Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 17 août 2014

17 août 2014 : voyager seul


d'un seul coup, je compris que c'est toujours cruel, quand les regards des autres se posent sur nous, même quand ce sont des regards bienveillants. Ils font de nous des acteurs. Nous n'avons plus le droit d'être en nous-même, ils nous faut être là pour les autres, qui nous détournent de nous-même.
(Pascal Mercier, Léa, trad. Carole Nasser, Libella – Maren Sell, 2010)

J'ai personnellement toujours beaucoup senti la difficulté de me trouver trop souvent sous le regard des autres. Difficile d'y échapper dans son enfance, quand on a fait partie, comme moi, d'une fratrie nombreuse. C'est sans doute pour cette raison que, dès que j'ai pu, j'ai longtemps vécu seul. Et aussi pourquoi j'aime également voyager seul. Égoïste, comme certain(e)s me l'ont dit ; peut-être, mais c'est aussi une thérapie qui m'a magnifiquement aidé à surmonter mon deuil récent. N'est-ce pas mieux que de prendre des anti-dépresseurs ?

après l'effort, le réconfort : l'omelette géante de Belvès
 
Voyager, en soi, nous permet déjà de sortir de nos petites habitudes, et de nous délivrer de notre train-train, qui peuvent être terribles quand on vit seul. De faire des rencontres aussi, d'aller au-devant de surprises, de sortir de nos émotions ordinaires pour découvrir des sensations nouvelles, de l'inédit. Tout cela est décuplé quand on le fait seul ; c'est nous lancer dans l'aventure. C'est peut-être renaître à soi-même. Je n'arrête pas de rappeler à quel point mon long voyage en cargo (janvier-mars 2013) m'avait rendu zen. Il fut à la fois une remise en question de moi-même (en serai-je capable ?) et une manière de me sortir de l'enfermement dans lequel les autres me casent. Bien sûr, j'ai été d'une certaine façon déstabilisé, parfois mes certitudes ont vacillé en côtoyant des êtres si différents de moi (l'équipage multi-national, les autres passagers), tout en faisant une cure de silence pendant une bonne partie de la journée. Je crois être allé au-delà de mes peurs, de mes angoisses existentielles, au plus près de l'infini.



 la table des Philippins : barbecue sur le cargo
 
Le dernier voyage à vélo, certes très différent, plus physique – ce qui m'a obligé à surmonter d'autres types de peurs, liées à l'affaiblissement de mon corps – a été lui aussi une expérience forte, vivifiante. On respire, à vélo. Je dirais même mieux : on entend sa respiration, on la mesure. On rencontre – comme sur les cargos – des tas d'originaux. Ce n'est pas en restant chez moi que j'aurais mangé et discuté avec un couple de marcheurs de Compostelle (à Pommevic), ou rencontré un jeune couple avec trois enfants à qui ils font eux-mêmes la classe ? Voilà, je n'étais plus dans mon quotidien, je redevenais un peu baba cool, comme lors de cet été passé dans l'auberge de jeunesse associative de Trélazé en 1973. J'ai non seulement globalement rajeuni – c'est à Agen comme à Bergerac ou à Mazamet qu'on me pensait encore dans le circuit du travail, et non pas retraité – en rafraîchissant mon corps et ranimant mes neurones, mais j'apprécie de mieux en mieux le temps qui passe, sa durée, son épaisseur. 

la vallée de l'Elle et Pégase surchargé
  
J'ai affronté mes démons, j'ai pris la mesure de l'existence. Et tant pis si j'ai un peu perdu en confort, par rapport au même circuit fait en automobile. Au diable le confort : il y a un temps pour tout ! Si je voulais parler, je le faisais à la prochaine rencontre ; si je voulais rester dans le silence, je me contentais d'un signe de la main et d'un sourire. Car, comme il est dit dans l'Ecclésiaste, il y a "un temps pour se taire, et un temps pour parler".
Toutefois je ne recommande pas ce type de voyage, en solo, à tout un chacun. Il faut le désirer, il faut le préparer. Et bien sûr, il ne faut pas avoir peur de la solitude, ni du contact avec les inconnus. Tout simplement, il ne faut pas avoir peur. Mais pourquoi avoir peur ?

mercredi 13 août 2014

13 août 2014 : transition énergétique


Pour Gandhi, la véritable opposition ne se trouve pas entre l'Occident et l'Orient, mais plutôt entre une civilisation de la vitesse, de la machine, de l'accumulation des puissances, et une autre de la transmission, de la prière et du travail manuel.
(Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Carnets nord, 2009)

land art accroché aux arbres au-dessus du canal
 
Tout le monde sait que je circule principalement à vélo dans Bordeaux ; j'emprunte donc, outre les voies cyclables et les rues normales, les voies réservées aux bus et taxis et accessibles aux vélos. Je suis derrière un bus, incommodé par l'abondance de ses gaz, et qu'est-ce que je lis, en haut, sur la vitre arrière du mastodonte : JE ROULE PROPRE, ET VOUS ? Ben, mon cochon, si c'est ça que t'appelles rouler propre ! Je regrette, mais la seule énergie de circulation qui soit propre, c'est l'énergie musculaire, de l'homme ou des animaux, ou celle du vent pour les bateaux à voile. Tout le reste n'est que foutaise et poudre aux yeux.
J'ai entendu à plusieurs reprises, pendant mon parcours de cet été, Maman Ségolène qui nous promettait des lendemains qui chantent avec sa fameuse transition énergétique. Et de promouvoir en particulier les véhicules électriques, soi-disant propres. Ah oui ? Et comment fonctionnent-ils ? Sinon avec le nucléaire, et tous les inconvénients de cette énergie : mainmise sur des pays tiers (et guerres potentielles) pour le minerai d'uranium, déchets radioactifs dont on ne sait que faire, vieillissement et délabrement des centrales, etc.
La vraie transition, Madame la Ministre, ce serait de consommer moins d'énergie polluante, de n'utiliser un véhicule à moteur que quand on a réellement besoin, de ne pas s'encombrer d'innombrables appareils de haute technologie (il y en a de plus en plus, et souvent d'une nécessité douteuse) qui nécessitent toujours plus d'énergie, ce serait de cesser de chanter les mérites de la croissance infinie qui ne peut conduire qu'à une catastrophe : car, rappelons-le, le monde est fini, lui, et nous sommes, hélas, de plus en plus nombreux. 

le long du canal latéral à la Garonne
  
En tout cas, j'ai pu expérimenter cet été, pendant trois semaines, ma petite transition énergétique personnelle : j'ai utilisé mon vélo, et le train (qui est un moindre mal par rapport à la voiture) pour raccourcir certaines étapes. Tiens, parlons-en, du train. Des TER, précisément, ces trains hautement subventionnés par les régions et délaissés par la SNCF. Ce n'est certes pas eux qui vont encourager la pratique du train + vélo. Que ce soit de Bordeaux à Marmande, de Carcassonne à Narbonne, de Gaillac à Villefranche-de-Rouergue, de Capdenac à Rocamadour, il y avait trop peu d'emplacements pour entreposer les vélos. Les rames étaient trop petites pour l'abondance des voyageurs encombrés de valises – ces dernières obstruaient les emplacements vélo – et des vélos de cyclistes. J'ai dû à deux reprises voyager debout en tenant mon vélo et gênant la sortie, suscitant la hargne des voyageurs qui occupaient les emplacements ad hoc, si je leur demandais de faire de la place ! Je suis resté zen, cependant...


 Van Gogh en Dordogne

On se plaint des embouteillages monstrueux sur les routes. Mais est-ce encourager à prendre le train que de prévoir de chiches rames ultra-courtes (exactement les mêmes que pendant la basse saison, où ces mêmes trains sont presque à vide) pendant ces périodes estivales ? Enfin, ne nous plaignons pas, au moins ai-je fait de belles rencontres. De Bordeaux à La Réole, deux femmes espagnoles avec deux garçons pré-pubères qui allaient emprunter le même chemin que moi jusqu'à Sète : bien sûr, leurs quatre vélos ne rentraient pas. Je les ai aidés, on a discuté. À Gaillac, j'ai trouvé dans le train un jeune couple avec bébé (à la mamelle) qui allaient de Toulouse à Clermont-Ferrand avec leurs vélos et la remorque, pour voir la famille et faire un périple du côté du Puy-en-Velay : beaux exemples de transition énergétique. 



 musiciens à Rocamadour
Et j'ai aussi rencontré sur les voies vertes (canal latéral à la Garonne, canal du Midi, voies Bédarieux-Mazamet et Castres-Albi, seule étape où j'ai essuyé la pluie, ces deux dernières occupant l'emplacement d'anciennes voies ferrées désaffectées) des gens ordinaires ou originaux, pas pressés, à pied (marcheurs de Compostelle près de Moissac par exemple) ou à vélo, dont un groupe d'enfants avec moniteurs, que j'ai aidés à réparer une roue crevée lors de ma halte à Courniou (ils n'avaient pas la clé servant à démonter la roue, moi si). Mais j'ai trouvé aussi des petites routes bien sympathiques, notamment celles de la vallée de la Diège, dans l'Aveyron, ou de la vallée de l'Elle en Dordogne.

Au Cheval blanc

J'ai été formidablement accueilli par la famille (sœur et beau-frère à Beauzelle, cousins à Brandonnet, frère à Nailhac), et chez des amis (Albefeuille-Lagarde : Béatrice, ancienne de ma troupe de théâtre poitevine ; Sète : Myriam et ses trois garçons, Sacha, Simon et Elyam, que j'avais rencontrés au Maroc en 2010 ; Bédarieux : Jean-Yves, un vieil ami végétarien des années 70). Je veux les remercier, car j'ai aussi circulé pour les voir. Le reste des étapes, je suis allé à l'hôtel ou en chambre d'hôte (mention spéciale pour celle de Mazamet, hôtesse très accueillante du Cheval blanc, et jolie chambre que je recommande).
À Bergerac, ma dernière étape, en me baladant, je passe à côté d'une librairie : un jeune écrivain, Fabien Pesty, était là pour une signature. J'entre, je regarde, c'était un recueil de nouvelles, j'achète La cour des innocents (éd. Paul & Mike). Très belle découverte également. Des nouvelles très contemporaines, pleines de gens déconcertés, parfois déjantés. Une écriture à la fois chaude et inventive, attentive aux jeux de mots et au jeu entre les mots. Beaucoup d'humour, souvent assez noir, un ton. Un auteur à suivre ? Ça me changeait de ma liseuse, sur laquelle j'avais lu pendant mon périple des auteurs populaires du XIXe siècle (Ernest Capendu, Gustave Aimard), des classiques québécois (Ernest Choquette, Joseph Marmette), russe (Nikolaï Garine) ou franc-comtois (Georges Riat)...
Et pendant que nous (piétons et cyclistes) participions à la transition énergétique, le Tour de France tournait, avec sa cohorte de voitures publicitaires, d'hélicoptères, de voitures et motos suiveuses, sa débauche d'énergie pétrolière. À Mazamet, en attendant l'ouverture de ma chambre d'hôte, je suis allé au café. La télé projetait l'arrivée d'une étape de haute montagne dans les Pyrénées. Un groupe de trois cyclo-randonneurs, moins chargés de bagages que moi, est arrivé : ils faisaient une balade de huit jours – seulement. Ils arrivaient comme moi de Bédarieux par la voie verte. 45, 60, 79 ans ! Ils voient l'envolée finale de Nibali, n'en croient pas leurs yeux, eux qui ont fait du 14 km/h de moyenne au compteur (moi, ce fut plutôt du 11/12 sur ce parcours) : « Putain, il a dû être sacrément piqué ! », dit l'un. « Oui, et on l'apprendra plus tard, ils ont toujours un peu d'avance sur les contrôles », dit le second. « Je préfère ma petite moyenne », dit le troisième. 
Et moi donc ! 
 

lundi 11 août 2014

11 août 2014 : Gaza, Gaza, GAZA

Mon blog va tourner désormais au ralenti... 
Avec sans doute beaucoup de textes qui ne seront pas de moi ! Voici un poème palestinien trouvé sur Médiapart :

Monde Imaginaire avec Douze Oiseaux
extrait de The Gaza Box


Il y a du clair de lune
dans ma boîte
peux-tu me le donner
Il y a des heures
dans ma boîte
peux-tu me les donner
Il y a un monde
dans ma boîte
il y a douze oiseaux
dans ma boîte
puis-je voler avec eux ummi

…………….

Il y a une photo
de mon fils
dans sa boîte
puis-je la voir
avant que les hommes n’arrivent
avant que le sol ne tremble
avant qu’ils ne prennent mon cœur
dis-leur
que nos âmes quitteront nos corps déchiquetés
mais que nous ne partirons jamais
nous nous multiplierons dans leurs âmes



Nathalie Handal

Note : "ummi" veut dire mère