Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 8 juillet 2014

8 juillet 2014 : l'opium du peuple


Épatant, le cinéma, comme narcotique. Le cinéma, le grand bazar de l'hébétude, la chaude boutique du rêve tout fait, tout cuit, démocratique et standard. Il n'y avait qu'à s'asseoir, à être là, à ouvrir les yeux. À être un homme de la foule, consentant, passif, soumis à la frénésie mécanique des images, livré aux spectres, sans passé et sans avenir.
(Georges Hyvernaud, La peau et les os, Éd. Du Scorpion, 1949)

Soir de match. 
J'ai fait mon devoir, j'ai regardé plusieurs matches de cette Coupe du monde, avec l'équipe de France. J'avais pronostiqué, dès le premier, qu'ils n'iraient pas loin après les qualifications. Ils ont quand même réussi à aller en quart où, sans jouer plus mal que les Allemands (mais pas mieux non plus), ils ont échoué. Fermons le ban. Je ne suis pas assez drogué (je le suis à la littérature, à la poésie, à l'opéra, au cinéma, au vélo, chacun son truc) pour continuer à regarder. Car après la télé-football-coupe du monde, il y aura la télé-Tour de France, puis la télé-Jeux olympiques, la télé-tournois de tennis, etc. etc... Les nouvelles grands-messes devant lesquelles la foule communie, et oublie que le monde va mal.
Le nouvel opium du peuple en somme, que condamnerait Marx s'il revenait, étonné de voir les églises quasiment vides. Mais un penseur de cette taille ferait-il le poids aujourd'hui, en face des amuseurs publics, vedettes et stars qui remplacent les prédicateurs d'antan, et transforment même l'actualité et l'information en guignolade. Même le pape se croit obligé de parader dans les étranges lucarnes, où pourtant Dieu n'est pas apparu, que je sache. Le propre de l'opium, c'est d'endormir, de faire oublier.
Et je dois dire que, contrairement à ce pensait Marx, le capitalisme a su admirablement rebondir, et tourner à son avantage toutes les techniques et technologies modernes, et endormir le peuple, avec la complicité des gouvernants (Valls et Hollande en ce moment). C'est ainsi qu'on finit par avaler les pilules amères de la mondialisation, de la marchandisation de tout, du fric-roi, de la précarité généralisée, du patient détricotage de tous les acquis sociaux issus de la Résistance (la sécurité sociale va-t-elle résister encore longtemps ?)... Résultat, par certains côtés, on revient au grand galop au XIXe siècle, et Victor Hugo pourrait sans peine récrire ses Nouveaux "Misérables".
Pour avaler tout ça, pour oublier tout ça, rien de tel que d'être hypnotisé par les grands événements sportifs devant son écran personnel, et finir par se désintéresser de soi-même, de la marche du monde et de l'avenir. C'est parfaitement réussi. Je tire mon chapeau. Et je ne critique pas tous ceux qui sont victimes de cet opium : j'en suis aussi. Je crois pourtant qu'il est nécessaire d'y résister. De ne pas admirer béatement, aduler, adorer, vénérer, idolâtrer ces prétendues stars. 
Tout de même, quand au Moyen âge, on admirait un François d'Assise, c'était autre chose, non ?

lundi 7 juillet 2014

7 juillet 2014 : Voici l'homme


J'ai toujours été impressionnée, dans la rue, en croisant des passants, de penser que chacun est le centre d'un univers et que ses préoccupations l'emportent sur tout ce qui se passe dans le monde.
(Georges Simenon, Novembre, Presses de la Cité, 1969)


J'avoue que je reste un peu muet en ce moment. Il y a des jours comme ça. Sans être isolé comme Marthe, la cousine de ma mère que j'ai visitée il y a peu (94 ans), il y a pourtant des jours où je n'ai pas envie de sortir, où même quitter mon lit me semble une grosse épreuve ; je pesais des tonnes ce matin, alors même que j'avais dormi plus de neuf heures (ou bien à cause de ça ?). J'ai fait trop de voiture ces temps-ci, une vraie overdose : Jean-Jacques Rousseau ne remarquait-il pas que dès qu'il prenait une voiture, il ne sentait plus "que le besoin d'arriver", alors qu'à pied, il ne sentait "que le plaisir d'aller". 
Au fond, il me tarde de partir pour tenter de retrouver dans ma prochaine randonnée cycliste, en solo, de Bordeaux à Sète, puis Bédarieux, Mazamet, Villefranche-de-Rouergue, et Nailhac, quelques sensations enfouies de ma jeunesse. Et surtout celle de la lenteur, car aussi bien le long des canaux (latéral à la Garonne, canal du Midi) que sur les contreforts du sud du Massif central, je ne risque pas de me presser.
À moi d'essayer de reprendre racine. De refuser l'utilitarisme de la vitesse, d'ignorer le bruit permanent qui nous cerne (ah ! cette agressivité des moteurs, encore ces derniers temps à La Rochelle !). De renouer avec la flânerie, cette sorte d'oisiveté qui fait du bien. Et attention, ce n'est pourtant pas être passif : d'abord, il y a le corps en mouvement, le cerveau bien oxygéné, l'esprit en éveil, l’œil qui observe, le sentiment d'être (au contraire du faire), et en fin de compte, le retour aux joies pures de l'enfance. À son apparence inutile, loin de toute productivité, quand on regardait à terre, qu'on empochait un caillou ou une brindille, qu'on s'amusait d'un simple rayon de soleil ou d'un reflet dans l'eau. Sans écran entre le ciel et soi, planté dans la terre, délesté du poids des soucis ordinaires, vacant.
Comme les voyageurs de Compostelle, c'est une chose que j'aime faire seul, car je dois aller à mon allure, qui n'est pas celle d'un autre. J'apprécierai le silence, toujours, les rencontres, s'il se peut. Je n'exclus pas de dormir à la belle étoile pour vérifier si les "étoiles au ciel" ont bien le "doux frou-frou" que signalait Rimbaud. J'emporterai le minimum d'effets, car il faut voyager léger, éviter tout ce qui nous encombre : toute la machinerie contemporaine en particulier. J'en excepte le vélo. Mais lui, c'est un ami, un porteur aussi et à mon âge, même si je suis d'un faible poids, j'apprécie d'être dessus. Et la liseuse, qui m'évitera de trimballer trop de bouquins. Un carnet aussi, pour prendre des notes, et lire le grand livre de la nature. Et écrire celui de l'amitié, avec les personnes que je visiterai.
Mais "Rien ne se passe jamais comme on croit", écrivait Georges Hyvernaud, dans son extraordinaire livre de retour des camps La peau et les os (Éd. Du Scorpion, 1949). Donc on verra... 
Peut-être un compte rendu agrémenté de photos (ou de poèmes ?) à mon retour, en août, vers le 10...

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