Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 31 mars 2014

31 mars 2014 : Les Misérables, version 2014


ces médecins, du haut de leur hauteur, de temps en temps, ils peuvent être légers.
(Fédor Dostoïevski, La douce, trad. André Markowicz, Actes sud, 1992)


La misère est à nos portes. Il suffit de regarder autour de soi. Est-ce normal que des gens soient à la rue ? Que les loyers – qui ont beaucoup plus augmenté que le niveau de vie, parce que les propriétaires-bailleurs font dans l'investissement – soient devenus inabordables pour trop de nos concitoyens ! On oublie qu'il n'y a pas 3 millions de chômeurs, mais presque 6 millions, si l'on tient compte de tous ceux qui n'ont que des emplois précaires, nettement rémunérés en-dessous du SMIC, et donc dans l'incapacité d'assumer des charges locatives inabordables... Car, excusez-moi, mais il faut bien manger d'abord, non ?
Et cependant, ça peut être encore pire ailleurs ! Ainsi, le film serbe La femme du ferrailleur nous raconte l'histoire de cette famille – le père, la mère enceinte, deux filles déjà – très pauvre, mais qui a un toit. Voilà que la grossesse se passe mal, la mère perd du sang. Le père l'emmène à l'hôpital : le bébé est mort dans son ventre, il faut aller à la clinique pour faire un curetage et éviter une septicémie. Ils y vont une fois, 980 marks sont réclamés pour l'intervention ; or, ils ne sont pas assurés contre la maladie. Le père gagne avec son métier de ferrailleur dans les bons jours 50 à 100 marks. Le plus souvent, rien. Ils n'ont pas la moindre avance. On leur coupe même l'électricité. J'entends déjà ricaner les « bourgeois » (comment les appeler autrement ?) rétorquer qu'ils n'ont qu'a économiser ! Je voudrais les y voir, eux, les nantis, vivre dans la misère, et réussir à économiser. Dire aussi : « Mais pourquoi font-ils donc tant d'enfants ? » Bien sûr, ils ignorent que, dans la grande pauvreté, la contraception, on ne connaît pas, surtout dans un pays récemment "libéré" du communisme et engagé dans le libéralisme à tout-va, où la santé – et la pilule – a un coût.
Le médecin rétorque, « j'ai des instructions, sans paiement, pas d'intervention. Je ne peux pas. » Chapeau pour l'humanité ! Ce n'est pas que tu ne peux pas, mon salaud, c'est que tu ne veux pas, nuance ! Bravo, les médecins ! Dostoïevski disait que « du haut de leur hauteur », ils pouvaient être légers : dans ce cas, la légèreté dont ils font preuve les rend inhumains et criminels. Deuxième visite : idem. Il faudra la solidarité des gens de peu, et je n'en dis pas plus, pour que la mère puisse être soignée. Voilà un film que le Hugo des Misérables aurait aimé.
* * *
Je veux bien croire que quatre-vingts ans de communisme ont déconsidéré l'idée même du communisme. Si j'en juge par les magouilles des élections en France, on peut dire que deux ans de hollandisme ont définitivement ruiné l'idée même de socialisme. Et ces malheureux ne se rendent même pas compte qu'ils coupent l'herbe sous leurs pieds ! Les misérables ne sont pas seulement au bas de l'échelle, au sommet aussi, hélas, en autre sens du mot ! Jaurès, réveille-les !!!

dimanche 30 mars 2014

30 mars 2014 : quand "on a l'béguin..." pour le théâtre !


Ces gens, qui suppliaient leur Dieu de leur accorder un miracle, ne s'étonnaient pas du miracle d'être en vie.
(Marguerite Yourcenar, Suite d'estampes pour Kou-Kou-Haï, in En pèlerin et en étranger)

Ces derniers jours, je suis allé au théâtre, voir deux spectacles radicalement différents. D'abord vendredi soir, grâce au système On va sortir (sans quoi je n'aurai même pas eu connaissance de l'existence de cette représentation, et n'aurai pas bénéficié du tarif de groupe), l'Andromaque de Racine, rebaptisée Andromaque 1043, au Théâtre Jean Vilar d'Eysines (15 km en tout, aller-retour à vélo, je me le suis gagné à l'énergie musculaire ce théâtre-là). Ensuite, aujourd'hui dimanche, une opérette au Théâtre Fémina de Bordeaux, L'auberge du cheval blanc. Là, j'avais pris mon billet depuis deux mois, en sachant que je risquais fort d'être déçu, depuis mes expériences au Capitole de Toulouse dans les années 70.
Il faut savoir que je n'ai aucun préjugé d'aucune sorte contre aucun type de spectacle (sauf les parcs d'attraction). Au cinéma, j'ai toujours aimé les films d'aventure, de cape et d'épée, les péplums, les westerns, les policiers, ainsi que les comédies burlesques. Si j'en vois moins aujourd'hui, c'est que le western aussi bien que le burlesque ou le cinéma de cape et d'épée sont quasiment morts, les péplums et les films d'aventure proposés en 3D (très peu pour moi, je tiens à mes yeux et n'ai aucune envie de payer un supplément de 2 ou 3 euros selon les cinémas). Au théâtre, je n'ai rien contre le boulevard, s'il est bon (avouons que c'est assez rare), ni contre l'opérette (si elle n'est pas mise en scène et jouée avec vulgarité)... Je suis très bon public, pourvu que je trouve de l'humanité dans ce que je vois !
J'ai énormément apprécié la nouvelle vision d'Andromaque remise au goût du jour, avec de la vidéo (les personnages secondaires, les confidents : Pylade, Cléone, Céphise, Phœnix, sont en voix off, ou apparaissent sur des écrans vidéo géants) ce qui actualise le sujet en le transportant dans notre monde moderne : les costumes sont modernes, sur la vidéo, des images de guerre d'Irak sont censées montrer la guerre de Troie et ses horreurs. Donc quatre acteurs seulement, les principaux : Oreste, qui aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque. Et puis l'enfant, Astyanax, le fils de cette dernière et d'Hector, rôle muet, mais présent, alors que chez Racine, il est en coulisse. Mise en scène au cordeau, avec un Denis Lavant excellent en Pyrrhus, sorte de despote oriental, type Kadhafi. Très belle soirée, avec un public inter-âges, de douze à quatre-vingts ans, mais beaucoup de jeunes. Évidemment, il valait mieux connaître ou avoir lu Andromaque avant de venir. Mais j'ai été frappé par la clarté de la langue de Racine, toujours très accessible, 347 ans après la première.
Même chose pour l'opérette : il valait mieux la connaître – et bien – avant de venir. C'était mon cas (je l'ai si souvent entendue sur disque que je la connais quasiment par cœur), ainsi que d'une large frange du public, cette fois très âgé : avec mes 68 ans, je faisais figure de petit jeunot. De très nombreux octogénaires. Et quelques enfants égarés ici, et qui avaient vraiment l'air égaré, ne comprenant pas grand-chose à l'action. Car une bonne partie du chant n'était pas audible (pas de fosse d'orchestre, et des micros et des baffles n'arrangeaient rien), les chanteurs étant souvent couverts par la musique, et une part du dialogue nous échappait aussi, d'autant plus que les acteurs-chanteurs, en roue libre, improvisaient de temps à autre. Ça donnait donc un spectacle plaisant, mais sans plus : décors corrects, figuration indigente (six danseuses, huit choristes). La dame à côté de moi m'a tiré du sac à mains son programme de L'auberge du cheval blanc, dernière programmation au Grand-Théâtre, en 1955 ! Avec Luc Barney (Léopold) et Jack Claret (Célestin), comme sur le disque que nous avions dans notre jeunesse. Ici, l'artiste qui interprétait Célestin, immense, plus haut de 30 cm que sa partenaire, a chanté excellemment On a l'béguin pour Célestin, une de mes chansons préférées et que je fredonne souvent. 

La troupe salue
 

jeudi 27 mars 2014

27 mars 2014 : vous avez dit droit d'asile ?


C'est la bêtise sur le qui-vive, c'est la dureté en état d'alerte.
(Violette Leduc, La femme au petit renard, Gallimard, 1965)


La Cimade est une association créée pour faciliter l’installation des habitants d'Alsace et de Lorraine évacués vers le Sud de la France à la suite de l’entrée en guerre contre l'Allemagne, puis à partir de 1940, pour aider tous les persécutés, Tziganes, communistes, intellectuels allemands ayant fui le nazisme, Européens de l’Est employés par la Wehrmacht et Juifs. Au départ association protestante à vocation religieuse, voire prosélyte, elle s'est peu à peu laïcisée, sans oublier quand même son souci évangélique : "Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !" (Évangile de Matthieu, chapitre 25, versets 35-36), qui l'amène aujourd'hui à s'occuper en priorité des réfugiés, et surtout des étrangers en situation irrégulière.
J'apprécie particulièrement l'aspect concret de son action, et aussi sa manière de ne pas baisser les bras devant des lois et une administration de plus en plus inhumaines. Je lis par exemple le dernier numéro d'Actions communes, le Journal des donateurs, et les choses suivantes qui concernent Mayotte, partie intégrante de l'Empire français, mais qui n'est pas tout à fait la France pourtant. Car il s'y applique là-bas, comme semble-t-il dans des départements d'outre-mer comme la Guyane et la Guadeloupe, un régime d'exception. Or, "le droit commun, et désormais le droit européen, doit s'appliquer sur tous les territoires de la République", rappelle la Cimade, témoin de faits scandaleux.
Un exemple : "S. a quatorze ans. Il est arrivé à Mayotte avec sa mère qui s'est vu accorder une protection au titre de l'asile. S. , sa mère et ses cinq frères et sœurs résident donc à Mayotte en toute légalité. Dans la nuit du 23 au 24 janvier 2014, S. est interpellé par la police. Le 25 janvier, il est expulsé au mépris du droit vers une autre île des Comores où il est désormais isolé et en danger. La police et l'administration l'ont considéré comme majeur et sans droit au séjour, bien que sa mère ait apporté au commissariat et à la préfecture toutes les preuves nécessaires. L'affaire est grave et provoquerait un scandale en métropole. Mais à Mayotte ces pratiques sont courantes. Le droit d'asile, l'intérêt supérieur de l'enfant, le droit au respect de la vie familiale ont été allègrement piétinés."
Voilà la France d'aujourd'hui. On dirait la France d'hier : celle de Vichy, de sinistre mémoire. Et pendant ce temps-là, tous les pantins qui nous dirigent – et qui se foutent éperdument des gens de peu – se tâtent pour faire telle ou telle alliance, qui leur serait profitable et leur permettrait de partager des postes. Et on s'étonne que tant d'électeurs soient écœurés ? Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'il y ait encore des votants !

mardi 25 mars 2014

25 mars 2014 : notre histoire : Chalvet (Martinique) 1974


Sur des masses encore peu instruites, la morale bourgeoise, le respect de l'ordre, habilement présentés comme l'expression même de la sagesse, de la raison, agit à la façon d'un dissolvant des énergies.
(Pierre Gascar, Rimbaud et la Commune, Gallimard, 1971)


Paris reste la ville la plus cinéphilique du monde. Chaque semaine, ce sont, au bas mot, plusieurs centaines de films différents qui sont projetés, et il faut vraiment ne pas aimer le cinéma pour ne pas trouver son miel dans la merveilleuse variété qui est offerte : nouveautés, reprises, continuités. Donc des films récents, des films anciens, des classiques, des films parfois « invisibles » ailleurs qu'à Paris. À côté des salles d'exclusivité, de nombreuses salles offrent une foule de films en continuité (plusieurs mois après leur sortie) ou en reprises, pour des films plus anciens. À chacun de mes passages, j'en profite donc pour y découvrir des pépites : « vieux » films en noir et blanc que je revois avec plaisir ou que je découvre (car je suis loin d'avoir tout vu), et surtout documentaires rares et précieux, qui offrent une vue du monde qui complète celle des films de fiction.
C'est ainsi que je suis allé voir cette fois-ci Chalvet, la conquête de la dignité, un film de la réalisatrice martiniquaise Camille Mauduech, qui nous raconte la grève menée par les ouvriers agricoles de la banane en février 1974. Nous sommes dans l'après-mai 68, et les étudiants antillais, catalogués comme « gauchistes », qui reviennent de métropole, pensent que la révolution ici passera, comme dans la Chine de Mao, par la classe paysanne. Ils vont donc s'infiltrer dans les campagnes, pour ouvrir la conscience de classe des ouvriers agricoles, faire la classe à leurs enfants. Ils découvrent avec effarement la misère sociale et familiale, l'exploitation éhontée des ouvriers de la banane, soumis à des conditions de travail proches de l'ancien esclavage : les patrons « békés » les font travailler à la journée et, à la moindre protestation, on est viré. Aucune protection contre les produits hautement toxiques. Pourtant la résignation est souveraine, comme si l'esclavage était encore présent (il l'est, dans les mémoires).
Mais un jour la révolte gronde. Et la grève éclate : le préfet envoie la troupe pour réprimer et faire rentrer tout le monde dans le rang. D'autant qu'on estime en haut lieu que les gauchistes sont les meneurs. Au lieu-dit Chalvet, à Basse-Pointe, les grévistes seront encerclés par des centaines de policiers qui tirent sur eux, tandis qu'un hélicoptère les bombarde de grenades et des gaz lacrymogènes. Un mort, plusieurs blessés graves. Des milliers de personnes, ouvriers, paysans et intellectuels confondus, vont manifester leur indignation, portée à son comble par la découverte du corps torturé et noyé d'un jeune homme, Georges Marie-Louise. Les médecins légistes, aux ordres, dégagent la responsabilité de la police, ce qui accroît la colère populaire. En fin de compte, pour ne plus continuer à perdre de l'argent, les patrons cèdent devant les revendications salariales. Et les gauchistes qui n'ont pas pris le maquis sont emprisonnés. Enfin, c'est la naissance de l'Utam (l'Union des travailleurs agricoles de Martinique).
Le documentaire de Camille Mauduech (elle a déjà réalisé deux autres films sur l'histoire de la Martinique, Les 16 de Basse-Pointe, 2008 : le procès des 16 coupeurs de cannes syndiqués arrêtés en 1948 après l'assassinat d'un administrateur blanc créole lors d'une grève dans une plantation, et La Martinique aux Martiniquais, l'affaire de l'OJAM, 2011 : l'Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique secoua l'île et la métropole dans les années 60) rassemble des témoignages : ceux des ouvriers et ouvrières agricoles, des patrons, des gendarmes, des militants « gauchistes » infiltrés dans la population, ainsi que des documents d'archives de l'époque ; elle ne fait aucun commentaire, la parole et les images parlent d'elles-mêmes. On est en pleine histoire populaire : du côté paysan, la misère, la résignation et l'asservissement, de l'autre, l'arrogance du patronat (on est encore dans l'économie coloniale de plantation), et puis les militants qui essaient de faire prendre conscience aux ouvriers de leur exploitation. En fait, les ouvriers agricoles se sont mis en grève d'eux-mêmes, sans attendre de mots d'ordre venant des « gauchistes », qui estimaient qu'ils n'étaient pas prêts. Un film d'histoire, donc, riche d'humanité et qui donne la parole à ceux qui ne l'ont pas toujours eue, et qui ont soudain pris conscience de leur dignité. En quelques jours, ces ouvriers agricoles de Martinique ont choisi de ne plus subir : leurs témoignages (quarante ans après, ils sont devenus très vieux) sont extrêmement émouvants. C'est très beau.
Encore un épisode ignoré de notre histoire, une analyse des rouages du colonialisme français aux Antilles, et ne comptons pas sur nos grandes chaînes de télé pour nous le montrer. Ce n'est pas leur rôle de révéler ce qui, sans être vraiment caché, n'est cependant pas visible, car n'intéressant soi-disant que peu de monde : plutôt que de parler de notre histoire, mieux vaut endormir la population, ou lui faire peur, avec des histoires d'avion disparu, de président à scooter, de casses et de cambriolages, ou de farce électorale (après deux mois de pub intensive et écoeurante pour le FN sur toutes les chaînes, on a fait semblant de découvrir avec étonnement son triomphe dans des débats d'une nullité affligeante, ce dimanche soir !). Pourtant, revenir sur l'histoire est bien la seule possibilité d'être des citoyens, le seul moyen d'éviter de devenir des zombies sans passé, et qui votent n'importe comment.
Allez donc voir ce film quand il passera dans votre ville (pas encore à Bordeaux !).

Le mars de Paris

lundi 17 mars 2014

17 mars 2014 : Non aux e-billets SNCF, ça peut être une escroquerie !


L'écrivain ne garde, tout au plus, que les dehors de sa révolte.
(Pierre Gascar, Rimbaud et la Commune, Gallimard, 1971)

Avouez qu'elle est belle, la technologie moderne !

On peut écouter impunément les communications téléphoniques de tout un chacun, même des ex-présidents ; on peut géolocaliser tout un chacun, aussi petit soit-on, mais on ne peut pas géolocaliser un énorme avion qui disparaît (cherchez l'erreur) ; on peut trucider des gens sans risquer d'être tué soi-même (Hiroshima a montré l'exemple, les drones suivent), etc.

Mais y a pas que les avions géants qui disparaissent !!! 

On peut aussi dématérialiser les billets SNCF au beau prétexte que, comme ça, on ne peut pas l'oublier chez soi ou oublier de le composter. Oui, sauf que aujourd'hui, mon e-billet a disparu de ma carte, ainsi que celui de mon retour lundi prochain. Annulé, me dit le contrôleur, qui me fait payer plein pot illico. Or, je peux certifier que je n'ai rien annulé du tout, et même pour plus de sûreté, je l'avais acheté au guichet de la gare de Bordeaux et pas sur internet. Je suis donc furieux et vais faire une réclamation qui ne donnera rien, j'en suis sûr. Car comment prouver ma bonne foi ? Probablement l'agent au guichet, au lieu de valider, a annulé, car précisément, j'étais venu pour un changement de e-billets, car je m'étais trompé de date en les prenant sur internet. Ou alors, elle n'a pas annulé ceux que je lui avais demandé et au contraire les nouveaux qui étaient aux bonnes dates. Comment savoir ?

Résultat : désormais, je reprendrai les bons vieux billets-papier et les composterai...

Ma mère avait raison : il faut toujours se révolter, même si ça ne sert à rien... La "révolution" informatique est une vaste fumisterie, on devient esclave des machines !

dimanche 16 mars 2014

16 mars 2014 : j'ai même rencontre un professeur extraordinaire !


Il ne faut pas attendre que les écrivains soient morts pour leur jeter des fleurs.
(Ray Lorega, introd. à Rodrigo Fresán, Histoire argentine, trad. Isabelle Gugnon, Seuil, 2012)


Je crois bien qu'il ne faut pas attendre non plus que les professeurs soient morts « pour leur jeter des fleurs ». Certes, depuis une bonne vingtaine d'années, les divers ministres qui passent cherchent à leur faire faire de plus en plus mal leur métier – dans l'espérance, selon moi, d'une privatisation définitive de l'enseignement, car là aussi, comme dans la santé ou les transports, il y a des profits juteux attendus par d'avides actionnaires. Et tant pis si sont laissés sur le carreau des tas de jeunes, non seulement sans la moindre instruction, mais même sans les simples bases de la lecture, de l'écriture et du calcul. Un retour au XIXe siècle et même à l'Ancien Régime, me semble programmé.
En attendant, il y a encore des profs extraordinaires. Mme Cervoni, celle qui enseigne le français dans une classe d'accueil à Paris, et que l'on peut voir dans La cour de Babel, le beau documentaire de Julie Bertuccelli, est de la trempe des « hussards » de la IIIe République. Dans cette classe qui accueille des nouveaux arrivants venus d'une vingtaine de pays des quatre continents, il faut être inventif, attentif au plus haut point ; car chaque élève a sa particularité. Les uns sont venus pour échapper aux néo-nazis de Serbie, d'autres pour fuir un pays où règne l'excision pour les jeunes filles, certains pour rejoindre des membres de la famille déjà là, ou pour trouver un bon maestro au Conservatoire de musique. Les uns sont en famille, d'autres seulement avec le père ou la mère ou une tante. Bref, tout ce monde étant réuni, comment faire fonctionner le groupe, assurer l'apprentissage nécessaire de la langue dans ce qui va être leur nouveau pays ?
Ici, aucun manichéisme, aucun angélisme non plus. On montre bien les difficultés d'intégration, les peurs, la solitude, les joies aussi ou les contradictions de ces jeunes partagés entre deux mondes. Mais au bout d'une heure et demi, on est convaincu que oui, il faut des classes de ce genre, et oui, il y faut des enseignants exceptionnels, capables d'une empathie formidable pour s'adapter au formidable défi qui se présente devant eux : croire en l'avenir, alors que tant d'entre nous sont défaitistes. Moi le premier parfois !!! Le film marche bien, a du succès, et je m'en réjouis ; certes, il n'atteindra pas les cimes de Supercondriaque ou de Fiston. Mais au moins, on n'a pas l'impression d'avoir jeté l'argent par la fenêtre.
Il faut voir ces jeunes s'embrasser et pleurer à la fin de l'année scolaire qui restera, pour beaucoup d'entre eux, une des plus belles de leur vie. 
Comment, vous ne l'avez pas encore vu ? Qu'est-ce que vous attendez ?

samedi 15 mars 2014

15 mars 2014 : souvenirs, souvenirs


C'est tarte, les souvenirs, ce sont des bandelettes, ils vous momifient.
(Violette Leduc, La femme au petit renard, Gallimard, 1965)


À peine rentré à Bordeaux, le soleil a disparu, ce qui n'empêche pas un pic de pollution terrible : transports en commun gratuits jusqu'à demain inclus ! Je vais donc en profiter pour aller en ville en tram, gratuité dont j'ai déjà pu bénéficier hier en revenant de la gare. Finalement, j'ai préféré reprendre le vélo, prévoyant que, comme hier, le tram serait surchargé.
Quel petit bilan de ces six jours de Pézenas ? C'est vraiment un festival sympa ; pas de prix à distribuer, mais quelques thématiques. La principale cette année était le Mexique, avec des cinéastes du patrimoine (Buñuel, Emilio Fernández, le russe S. M. Eisenstein et son extraordinaire film inachevé, Que viva Mexico !, que je n'avais jamais vu), mais aussi des contemporains : Carlos Reygadas (nous avons vu, de cet esthète, ensemble Bataille dans le ciel, Mathieu seul Lumière silencieuse) ; Carlos carrera (Le crime du père Amaro, d'après un célèbre roman portugais) ; Nicolás Echevarría (Cabeza de Vaca, qui se passe au moment de l'invasion par les conquistadors) ; José Luis Valle (Workers, qui décrit la vengeance froide des exploités) ; Pedro Gonzales-Rubio (Alamar, très bel apprivoisement d'un jeune garçon de sept ans avec son père et son grand-père) ; Rodrigo Plá (La zona, terrifiante description des résidences ultra sécurisées, où les riches se croient à l'abri des pauvres, mais vivent enfermés et crèvent de peur) ; Claudia Sainte-Luce (Les drôles de poissons-chats, qui sortira bientôt, et que je recommande vivement : un film sur le deuil et l'adoption de toute beauté et d'une grande humanité), Michel Franco (Daniel et Ana, qui traite directement de la violence et de la sexualité contrainte). Le cinéma mexicain est éblouissant, d'une très riche description des tares de la société (violence, machisme, empreintes de la religion, séparation des classes sociales), et d'une qualité visuelle étonnante. Apparemment, ils ont des écoles de cinéma qui forment tous les cinéastes d'Amérique latine...
Les autres films étaient tout aussi intéressants, nous avons vu Violette, ce qui nous a donné envie de lire Violette Leduc : chose faite avec le seul de ses livres trouvé sur place, La femme au petit renard. Quant au film pakistanais Noor, qui sortira bientôt, il est stupéfiant à tous points de vue : c'est l'histoire d'un eunuque (Khusra) élevé pour être un transgenre efféminé, et qui voudrait bien devenir un homme et trouver une femme qui l'acceptera tel qu'il est. J'ignorais qu'on fabriquait encore des castrats dans le monde d'aujourd'hui (comme chez nous en Italie du XVIe au XVIIIe siècle). Un film très humain aussi. Il y avait aussi les documentaires de Christian Rouaud et ceux de Régis Sauder, mais il fallait faire des choix et j'ai préféré assurer sur le Mexique.

le buste de Molière, dans le théâtre

Pézenas (Pagnol disait : « si Jean-Baptiste Poquelin est né à Paris, Molière est né à Pézenas ») garde les traces de son prestigieux passé : plusieurs musées, beaux hôtels particuliers, et un magnifique théâtre, restauré dans l'ancienne chapelle des Pénitents noirs, qui était une des deux salles de projection. On y a joué avant guerre des opéras et opérettes. J'ai même rencontré une vieille dame dont le père était concierge du théâtre et qui a participé à La Bohème de Puccini (qu'elle connaissait par cœur), les chanteurs locaux complétant, pour les petits rôles, les artistes venus de Paris ou de Monte Carlo. À près de quatre-vingt-dix ans, elle possédait encore un beau filet de voix, soprano.
Je reviendrai à Pézenas... si je ne suis pas momifié par mes souvenirs !

 
Une des peintures mexicaines, sur papier d'amate, exposée à la Médiathèque

mercredi 12 mars 2014

12 mars 2014 : Gaza, c'est pourtant pas du cinéma !


Tout homme est solidaire. Il est ainsi comptable de ce qu'il est en mesure de transmettre.
(Maurice Genevoix, La mort de près, Plon, 1972)


Comme vous le savez sans doute, le Collectif des femmes contre le blocus de Gaza n'a pas pu entrer à Gaza. Une partie d'entre elles ont été expulsées dès leur arrivée à l'aéroport du Caire (ainsi la prix Nobel irlandaise) ; d'autres ont été bloquées dans l'enceinte de l'aéroport, où elle ont fait du sit-in, en attendant d'être expulsées quelques jours plus tard – mais ainsi les médias du monde entier l'ont su (mais pas beaucoup dit ou montré : un article dans Médiapart quand même ; quasiment rien à la télévision, ce qui n'a rien pour me surprendre), et les agents de l'aéroport, moins obtus que leurs chefs, les ont traitées avec assez de douceur, voire même les ont soutenues dans leur action ; enfin, quelques-unes, arrivées plus tôt, ont pu prendre une chambre d'hôtel au Caire, et entamer des démarches pour essayer d'y aller tout de même. Sans succès.
Ainsi la preuve est faite de la collusion entre Israël et l'Égypte pour un blocus quasi complet de Gaza. Bravo à ces femmes solidaires qui ont tenté tout de même de défendre la vie des déshérités, contre la machine de mort des états broyeurs d'espoir et fabricants de haine.
Quant à moi, je suis en déplacement, en ce moment, à Pézenas, où je participe aux 52e Rencontres cinématographiques. Le thème en est le Mexique et nous nous gavons, Mathieu qui m'a rejoint et moi, de films mexicains de toute beauté et de grande qualité. Quand on pense que, même quand ils ressemblent à des thrillers américains, ces films font en général au mieux 100 000 entrées, le plus souvent moins de 10 000, on mesure le manque de curiosité du public français, sa frilosité intellectuelle, ou la massue de l'impérialisme culturel des USA. 
Ici, l'on voit des films récents, parfois inédits encore, et aussi des classiques, dont deux Buñuel (le désopilant Grand noceur, que je n'avais jamais vu, qui démontre par opposition la faiblesse congénitale des comédies de Dany Boon) et deux Emilio Fernandez. Parmi les modernes, les excellents Workers, La Zona, Alamar, Le crime du père Amaro, méritent plus que le détour ; en tout cas, on ne s'ennuie pas du tout... C'est un petit festival ultra sympa, où il n'y a pas besoin de faire de queue, et où il y a présentation de chaque film et discussion après pour ceux qui veulent rester. J'y retrouve les connaissances de Venise et, cerise sur le gâteau, il fait très beau !
À bientôt pour plus de détails...

lundi 3 mars 2014

3 mars 2014 : Gaza : des femmes contre le blocus de Gaza !!!


Puisque partout dans le monde, les régions sont actuellement habitées, comment seraient-elles occupées par de nouveaux arrivants, sinon par la force, la guerre, la ruse ?
(Shûsui Kôtoku, L'impérialisme, le spectre du XXe siècle, trad. Christine Lévy, CNRS, 2008)


Une délégation de cent femmes de divers pays se dirige cette semaine vers Gaza en passant par l'Égypte (puisqu'impossible d'y aller en passant par Israël, emprisonnement à Tel Aviv il y a trois ans, blocage dans les aéroports européens il y a deux ans !), et entendent y célébrer la Journée Internationale des Femmes du 8 mars avec les femmes et toute la population de ce territoire palestinien martyr. Toutes répondent à l’appel au secours lancé par les associations féminines de la bande de Gaza, immense "camp de concentration" (comment appeler autrement ce territoire ?) à ciel ouvert (mais surveillé en permanence par des drones), où sont enfermés 1,8 million de Palestiniens, hommes, femmes, enfants de Palestine, sans possibilité d'en sortir, ni par terre (une clôture hermétique a été érigée par Israël et une zone-tampon existe où il ne fait pas bon s'approcher : encore une Palestinienne tuée par les Israéliens ce 1er mars), ni par mer (même les pêcheurs de Gaza sont souvent pris à partie par les garde-côte israéliens), ni par les airs (l'aéroport de Gaza a été détruit par Israël).

manifestation à Paris contre le blocus de Gaza
       
C'est, cette fois encore, une délégation internationale, venant d'une dizaine de pays, dont la France. La délégation algérienne est emmenée par l’héroïne de la guerre d’indépendance Djamila Bouhired. Aminata Traoré, admirable femme politique malienne, sera là aussi. Une parlementaire britannique, Jenny Tonge, et une universitaire de ce même pays, Mona Baker, ainsi que l'Irlandaise Mairead Maguire, militante ayant obtenu le prix Nobel de la paix en 1976, ont annoncé leur venue. Pas une seule députée ou sénatrice française, hélas.



manifestation à Paris contre le blocus de Gaza
       
Comme on le voit sur les quatre cartes comparatives du panneau à gauche, le grand Israël, rêve des sionistes, approche. La peau de chagrin palestinienne se restreint sans cesse. Et avec ce rétrécissement, tout espoir d'un état viable, et donc d'une paix.


manifestation à Paris contre le blocus de Gaza
       
Compte tenu des graves problèmes se posant à la population gazaouie (eau potable aléatoire, électricité pendant trois ou quatre heures par jour seulement, vivres et matériels de toutes sortes n'arrivant que selon le bon vouloir d'Israël), on voit que la campagne pour la levée du blocus de Gaza doit se poursuivre sans relâche.
          
Il faut croire qu'on fait payer aux Gazaouis leur « mauvais » vote de 2006. Eh oui, ils ont voté massivement pour le Hamas. Mais qui en est responsable ?

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Et du côté des territoires occupés ?
 
Il ne faut pas croire que de l'autre côté, dans les territoires occupés de Cisjordanie, la situation soit tellement meilleure pour les Palestiniens, enserrés de toutes parts, et je m'étonne qu'ils ne protestent pas plus fortement, et je suis même stupéfait du silence assourdissant des gouvernements occidentaux, si prompts à dénoncer ce qui se passe au Mali, en Centre Afrique, en Syrie, en Ukraine ou au Vénézuela. 
Ainsi, à l’est de la Cisjordanie, 95 % de la vallée du Jourdain est sous contrôle militaire israélien. Les Palestiniens qui y vivent, principalement des petits paysans, sont souvent contraints d’abandonner leurs terres et de travailler comme ouvriers agricoles dans les fameuses "colonies", fournisseuses d'agro-industrie pour l'exportation : produits que nous trouvons dans nos hypermarchés.
En effet, Israël a repris une loi de l'ancien Empire ottoman qui vaut pour tous les territoires occupés : toute terre qui n’est pas cultivée pendant trois ans revient à l’État. Or, les facteurs d’abandon de terres ne manquent pas : difficultés pour les Palestiniens de se déplacer (checkpoints nombreux, zones non autorisées, etc.), manque d’eau d'irrigation réservée aux colonies en prriorité. Même l’eau potable, contrôlée par les Israéliens, bien que pompée en territoire palestinien occupé, est vendue à un prix exorbitant aux Palestiniens.
N'oublions pas les terres de la vallée du Jourdain classées comme zones militaires ou réserves naturelles et interdites aux Bédouins. S'il ont le malheur d'y mener paître leurs animaux, ces bergers nomades prennent le risque d’être la cible de la soldatesque (qui ne plaisante pas) ou de voir leurs animaux saisis, de devoir payer des amendes démesurées pour les récupérer, voire d'aller en prison s'ils se plaignent. S'il y a lieu, pour éliminer le pâturage intempestif, l'armée brûle des terres soi-disant réservées à la protection de la nature.

On voit donc ici à l'œuvre l'impérialisme infernal dont je parlais hier, sous ses formes les plus détestables : militaires tout puissants, extorsion de terres, destructions d'habitations, persécutions et humiliations permanentes, agressions et expulsions diverses (sous prétexte de maintien de l'ordre), paupérisation croissante des populations paysannes et bédouines... Au fond, on s'arrangerait pour faire le vide – et obliger à l'exil – qu'on ne s'y prendrait pas autrement. D'où un exode rural nombreux qui arrange bien Israël, les terres non-cultivées par les partants deviennent de nouveau des colonies potentielles.
Et ne croyons que ceux des Palestiniens qui ont la chance (?) de travailler dans les "colonies" soient mieux lotis : pour pouvoir gagner leur lieu de travail, ils sont astreints à des queues humiliantes d'une demi-heure à une heure (dans le meilleur des cas) aux checkpoints, matin et soir. Travail d'ailleurs souvent précaire, puisque pour avoir un contrat de travail, il faut avoir un casier judiciaire vierge : or, depuis 1967, on sait que 40 % des hommes ont connu les prisons militaires israéliennes, avec ou sans procès. Une aubaine pour les colons qui leur permet de s'affranchir du droit du travail israélien, déjà peu favorable aux non-citoyens israéliens. Travail de plus effectué sans protection contre les produits chimiques utilisés intensivement, et soumis à des horaires et cadences d'enfer. Et bien entendu, sous-payé, et avec une exploitation plus poussée des femmes et des enfants. Syndicats et protestations évidemment interdits. Je ne doute pas que le patronat français pourrait en prendre de la graine : il devrait aller y faire un tour ! Si grève il y a quand même, les grévistes sont immédiatement licenciés, et même pour raisons de sécurité (on sait que les meneurs protestataires sont toujours dangereux), emprisonnés pour une durée indéterminée (donc plus de contrat de travail possible, voyez la perversité), et c'est un prétexte pour aggraver les restrictions de circulation pour les Palestiniens, tout étant bon pour leur faire fuir leur pays.
Résultat, la situation de la majorité des Palestiniens de la région, notamment la plupart des bédouins, relèvent de l’urgence humanitaire.

Voilà, c'est encore le « protestant » qui écrit et qui va se faire de nombreux amis ! Je n'ai jamais supporté l'oppression, d'où qu'elle vienne (adulte contre enfant, jeune contre vieux, homme contre femme, blanc contre noir plus fréquent que l'inverse –, riche contre pauvre id. , rationaliste contre croyant et vice versa, etc...). Oserais-je ajouter qu'encore une fois, ce sont les femmes qui nous montrent l'exemple ?

dimanche 2 mars 2014

2 mars 2014 : l'impérialisme : encore et toujours !


le monde de l'armée et de la marine est celui de l'oppression, du pouvoir, de la hiérarchie, de la soumission, un monde qui ne laisse pénétrer ni la morale, ni aucune vertu.
(Shûsui Kôtoku, L'impérialisme, le spectre du XXe siècle, trad. Christine Lévy, CNRS, 2008)


Les bruits de botte sont partout, en Ukraine aujourd'hui, comme en Centre Afrique et au Mali, en Syrie, en Irak et en Afghanistan, etc. En fait, derrière tout ça, il y a l'impérialisme, spectre du XXe siècle selon le titre du livre écrit en 1901, et prémonitoire, par Shûsui Kôtoku. Ce socialiste, puis anarchiste, japonais fut condamné à mort en 1910 dans l'affaire du « crime de lèse-majesté » et exécuté à l'issue d'un procès inique, destiné, comme souvent dans ces cas-là, à faire peur à d'autres qui seraient tentés d'avoir les mêmes idées. Mort pour l'exemple, en quelque sorte : tiens, comme les mutins et déserteurs de la Grande Guerre.



Dans son livre, Kôtoku dénonce la chaîne qui conduit du patriotisme (devenant fanatique, comme le montrera la suite des événements, en particulier dans les années 30 et 40) au militarisme forcené, puis à l'impérialisme expansionniste, corollaire des deux précédents. Il démontre l'improductivité de l'armée : "Ni l'armement, ni le service militaire ne produisent une once de riz, pas le moindre sen. Non seulement ils n'apportent la moindre contribution ni à la science, ni aux arts, ni à la littérature, encore moins à la morale ou à la religion, mais ils sont nuisibles à tous." Et surtout il révèle la manière d'assujettissement dont l'armée use pour mutiler les qualités les plus humaines : voir la citation en exergue. Au moment où l'on veut fêter en grande pompe la grande boucherie de 1914-1918, il n'est pas inutile de le rappeler.
Comment ne pas voir que ce qu'il exposait en ce tout début du XXe siècle a pris une ampleur nouvelle pendant toutes ces cent dernières années : "le contraste grandissant entre la pauvreté et la richesse dans les pays occidentaux, l'accumulation de plus en plus importante de la richesse et des capitaux aux mains d'une minorité, l'extrême amenuisement du pouvoir d'achat de la majorité des populations, tout ceci n'est rien que la conséquence du système actuel de la libre concurrence, et ne peut être attribué qu'au monopole des profits exceptionnels qu'en tirent les capitalistes", écrivait-il déjà : on croirait que c'est écrit aujourd'hui. Et il plaidait pour un nouveau monde qui, hélas, n'est pas advenu : "Ah ! Le nouveau monde à venir du vingtième siècle ! Comment pourrions-nous l'améliorer ? Je souhaite la paix dans le monde, mais l'impérialisme la perturbe. Je souhaite l'élévation générale de la morale dans la société, mais l'impérialisme est un fossoyeur de ses principes. Je souhaite la liberté et l'égalité, mais l'impérialisme les érode chaque jour. Je souhaite la justice dans la distribution de la production, mais l'impérialisme n'encourage que l'inégalité. Rien ne menace davantage la civilisation que l'impérialisme." La paix, la liberté, l'égalité, la justice, la morale, sont plus que jamais malmenées, essentiellement d'ailleurs par les gens qui nous dirigent et que nous avons la bêtise d'élire, voire de réélire.
La violence impérialiste s'est même depuis généralisée et, comme le souligne Paolo Persichetti, dans son beau plaidoyer Exil et châtiment : coulisses d'une extradition (Textuel, 2005), elle est double : celle, masquée, des exploiteurs, "qui cache derrière une fausse naturalité des hiérarchies, des valeurs et des savoirs, une somme d'inégalités économiques, culturelles, sociales, qui sont au contraire construites historiquement et expriment un rapport de domination généralement intériorisé par les dominés", et celle des états : "l'expression de la force est avant tout une des propriétés essentielles du monopole étatique, qui l'utilise beaucoup plus fréquemment que ceux qui ont violé ou violent ce monopole. Le recours aux guerres ou, comme on dit désormais, aux opérations internationales de police, et à l'usage de la coercition, est statistiquement plus répandu que la violence provenant d'en bas." Voir la manière dont on brise les grèves, les guerres dites "préventives", le camp de Guantanamo, etc.

De ce fait, et je suis assez d'accord avec lui, "on ne pourra s'empêcher de considérer comme suspecte une condamnation de la violence concernant uniquement celle d'en bas, exercée par des sujets socialement et politiquement faibles, en l'absence d'une condamnation analogue, voire plus vive étant donné les proportions, de la violence d'en haut, exercée avec l'appui de l'appareil étatique." Il suffit de voir la manière dont les médias ont parlé récemment de la manifestation de Nantes pour s'en rendre compte : on a seulement parlé des casseurs, pas de la violence policière, ni des tenants et des aboutissants du futur aéroport, projet pharaonique aux intérêts et aux profits juteux, pour certains du moins. Oui, il y a une violence de l'État, peut-être intrinsèque d'ailleurs, et qui ne concerne pas seulement des pays peu démocratiques comme la Corée du Nord ou même la Russie. Balayons devant nos portes.
Quand la flexibilité et la précarisation tiennent lieu de politique économique – n'est-ce pas, M. Hollande , il s'agit bel et bien d'une sorte de violence. Quand on fait une définition de plus en plus large du « terrorisme », en gros en y incluant des comportements non alignés sur les positions de la norme autoritaire (voir l'affaire Coupat, ou même la manière dont on a parlé des gamins suspectés de partir se préparer au jihad en Syrie – sous-entendu pour l'importer en France), on est toujours dans la violence de l'état, puisque ça veut dire qu'on ne pourra plus protester, y compris contre l'arbitraire – les Palestiniens, dont je parlerai demain, en savent quelque chose – et qu'on ne doit plus être qu'un troupeau soumis, discipliné, intériorisant la répression toujours possible.
C'est ce que souhaite l'impérialisme : museler toute contestation, politique (ce sont pourtant souvent certaines minorités qui ont des idées justes), syndicale (sauf si les syndicats sont patronaux, et à la botte), économique (sur les salaires et les retraites, par exemple), culturelle (le démantèlement de l'exception culturelle française est pour bientôt), ou même sociétale. Pendant ce temps, la bourse fonctionne plein pot, les rentiers et spéculateurs s'enrichissent sans coup férir, et les pauvres crèvent dans la rue, sur les mers (boat-people), ou s'entre-tuent pour de mauvaises raisons (religieuses le plus souvent, mais attisées par les impérialistes de tous poils), oubliant leurs ennemis principaux : les impérialistes.
Je crois que c'est le « protestant » que je suis qui parle !