Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 11 janvier 2015

11 janvier 2015 (bis) : cargo en vue !

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !

(Alfred de Vigny, La mort du loup)


Que dire encore ? Qu'il faut aimer la vie, plus que tout, même si elle est terrible, souvent un désastre, mais remplie de petits bonheurs, de chances à saisir, de gens à aimer, de livres nourrissants, de beauté artistique, de promenades à faire et de voyages à accomplir, y compris le voyage intérieur et la connaissance de soi, et de confiance, d'espérance. Enfin, il vaut mieux chérir que haïr, apprendre et comprendre que rester ignorant et borné, aimer la vie plutôt qu'aimer la mort. Rappelons-nous le terrible slogan de Franco : Viva la muerte !, slogan que reprennent à leur compte tous les fanatiques, et notamment les auteurs des derniers assassinats. Puisqu'ils préfèrent aller jusqu'au bout de leur vie, mourir plutôt que vivre...

Je suis très curieux de voir comment l'équipage du cargo parlera de tout ça. Sachant que le risque zéro existe encore moins sur un cargo que sur terre : attaque de pirates jamais exclue, panne de moteurs (après tout ce ne sont que des machines), accidents divers (icebergs, tempêtes, collisions), sans compter les impondérables... Pas de raison que ça se passe mal, je suis sociable, j'essaierai de me faire discret et serein pour ne pas troubler la marche du navire. 

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11 janvier 2015 : départ ???

On n'exécute pas tout ce qui se propose,
Et le chemin est long du projet à la chose.

(Molière, Tartuffe, Acte III, scène 1)

Toujours sur le plancher des vaches pour ce voyage en gestation depuis déjà une bonne année et un quart ! Le cargo n'est pas encore à quai !!! Il est signalé "en rade", et rien ne dit qu'il ne me faudra pas encore une nuit ici, puisque je viens de voir que son départ a été reculé encore (hier signalé le 11 à 23 h, ce matin le 12 à 14 h). Il faudra que je rappelle l'agent portuaire pour éventuellement annuler mon taxi de cet après-midi !

Je commence quand même à trouver l'attente fort longue. Pourtant Dieu (devenu un gros mot après les événements récents) sait si je suis devenu patient. Je me suis donc baladé dans les rues du centre du Havre, j'ai admiré les immeubles dus à Auguste Perret, le temps a été clément, relativement doux (10/12 °), trouvé les programmes de cinéma bons : j'ai vu La famille Bélier, succès mérité (mais faut aimer Michel Sardou), La rançon de la gloire, bel hommage à Charlie Chaplin, Valentin Valentin, un Pascal Thomas de bonne cuvée et un festival d'acteurs et d'actrices, Les héritiers, film un peu idéaliste (mais que ça fait du bien !) sur l'éducation des adolescents dans notre société malade, Queen and country, une éducation sentimentale et militaire dans l'Angleterre de 1952, et une belle reprise de Quatre garçons dans le vent, avec les Beatles, que je n'avais jamais vu, et qui m'a beaucoup fait rire.

Je suis aussi allé à la Bibliothèque municipale, où j'ai feuilleté la presse, à propos de l'affaire qui agite tout le Landerneau médiatique. Quelle pub la télévision fait à cette bande d'assassins débiles ! On ne parle que d'eux, et nul doute qu'ils vont faire des émules. De la même manière que certains se radicalisent en prison, d'autres le font devant leur télévision et internet : combien de jeunes, remplis du mépris de soi (renvoyé par le regard sociétal) passent ensuite à la haine des autres et, qui sait, risquent de passer à l'acte un jour. Et le fait que le massacreur de Gaza ait été invité à la manif d'aujourd'hui va en radicaliser quelques-uns de plus.

Il faudrait sans doute lire Radicalisation (qui vient de paraître à la Maison des Sciences de l'Homme), de Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien qui examine le problème. Je l'achèterai à mon retour. La table des matières est prometteuse : titres des chapitres "Sens et enjeux de la notion de radicalisation / Histoire de la radicalisation / La radicalisation islamiste dans le monde musulman /  L'intelligentsia jihadist et sa mondialisation / La Toile / Les finances de la radicalisation / Les lieux de radicalisation /  Le rôle ambivalent de la frustration dans la radicalisation / Le modèle européen de radicalisation / Le nouveau radicalisme en marche / Radicalisation versus déradicalisation". Tout un programme, un livre à mettre sans faute dans les bibliothèques publiques et universitaires... Et qui remplacerait sans mal tant de best-sellers débilitants et inutiles...

La question que je me pose : quand je vois tant de gens se balader avec le panneau Je suis Charlie, combien lisaient réellement ce périodique, voire même le connaissaient, je tombe des nues ; sans doute même, un grand nombre détestait leur genre d'humour ! Charlie hebdo a fait l'an dernier appel à souscription, ils étaient au bord de l'asphyxie financière, ne tiraient plus qu'à 30000 exemplaires, ce qui est peu, surtout sans pub.

Sur ce, bon vent, à vous aussi !


vendredi 9 janvier 2015

9 janvier 2015 : assassins !

le privilège un peu galvaudé d'une belle mort.
(Marguerite Yourcenar, Le coup de grâce, Gallimard, 1939)


En attendant l'arrivée du cargo Matisse, prévue demain seulement au Havre, et où j'embarquerai en fin d'après-midi, vraisemblablement, pour un  premier dîner à bord, j'écoute et je lis avec beaucoup d'intérêt les nombreux commentaires sur l'assassinat dans les locaux de Charlie hebdo. Attentat dont je n'ai pas été surpris, tant Charlie a continué de provoquer avec son outrance habituelle, sans que personne ne le mette en garde !

Je veux bien croire que le rire soit libérateur. Mais il y a belle lurette que Charlie ne faisait plus rire grand monde, et leurs outrances de dessins de couverture, de plus en plus bêtes et méchants, d'une laideur de plus en plus agressive, d'une grossièreté extraordinairement vulgaire, d'une volonté de choquer évidente, leur ont valu toute une flopée d'ennemis, parmi les intégristes et fanatiques de tous bord. Ils avaient oublié que certains de ces ennemis sont encore plus bêtes, méchants et agressifs qu'eux, et de plus, ont la volonté de tuer.

Ce qui m'étonne dans l'affaire, c'est que le gouvernement ne les ait pas mis en garde et davantage protégés. Car l'attentat était absolument prévisible. Pas besoin d'être prophète pour le prévoir. De là à penser qu'on ne l'a pas anticipé, en haut lieu, voire qu'on s'est laissé piéger (et qui sait, volontairement), je ne suis sans doute pas seul à le penser. 

Quant aux tartuffes de tout poil qui s'indignent aujourd'hui (le pompon est dans ce gros titre du Figaro : la liberté assassinée, ce qui n'est pas mal pour un journal qui vilipende tous les jours la liberté de penser autrement qu'eux, et qui détestait Charlie hebdo), on ne les a pas beaucoup entendus au moment où les Russes massacraient les Tchétchènes il y a une quinzaine d'années, ni quand les enfants et vieillards de Gaza étaient bombardés à outrance il y a peu.

Enfin, n'oublions pas qu'avec la politique occidentale désastreuse au Proche et Moyen Orient (guerre en Afghanistan, en Irak, en Libye), nous avons ouvert une boite de Pandore, probablement destinée à écouler nos stocks d'armes et à consolider l'économie du grand capital, qui a toujours besoin de la guerre pour s'en sortir,  boite de Pandore dont on mesure encore mal les effets.

C'est bien beau de vouloir imposer par la force notre soi-disant démocratie (sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, quand on voit les gouvernants qu'elle se donne, et ceux avec qui ces derniers collaborent, Emirats, Arabie saoudite, etc.), mais on a oublié ce qu'écrivait au XIXe siècle Gustave Aimard, bon romancier populaire, dans Le Grand Chef des Aucas, que je suis en train de lire sur ma liseuse : "on ne peut avec des esclaves improviser des citoyens. La servitude étiole le moral, avilit l'âme, dégrade le cœur".

lire en complément :
http://www.legrandsoir.info/charlie-hebdo-je-ne-veux-pas-partager-mon-deuil-et-ma-douleur-avec-eux-suivi-de-dimanche-la-manifestation-historique.html

dimanche 4 janvier 2015

4 janvier 2015 : préparatifs de départ


Les officiers, tour à tour, jettent un coup d’œil à la table des passagers. Qui sont-ils ? Quel bougre de désir bizarre les a saisis, les a réunis ? Des idées de terrien ?
(Bernard Mathieu, Cargo, J. Losfeld, 2005)


Me voilà en pleins préparatifs. À vrai dire, ce voyage est dans ma tête depuis déjà un an, puisqu'il a été repoussé, la proposition précédente qui m'avait été faite, de partir en avril et revenir en juillet, me semblait inadéquate. Je serais tombé dans l'automne néo-zélandais, par exemple, leur mois de mai correspondant à notre novembre. En tout cas, j'en rêve, et dors donc moyennement bien depuis quelques semaines.
Mais effectivement, mon désir de voyager de cette façon est bizarre. Officiers, techniciens et matelots s'interrogent sur nous. Jean-Paul Léger, ex-officier de marine marchande, dans son livre de souvenirs, Au gré des ondes : par-delà les océans (La Découvrance, 2009), écrit, en parlant des passagers : "Ils ont bien du mérite tous ces gens qui viennent se mesurer à l'océan sans y être obligés". Je ne suis pas sûr qu'on puisse parler de mérite, mais de bizarrerie, oui. Eux voyagent sur la mer parce que c'est leur métier, et leur seule envie, c'est retrouver la terre. Il leur est difficile de comprendre que, pour nous, passagers au long cours, notre seule envie, c'est d'être sur la mer ; la terre, on connaît !
Jean-Paul Léger, qui voyageait dans les années 60-70, dresse d'ailleurs un tableau semi-apocalyptique des cargos de l'époque, dont beaucoup étaient des déclassés de la marine de guerre américaine. Les rats semblaient pulluler à bord, les tempêtes étaient effrayantes (j'ai quand même connu Xynthia en 2010, voir ma page du 23 mars 2010, intitulée cargo, et la photo des vagues qui montent au-dessus des conteneurs), car la météo marine moins fiable qu'aujourd'hui, la bouffe parfois exécrable, les escales beaucoup plus longues, car chargement et déchargement étaient quasi manuels ! Pourtant il en garde de bons souvenirs : pour lui, " la mer était une personne vivante tantôt compatissante et empathique, tantôt cruelle, effrayante et sans pitié".
Personnellement, je n'ai jamais eu à me plaindre de la nourriture, certes moyenne en qualité, mais tout à fait nourrissante. Je n'ai jamais aperçu le moindre rat (à peine des blattes aux abords de la cuisine). Et la mer n'a pas eu trop de cruauté ! On va voir ce que ça donnera dans le Pacifique, si nous avons à affronter une tempête tropicale... Pour moi, l'important est d'être totalement dépaysé, pétri de curiosité, en me mêlant à la vie de ces marins, qui m'ont tant fait rêver quand j'étais gamin ou quand je lisais Jules Verne, Herman Melville et Joseph Conrad, et dont les origines sont si lointaines (Philippins, Européens de l'Est), en étant déconnecté (et au sens propre, plus de télé, plus de radio, plus de journaux, plus d'internet !) de la vie de tous les jours. Un vrai voyage, en somme.
Virginia Woolf, dans un des essais parus dans Sur les inconvénients de ne pas parler français (trad. Christine Le Boeuf, L'Escampette, 2014) nous dit : "Il y a des gens qui, en voyage, s'emmitouflent, silencieux et soupçonneux, « se défendant de la contagion d'un air inconnu ». Quand ils dînent, il leur faut les mêmes aliments que chez eux. Chaque chose vue, chaque coutume est mauvaise, à moins qu'elle ne ressemble à celles de leur village. Ils ne voyagent que pour rentrer chez eux". Partout où je suis allé (sur terre aussi bien), j'ai toujours apprécié de me frotter à ces différences.
Quant à être coupé du monde, je ne peux que souscrire à ce qu 'écrivait Nicolas Bouvier, dans Le vide et le plein : carnets du Japon, 1964-1970 (Gallimard, 2009) : "Et d'ailleurs, quel besoin si urgent a-t-on d'être informé ? Pour ce qu'on en fait, de l'information qu'on possède ! Mieux vaut connaître dix choses et leurs rapports que dix mille choses éparses".

 
mon prochain cargo