou qu'il parlait du droit des peuples à une autodétermination dont les pays riches se foutaient comme de leur premier bonnet phrygien ? " (Rolo Diez, In domino veritas, tard. Alexandra Carrasco, Gallimard, 2003)
Sur le fait de vieillir :
"J'attends d'avoir soixante ans pour vraiment jouer les rôles de mon âge. À ce moment-là il sera tout à fait impossible de tricher." (Ingrid Bergman, conversation avec Marguerite Duras, Bergman encore et toujours Bergman Bergman, 1966, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993) ;
"Je fourbirai les armes. L'ennemi veut ma mort que je ne crains pas. Les chiffres sont des salauds. Ils comptent sur les faiblesses du corps, vertiges, raideurs, etc... pour m'avoir à disposition. […] Mauvais acteurs, les chiffres ! Je mourrai, d'accord, mais jamais je n'accepterai d'être morte. Nuance. La tour de contrôle du grand cirque, c'est moi qui la surveille." (Dominique Rolin, Le futur immédiat, Gallimard, 2002)
Sur une certaine forme de cinéma contemporain (ça s'est encore aggravé depuis !) :
"est-ce d'ailleurs encore du cinéma que ce futurisme répétitif qui s'adresse à l'adolescence ?" (Marguerite Duras, Pour une nouvelle économie de la création, 1985, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993)
Sur l'ordre :
"Moi, j'étais incapable de ranger. Il aurait d'abord fallu que je fasse le ménage dans ma tête." (Louis Atangana, Une étoile dans le cœur, Rouergue, 2013)
Sur la vie, en général, les réflexions d'un prisonnier :
"3 mai 2006 : Discutant avec Toto sur les taules, lui comme moi croyons avoir trouvé la clef pour survivre lorsque tout va mal. Il faut regarder en bas. Dit autrement, il y a pire. Pire, c'est être rejeté des siens. Pire, ce serait baigner dans la frayeur au point de ne jamais remettre les pieds hors cellule, et ils sont nombreux dans ce cas. Plus loin, ce serait d'être embastillé dans une prison turque ou latino-américaine. Dehors, pour positiver, nous regarderions vers le haut, vers un objectif. Conclusion, dans notre non-monde, tout est inversé." (Christophe de La Condamine, Journal de taule, L'Harmattan, 2011)

Une chaussette veuve

lundi 24 février 2014

24 février 2014 : basculements


Ceux qui ont vécu savent que l'ombre n'est là que pour un temps ; le matin apporte avec lui sa lumière.
(Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part, trad. Sika Fakambi, Zulma, 2014)


Petit arrêt à Poitiers, en rentrant de Paris.
La journée d'étude sur « la place des bibliothèques en prison » a été très riche d'enseignement. Les témoignages d'intervenants (bibliothécaires, professeur-documentaliste, travailleurs sociaux) ont été saisissants. Mais comme toujours, ce sont des gens « extérieurs » qui nous apportent le plus : l'architecte Christian Demonchy fut chargé vers 1987 de construire la prison-modèle de Mauzac (Dordogne). J'en avais entendu parler par le Journal de taule lu récemment. Mais là, je l'ai vue, projetée sur grand écran. On comprend tout de suite pourquoi on n'a pas donné suite et on n'en a pas construit d'autre. C'est que les détenus s'y trouvent bien, comme les surveillants. Or, dans la conception hyper-sécuritaire de la punition, de la pénitence, on préfère construire des « bastilles » aussi invivables pour les surveillants que pour les détenus. Dommage : là, on était plus proche des prisons canadiennes ou scandinaves, une « prison en utopie », pour pasticher le titre du documentaire vu avant de partir.


Le centre de détention de Mauzac


Je suis allé à la Comédie française avec mes cousins voir une formidable représentation du Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, pièce assez difficile à monter, car elle contient trois actions parallèles. C'est une comédie qui tire sur la farce à propos des jeux de l'amour et du hasard. 
 
Et puis, je suis allé voir trois films, dont deux invisibles pour l'instant à Bordeaux, sur le basculement des vies quand soudain ça déraille. Au bord du monde est un documentaire sur les SDF parisiens, les invisibles de nos trottoirs. On y voit un Paris nocturne de toute beauté qui fait d'autant plus ressentir le peine de ces gens qui sont tombés, qui ont basculé et ne peuvent plus en sortir ; et cependant, certains résistent et se créent une vie précaire, mais relativement positive. Les témoignages sont saisissants ; nous étions tous cloués sur le fauteuil à la fin de la séance. Horrifiés par notre indifférence usuelle, notre gêne, notre absence de regard, nos fuites et nos petites lâchetés.

 
Même topo pour le documentaire helvéto-grec Comme des lions de pierre à l'entrée de la nuit, qui raconte le camp de concentration sur l'île de Makronissos, l'île des oubliés, où furent internés, avec la bénédiction des Américains et des Britanniques, les opposants grecs (qui avaient pourtant été des résistants au nazisme) à partir de 1947, sous prétexte de les rééduquer contre le communisme. Parmi eux de nombreux poètes, dont les poèmes lus à haute voix rythment le déroulement du film. On nous a tant seriné dur les camps de rééducation en Chine, au Vietnam, à Cuba, et on nous avait caché qu'il en avait existé aussi dans le monde dit « libre » : je n'en avais jamais entendu parler. Pour espérer sortir, les internés devaient signer une déclaration de pseudo-patriotisme hellénique que les irréductibles (parmi lesquelles le poètes) refusèrent, malgré les tortures, la faim et tout ce que pouvez imaginer ; comme quoi, on peut résister. Très très beau film qui m'a donné envie de lire Yannis Ritsos et autres poètes. Là aussi, nous avons mis du temps à nous relever de nos sièges.

Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit

Enfin, autre type de basculement, l'avc. Dans le film de Catherine Breillat, Abus de faiblesse, film de fiction cette fois, mais très proche du réel, l'héroïne, après son avc, est victime d'un escroc qui profite de sa faiblesse physique et psychique. Très belle performance d'Isabelle Huppert. Un film terrifiant ! Nous sommes sortis en nous disant qu'en cas d'avc, la meilleure solution est de se flinguer, si on peut !!!

Abus de faiblesse


lundi 17 février 2014

17 février 2014 : sur la tangente


À vrai dire, personne ne traverse la vie en tenant ses promesses ; si vous ne me croyez pas, demandez donc au Président.
(Rolo Diez, In domino veritas, trad. Alexandra Carrasco, Gallimard, 2003)


Allez, un dernier petit message avant une nouvelle vadrouille, puisque je quitte demain Bordeaux pour un périple Poitiers – Paris – Poitiers - Niort, retour à Bordeaux le 26 février. Et j'ai un peu peur que vous m'oubliez si je n'écris plus rien...
Ce qui est d'ailleurs exact ; j'ai décidé de laisser la poésie en sourdine, en suspens, en pause, en veilleuse, au choix, (elle ne se commande d'ailleurs pas !) pour l'instant. Dans une lettre récente, j'écrivais « Au fond, j'ai essayé de me promener dans les tangentes de la poésie. Le résultat m'oblige à sourire de moi-même. Ou aussi bien à pleurer, si je me prenais au sérieux. Mes mots sont tellement éloignés de mes intuitions, ma lucidité me fait voir que j'entretiens de tellement loin l'illusion d'approcher une vérité poétique, trahie malgré elle par mes pauvres agencements de mots et de lettres, et je sens bien que je n'ai pas réussi à trouver ma voix – ma voie ? Je n'ai pas découvert les mots ou groupes de mots susceptibles de décrire mes sensations, mes sentiments, mes observations, et j'ai l'impression de poursuivre une quête quasi impossible. » Donc, pour l'instant, passons à autre chose.
Je travaille sporadiquement sur mes femmes-écrivains ; actuellement, je suis sur Duras : si tout va bien, il ne me restera que deux ou trois auteures à traiter pendant mon voyage en cargo de 2015, si toutefois voyage en cargo il y a ! Par ailleurs, je viens de réviser mon Journal de bord, intitulé Un voyage en cargo, pour un envoi éventuel à un éditeur, accompagné d'un cahier de photos. Bien évidemment je trouve que c'est pas mal (j'ai assez bien rendu le mouvement, les sensations, les rencontres, les moments, et ça me parle, mais est-ce que ça peut parler à quelqu'un d'autre ? ). Toutefois je crois qu'il y a encore beaucoup de travail de resserrement pour le rendre lisible à un/e lecteur/trice lambda.
Je suis pas mal allé au ciné la semaine dernière, car il y avait à Bordeaux un festival de cinéma militant, où forcément on passe des trucs quasi invisibles, et j'ai donc pu voir des documentaires extraordinaires, et ne comptons pas sur la télé pour nous les montrer !.
Écho d'il y a cent ans, du Japonais Tomiko Fijiwara (2013), raconte l'histoire des militants anars et socialistes japonais, accusés en 1910 du crime de lèse-majesté et condamnés à mort à l'issue d'un procès complètement truqué ; jamais réhabilités depuis, comme nos fusillés pour l'exemple de 1914-1918, donc ne critiquons pas le Japon. Les organisateurs faisaient librairie, j'en ai profité pour acheter L'impérialisme, le spectre du XXe siècle, de Shûsui Kôtoku, un des condamnés, où il dénonçait les dérives du nationalisme, du militarisme et de l'impérialisme japonais, qui conduisirent tout droit à la catastrophe de 1945. Lecture passionnante : le texte est encore plus d'actualité aujourd'hui, dans la mesure où l'impérialisme a pris des proportions encore plus monstrueuses qu'au début du XXe siècle, puisqu'il n'y a plus de contrepoids.
Trois films montraient ce qui se passe quand les masses populaires se mettent en mouvement pour essayer de se battre et de s'organiser collectivement pour leurs droits. ABC de la grève, du Brésilien Leon Hirszman (1990), raconte les grandes grèves du secteur métallurgique et automobile au Brésil en 1979, où émergea la figure charismatique de Lula. Excellent et instructif. Charbons ardents, du Français Jean-Michel Carré (1998), sans doute le seul de ces films à être passé à la télé (car co-produit par Arte), raconte le rachat par les mineurs gallois de la Tower Colliery, une mine de charbon bradée et menacée de fermeture par le libéralisme anglais. Devenus propriétaires-actionnaires de leurs mines, tout a changé pour eux. En effet, ce n'est pas du tout la même chose de travailler pour soi (fût-ce à l'intérieur d'une communauté collective) que pour des actionnaires privés, inconnus et invisibles ! Même topo dans Marinaleda, un village en utopie, de la française Sophie Bolze, qui montre la démocratie directe à l’œuvre dans un village andalou, où des paysans sans terre exploitent en coopérative 1200 hectares et s'efforcent d'inventer un nouveau mode de vie. Des expériences enthousiasmantes à tous points de vue, à l'heure où le capitalisme triomphant a réussi à nous rendre individualistes et confits dans un égoïsme béat. J'allais dire dévot. Oui, il y a de ça !
Dans le dernier numéro de L'âge de faire (abonnez-vous, c'est génial), on trouve relatée une expérience de ce genre en France, avec la coopérative ardéchoise Ardeleine (lire l'article http://www.lagedefaire-lejournal.fr/ardelaine-travailler-autrement/). À la différence d'autres revues, qui sont essentiellement critiques et en fin de compte décourageantes (« on ne pourra jamais rien changer »), L'âge de faire montre dans chaque numéro des expériences qui ouvrent des perspectives autres que le super-libéralisme et le chômage qui va avec. Car le Président peut toujours faire le beau avec les chefs des multinationales, il organise de fait le développement du chômage et de l'insécurité (la vraie, celle de l'emploi) et la casse des services publics, à commencer par l'enseignement public, qui sera une fois démantelé, source de profits juteux pour le privé. Et de renforcement des inégalités !
C'est assez amusant de voir qu'en ce moment je viens de lire le polar de l'Argentin Rolo Diez, In domino veritas, où j'ai relevé la phrase mise en exergue ci-dessus, qui ne s'appliquait d'ailleurs dans le roman qu'au président mexicain, puisque ce polar se passe au Mexique, mais on voit bien que c'est pareil dans tous les pays du monde. Là, il n'y a pas d'exception française !
C'était ma petite dose de pessimisme, qui n'est autre que l'optimisme du philosophe !

jeudi 13 février 2014

13 février 2014 : Jocelyne Saucier, "Il pleuvait des oiseaux"


Mourir à quatre-vingt-quatorze ans, ce n'était quand même pas si mal. Ted n'avait peut-être pas été le plus heureux des hommes, mais il avait tenu le coup et il était mort libre, avec dignité, même pas eu besoin de se faire aider, et à son heure.
(Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux, Denoël, 2013)


Une photographe (on ne saura jamais son vrai nom) débarque en plein cœur de la forêt ontarienne pour essayer de retrouver Boychuck, un personnage mythique qui a vécu l'enfer des grands feux des années 1914-1920, et dont elle a suivi la trace. Elle photographie tous les vieillards échappés à ces incendies, encore survivants. Or Boychuck, dont toute la famille est morte, s'était lié avec les jumelles Polson, Angie et Margie qui ont fui le brasier sur un radeau. Angie, que la photographe a rencontrée à Toronto, âgée de cent deux ans, lui a dit : « Il pleuvait des oiseaux » (asphyxiés en vol, ils tombaient comme une pluie), et lui a parlé de ce garçon étrange qui ne disait pas un mot.
La photographe débarque donc dans un coin de forêt quasiment inaccessible, proche d'un lac, où elle découvre Charlie et Tom, deux vieillards, qui ont construit leurs cabanes ("À eux trois, ils ont formé un compagnonnage qui avait assez d'ampleur et de distance pour permettre à chacun de se croire seul sur sa planète"), et lui signalent que le troisième, Edward, Ted ou Ed (Boychuck) est mort récemment dans sa cabane, mais dignement. Ils lui font visiter sa cabane et sa sépulture. Car les trois vieux avaient choisi de fuir la civilisation ("Ça les amusait de voir comment le monde se débrouillait sans eux"), de vivre loin des assistantes sociales et autres agents du gouvernement, des seniors'home ("la prison à perpétuité, la résidence surveillée, où la pulsion de vie, notamment chez les vieillards, est soumise à un sévère contrôle social et institutionnel"), dans la liberté de la nature et de la forêt. Ils pêchent, ils chassent (Charlie avait été trappeur-fourreur et a conservé des fourrures bien utiles par les grands froids), et Bruno, un marginal bien plus jeune qu'eux (qui cultive la marijuana non loin de l'ermitage des vieillards), les ravitaille de temps en temps en fruits et légumes, ou autres produits utilitaires. Serge, le gardien de l'hôtel le plus proche – un hôtel abandonné et délabré leur sert de banquier : c'est lui qui va récupérer l'argent de leurs chèques de pension.
L'arrivée d'une femme, la photographe, chamboule un peu l'équilibre de cette petite communauté édénique. Puis débarque une deuxième femme, Marie-Desneige, une tante de Bruno, que ce dernier vient de recueillir, pour lui éviter de retourner à l'asile psychiatrique où elle fut internée abusivement à seize ans et oubliée pendant soixante-six ans. Les trois hommes lui construisent une cabane, mais la vieille femme, habituée à dormir en dortoir depuis si longtemps, ne peut dormir seule et vient s'installer dans la cabane de Charlie. Bientôt un tendre lien unit ces deux-là.
En visitant la cabane de Ted, on découvre que ce dernier, mutique, a peint plus de trois cents toiles ces vingt dernières années, des toiles sombres, où domine le gris-noir piqueté de quelques taches de couleur vive. Et c'est Marie-Desneige, la soi-disant folle, qui parvient à les décrypter : il a immortalisé sur ses toiles les grands incendies de son enfance, sa fuite éperdue, et aussi les deux jumelles Polson, dont on comprend (Marie-Desneige, toujours) qu'il a été amoureux. Et dans le secret de son ermitage, il a consacré toutes ces dernières années à peindre. La photographe, vivement intéressée, pense d'ailleurs préparer une grande exposition de ses peintures auxquelles elle joindrait ses propres photos des vieillards rescapés des grands feux.
Jocelyne Saucier - Il pleuvait des oiseaux.
Voilà, je ne sais pas si j'ai réussi à explorer la thématique de ce roman ensorcelant, qui est en lien direct, avec le Vieillir, dit-elle, dont je causais l'autre jour. Ni à vous donner envie de le lire. C'est tout bonnement merveilleux, de voir vivre ces très vieux ("Ils s'amusaient d'être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d'eux-mêmes") qui souhaitent protéger leur dignité en choisissant l'heure de leur trépas (ils ont une dose de strychnine chacun) ; ils ont d'ailleurs décidé de s'aider à mourir s'il le faut : "L'entente disait aussi que, s'il le fallait, ils aideraient. Ils ne laisseraient pas l'autre se dissoudre dans la souffrance et l'indignité en regardant le ciel." C'est un hymne à la nature, à la vie, aux petits bonheurs chers à Félix Leclerc, à l'espoir et à l'amour : "les sentiments tordus ne font pas long feu en forêt, on n'y survivrait pas". Il est écrit de manière polyphonique : chaque chapitre est vu par un des personnages. Les personnages sont saisis dans leur singularité, et leur mode de vie compris peu à peu. L'arrivée de la photographe, puis de la folle, qui ne l'est pas du tout mais reste très fragile après tant d'années d'internement, d'électrochocs et de chimie (très belle dénonciation de la psychiatrie abusive), bouscule la vie de nos ermites, si bien ordonnancée depuis vingt ans. Une nouvelle vie commence, la redécouverte des sentiments, des émotions, du désir de protéger : "J'ai toujours su que j'aurai une vie, dit Marie-Desneige à son amie Ange-Aimée [la photographe, qu'elle a baptisée ainsi] aux premiers jours de leur amitié, je n'ai jamais abandonné l'espoir d'avoir une vie à moi". La tendresse renaît : elle n'était d'ailleurs pas absente des relations entre Tom et Charlie, Tom appelle son grand ami Charlie « Mon Charlie ». Mais c'est la « folle » qui va répandre l'amour autour d'elle.
Voilà : c'est très simple, déjà je n'avais pas peur de la vieillesse, maintenant je n'ai plus peur de devenir très vieux ! Je ne connaissais pas Jocelyne Saucier. Et je découvre un roman d'une beauté inouïe, d'une ferveur rare, d'une sensibilité à couper le souffle. Il nous montre que le goût de la liberté, de la solidarité et de l'entraide (nos petits vieux appliquent les préceptes d'Isaïe : "Partage ton pain avec celui qui a faim [malgré sa peur des étrangers – et des agents du gouvernement, Charlie invite la photographe à déjeuner] Et ramène à la maison les pauvres sans abri [ils vont jusqu'à construire une cabane – et très confortable, puisque pour une dame – pour Marie-Desneige] ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair" [c'est ainsi que Bruno prend en charge sa vieille tante, que sa mère, elle, aurait reconduite à l'asile]), de l'espérance, de la vie (et de la mort choisie, au moment voulu, magnifiquement montrée ici), participent d'un humanisme vibrant dont notre monde manque cruellement. C'est aussi une très belle histoire d'amour et, que voulez-vous, j'aime les histoires d'amour : on ne se refait pas !
Ah ! J'oubliais : Louise Archambault, réalisatrice du superbe Gabrielle, est en train d'en faire un film.

mercredi 12 février 2014

12 février 2014 : retour de la censure ?


mes mots n'appartenaient pas à sa langue, c'était des petits mots suspects qui venaient déranger son petit monde clos, détendu et hygiénisé.
(François Emmanuel, Cheyenn, Seuil, 2011)


Quand la gauche est au pouvoir, la droite dure se met à lire et à s'apercevoir que les bibliothèques existent. Rappelons-nous sous François Mitterrand, en 1985, l'affaire Marie-Claude Monchaux : dans Écrits pour nuire : littérature et subversion, elle dénonçait pêle-mêle les traductions de romans suédois ou américains subversifs et condamnait un grand nombre d'écrivains français "spécialisés dans la révolte contre la société". Pendant trois ans, l’affaire agita le petit monde des bibliothèques et périodiquement, notamment quand l'extrême droite s'empare d'une municipalité, c'est pour exercer un contrôle étroit – une censure, en fait – sur les bibliothèques publiques, au nom de la morale, de la décence et des bonnes mœurs. Comme au temps des Romans à lire et romans à proscrire de l'abbé Bethléem (1e éd. 1905).
Voici maintenant que Jean-François Copé se met à lire des livres pour enfants à son tour et à dénoncer un album pour la jeunesse, Tous à poil. Bien évidemment, le titre est explicite. Mais faire tout un foin à propos d'un livre me rappelle Molière et sa dénonciation des hypocrites :
TARTUFFE (Il tire un mouchoir de sa poche)

Ah! mon Dieu, je vous prie,

Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

DORINE

Comment?

TARTUFFE

Couvrez ce sein que je ne saurais voir :

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,

Et la chair sur vos sens fait grande impression !

Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :

Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,

Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,

Que toute votre peau ne me tenterait pas.
 
Allons donc, il y a belle lurette qu'on fait lire aux enfants les Contes de Perrault. Qu'y trouve-t-on ? Des parents qui abandonnent leurs enfants (Le petit Poucet), un père amoureux de sa propre fille (Peau d'âne), un mari qui assassine ses femmes (Barbe bleue), une belle-mère qui déteste l'enfant née d'un premier mariage de son mari (Cendrillon), une petite fille désobéissante (Le petit Chaperon rouge). On leur a toujours fait lire les Fables de notre bon La Fontaine qui pourtant, prônent l'égoïsme (La cigale et la fourmi), la méchanceté (Le loup et l'agneau), la tromperie (Le corbeau et le renard), de trouver des boucs émissaires (Les animaux malades de la peste), etc. Beaux exemples, ma foi ! Allez, censurons !
Je crains fort que la littérature, n'en déplaise à ces nouveaux lecteurs, qui ont l'air de découvrir la lune, ait pour objet autre chose que la morale. La littérature raconte des histoires, qui permettent aux lecteurs de se confronter au monde, de mieux le comprendre, d'apprendre aussi autre chose que ce qui est dans leur entourage immédiat, de se comparer aux autres, d'affronter leurs angoisses et leurs peurs (les adultes, grandir, le mal, la sexualité, la maladie, la vieillesse, la mort, entre autres), de trouver (ou pas, d'ailleurs) des réponses aux questions existentielles, surtout pour les enfants qui, aujourd'hui, n'en reçoivent que fort peu de la part de leurs parents, et qui doivent se contenter, la plupart du temps du flot continu télévisuel sans aucune distance.
Les enfants qui lisent des histoires savent bien que ce sont des histoires, c'est même pour cela qu'ils les apprécient et les redemandent. Il n'y a pas cet effet de pseudo-réalité de l'image télévisée, devant laquelle il est impossible d'avoir du recul et qui, à mon avis, leur fait davantage de mal. Ces histoires les font rire, pleurer, leur font peur, les font grandir... Laissons-les donc lire, et faisons confiance aux bibliothécaires et aux enseignants (qui ont souvent des enfants eux-mêmes et sont donc très attentifs à ce qu'ils font) pour leur proposer des choix littéraires (albums, romans, bandes dessinées) adéquats, variés, ouverts, qui parlent à leur imaginaire, et ne se contentent pas de les abreuver d'un contenu pré-mâché et pré-digéré qui les replierait sur le petit monde qu'ils connaissent.
Personnellement, j'ai beaucoup appris, et ce dès l'enfance, au travers de la littérature. Ma grand-mère nous lisait. Je n'ai jamais eu aucune exclusive, tout m'était bon, même les romans-photos ou la littérature sentimentale de ma tante quand j'avais douze-treize ans, le polar, la SF, les BD... Je râlais quand la bibliothécaire de Mont de Marsan me refusait l'emprunt d'un livre (faut dire qu'à seize ans, j'en paraissais treize, et encore ! Et donc, Moravia, pas autorisé !). Adulte, j'ai découvert bien des pays du monde grâce à leur littérature. En dehors de la France, j'ai lu des livres provenant de plus de quatre-vingts pays. Or, je n'en ai visité qu'une quinzaine ! Et j'ai cependant l'impression de connaître très bien le Japon ou la Chine où je ne suis jamais allé...
Enfin, tous les grands livres sont audacieux, et parfois inconvenants : aucun roman de Zola ne trouvait grâce devant l'abbé Bethléem ! Pourtant la lecture de Manon Lescaut n'a jamais encouragé une femme à la prostitution, celle de Madame Bovary ou d'Anna Karénine à l'adultère ou au suicide, celle de L'assommoir à devenir alcoolique, ni celle des romans policiers à commettre des assassinats. 

Le lecteur même enfant – est toujours plus intelligent que le censeur. Ressemblons à Dorine plutôt qu'à Tartuffe !!!


mardi 11 février 2014

11 février 2014 : "Les rayures du zèbre" de Benoît Mariage, ou les négriers aujourd'hui


Devant les pancartes « chemin privé » de la campagne, un ami à moi disait toujours : « Eh bien, cher ami, vous l'aurez voulu, ne venez pas vous plaindre, vous serez privé de moi. »
(Marguerite Duras, La droite la mort, 1985, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993)


De temps en temps, je fais des infidélités cinéphiliques à l'Utopia, et je vais au CGR (Jacky au royaume des filles) ou à l'UGC (Les rayures du zèbre). En général, ce sont des films qui sont court-circuités en passant dans le circuit commercial, c'est-à-dire qu'ils font moins d'entrées qu'ils n'en feraient dans une salle d'art et d'essai, où les films sont plus choyés que les pop-corns des cinoches commerciaux. C'est précisément le cas de ces deux films qui vont être des échecs commerciaux et faire peu d'entrées, disparaître de l'affiche très rapidement (déjà, l'UGC ne propose plus que deux séances par jour pour Jacky, en deuxième semaine et je prévois la même chose, la semaine prochaine, pour la deuxième semaine du zèbre).
Le film belge des deux Benoît (Benoît Poelvoorde, acteur, et Benoît Mariage, réalisateur) va suivre cette trace. C'est pourtant un excellent film sur la nouvelle traite négrière, celle des recruteurs de gamins africains susceptibles de devenir de grands joueurs de football. José (Pelvoorde dans un de ses meilleurs rôles), moustache blonde conquérante, chaîne d'or sur chemise dépoitraillée, pratique ce rôle depuis des années, mais il est au bout du rouleau, menacé d'être rétrogradé comme entraîneur de minimes. Il a beau « avoir le nez » pour dénicher l'oiseau rare, le ballon d'or, ces derniers temps, ses recrues traînent dans des divisions inférieures. Faut dire qu'il passe davantage de temps en compagnie de pulpeuses Ivoiriennes dans l'hôtel de luxe où il descend que sur les stades et les terrains à détecter la perle rare. Hâbleur autant qu'hargneux, vulgaire et ventripotent, il use d'un paternalisme quasi hystérique, caricature assez vulgaire du tyran néo-colonialiste. On est ainsi parfois à la limite de la farce tout autant que dans un film presque documentaire sur les relations toxiques qui unissent l'Afrique et ses anciennes colonies, où les futurs joueurs de foot internationaux ne sont qu'une matière première de plus, à l'instar du cacao, des diamants ou de l'uranium. 
Le film m'a évidemment d'autant plus passionné que l'action se passe en grande partie en Côte d'Ivoire (où vit ma fille, pays qu'on voit donc longuement filmée, aussi bien la capitale que la brousse), et montre les aspects assez négatifs, faussés à la base, des relations Blancs [qui ont tout, peuvent tout acheter] / Africains [qui n'ont rien, et se laissent acheter, car comment faire autrement ?]. Le film m'a paru très juste et très dur, féroce même, une sorte de concentré de mondialisation, où se mêlent les jeux de l'argent du sport (on offre une voiture de luxe au jeune prodige Yaya Koné qui ne sait même pas conduire, ce qui va causer la catastrophe !) et de l'amour tarifé ("C'est parce que tu me payes que je couche avec toi", dit une des filles, avec pourtant le secret espoir de se faire épouser et de partir au paradis occidental), les trafics en tous genres aussi, dont le moindre n'est pas celui de recruteur, presque aussi abject que les anciens négriers. Même l'aspect mélo de la fin du film me semble assez juste ; car j'imagine bien que, pour tous ces jeunes « prodiges » du ballon rond, la réussite au final ne doit concerner que quelques-uns. Et beaucoup doivent tourner mal, à l'instar de Boubacar, une précédente recrue de José, qui passe plus de temps dans les boîtes de nuit à s'alcooliser avec des filles qu'à l'entraînement. Un film moral, en somme, et propre à dessiller les yeux des jeunes Africains en mal de reconnaissance sportive : un sur mille réussira, et encore. Mais Les rayures du zèbre sera-t-il vu là-bas ?

dimanche 9 février 2014

9 février 2014 : "Vieillir, dit-elle", de Martine Boyer-Weinmann


L'étonnement d'être, qui l'a accompagné à tous les instants de sa vie, ne se transforme pas en rapports paisibles, donc peu exigeants, avec lui-même comme avec ce qui l'entoure, et ce n'est pas, Dieu merci ! dans un univers enfin apprivoisé, propriétaire d'un jardin à la française, que se promène le peintre de quatre-vingt-dix ans.
(Jean Bazaine, Le temps de la peinture, Aubier, 1990)

Il y a des livres comme ça, qui vous donnent envie d'exister – et de durer. Moi qui, ces derniers temps, me disais que c'en était fini de l'écriture, que de toute façon, ça n'avait pas une grande valeur, que je n'étais pas un écrivain – tout au plus un polygraphe –, je suis sorti revigoré de la lecture de Vieillir, dit-elle : une anthropologie littéraire de l'âge, magnifique essai – ardu tout de même de Martine Boyer-Weinmann (éd. Champ vallon, 2013). Grâce soit rendue à ma bibliothèque de quartier, dont le fonds est d'une richesse et d'une variété inouïes et qui ne se contente pas d'entasser des best-sellers pour habitués du « vu à la télé » ou pour lecteurs paresseux.
Avant tout, c'est un livre qui m'a ouvert bien des pistes de lectures : Jean Améry, Bélinda Cannone, Antoine Vivaud (trois dont je n'avais jamais entendu parler), Noëlle Châtelet, Hélène Cixous, Régine Detambel, Serge Doubrovsky, André Gorz, Benoîte Groult, Nuala O'Faolain, Dominique Rolin, Olivia Rosenthal (neuf que je n'avais jamais lus), Colette, Annie Ernaux (sur lesquelles j'écris, précisément), Simone de Beauvoir... J'ai presque des pistes de lecture pour plusieurs mois. 
 
C'est au travers de la création littéraire, en utilisant l'anthropologie, la philosophie ou la psychologie, aussi bien que l'analyse littéraire, que Martine Boyer-Weinmann explore les mystères du vieillissement et de la vieillesse, surtout du point de vue de l'écriture des femmes écrivains. C'est qu'il y a une différence entre les sexes. Ainsi Bélinda Cannone, dans La tentation de Pénélope (Stock, 2010) note : "Il m'a donc expliqué, au bout de quelques phrases (je devais m'étonner de sa jeunesse conquérante), qu'il aimait « les femmes mûres ». Ça m'a fichu un petit coup. Bon, voilà où j'en étais. Séduisante (pour lui) mais (ou et) mûre. Fin de parenthèse". Alors qu'en général, l'homme mûrissant, avec ses tempes argentées (et son portefeuille supposé généreux), ne semble pas avoir de mal à franchir le cap de la cinquantaine. Il est vrai que dans le même livre, on trouve : "Avec toutes nos obligations, soyez belles, soyez désirables, avec tout notre propre désir d'être désirables, comment vieillir ? Comment prendre ce camouflet du temps, ces injures lentes puis qui s'accélèrent ?"
Si George Sand fut dès le XIXe siècle une pionnière de la reverdie sexagénaire : "Me voilà très vieille, je parcours gentiment ma soixante-cinquième année. Par une bizarrerie de ma destinée, je suis beaucoup mieux portante, beaucoup plus forte et plus agile que dans ma jeunesse ; je marche plus longtemps, je veille mieux ; je m'éveille sans effort après un sommeil excellent. Je suis restée souple comme un gant. […] Je me baigne dans l'eau glacée et courante avec un plaisir extrême, je ne m'enrhume plus. Je ne sais plus ce que c'est que les rhumatismes. Je suis calme absolument, une vieillesse aussi chaste d'esprit que de fait, aucun regret de la jeunesse" (Journal intime, Slatkine, 1981), suivie par la formidable Colette (relisons Chéri ou l'admirable La naissance du jour), aujourd'hui, on peut en voir la perpétuation à travers les œuvres d'Hélène Cixous, de Dominique Rolin ("Renoncer serait une erreur de plume que je corrige aussitôt. Renoncer est un des mots les plus ignobles qui soient", Le futur immédiat, Gallimard, 2002) ou de Benoîte Groult ("L'essentiel est de se réveiller dans le silence de ses organes, R.A.S. constituant comme en 14-18 le plus beau bulletin de victoire sur la mort", La touche étoile, Grasset, 2006), comme un réveil à la fois corporel et mental que procurent les plaisirs de l'écriture, comme une conjuration en face de la décrépitude et de la mort.
Cela, le philosophe Gaston Bachelard, cité par l'auteur, l'avait annoncé dès 1961 dans La flamme d'une chandelle : "En somme, tout compte fait des expériences de la vie, des expériences écartelées, écartelantes, c'est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à la juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d'existence". Écrire, ajoutait-il, c'est se mettre "en tension vers un avant, vers un plus-avant, vers un au-dessus, […] dans l'invraisemblable besoin d'être un autre, un plus qu'être". À ce sujet, Martine Boyer-Weinmann suggère que écrire est supérieur à lire : "lire a trop directement partie liée avec la « passivité » méditante d'une durée pour permettre un soulagement régénérateur. Écrire engage plus de fonctions créatrices en assurant plus de suspens". Peut-être, pourtant, la lecture engage aussi, et tous ces vieux écrivains, parfois nonagénaires, sont aussi de grands liseurs.
J'ai noté cette question qui me concerne tout à fait : "quand faudra-t-il cesser d'acheter des livres avec l'espoir de les lire avant de mourir ? Le temps du retraité se compte en livres lus, mais surtout à spéculer sur le temps de lecture probable devant soi". Puisque non content de continuer à emprunter des livres à différentes bibliothèques (j'ai toujours ma carte de la BU de Poitiers), j'en achète effectivement beaucoup. Or, je sais que mon temps de vie – et donc de lecture – s'amenuise un peu plus chaque jour. Parmi tous les livres que nous avions achetés et accumulés en prévision de notre retraite, Claire et moi (retraite que nous envisagions à deux !), certains, beaucoup peut-être, ne seront pas lus, du moins par moi. Quelle importance ? D'autres (mes enfants, mes membres de ma tribu, des amis, à qui j'en offre déjà beaucoup) les liront. Je sais bien qu'on ne peut pas tout lire, même si la lecture me semble – à titre personnel d'une importance capitale pour ma survie en bon état. Et je sais que lecture et écriture sont absolument liées, entrelacées, enchevêtrées, imbriquées. Les journaux, lettres ou mémoires d'écrivains (George Sand, Gustave Flaubert, André Gide, Romain Rolland, Virginia Woolf, Charles Juliet, Simone de Beauvoir, par exemple) montrent que ce sont aussi de très grands lecteurs.
En tout cas, outre les nombreuses ouvertures de lectures offertes, ce livre m'aide à mieux comprendre mon état actuel, qui est celui du vieillissement – à ne pas confondre avec la vieillesse : "ma vieillesse m'attend, aucun moyen de lui échapper ; déjà je l'entrevois au fond du miroir", note l'héroïne du roman de Simone de Beauvoir, Les Mandarins (Gallimard, 1954). Gide, âgé de soixante-et-un ans, notait dans son Journal le 19 juin 1930 : "J'ai grand effort à faire pour me persuader que j'ai l'âge aujourd'hui de ceux qui me paraissaient vieux quand j'étais jeune".
À notre époque de « jeunisme » abusif, un tel livre peut montrer que rester vivant dans sa vieillesse, ce n'est pas forcément la nier en subissant des liftings nombreux (cela, c'est vouloir paraître jeune), c'est être encore capable de mener à bien des projets de toutes sortes (ainsi Dominique Rolin ne renonce pas à continuer à passer quelques mois chaque année à Venise, à plus de quatre-vingt-dix ans), c'est se rendre compte que "le vieillissement [peut être] un surplus de disponibilité à la sensation, à la caresse, un accroissement de condensation et d'attention donnée au monde extérieur, et surtout intérieur", c'est se "poser la question des limites, de la frontière entre Soi et l'Autre, entre l'Humain et le non Humain", c'est retrouver, par le don de soi (lire Hélène Cixous, et la façon dont elle s'occupe de sa mère), par l'art ou par l'écriture, "une danse rythmée du quotidien et une action de grâces, une autre façon d'aimer".
C'est aussi et sans doute surtout, "séparer ce qui est aujourd'hui de ce qui autrefois fut", que note Olivia Rosenthal dans On n'est pas là pour disparaître (Verticales, 2007). Et se placer dans « l'étonnement d'être » du peintre nonagénaire Jean Bazaine.
J'ai renoncé à pas mal de choses (normal, vu mon âge), je vais continuer à écrire, si vous me le permettez.

samedi 8 février 2014

8 février 2014 : Prisonniers : "12 years a slave" et "Journal de taule"


Ainsi saisie dans sa quotidienneté la plus anonyme, l'hospitalité devient non seulement un soin des subalternes mais également une critique de l'hégémonie des normes nationales.
(Guillaume Le Blanc, Dedans, dehors : la condition d'étranger, Seuil, 2010)


J'avais été frappé en 2008 par la force qui se dégageait du film du cinéaste noir britannique Steve McQueen (ne pas confondre avec l'acteur américain décédé en 1980), Hunger, qui racontait une histoire vraie : l'emprisonnement des membres de l'IRA au début des années 80, et la longue grève de la faim qu'ils firent pour obtenir la condition de prisonnier politique. Margaret Thatcher préféra les laisser mourir de faim : décidément, elle n'en ratait pas une, à sa grande honte. Un film à la fois terrible par son réalisme et poignant par le sujet. 
Voici que le même réalisateur a tourné pour Hollywood (et en perdant un peu de sa force, me semble-t-il, et même de son âme) 12 years a slave, l'histoire tout aussi vraie de Solomon Northup, Afro-américain né en 1808 dans l'État de New York, et qui devint une des victimes du racisme terrifiant de l'esclavagisme sudiste : en effet, la traite des noirs ayant été abolie (en 1807 par la Grande-Bretagne, 1808 par les USA, 1815 par la France), il fallait bien recruter de nouveaux esclaves sans passer par le commerce triangulaire (qui d'ailleurs persistait, illégalement, notamment à partir des ports français). C'est ainsi que Northup, homme libre, marié, père de famille, relativement aisé, musicien virtuose, se retrouve victime d'agents du sud qui prétendaient lui offrir une tournée musicale, et est transféré sur un bateau à aubes, enchaîné avec d'autres compagnons d'infortune sur le Mississipi, jusqu'à La Nouvelle Orléans, où il est vendu au Marché aux esclaves. Son premier maître, quoique faible, est humain et même l'admire. Mais il tombe ensuite sous la coupe d'un propriétaire particulièrement odieux, une sorte de psychopathe pervers. Il fallut à Northrup beaucoup de dignité, un courage hors du commun, pour ne pas sombrer avant sa libération finale, après quoi il consacra le reste de sa vie à témoigner : il écrivit le livre qui sert de base au film (trad. en français sous le titre Douze ans d'esclavage, Éd. Entremonde, 2013), publié peu après le célèbre roman La case de l'oncle Tom qui préluda à la guerre de sécession et à l'abolition de l'esclavage. Après le Django unchained de Tarantino sorti l'an dernier, ce nouveau film témoigne de l'attention portée par les USA aux heures sombres de leur histoire esclavagiste. Cependant, je l'ai trouvé un peu trop hollywoodien, et moins puissant que Hunger. Néanmoins, on n'a jamais montré avec autant de vigueur la machine à broyer esclavagiste (Spartacus de Kubrick ?), d'une invraisemblable inhumanité. Il en fallait, une force de caractère peu commune pour résister à un système aussi dégradant et oppressif : les esclaves sont du cheptel. Cela, 12 years a slave le montre assez bien : il faut composer pour survivre ("Moins tu répliques, plus longtemps tu survivras"), pour rester humain, pour essayer de garder un minimum de droit, quand on n'en a plus aucun.
Le 7 décembre 2004, Christophe de La Condamine est arrêté et placé en garde à vue pour sa participation à un braquage d'un péage d'autoroute. Pour éviter à sa famille et à ses amis une perquisition policière, il avoue. Il est emprisonné, d'abord à la Maison d'arrêt de Saintes, puis à celles de Gradignan et d'Angoulême, enfin au centre de détention de Mauzac, après sa condamnation définitive. Il raconte toutes ces années passées dans le "non-monde", le "Pays du Dedans", dans un livre passionnant : Journal de taule (L'Harmattan, 2011). Car – et ça l'a aidé à vivre, il a tenu son journal de bord, d'une part pour mieux comprendre ce qui lui arrivait : à quarante-et-un ans, il n'est qu'un primo-délinquant, d'autre part pour tenter de montrer aux gens de l'extérieur (le "Pays du Dehors") ce qu'est l'enfermement, avec ses contraintes.
 L'arbitraire de l'administration et des gardiens est soulignée : "Bande d'enculés. Aussitôt un bémol. L'insulte ne les concerne pas tous sans distinction, elle concerne une minorité. Mais cette minorité-là connaît l'art de pousser à bout, ce sadisme qui consiste à nous maintenir en-dessous du minimum (en l'occurrence culturel, mais pas seulement) auquel nous avons droit. Une ouverture de porte tardive au parloir, un oubli d'activité, une longue attente dans les coursives entre deux grilles avant d'accéder à l'infirmerie. Mépris, vice ou perversion ?", note-t-il le 24 juillet 2006.  La surpopulation et la promiscuité (souvent, il faut rajouter un matelas par terre pour un nouvel entrant ; les chiottes sont à la vue de tous) s'ajoute à la mythomanie de beaucoup de détenus : le 29 mars 2005, il note qu'Un "nombre impensable de mythomanes nous côtoient. C'est véritablement ahurissant. Est-ce qu'il y a vraiment un tel taux de menteurs pathologiques intra-muros, ou est-ce une réaction humaine à sa propre pauvreté, si cruellement exposée ici ?" Il montre les violences presque permanentes (la prison est un concentré explosif des violences du dehors), la saleté et le manque de soins (13 octobre 2007 : "je demande s'ils sont toujours dépourvus de dentiste. Miracle, depuis peu un praticien vient officier une journée par semaine. Je rédige le mot adéquat. Il y a une longue liste d'attente, vu l'état dentaire des exclus du système"), le temps qui n'est plus le même (10 décembre 2006 : "Cela fait pile poil deux ans de zonzon ! Bilan : pas de bilan. C'est passé à une vitesse ; au moins aussi vite que dehors. Du moins quand je regarde en arrière, car le présent, ici, est éternité. J'ai du mal à expliquer ce temps qui défile. Peut-être que les repères événementiels sont rares. Les jours glissent, sans prise. Ils sont perdus"). 
Il signale les échappatoires pour survivre, ainsi le 3 mai 2006 : "Discutant avec Toto sur les taules, lui comme moi croyons avoir trouvé la clef pour survivre lorsque tout va mal. Il faut regarder en bas. Dit autrement, il y a pire. Pire, c'est être rejeté des siens. Pire, ce serait baigner dans la frayeur au point de ne jamais remettre les pieds hors cellule, et ils sont nombreux dans ce cas. Plus loin, ce serait d'être embastillé dans une prison turque ou latino-américaine. Dehors, pour positiver, nous regarderions vers le haut, vers un objectif. Conclusion, dans notre non-monde, tout est inversé". Il met en relief l'illettrisme fréquent et la pauvreté mentale, l'obligation de « cantiner » et de payer fort cher pour améliorer les repas, les parloirs tant espérés et parfois décevants, les amitiés et les inimitiés avec les compagnons d'incarcération, la préparation des procès... La Condamine est aussi un homme avec une mère, une fille (il est divorcé), une amante (qui ne supporte pas – ou c'est lui – la séparation durable) ; il leur écrit beaucoup, attend leurs visites avec espoir ou angoisse. Tout cela est relaté avec un soin criant du détail vrai, un certain humour aussi (28 mars 2005 : "Au fait, à quand le tri sélectif ? N'y pensons pas, car dans moins de quatorze mètres carrés [ils cohabitent à quatre, il y a deux lits superposés], s'il faut ajouter trois poubelles... Bienheureux de n'avoir qu'un sac à gérer...").
Bien sûr, un séjour dans les prisons françaises d'aujourd'hui n'a rien à voir avec l'esclavage dans le Sud des USA dans les années 1841-1853 ! Mais on voit que, dans les deux cas, le fait de maîtriser le langage et la lecture (Solomon Northrup doit le dissimuler, un esclave n'était pas censé savoir lire), d'être cultivé (Christophe de La Condamine va se proposer pour tenir la bibliothèque de la Maison d'arrêt de Saintes, il avoue avoir beaucoup lu, et de tout, en prison, en dépit de la télévision bruyamment omniprésente), aide à conserver sa dignité, à développer sa force de caractère, à ne pas être dévasté physiquement et mentalement.
Bref, un bon film, un bon livre. Ça fait du bien !