Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 30 septembre 2015

30 septembre 2015 : Grazia Deledda, romancière sarde



Le cours éternel de l'eau est comme l'amour que j'ai pour toi : constant, silencieux, irrésistible, inépuisable.
(Grazia Deledda, Braises, trad. Fabienne Andréa-Costa, Autrement, 1999)

Je n'avais pas lu Grazia Deledda depuis les années 80 et mon passage à Amiens, je crois bien. Ses deux romans, La madre et Elias Portolu, m'avaient beaucoup plu : ce sont de solides romans régionalistes, si l'on veut (mais ça n'a rien de péjoratif, il suffit de penser à Giono ou à Faulkner), réalistes certainement, et même véristes dans la lignée de son compatriote Giovanni Verga, le Sicilien. Depuis cette époque, les éditions Autrement se sont lancées dans une édition de nouvelles traductions de la romancière sarde (prix Nobel de littérature en 1926, tout de même).
Braises (titre original Cenere, paru en 1904) est le roman de l'enfance et de l'adolescence dans le monde primitif de la montagne sarde. Anania, le héros, est le fruit de la faute. Sa mère, Oli, l'a eu hors mariage, et l'abandonne à l'âge de sept ans. Il est alors élevé dans le village de Fonni par une douce veuve, zia Tatàna, en compagnie du fils de celle-ci, Zuanne. Les deux garnements font les quatre cents coups. Mais Anania, torturé par l'absence de sa mère, connaît son père, ouvrier agricole qui rêve de découvrir un trésor caché, et décide de le rejoindre. 

Il est alors élevé par sa belle-mère, zia Grathia. Il se lie d'amitié avec Bustianeddu, un garçon du village, et participe aux travaux des champs : là aussi, ils font des bêtises et, "comme les délinquants que l'on emprisonne, Bustianeddu ressortait de cette sorte de captivité plus rusé et plus endurci que jamais." Le patron de son père, monsieur Carboni, l'oblige à reconnaître son fils, qu'il parraine à l'occasion de sa confirmation. C'est lui qui va aider l'adolescent ambitieux à faire des études primaires, puis secondaires qui vont l'emmener à Cagliari, la capitale, où Anania essaie de retrouver sa mère. Anania est tombé amoureux de la fille de Carboni, Margherita. Mais il se sait inférieur, surtout du fait de son illégitimité. Quand il part à Rome pour ses études supérieures, qui seules peuvent le rapprocher de l'espérance d'un mariage, les deux jeunes gens échangent des promesses d'amour.
Mais tout en étudiant avec vigueur, il essaie de retrouver la trace de sa mère : "Chercher sa mère ! Cette idée l'accapara corps et âme et ne le lâcha plus." Il a bien connu la misère de la vie à la campagne, "la voix des gens qui n'avaient rien à manger, des femmes qui n'avaient pas de vêtements et des hommes qui se soûlaient pour s'abrutir et finissaient par frapper leur femme, leurs enfants et leurs bêtes parce qu'ils ne pouvaient pas frapper le destin." Il sait que sa mère est une victime, elle aussi, du "destin qui prive de travail des êtres malheureux, comme il en prive d'autres de raison, de santé ou de bonté." 
 Je ne raconte pas la fin du livre. Le roman est magnifiquement tenu jusqu'au bout, et Grazia Deledda refuse la facilité de la fin heureuse. Le héros, après avoir retrouvé Oli, vieillie avant l'âge, malade de la malaria et dans une misère noire, se rend compte de "ce qu'est l'homme : une flamme futile qui passe dans la vie, réduit en cendres tout ce qu'elle touche et s'éteint lorsqu'elle a tout détruit..." Il passe volontiers de l'amour à la haine envers cette femme qui l'a abandonné trop tôt et qui lui fait penser que "la douleur et la joie se ressemblent : l'une et l'autre brûlent."
Braises est le magnifique portrait d'un enfant, puis d'un adolescent et d'un jeune homme en recherche, souvent très proche de ses « mères » successives (ses deux marâtres, puis sa logeuse à Rome), et dont le besoin de rechercher Oli apparaît presque comme un désir inconscient d'inceste. On rencontre chez lui une absence de clairvoyance que signale parfaitement le vieux jardinier devenu aveugle : "Quand je voyais avec les yeux de mon corps, mon âme était aveugle, mais maintenant je vois, je vois avec les yeux de l'âme." Un très grand roman qui baigne dans la nature et la montagne sardes, qui sont ici, comme l'indique la traductrice dans sa postface, à la fois "témoin et reflet des mouvements de l'âme." Le livre plaira beaucoup à ceux qui, comme moi, ont vécu leur enfance dans la campagne profonde, et qui était encore aussi primitive dans les Landes des années 50 qu'en Sardaigne au début du 20ème siècle.

mardi 29 septembre 2015

29 septembre 2015 : Annie Ernaux 2


Et je me souviens de ces lectures qu’elle [ma mère] a favorisées comme d’une ouverture sur le monde.
(Annie Ernaux, La femme gelée, Gallimard, 1981)


Sur ma lancée, j'ai continué par La honte (paru en 1997), que j'avais déjà lu. Encore un livre exceptionnel, où elle explore les mécanismes des différences sociales, et de la honte qui peut naître quand on découvre qu'on est du monde d'en bas, d'en-dessous : "Je vivais à douze ans dans les codes et les règles de ce monde, sans pouvoir en soupçonner d'autres." Avec le poids effarant de la religion, dans cette Normandie profonde des années 40 et 50 : "La religion était la forme de mon existence. Croire et l'obligation de croire ne se distinguaient pas." Oserais-je écrire qu'aujourd'hui, ce poids effarant a été transféré sur la télévision, qui forme et déforme l'existence de tout un chacun, et internet ou le téléphone mobile, qui sont devenus l'alpha et l'oméga de notre nouvelle nature ?
 
L'événement est aussi un livre exceptionnel, où elle raconte son avortement de 1963 (vingt-six ans après Les armoires vides, elle éprouve le besoin de revenir dessus), époque où c'était un crime ! Elle voit ça comme un des drames liés à son milieu social d'origine : "Première à faire des études supérieures dans une famille d'ouvriers et de petits commerçants, j'avais échappé à l'usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres n'avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d'une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l'alcoolique, l'emblème. J'étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c'était, d'une certaine manière, l'échec social." Eh oui, car le fait est qu'à l'époque, les filles de la bourgeoisie pouvaient aller avorter en Suisse ou en Angleterre sans grosses difficultés : il suffisait d'avoir de l'argent et de connaître les réseaux !
 
Par ailleurs, ça lui semble important de témoigner, et ici, on n'est plus dans le roman, mais dans une sorte de constat existentialiste : "D'avoir vécu une chose, qu'elle qu'elle soit, donne le droit imprescriptible de l'écrire. Il n'y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde." Elle profite de l'occasion pour nous rapprocher de l'actualité et faire un audacieux rapprochement entre les passeurs de migrants et les avorteuses, ce qui paraît surprenant, mais assez pertinent : "rien n'arrête les Kosovars, non plus que tous les migrants des pays pauvres : ils n'ont pas d'autre voie de salut. On pourchasse les passeurs, on déplore leur existence comme autrefois celles des avorteuses. On ne met pas en cause les lois et l'ordre mondial qui l'induisent. Et il doit bien y avoir, parmi les passeurs d'immigrés, comme autrefois parmi les passeuses d'enfants, de plus réguliers que d'autres." Et cela mérite d'être souligné aujourd'hui, en 2015, où l'on crie haro sur les trafiquants de migrants, mais sans analyser les causes mondiales ni l'ordre capitaliste qui l'induisent.
Quant à La femme gelée, sans doute le premier livre d’elle que j’ai lu, au début des années 80 (il date de 1981), c'est un roman. C'est un étonnant portrait de femme, vraisemblablement très autobiographique, où elle remonte à l’enfance et dresse des portraits inoubliables de sa mère (qui était l’homme de la maison) et de son père, doux et rêveur. Portrait sociologique aussi d’une classe sociale où le ménage compte peu pour beaucoup de femmes : "La poussière, le rangement, elles s’en battaient l’œil, s’excusaient tout de même, pour la forme, « faites pas attention à la maison », disaient-elles." Où surtout les familles nombreuses pullulaient : "Pas besoin d’un dessin pour savoir très tôt que les gosses, les poulots comme tout le monde disait autour de moi, c’était la vraie débine, la catastrophe absolue."
 
Pour s'en sortir, il y a les études, où ses parents vont la pousser et la faveur qu’ont eue très rapidement les livres : l'héroïne (mais on devine qu'il s'agit de la petite Annie) lit Autant en emporte le vent à neuf ans, avec délectation, elle y découvre les horreurs de l’accouchement. Devenue jeune femme, elle se met en ménage, et elle découvre aussi la vie de couple et les rôles des genres (comme on dit aujourd'hui avec raison) : pour la voiture, par exemple, "Bien sûr, c'est lui qui conduit, un détail, tu tiens vraiment à prendre le volant, il me cède comme si c'était un caprice ridicule de gamine butée" ; et à la cuisine, alors qu'elle espérait un partage des tâches – tous deux étant étudiants : "Elle avait démarré, la différence. Par la dînette. Le restaurant universitaire fermait l'été. Midi et soir, je suis seule devant les casseroles" ; elle finit par se demander si tout ça est normal : "À la fac, en octobre, j'essaie de savoir comment elles font les filles mariées, celles qui, même, ont un enfant. Quelle pudeur, quel mystère, « pas commode » elles disent seulement, mais avec un air de fierté, comme si c'était glorieux d'être submergée d'occupations."
Et quand le mari a trouvé du boulot, elle, bien sûr, prise entre les courses, la vaisselle, le bébé, entre ménage et déjeuner, elle échoue au CAPES, ce qui n'empêche pas qu'elle doive assurer un "ordre où il valait mieux aussi que la table soit mise, l'épouse accueillante, le repos du chef, sa détente, et il repartira requinqué à deux heures moins le quart pour rebosser." Tout est dit sans aucune méchanceté, comme un simple constat. Je n'ai pourtant jamais lu un réquisitoire aussi implacable contre la société qui impose au couple une place subalterne à l'une et privilégiée à l'autre. Et je pense à ma mère et aux femmes de son époque : elles ont tellement subi cet ordre de choses que je comprends les femmes d'aujourd'hui de vouloir vivre autrement. Et au passage, on peut lire une dénonciation savoureuse autant que terrible du fameux livre J'élève mon enfant...
On peut voir La femme gelée comme une application romanesque (quoique vraisemblablement très autobiographique) du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Impressionnant de justesse et de vérité, ce livre, au dire d'Annie Ernaux, n'a plu ni au MLF de l'époque, ni, évidemment aux magazines féminins, du type Elle. Trop concret, et par là-même trop violent, trop proche de la vie réelle, vraisemblablement. Trente ans après, on le reçoit toujours comme une onde de choc ! Ah, cette double vie des femmes, avec ce verbe-clé : s'organiser... "Organiser, le beau verbe à l'usage des femmes, tous les magazines regorgent de conseils, gagnez du temps, faites ci et ça, ma belle-mère, si j'étais vous pour aller plus vite, des trucs en réalité pour se farcir le plus de boulots possible en un minimum de temps sans douleur ni déprime parce que ça gênerait les autres autour." À lire les magazines d'aujourd'hui, on se dit pourtant que La femme gelée aura été un coup d'épée dans l'eau, tant on pourrait refaire le même constat.
Puis j'ai continué par La place, le magnifique livre qu'Annie Ernaux a consacré à son père ; je l'avais déjà lu. Il y a peu de portraits des pères dans la littérature. Et là, cette fois, elle ne se masque plus sous l'apparence d'un roman. C'est assez étonnant, quand on lit ses différents livres à la suite, on est bien dans la lecture d'une vie, d'une classe sociale et d'un déclassement, vers le haut : "transfuge de classe", écrit-elle. Elle a souhaité ici "écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé." Et un peu plus loin, cette constatation (que nous avons pu faire aussi dans ma famille au sujet de notre grand-mère et de nos parents) : "Peut-être sa plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné."
 
Dans Écrire la vie, sont réunis aussi les courts textes publiés par Annie Ernaux dans des revues ou journaux ; je suis frappé, comme d'habitude, par son souci de parler du concret et non pas de l'être humain en général ; je retiens en particulier cette belle phrase qu'elle écrivit en hommage à Pierre Bourdieu, après sa mort : "substituer, par exemple, à « milieux, gens modestes » et « couches supérieures » les termes de « dominés » et « dominants », c'est changer tout : à la place d'une expression euphémisée et quasi naturelle des hiérarchies, c'est faire apparaître la réalité objective des rapports sociaux". D'une certaine manière, on peut dire qu'elle a montré sur le plan littéraire les phénomènes que Bourdieu, qu'elle admirait, avait analysés en sociologue. Et elle ajoute dans ce même article : "Il m'est arrivé de comparer l'effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir : l'irruption d'une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social."
Cette prise de conscience parcourt tous les écrits d'Annie Ernaux, aussi bien souterrainement qu'en surface, ce qui lui permet, dans un autre article, de fustiger certains intellectuels, après la chute du mur de Berlin : "Les milieux intellectuels s'affligent de ce qu'ils appellent pour les autres « course aux biens de consommation » avec un mépris condescendant, comme s'ils s'en excluaient, comme s'ils n'avaient pas eux-mêmes une auto, une chaîne hi-fi, voire un ordinateur." En tant que femme issue du milieu dominé, Annie Ernaux part toujours de son vécu, et refuse les jugements abrupts des dominants : "Pour l'avoir vécu, je sais que désirer autre chose que les choses est un luxe."
Relisons Annie Ernaux.

lundi 28 septembre 2015

28 septembre 2015 : Annie Ernaux 1


Je ne voyage que pour vérifier mon vide, revenir, écrire mes souvenirs, un peu.
(Annie Ernaux, Écrire la vie, Gallimard, 2011)

Lors de mon voyage en cargo de l'hiver dernier, je me suis replongé avec délices dans les œuvres de Madame de Lafayette et d'Annie Ernaux, l'aristocrate et la prolo déclassée (vers le haut), que je lisais en parallèle. La première nous dit : "Je parle fort peu ; c'est un grand secret pour ne pas dire beaucoup de sottises." À méditer, en particulier par moi, qui ai tendance, comme tous les solitaires, à trop parler.
La seconde : "J'ai toujours écrit à la fois de moi et hors de moi, le « je » qui circule de livre en livre n'est pas assimilable à une identité fixe et sa voix est traversée par les autres voix, parentales, sociales, qui nous habitent." Là aussi, j'ai matière à méditer, c'est dans ce sens-là que je souhaiterais orienter mon écriture, en retrouvant ces autres voix qui nous habitent. Je me suis régalé en lisant la présentation par Annie Ernaux d'Écrire la vie. J'ai noté qu'elle apprécie beaucoup Venise, elle aussi. 

Comme Écrire la vie contient une grande partie des œuvres d'Annie Ernaux, j'ai commencé par Les armoires vides, son premier roman, que je n'avais pas lu encore. Description sans fard de la société des classes. Avec des éléments qui me rappellent ma propre enfance dans la campagne des années 50 : "Il n'y a pas un endroit pour s'isoler dans la maison, à part une chambre à l'étage, immense, glaciale. L'hiver, c'est mon pôle Nord et mes expéditions antarctiques quand je me glisse au lit en chemise de nuit, que j'ouvre mes draps humides et rampe vers la brique chaude enveloppée d'un torchon de cuisine."
Dans Les armoires vides, très autobiographique, l'auteur évoque la découverte des différenciations sociales et langagières, à l'école, où elle se trouve écartelée entre son monde originel, populaire et ouvrier, et le monde nouveau, celui du langage relevé, celui de l'école, des livres, celui de la bourgeoisie : "Elle a changé tout de suite de conversation, la maîtresse, ce que je vivais ne l'intéressait jamais." La petite fille tombe de haut : "moi, la petite reine de l'épicerie-café, ici [à l'école] c'était zéro." Elle vit désormais dans un monde brouillé : "Il n'y a peut-être jamais eu d'équilibre entre mes mondes. Il a bien fallu en choisir un, comme point de repère, on est obligé." Et, en fin de compte, le plus terrible : "Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents."

 
Je savais déjà, avant d'avoir lu ce livre – mais pour avoir lu d'autres titres de l'auteur, que j'étais passé en partie, moi aussi, par les mêmes difficultés, la même déculturation par le haut, ce qui m'a éloigné irrémédiablement de mon clan originel, de mon père surtout. Je ne l'ai jamais renié, cependant, Annie Ernaux non plus : elle finit quand même, devenue étudiante, par se réconcilier avec ses parents, et avec "une classe de gens qui n'est plus la mienne, des étrangers dont je peux parler objectivement." C'est important de garder la trace de ses origines. Les armoires vides est un magistral coup de maître de l'auteur pour son premier roman publié. Elle a pu constater, comme moi, que "la littérature, même, c'est un symptôme de pauvreté, le moyen classique pour fuir son milieu." Est-ce pour ça que nous aimons tant lire, nous les déclassés ?

J'ai continué par Le vrai lieu, le livre d'entretiens qu'a eus Annie Ernaux avec Michelle Porte, cinéaste qui en a tiré un film documentaire, à découvrir, bien sûr. Annie Ernaux revient sur les lieux qui l'ont marquée, en particulier l'Yvetot de son enfance et le Cergy où elle vit depuis une trentaine d'années. Sur la séparation qu'il y a entre les deux, séparation due en partie à "l'acquisition du savoir intellectuel [qui] allait, va toujours, avec certaines façons de parler, de se comporter, certains goûts, uns distinction d'ordre social. Cette accession au savoir s'accompagne d'une séparation." C'est à la fois affaire de langage : elle a découvert par l'école (elle l'a bien montré dans Les armoires vides) "le français légitime, correct, le beau langage. J'écris avec ce langage-là, mais il me donne toujours un sentiment d'irréalité", mais aussi et surtout de manières d'être : "j'ai eu conscience de l'empreinte de ce premier monde sur moi, de l'expérience précoce que j'ai eue de la pauvreté. De l'empreinte aussi de bonheurs, de plaisirs, considérés souvent comme vulgaires ou inférieurs, mais dont j'ai mesuré la force : les fêtes, les repas, les chansons."
Elle dit, à propos de sa mère : "Elle aimait tellement lire que, pour elle, le prolongement de la lecture c'était d'écrire soi-même." Je crois que je pourrais dire la même chose de ma grand-mère ou de ma mère, ou de ma cousine L., par exemple... et de moi-même, bien sûr. Pour ces femmes du peuple, qui aiment lire, qui ne savent pas toujours reconnaître la littérature dite « légitime », le livre est sacré. Et elles aiment tellement lire, pour reprendre l'expression d'Annie Ernaux, qu'elles pensent : « Moi aussi, j'en ferais autant, si je savais... » Moi, je ne sais pas, mais j'essaie...

En tout cas, ce livre d'entretiens, outre qu'il éclaire l’œuvre d'Annie Ernaux, éclaircit aussi ma propre trajectoire, et sans doute celle de tous les déclassés de notre genre. Quand elle dit : "la différence qui joue dans l'écriture est davantage, selon moi, de nature sociale que sexuelle. Qu'on soit homme ou femme, c'est l'origine sociale qui détermine. On n'écrit pas de la même manière quand on est issu d'un milieu populaire ou, au contraire, privilégié", non seulement je souscris, mais je pense aussi que cette différence joue dans la lecture.
Combien de fois ai-je pensé pareillement, comme elle, qu'il y a eu des situations où je ne me sentais "pas à ma vraie place, que j'étais là sans être réellement là. Ce sont des situations mondaines la plupart du temps. Des situations où je suis amenée à côtoyer un monde qui, par lui-même, nie d'une certaine manière mon premier monde, le monde dominé. Le monde de ceux qui n'en sont pas, voilà."
Son livre d'entretiens est magnifique, comme l'était déjà le précédent, L'écriture comme un couteau (Stock, 2002). Elle dit de nouveau dans celui-ci que l'écriture lui sert à trancher dans le vif de la réalité, pour la découvrir et l'éclaircir. Mais n'est-ce pas le cas de toute littérature, de la vraie en tout cas ? Et j'aime beaucoup ceci qu'elle dit à propos des Armoires vides, son premier roman : "J'écris contre. Contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique, la domination des femmes contraintes à l'avortement clandestin en 1972. J'écris contre la langue que j'enseigne, la langue légitime, en choisissant d'écrire dans une langue qui véhicule des mots populaires et des mots normands, dans une syntaxe déstructurée."
Oui, écrire contre, n'est-ce pas une forme de révolution ? Et elle ajoute : "le malaise qu'on peut ressentir quand quelqu'un fait en toute bonne conscience une réflexion acerbe ou ironique sur les femmes de ménage ou les « culs-terreux » et qu'on est soi-même né d'une femme de ménage ou de paysans. Le malaise d'être complice d'une expression de la domination touchant un proche." Combien de fois me suis-je moi-même reproché cette complicité parfois lors de ces réflexions désobligeantes, par incapacité la plupart du temps d'avoir la répartie immédiate ?
En achevant ce magnifique livre d'entretiens, je prends encore davantage conscience qu'Annie Ernaux est un très grand écrivain, extrêmement lucide, et qui me rappelle, par bien des aspects, Virginia Woolf : même exigence d'écriture, même rigueur dans le contenu, même souci de la forme. J'ai été frappé par ce qu'elle dit sur le souci de totalité, que j'ai ressenti moi-même quand j'ai eu quelque velléité d'écrire, et qui m'a fait échouer dans plusieurs tentatives d'écriture : "Il y a là, sans doute, un grand désir d'exhaustivité, de re-création totale du temps passé vécu. Mettre tout dans l'écriture. C'est comme ça que je ressentais les choses à 20 ans, tout dire. J'étais démunie devant la totalité des choses à dire. Une totalité effrayante, au moment d'écrire. Avec le temps, s'apercevoir qu'on ne peut pas tout dire. C'est le choix qui compte. Le choix de ce qui sera sauvé."
Trouver la capacité de faire des choix, y compris le choix des mots, eux-mêmes adaptés au choix des choses à dire. C'est peut-être là ce qui fait l'écrivain, qui le fonde. "Écrire, c'est créer du temps. Celui où va entrer le lecteur. C'est silencieux, là où ça se passe", ajoute-t-elle. Ce qui m'autorise à penser que lire – en tout cas de bons et vrais livres, de la littérature – c'est la même chose. C'est entrer dans un autre lieu, et aussi dans un autre temps, dans un autre silence, dans l'intérieur de soi. 
Lisez Annie Ernaux.
 

mardi 22 septembre 2015

22 septembre 2015 : "Marguerite" (et moi)


Tu n'as pas besoin de dire tout haut ce que quelqu'un n'a pas envie de savoir, surtout si la remarque blesse la personne concernée.
(Ingelind Røssland, Chasse à l'ange, trad. Jean-Baptiste Coursaud, Rouergue, 2014)


À première vue, voilà un film qui aurait pu ne pas me plaire. Il se passe dans la haute société, décrit un milieu qui n'est pas le mien et dans lequel je n'ai jamais eu, n'aurai jamais l'occasion de vivre et probablement ne saurai pas vivre ni me comporter : un château, des domestiques, le monde de l'aristocratie et de l'argent, le monde des dominants. Pour moi qui aime le chant et l'opéra, l'héroïne, qui prétend vouloir chanter – mais chante faux, ne cesse de m'écorcher les oreilles, en particulier avec des airs d'opéras de Mozart que je connais très bien. Et tout ça se passe dans un monde qui a complètement disparu, comme une sorte de recherche du temps perdu.
Et voilà qui me ramène à Proust, le côté de Guermantes aussi bien que la coterie des Verdurin, auxquels j'ai forcément beaucoup pensé pendant la projection de Marguerite. À Visconti aussi, d'autant plus que j'étais à Venise, et qu'en sortant de la séance, je voyais de mes yeux les lieux que le grand réalisateur avait filmés pour le crépusculaire Mort à Venise. La description de ce monde clos, raffiné, élégant, mais déclinant et condamné, m'a paru très réussie. 
 
Donc Marguerite chante faux. Mais elle ne le sait pas, puisqu'on ne s'entend pas soi-même et que personne n'a osé le lui dire. Ni son mari, le baron, qui l'a épousée pour redorer son blason (c'est elle qui a l'argent) et qui s'efforce d'être absent ou d'arriver en retard, à chaque fois qu'elle se produit lors des rencontres privées du cercle de charité dont ils sont membres très actifs. Ni bien entendu les associé(e)s du cercle, trop contents de compter sur ses dons généreux pour les fêtes qu'ils organisent. Ni son majordome noir qui, au contraire, magnifie son idée fixe en la photographiant dans les costumes d'opéras célèbres dans lesquels elle n'a bien entendu jamais chanté, et lui fait porter après chaque récital des brassées de fleurs de soi-disant admirateurs, tout en lui dissimulant les journaux où l'on fait état de son chant calamiteux. Ni le professeur de chant, un ténor un peu sur le retour, qu'elle engage afin de pouvoir enfin se produire sur une vraie scène et qui accepte de l'aider, malgré une audition d'essai catastrophique. Ni les jeunes journalistes qui, au fond l'admirent, mais lui font croire qu'elle va pouvoir chanter à la perfection la Marseillaise pour une fête patriotique, alors qu'elle va s'y ridiculiser.
Beaucoup de cruauté donc, de mensonges, de bassesse, d'hypocrisie, dans le film. À chaque séquence, on croit que Marguerite va déchanter, découvrir enfin la vérité. Je ne raconterai pas la fin. Mais l'imposture n'est pas toujours là où on la croit. Les imposteurs ici sont le mari, les journalistes, la haute société qui les entoure, le vernis et le brillant fallacieux de ces coteries qui font la pluie et le beau temps et qui se drapent d'un mépris souverain et hypocrite envers les autres, alors qu'eux-mêmes cultivent la bassesse, la petitesse et les faux-fuyants. Marguerite, elle, est honnête et sincère. Mythomane et névrosée sans doute, mais a-t-elle le choix de ne pas l'être, avec un mari qui ne l'a épousée que pour son argent ? C'est sa manière à elle, d'exister, d'être un être humain, d'être une femme, de se réaliser à travers un art qu'elle apprécie. Elle se dévoie, sans doute. Mais c'est tout à son honneur.
Je me suis demandé ce qui m'avait tant plu dans ce film : la reconstitution d'époque, certes. La thématique générale, sans doute. L'actrice principale que j'aime énormément, bien sûr, et l'ensemble des acteurs, très bien dirigés. Mais probablement plus que tout ça, c'est que je me suis reconnu dans le personnage de Marguerite. Comme elle, j'essaie par la pratique d'un art – la poésie – de me hisser au-dessus de moi-même. Comme elle, ma pratique est peut-être tout aussi calamiteuse ; et comme elle, pourtant, je continue. Et je me suis posé la question : autour de moi, joue-t-on la comédie ? Pourquoi ne me dit-on pas que ce que j'écris est nul (ce que je pense parfois) et me laisse-t-on dans l'illusion ? Trouverai-je un misanthrope, comme Alceste, assez franc du collier pour me dire que "Franchement", ce que tu écris "est bon à mettre au cabinet" ?
J'avoue que j'ai presque décidé de ne plus écrire de poèmes, alors même que je pense avoir progressé (mais n'est-ce pas le cas de Marguerite ?), sauf si mon nouveau manuscrit – en lecture chez des éditeurs – trouve vraiment grâce à leurs yeux. Au fond, le film correspond tout à fait à mon attente, à mes doutes et à mes intérêts du moment, et c'est pourquoi il me plaît tant.

samedi 19 septembre 2015

19 septembre 2015 : Venise, suite et fin


vivre dans une solitude sélective – car je recevrais quelques visites ou, parfois, hébergerais un ami...
(Juan Ramón Ribeyro, Propos apatrides, Finitude, 2011)


Chaque fois que j'ai un coup de blues, comme en ce moment, après le départ d'un(e) ami(e), par exemple, ou de toute personne que j'aime (et j'ai le malheur d'en aimer beaucoup), je mets le cd du groupe polonais Mazowsze, j'écoute la musique et j'ai les yeux qui s'emplissent de larmes. C'est que ce disque (en 33 tours) m'avait été offert en mai 1974 par mon premier ami polonais, Piotr Eckstein, lors de mon premier voyage en Pologne. Piotr est mort en 1984, à peine âgé de 33 ans, d'une tumeur au cerveau, comme Claire, vingt-cinq ans plus tard. Quand je suis allé en Pologne avec Claire et Lucile en 2003, son frère Marcin nous avait montré sa tombe ; j'ai cherché et réussi à racheter sur cd cette musique, que mon phonographe ne pouvait plus lire sur 33 tours.
les canaux, artères de Venise : ici, un petit canal
et quelques-uns des ponts innombrables

Inutile de dire que revenir de Venise, ça fout un coup de blues. C'est que Venise, c'est toute une façon d'être, hors du temps, hors de l'espace presque. Ici, pas de voiture, les déplacements se font à pied ou en bateau. On se lève tôt, moi, en tout cas, faisant comme Virginia Woolf : "Chaque fois que je repense maintenant à ce qu'est le petit matin, je jure que c'est le moment le plus beau et le plus rare de la journée – le plus exceptionnel assurément, à certains égards. On se sent, je dirais, d'une essence inhabituellement spirituelle, une fois que l'on a surmonté son désir physique de sommeil, et le prix de ce combat – ces heures de clarté supplémentaire – revêt un aspect éthéré particulier, qui vous honore, en quelque sorte, à vos propres yeux" (Journal d'adolescence, 1897-1909, trad. Marie-Ange Dutartre, Stock, 2008)
la Via Garibaldi, grande voie piétonne, près des Giardini
 
Dès 7 h, je sors de l'hôtel et marche dans le jour qui se lève, j'observe les activités vénitiennes : les éboueurs avec des charrettes à bras relèvent les sacs poubelles, les hommes balayent les rues, les barques et canots apportent les marchandises, fruits, légumes et autres nourritures terrestres, les touristes dorment ; je suis le roi des ruelles et je salue les travailleurs matinaux. Je finis par déboucher sur la Place Saint-Marc où même les pigeons sont peu nombreux : eux aussi affluent avec les touristes. Au passage, j'ai admiré telle ruelle, telle maison, telle église, les façades des palais. Tout est pour moi, le lève-tôt, avec les couleurs douces du soleil levant qui dore le sommet des colonnes et des bâtisses. 
le Grand Canal, vu du pont de l'Accademia, au petit matin
 
Je suis donc parmi les premiers à prendre le vaporetto qui mène au Lido, et je peux me balader dans cette île sans me presser vers les salles de cinéma, en prenant le chemin des écoliers, ce que j'ai aimé faire toute ma vie. J'achète un croissant et, comme j'ai le temps avant la première séance, je fais un tour sur la plage de l'Adriatique, battue par le vent. Selon les jours, j'arrête le cinéma à 16 h ou à 18 h et rentre, faisant des tours et détours dans Venise la belle, avant que la nuit tombe. M'éloignant des coins à touristes, je m'égare, je me perds, je hume les odeurs des canaux, j'observe les gondoliers (certains chantent), j'entre dans une cour, je regarde les jardins, je me prends pour un héros de Tchékhov et suis les "dames au petit chien", je pénètre dans une église et j'y admire les tableaux anciens. Je prends mon temps pour dénicher un restaurant pour le repas du soir (à midi, je grignote). Si j'ai eu la chance de trouver sur le vaporetto du retour un(e) membre du groupe, il peut m'arriver de manger avec lui ou elle (ça ne m'est arrivé qu'une fois). Mais en fait, chacun est indépendant et organise son temps et ses égarements à sa façon. 
la Tour de l'Horloge, place Saint-Marc, 
qui ouvre vers des ruelles très touristiques, commerces et restaurants
 
Cette année, je n'ai été ni écouter un des nombreux concerts Vivaldi donnés dans les églises, ni voir un opéra à la Fenice : je pense y retourner au moins encore une fois ou deux, si je reste en vie. J'ai pensé à Claire et à notre voyage de mai 2002, à Igor que j'avais emmené en 2012 (les deux fois, nous avions assisté à un concert Vivaldi), à mon fils Mathieu que j'ai entraîné en 2013 pour qu'il voit la Biennale. Il ne me reste plus qu'à convaincre ma fille (mais je crois qu'elle y a fait escale une fois avec un ami), une de mes sœurs ou un(e) autre de mes ami(e)s. Car en vérité, s'il faut être seul pour découvrir, à son propre rythme, une ville, Venise est aussi une ville qu'on peut partager : il faut, simplement, ne pas avoir peur de marcher ! En 2002, nous ne nous étions pas séparés un seul instant, Claire et moi. Ce fut un des des plus heureux moments de ma vie. En 2012, je n'avais pas trop quitté Igor, déjà en phase terminale de sa maladie – mais je sais qu'à son retour, il parla avec enthousiasme à sa famille de ce séjour. En 2013, j'ai laissé Mathieu découvrir la ville, la Biennale et la Mostra à sa façon, on se retrouvait vers 18 h chaque soir, et un matin, j'ai revisité avec lui le Palais des Doges.
le Pont des soupirs : à gauche, le Palais des Doges, à droite, les prisons 
après jugement, on passait par ce pont pour être emprisonné, d'où son nom

En résumé, je reviendrai ! Il me reste encore des choses à découvrir, les venelles, canaux, musées, églises et palais sont inépuisables. Si ce n'était pas si cher, j'y resterais même plus longtemps !

l'incontournable Place Saint Marc : au fond, la Basilique, à droite le Campanile... et les pigeons !




tout aussi incontournables, 
les gondoles