Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 29 avril 2015

29 avril 2015 : cargo 2015 : 8 - Panama


Non, non, pas acquérir. Voyager pour t'appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin.
(Henri Michaux, Poteaux d'angle, Gallimard, 1971)


ALLER : 1er février 2015
frégate dans le ciel
Il y a exactement vingt-et-un jours, trois semaines, que je suis monté à bord. Et nous sommes déjà à Panama. Mal dormi cette nuit encore, la chaleur était éprouvante, j'ai sorti la couette pour ne garder que sa housse. À 6 h 30, quand je me suis levé, j'ai vu qu'on s'apprêtait à s'engager dans le canal. Sitôt après le petit déjeuner, j'ai pris mon appareil de photo et suis monté sur le pont près de la passerelle. C'est toujours fascinant, le spectacle du franchissement des écluses. Même si ça n'a plus le charme de la première fois – encore que, pour moi, toute expérience répétée est toujours une première fois –, et que j'aurais sans doute cette fois-ci préféré passer par Suez.
franchissement d'écluse 
Petite sieste matinale, tandis que le cargo est immobile, après franchissement des écluses, attendant le feu vert pour avancer sur le lac de Gatún. 
 d'autres bateaux en attente sur le lac ; ciel chargé 
Bientôt l'heure du repas, je vais aller me dégourdir les jambes sur le vélo (home-trainer). 8 km, pendant que la cargo s'élance : mes coups de pédale l'auraient-ils lancé ? Ça m'amuse parfois de le croire, comme sur mon premier cargo (celui vers la Guadeloupe), où je faisais du rameur pour me donner l'illusion de participer à la marche du navire. Dommage que ce rameur, excellent à tous points de vue (épaules, dos, abdos, cuisses) ne figure pas ici. Et je me change, en plus léger – et court vêtu – pour le repas de midi, steak frites du dimanche.
notre table
On rit beaucoup pendant les repas. Jean-Guy assaisonne volontiers la mangeaille de proverbes, de locutions populaires et de chansons. Comme je disais qu'on n'avait pas vu Oleg, au repas, et que trente secondes plus tard, ce dernier faisait son apparition, il dit : « Quand on parle de la bête, on aperçoit sa tête », équivalent québécois de Quand on parle du loup chez nous. Mais aussi ce qu'on peut dire, comme bêtises ou banalités, en société : et tout en sachant combien c'était stupide, elle se sentit obligée de dire : « Quelle belle soirée ! » (Virginia Woolf, Ensemble et séparés)
Temps chaud et lourd (25° sous abri), je m'attendais à quelque averse tropicale brutale ; mais non, le soleil apparaît. Nous sommes de nouveau immobilisés, avant sans doute de nous engager à la sortie du lac dans le chenal plus étroit taillé dans la montagne. Puis ce sont les écluses de Pedro Miguel et Miraflores qui mènent vers le Pacifique. 
Pedro Miguel : en avant vers le Pacifique ! 
J'aurai passé à peu près tout l'après-midi sur le pont, assis, à lire (un peu), regarder (beaucoup) l'avancée du cargo, les dernières écluses, les oiseaux, difficile, vraiment, de photographier des frégates, qui filent comme le vent ! Mais vu aussi des pélicans, des corbeaux, des buses et autres oiseaux de proie.


certificat de passage de la ligne
23 mars : Le doux Rafael, notre plus jeune officier philippin (28 ans) me réveille de ma sieste en nous apportant notre « certificate of equatorial passage », le premier que je reçois (Bruno en a eu un à chacun de ses passages, c'est lui qui l'a réclamé ce matin). 

RETOUR : 24 mars 
Nous sommes à Balboa, à l'orée du canal, le jour se lève
Nous avons commencé à avancer à 5 h environ, j'ai fait ma toilette, le jour se lève, j'ai pris quelques photos, nous allons déjeuner avant l'écluse de Miraflores. J'ai aperçu l'immense porte en béton de la nouvelle écluse : les travaux ont avancé, même s'ils n'ont pas pu être inaugurés pour le centenaire du canal, en 2014 ! Le bateau qui franchissait l'écluse de Miraflores en même temps que nous s'appelle le SIRIUS, comme dans Les aventures de Tintin.
un petit salut au capitaine Haddock
Après le très beau temps d'hier, il semble que nous risquons d'avoir des nuages et peut-être de la pluie. Après les deux premières écluses, je suis descendu dans ma cabine, j'ai rattrapé mon insomnie en dormant deux heures. Il est 11 h 20. Nous sommes dans le lac de Gatún, et je ne me lasse pas d'admirer les petites îles, la végétation tropicale.
la forêt
Après le repas de midi, où le commandant ne laisse pas de nous étonner par sa froideur et son manque d'empathie – il a laissé le pilote panaméen manger dans son coin sans chercher le moins du monde à discuter avec lui – café : Bruno me montre le dépliant publicitaire du canal de Panama (datant de 2011) qui explique le détail des futures écluses pour gros bateaux. Elles seront simples et non pas doubles, comme les actuelles. Nous observons le magnifique paysage de forêt équatoriale que nous frôlons parfois de près.
nous rattrapons le Sirius 
Pas de sieste cet après-midi, ni de lecture, du plein air, à observer le franchissement des trois écluses de Gatún, par 9°16 de latitude N et 79°55 de longitude W. nous admirons le travail des locomotrices (las mulas) qui nous guident et évitent que nous heurtions les parois des écluses. Le SIRIUS est toujours parallèle à nous, sur l'autre écluse, mais peu à peu, vu notre plus faible dimension, nous nous insérons plus aisément dans notre bief, et d'un bief à l'autre, nous le dépassons, alors qu'au départ, à Miraflores, il était avant nous. Et nous nous acheminons vers Manzanillo. 

encore des écluses
Et je repense à ce que j'ai lu chez Björn Larsson : "nous avons tous besoin de gens qui sortent des chemins battus, qui vivent leur vie à peu près comme bon leur semble et qui s'inscrivent en faux contre la normalité conformiste et étriquée – à partir du moment où cela n'entrave que très peu la liberté des autres. Nous avons besoin d'hommes et de femmes excentriques, fantaisistes et farfelus pour nous rappeler que nous pouvons vivre, penser et sentir différemment, que la vie que nous menons n'est pas la seule possible" (Besoin de liberté, Seuil, 2006).

souvenir du centenaire du canal de Panama offert au Matisse
et posé sur une commode dans la conference rom

mardi 28 avril 2015

28 avril 2015 : cargo 2015 : 7 - escales 4, Nouvelle-Zélande


il ne m'avait semblé y avoir aucune raison spéciale de penser que nous étions en route pour un endroit plutôt que tel autre, ou même pour quelque endroit que ce fût.
(Vita Sackville-West, Lettre à Virginia Woolf, 8 février 1926)

les jolies maisons de Napier
NAPIER (île du Nord), 5 mars 
6 h 45 : 39°28 de latitude S, 176°55 de longitude Z, nous sommes à quai à Napier. Départ prévu à 15 h 45. Cependant, c'est un petit port, avec un système de grues moins performant que dans les grands ports, et il est possible qu'on prenne du retard. De toute façon, les agents d'immigration ne sont toujours pas montés à bord à 8 h 15. On pourra peut-être faire un saut ; je n'irai pas tout seul, c'est certain.
en allant vers la ville (à pied), arbres de bord de mer tordus par les vents 
9 h : nous sommes sortis à Napier, petit port et petite ville (dans les 50 000 habitants) ; ça m'a rappelé l'escale de Paita au Pérou il y a deux ans, sauf qu'ici tout est "clean" (ça rappelle la Suisse) et paraît moins vivant, tout le monde circule en voiture, il n'y a presque personne dans les rues. Je suis resté tout le temps avec Bruno, Jean-Guy nous ayant quittés pour se balader seul. Nous avons vu les panneaux agrémentés de photos rappelant le tremblement de terre de 1913 (?), j'ai photographié une voiture ancienne, que nous aurions pu prendre pour nous balader, avec ou sans chauffeur. Nous avons visité le centre ville, une boutique de souvenirs – nous n'avons rien acheté ! 
 dans la montée du Bluff Hill, du "street art" sur le trottoir  
Nous sommes montés sur le Bluff Hill, la colline qui domine la mer, le port et le paysage alentour : j'ai pu photographier notre cargo de là-haut. Nous avons ramé pour grimper jusqu'en haut : à soixante-dix ans (passés pour Bruno, à venir pour moi), la grimpette, ça fait souffler. Nous sommes rentrés pour le repas de midi, bien qu'ayant la permission de 15 h, dont sans doute notre Québécois va profiter...
la bibliothèque municipale de Lyttelton, haut lieu de notre passage

LYTTElTON (île du sud), 6 mars
Purée de pois et forte houle, arrivée acrobatique du pilote, pour l'approche dans la baie ( en fait on avance entre deux falaises) de Lyttelton, pluie et fraîcheur ; il me tarde de retrouver de nouveau les tropiques et leur azur phosphorescent, comme dit le poète. Là, on se croirait presque dans notre automne maussade. Il est midi, l'heure de retourner à table. Et ça m'étonnerait qu'on descende avec un temps pareil ! Nous sommes à 43°36 de latitude S et 173°24 de longitude E.
curiosité sur le trottoir ; le doigt indique une brocante ! 
Bon, le temps semble s'être levé pendant qu'on mangeait, je vais au moins aller faire quelques photos de cette jolie petite ville nichée dans la montagne qui tombe dans le fjord où nous sommes à quai. 16° sous abri là-haut. Outre les conteneurs, les quais sont emplis de billots de bois, comme hier à Napier, du bois d'exportation qui doit être chargé sur des vraquiers, on en a vu un hier.
vue du port et des collines 
Nous sommes donc sortis de 14 h à 17 h. Je suis resté avec Bruno, Jean-Guy s'est un peu égayé tout seul, bien qu'il y eût peu à voir, sinon les traces du tremblement de terre de 2011. Sur les emplacements non encore reconstruits, la ville a apposé des panneaux avec de grandes photos du bâtiment détruit. Ainsi de la bibliothèque municipale. Mais la nouvelle bibliothèque nous a ouvert ses portes, je me suis présenté au personnel (et découvre, effaré que notre tout nouveau Prix Nobel de littérature est inconnu !), j'ai visité, pris des photos, et profité d'un des ordinateurs mis à disposition du public (30 mn par personne, avec un code d'accès et un mot de passe gratuit) pour nettoyer un peu ma boîte aux lettres.
intérieur de la bibliothèque, le coin "fiction" pour adultes 
Bruno m'a payé une bière (confirmation que la vie est chère, 17 $ néo-zélandais les deux bières, ce qui équivaut à 13 $ américains et donc à 10 € au moins), et nous avons pu apercevoir plusieurs des matelots Philippins sortis en même temps que nous, qui utilisaient la wi-fi pour se connecter et communiquer par messagerie ou par skype avec leur famille.

en nous baladant, magnifique pirogue maori en musée de plein air de Tauronga

TAURONGA (île du nord), 8 mars :
Ayant mal dormi, je me suis réveillé un peu tard et j'ai donc raté l'entrée dans le port de Tauronga, très grand port, avec de nombreux cargos qui exportent du bois. Il est situé au nord de la Nouvelle-Zélande, par 37°39 de latitude S et 176°10 de longitude E. Normalement, nous sommes censés y rester jusqu'à ce soir. De mon sabord, j'aperçois un des Philippins (le bosco ?), juché tout en haut, sur un conteneur, qui donne de ordres dans son téléphone. Donc les opérations de chargement-déchargement vont commencer incessamment, bien qu'on soit dimanche, nouveau calendrier (depuis qu'on a passé la ligne de changement de date, on est un peu perdus). Malgré tout, le port est presque vide d'hommes : prendrons-nous un nouveau jour de retard ? Non, les immenses grues extérieures s'ébranlent.
 
encore une superbe bibliothèque ! et ouverte le dimanche !!! 
Sitôt le repas de midi fini, nous sortons. Tauronga n'est pas loin, en vingt minutes à pied à partir de la guérite du port (nous montrons patte blanche, notre carte du cargo), nous atteignons le centre ville. Nous baguenaudons, découvrons la bibliothèque municipale ouverte – la France pourrait bien s'inspirer de cette excellente habitude d'ouvrir les bibliothèques publiques le dimanche : et je profite là encore de la wi-fi... Nous admirons la poste, le musée de plein air. Puis Bruno m'offre une bière, la Nouvelle-Zélande est très chère, pas de doute, c'est le 3e pays au monde à revenu par habitant. Paysage de collines, et innombrables billots de bois dans le port.
la Nouvelle Zélande, grande exportatrice de bois, notamment vers la Chine

Et je ne peux m'empêcher de penser à ce que me dit Virginia Woolf, par delà le temps, et que je viens de lire : "Communiquer est la première de nos affaires ; la société et l'amitié, nos plus grands délices ; et lire, non pour acquérir des connaissances, non pour gagner notre pain, mais pour étendre nos relations au-delà de notre temps et de notre province personnels" (Sur les inconvénients de ne pas parler français, trad. Christine Le Boeuf, L'Escampette, 2014).

lundi 27 avril 2015

27 avril 2015 : cargo 2015 : 6 - escales 3, Australie


le danger, élément indispensable de tout voyage digne de ce nom. Parce que le plaisir, me suis-je dit, s'accommode toujours du plaisir d'avoir peur. Et la peur est fantastique, surtout la peur de tomber sur quelque chose de bizarre, d'étrange, de non familier, peut-être même de nouveau.
(Enrique Vila-Matas, Impressions de Kassel, trad. André Gabastou, C. Bourgois, 2014)

Diable, il flotte sur Sidney !

SYDNEY
24 février : 33°57 de latitude S, 151°11 de longitude E : nous sommes sur le quai de Sydney. Il est déjà 16 h. Formalités administratives, passeports, etc. Temps lourd et pluvieux. La ville semble éloignée, pas envie de sortir ! D'ailleurs, Jean-Guy non plus. 
Même en écarquillant les yeux, on ne voit pas Sydney !
À 17 h 30, René descend à terre : quel courage de se balader tout seul ici, alors qu'il ne parle pas un mot d'anglais. Je lui souhaite une bonne continuation. Il est remplacé par Bruno, un très mince, né en 1944. Depuis une douzaine d'années, me dit-il, il passe quatre mois d'hiver à visiter le monde en cargo.
un cargo voisin à quai 
(on voit bien, en jaune, le système empêchant les rats de monter, mais toutes les aussières n'en ont pas !)
   Ainsi, la première partie du voyage est finie : quarante-quatre jours sont passés, il en reste environ quarante-cinq ou six, d’après Bruno, qui donne comme date prévue d'arrivée au Havre le 10 avril. Est-ce que je vais trouver à nouveau que ça fait trop court ? Et nous quittons Sydney sous la pluie !

Approches de Melbourne : montagnes de bord de mer et grand SOLEIL !

MELBOURNE
26 février : 37°48 de latitude S, 144°54 de longitude E. Melbourne. La température semble meilleure, beau temps. 11 h 30, plus de quatre heures après notre arrivée, les services d'immigration ne sont toujours pas passés. On n'entre pas en Australie comme dans un moulin ! Déjà, à Sydney, René n'avait pas pu quitter le bord avant 17 h 30, alors que nous étions arrivés à 13 h, si mes souvenirs sont bons. En fait, on n'a pas besoin de refaire les papiers, on pourra sortir près manger.
Près du Seafarers's Club, les gratte-ciel
Sitôt après le repas, nous sommes donc partis, prenant d'abord la navette jusqu'au poste de garde de la sortie du port, puis la navette du Seafarer's Club, qui nous a déposés devant le club, en plein centre ville. Là, nous avons trouvé en libre service la wi-fi et des ordinateurs. Bien qu'ayant emporté mon note-book, comme je n'avais pas préparé de message, j'ai préféré utiliser un des ordinateurs, pour envoyer un petit message collectif, élaguer les messages inutiles...
les beaux trams
Puis chacun a visité Melbourne à sa manière. J'étais plus ou moins à la recherche de marchands de journaux, pour trouver de la presse française. Rien ! J'ai donc baguenaudé, photographiant les gratte-ciels, les trams, et les curiosités qui s'offraient à moi, dont des sculptures. L'une d'elle, située sous des ponts de voies rapides franchissant la rivière, derrière la gare, représentait une ancre. J'avais bien vu que sous les piles du pont, des filles SDF dormaient, accompagnées de chiens. Je continue mon chemin lorsqu'une furie me poursuit en me criant je ne sais quoi. Je ne comprenais pas. Elle m'a pris à partie, bientôt rejointe par une deuxième ; j'étais sur le chemin longeant la rive, aucun piéton à l'horizon. 
J'aurais dû rester côté gare, où il y avait beaucoup de monde !
De type asiatique, vingt-cinq ans environ (mais elle en avait peut-être plus), elle se met en position d'attaque style arts martiaux. Et, tout en continuant à gueuler, toujours la même phrase incompréhensible, elle me balance un coup de pied sur la hanche et un coup de poing dans la figure, manquant de peu de me casser les lunettes. Je sors mon sac à dos et me fais menaçant comme si j'allais l'utiliser comme arme, pour essayer de l'éloigner. Des piétons arrivent, j'en profite pour m'éclipser au plus vite vers la rue et la foule quelques dizaines de mètres plus loin. 
la rivière, où j'ai failli être balancé !  
Bruno, à qui je raconte ma mésaventure et qui me voit saigner – le coup de poing a heurté mes lunettes qui ont écorché la peau du nez – me dit : « Tu sais, rien ne dit que les passants seraient intervenus ! » Je croyais qu'elles voulaient peut-être de l'argent. Mais un peu plus loin, en essayant de comprendre le sens de ce qu'elles avaient dit, qui tenait en quelques mots répétés au moins vingt fois, j'ai soudain saisi qu'elle me disait : « Delete the picture » (efface la photo), mais prononcé à la chinoise, donc difficile à comprendre. Revoyant la photo, je vois bien à l'arrière-plan les sacs de couchage, un chien, mais en tout petit, car j'étais assez loin. Ce qu'on voit, c'est la sculpture. Moyennant quoi, j'ai saigné du nez et je vais avoir un coquard. Je vais avoir du mal à ressortir seul ! Si maintenant même les femmes s'y mettent... La gamine était étonnamment souple et musclée, vindicative, comme dans certains films chinois que j'ai vus : du Bruce Lee au féminin !
la photo du litige : sous les arches, des SDF allongés
Plus de peur que de mal, car j'étais au bord de la rivière, et j'ai senti que pour un peu elles allaient me foutre à l'eau ! Je me souviendrai de Melbourne. Et dire que je venais de lire il y a peu ce vers d'isabelle Jan : "le temps est révolu des mauvaises rencontres" (Des colères et autres intempéries, Tarabuste, 2012) !

un beau coquard (le lendemain)
Mais promis, je ne me baladerai plus tout seul... Même si mon coquard a disparu au bout de deux jours ! Et je ferai attention avant de prendre une photo ! 
Les voyages forment la vieillesse !!! 

PS : j'avoue avoir un peu hésité avant de reproduire les extraits de mon journal concernant l'incident de Melbourne, de peur de décourager de futurs voyageurs. Mais après tout, tout ça fait partie de la vie. On ne peut pas s'enfermer tout le temps. Et ce type de voyage est par lui-même extrêmement sûr : seules les escales présentent des risques... exceptionnels ! Le plus souvent, tout se passe bien.

dimanche 26 avril 2015

26 avril 2015 : cargo 2015 : 5 - escales 2, les îles françaises


J'ai traîné vingt-sept jours entre ma cabine, les transatlantiques du pont supérieur et les chromos de la salle à manger. J'ai lu beaucoup, bu un peu et ai profité de tout ce temps libre pour ne faire aucun point, pour ne dresser aucun bilan.
(Patrick Cauvin, Villa Vanille, Albin Michel, 1995)

Journal de bord (extraits)

 Papeete, vu du cargo

13 février : 17°32 de latitude S, 149°34 de longitude W. nous sommes ancrés au port de Papeete, petit port, où les dockers sont nombreux, car on utilise des grues à l'ancienne, ainsi peut-être que celles du cargo. 
Sortie vers 10 h avec la voiture de l'agent maritime de la CMA-CGM qui a bien voulu nous conduire en ville. Il nous laisse près de la poste, et chacun se sépare, tout en se donnant RV vers midi près de Vodaphone, immeuble facile à reconnaître. Entre deux averses, j'achète des timbres pour envoi de douze lettres, une dizaine de cartes postales, plus deux lettres écrites à bord, puis je vais acheter une râpe pour les pieds secs, de l'huile de massage et de la crème nourrissante pour peau sèche. Puis je fais resserrer mes deux paires de lunettes chez un opticien, et trouve un café-restaurant qui propose la wi-fi. J'envoie un courriel collectif général préparé la veille, plus pour Mathieu, en doc attaché, le scan de mon passeport qu'il m'a réclamé. Sur ce, Jean-Guy arrive et tente de se connecter lui aussi. Et je me mets à la recherche de René, mais je dépasse probablement l'immeuble Vodaphone puisqu'au au bout d'un kilomètre, ne reconnaissant plus rien, je reviens sur mes pas. Surprise, René est attablé avec Jean-Guy. L'immeuble recherché était juste de l'autre côté, je n'avais pas assez levé les yeux ! 
 Jean-Guy, derrière mon verre
 
On décide de manger dans ce même restaurant. René nous fait part de ses emplettes : une chemisette tahitienne, un bermuda court tahitien et une casquette locale. Après manger (excellent poisson pour moi), nous nous séparons. René et moi partons ensemble : je veux acheter une chemisette locale pour moi, un cadeau pour Mathieu et pour Lucile. La commerçante, d'origine chinoise, est très sympathique. Elle m'offre en cadeau un collier de coquillage. Puis, comme René veut acheter un disque de musique locale, on va se renseigner à l'office de tourisme ; la grande librairie multimédia Odyssey se trouve derrière la cathédrale. Je suis effaré par le prix des livres, des dvd et des cd. Facilement 30 à 40 % de plus qu'en France. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'amateurs, à ce tarif-là ! D'autant plus qu'on a vu de nombreux SDF. En sortant, nouvelle averse, bref refuge dans la cathédrale, où nous assistons à une cérémonie avec prières enregistrées. Puis passage dans un petit parc aux magnifiques troncs d'arbres (style figuier maudit), balade sur le quai devant le paquebot de croisière Peace boat, bourré de Japonais. Et j'achève ma journée en allant dans un cyberespace nettoyer ma boite aux lettres gmail.
 



tronc phénoménal, typique des Tropiques





On se retrouve tous trois à 16 h 45 et partons vers la station de taxis, où une chauffeuse tahitienne, énorme, nous prend en charge. Finis les embouteillages, le bruit, les gaz d'échappement, et la chaleur humide des fréquentes averses. La pluie nous rattrape pourtant alors que nous essayons de traverser le port de marchandises au milieu des conteneurs. Ma belle chemise tahitienne, que j'avais étrennée, pour remplacer mon tee-shirt rouge synthétique dans lequel je transpirais pas mal, est baptisée, je la fais sécher sur un cintre. 






Du monde dans l'église, 
pour se protéger de l'averse 
ou pour prier ? Les deux, sans doute

Nouvelle Calédonie

19 février : Il est 14 h, nous sommes dans un défilé entre l'île principale et des îles plus modestes, dont une grande aussi : la fameuse île des Pins, dont j'ai tant entendu parler par mes lectures des Communards, en premier lieu les Mémoires de Louise Michel. En tout cas, la brume s'est déchirée, le soleil est apparu, nous montons sur la plate-forme photographier les rivages et le drapeau de Nouvelle-Calédonie qui flotte au vent sur le mât.

Nouvelle Calédonie : sur le pont des radars, René, au soleil près du drapeau 
(derrière, on devine Jonathan, qui s'occupe des drapeaux)
Superbe entrée dans le port de marchandises de Nouméa, entrée qui dure une heure environ. Très beau temps, bien venteux. Mais il est déjà 17 h, et peu probable qu'on sorte ce soir. Demain, peut-être, si le chargement n'est pas fini et si, comme il est prévu, nous repartons qu'à 21 h. Auquel cas, on aura, comme à Papeete, presque la journée entière. Visiblement, la ville est toute proche, le pilote nous a dit 5 mn à pied, comptons 1/4 d'heure, si on en juge par la durée que nous donnait l'agent de Papeete (20 mn, alors qu'il fallait en fait une heure).
Dans la baie de Nouméa, un autre cargo nous précède, un pétrolier, je pense
 
Après le très bon repas du soir (poisson grillé), nous décidons d'aller étrenner l'escale, c'est si près. Manière de prendre nos marques pour demain. Nouméa est une ville quasiment morte la nuit. Présence de prostituées aux abords du port. Découvrons la Place des cocotiers. On a même du mal à trouver un café ouvert : prix exorbitants, mais il propose la wi-fi, on verra demain. On reste deux heures en ville, il y a deux paquebots de croisière, nous découvrons le complexe cinématographique, la grosse artillerie française et américaine, tant pis pour les cinéphiles exigeants ! 




ici, pas de grues géantes automatisées sur le quai : on utilise les grues bleues du cargo, 
comme à Tahiti. Derrière, on aperçoit un paquebot de croisière géant




20 février : 22°15 de latitude S, 166°25 de longitude E. C'est la plus longue escale de notre parcours. Il faut dire que le grutage est ici rudimentaire, on utilise les mâts-grues du navire, et de nombreux dockers sont au travail. On va partir, René et moi ensemble, Jean-Guy seul. On verra bien si on se croise dans la journée...

le cargo à quai : en grossissant l'image, on peut voir sur les aussières 
les fers à chevaux qui empêchent les rats de monter à bord
 
Nous quittons le navire à 9 h, Jean-Guy s'est déjà évaporé. Rapidement, après avoir échangé de l'argent, et avoir acheté ce que nous voulions au Casino voisin – cartes postales, bougies pour le gâteau d'anniversaire de Jean-Guy, 76 ans aujourd'hui, surprise qu'on lui réserve, cadenas pour valoches pour René – nous nous sommes séparés. Je suis passé à la poste acheter mes timbres, puis ai tenté de me connecter au bar d'hier au soir, échec, j'ai alors écrit mes cartes, les ai postées, puis me suis dirigé vers la place des Cocotiers ; j'ai vu le panneau "Wi-Fi ville de Nouméa", j'ai retenté, sans plus de succès, puis rebelote au bar près de l'office de tourisme, nouvel échec. René arrive, me dit qu'on peut manger en bord de mer, et en arrivant je vois qu'il y a la wi-fi ; et, ô miracle, là, ça marche ! J'envoie mon message et trie ma messagerie.
Au restaurant, René, pensif : nous regrette-t-il, lui qui va nous quitter dans quelques jours ?

Nous mangeons tranquillo : René commande du carpaccio de langouste et rouget, accompagné de patates douces frites (ce qu'il découvre), moi du porc confit aux nouilles à la sauce locale. On se prend un cocktail avant de manger (il faut fêter ça et son prochain départ) et tout en sirotant, j'envoie le message préparé à l'avance. Le Russe du bord, Alexeï, est esseulé à une table éloignée, je l'invite à venir manger avec nous, ce qu'il refuse. Il a tort, car nous avons des mets succulents. Nous appliquons le vers de Pessoa : "Vis sans heures. Tout ce qui mesure porte tort" (Odes de Ricardo Reis).

 Au pays des fleurs : l'oiseau de paradis

Donc nous ne nous pressons pas ; en ville, nous croisons quatre de nos Philippins du bord, dont Jake, le messman, à qui je donne les bougies pour le gâteau ; assis sur un banc, nous observons un vieux kanak qui s'essaie à la pétanque, tir de la main gauche. Après, nous montons visiter la cathédrale, il est presque l'heure de la messe – 15 h, nous n'y restons donc que quelques minutes, revenons vers la Place des cocotiers, apercevons en face le Musée de l'île. Même si les musées, c'est pas trop notre truc, on se dit qu'il y fera frais. C'est un musée historique sur le peuplement et l'économie de l'île à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, très pédagogique. Intéressant. On voit que ce ne fut pas simple. Toute une partie (au sous-sol) est consacrée à la participation d'un contingent néo-calédonien à la guerre de 14-18. 
visite au Musée, qui donne sur la place des Cocotiers
 
Nous ressortons pour écluser nos derniers francs Pacifique (une San Pellegrino chacun), croisons Jean-Guy, qui a préféré visiter seul, observons tout près de là, place des Cocotiers des jeunes autochtones kanaks qui s'essaient à la break dance, puis de gros poissons (rouges, noirs, blancs) dans un bassin, avant de nous replier lentement à pied vers le cargo où nous montons vers 16 h 45.
fresque murale : il y en a souvent !
 
Nouméa nous a plus plu que Papeete, moins de circulation automobile (c'était vraiment l'enfer à Tahiti), température plus clémente agrémentée d'un bon vent de mer qui nous chatouillait agréablement, ville mieux conçue, larges rues en angle droit, architecture plus variée... Mais ville conçue pour les Européens, et nous avons eu le sentiment que les communautés cohabitaient mais sans se mélanger. Et que l'avenir n'est pas évident... 
Place des Cocotiers, un jeune break dancer s'élance 
(pas osé le photographier de près)
Et j'ai repensé aux vers de Bernadette Throo, dans Le cristal des heures (Sac à mots, 2014) : "Je suis venue là pour rêver / ne rien faire / mains ouvertes / pour ne rien prendre / rien blesser / parce que rien ne m'appartient / ni le monde / ni moi-même."

  adieu terres francophones

samedi 25 avril 2015

25 avril 2015 : cargo 2015 : 4 - escales 1, Savannah


A-t-on besoin de songer au retour pour naviguer ? S'il y avait un port, pourquoi prendrait-on la mer ?
(Marc Petit, La Compagnie des Indes, Stock, 1998)



Parmi les livres que j'ai trouvés sur le cargo et que j'ai lus, il y a celui-ci, La Compagnie des Indes, un fabuleux roman d'aventures en partie maritimes, qui se déroule au XVIIIe siècle, et nous fait voyager d'Écosse aux Indes, en passant par la France. Marc Petit, à qui l'on doit un bel Éloge de la fiction, se situe dans la lignée aussi bien des Mille et une nuits que de Robert-Louis Stevenson, dont il n'est pas indigne.
Et, effectivement, je n'ai que rarement songé au retour, pendant tout mon voyage, et les ports n'ont pas été ma priorité. D'abord, nous n'avons pas toujours pu descendre, pour des questions d'horaires (New York, Kingston, Carthagène, Sydney, Tilbury), d'impossibilité d'avoir un taxi (Savannah, au retour) ou de crainte (Manzanillo). Cependant, puisqu'escales il y eut, il faut bien en parler, elles font partie du voyage. Elles furent (pour moi) au nombre de quinze : New York, Savannah, Kingston, Carthagène, Papeete, Nouméa, Sydney, Melbourne, Napier, Lyttelton, Tauronga, Manzanillo, Savannah, Philadelphie, Tilbury, mais je ne suis descendu que huit fois. Comme elles duraient pour la plupart (exception : Nouméa, un jour et demi) moins d'une journée (le plus souvent douze à quinze heures), on voit donc que j'aurais donc passé plus de soixante-quinze jours de navigation sur les mers.


 de jour (vers 15 h, à l'arrivée)

Très belle arrivée sur New York, nous sommes passés devant la Statue de la Liberté.

 de nuit, en partant

Extraits du journal de bord : Savannah, 26 janvier

dans la rivière de Savannah : les ports sont souvent au fond d'un estuaire
 
La taxi-driver, une Noire, m'a installé à côté d'elle, tandis que Jean-Guy et René allaient à l'arrière : elle fait le taxi depuis dix ans et a un fils de dix-huit ans, étudiant, dont elle semble fière. Nous avons payé 10 $ chacun. RV à 13 h précises. Je me rappelais des mésaventures de taxi d'il y a deux ans, et j'ai commencé à dire aux autres : « M'étonnerait qu'elle soit là à l'heure ! » Puis Jean-Guy est parti à la recherche d'une wi-fi. J'ai accompagné René, désireux d'acheter un appareil photo, dans l'hypermarché Sears. Comme il ne parle pas anglais, il a besoin de moi. J'ai pourtant le plus grand mal. Finalement, on se fixe sur un Kodak à 170 $. Je suis frappé par les prix bien plus bas qu'en France.

Les Américains nous auraient-ils copié ??? Mêmes centres commerciaux qu'ici !

 Après avoir poireauté au passage piétons – personne d'autre ne marchait à pied, nous sommes allés de l'autre côté de l'avenue jusqu'au McDo boire un café. J'ai pu avoir la wi-fi sur mon note-book, nettoyer un peu ma boite gmail des nombreux messages indésirables, et envoyer un petit coucou très bref en France. La prochaine fois, je préparerai à l'avance un texte que je copierai en message collectif. Puis, du McDo, comme l'heure tournait, nous sommes allés tout près de là dans un restaurant un peu plus élaboré Buffet-grill en libre-service, où nous avons pris le menu à 8,29 $. Du chaud (poulet, riz, frites), de la salade (carottes, betteraves, tomates, oignons), salade de fruits. Si on avait eu le temps, on aurait complété par autre chose, car on pouvait se servir à l'infini, d'où l'obésité de nombreux clients, accentuée par leur abus de boissons hyper sucrées...
Mais je me suis rappelé soudain qu'en ouvrant le boitier du Kodak, on avait bien trouvé une batterie et son cordon de chargement, mais pas de carte-mémoire. Or, quand j'ai acheté mon Nikkon, j'avais dû acheter aussi une carte mémoire. Donc, à 12 h 45, on se repointe au Sears pour acheter des cartes-mémoires, une supplémentaire pour moi également. Nous retrouvons d'ailleurs Jean-Guy, qui s'est débrouillé tout seul. À 12 h 57, nous sommes au point de RV. Et voyons arriver la voiture du Seaman's Club venant reprendre Oleg et Vyacheslaw. Comme notre taxi n'arrive pas, ils nous proposent de rentrer avec eux, mais par le chemin des écoliers, car ils ont d'autres courses à faire dans d'autres magasins, entre autres un PC (laptop) à 1400 $ pour Vyacheslaw. Nous nous baladons donc aussi dans un autre magasin, puisqu'ils nous avaient signifié une heure d'attente. Retour : on donne ce qu'on veut aux conducteurs bénévoles (un pasteur retraité accompagné de sa femme) pour la caisse du Seaman's Club.

Sur le parking, les mouettes, au fond, à gauche, le McDo
 
Moyennant quoi, nous n'avons pas vu grand-chose de Savannah, n'ayant pas pénétré dans le centre ! Du port, nous avions fait une dizaine de km le long de terrains vagues, de quartiers d'habitations très espacés, de motels, d'églises de toutes confessions et de zones commerciales. Le tout, beaucoup plus étalé qu'en France. Mais enfin, on est sorti, on a marché un peu, et j'ai pu m'exercer à parler anglais avec les Amerloques. Par contre, il ne faisait pas chaud, j'étais content d'avoir ma casquette pour protéger ma tête du frais, mais je regrettais de n'avoir pas emporté mon écharpe. Plutôt 12° que 15 ou 16, c'était un peu juste, avec un peu de vent.
Et, au retour, impossible de descendre à terre : nous avons attendu dans un froid qui nous paraissait glacial (après les Tropiques) le taxi commandé : il est vrai que c'était dimanche. Au bout de trois quarts d'heure, nous sommes sommes remontés chez nous.



 Carthagène, où nous n'avons pas pu descendre, 
arrivés dans la nuit et repartis au matin