Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 29 octobre 2015

29 octobre 2015 : l'humanité, enfin...


Le malheur, qui sait ? s'envole en un clin d’œil.
(Abelkebir Khatibi, Triptyque de Rabat, N. Blandin, 1993)


Où va se nicher l'humanité ? Dans notre monde de plus en plus gadgétisé, hyper connecté, où les robots remplacent peu à peu l'être humain (ah ! tous ces magasins et services – postes, gares, bibliothèques même ! – où les caisses sont de plus en plus rares et où on est peu à peu contraint à faire soi-même le travail des employés, sans le moindre contact humain !), comme ça fait plaisir de voir de temps en temps des films sans super héros, sans gadgets électroniques, où il est simplement question de nous, hommes, femmes, enfants ou adolescents, aussi bien que vieux, où les personnages nous parlent vraiment. Je viens de voir deux films, où les personnages sont des êtres vivants comme vous et moi, et Dieu, que ça fait du bien !
Fatima, d'abord, le film de Philippe Faucon, réalisateur que je suis avec attention depuis quelques années : il avait parfaitement saisi dans La désintégration l'itinéraire d'un de ces enfants perdus des cités. Fatima est tiré des livres de Fatima Elayoubi, qui y raconte sa vie. Fatima comprend approximativement le français mais ne le parle pas, elle fait des ménages. Elle vit seule – son mari s'est remarié - avec ses deux filles : Souad, à 15 ans, ne comprend pas sa mère, voudrait être comme les autres filles et se révolte contre les profs, la société et traite mal sa mère, qu'elle juge exploitée et ostracisée par la société, et dont elle a honte. L'aînée, Nesrine, 18 ans, commence, malgré les difficultés liées à son statut de fille d'immigrée, des études de médecine. Fatima vit son absence de maîtrise du français comme la source principale de ses difficultés, notamment avec sa fille cadette, car elle ne vit que pour ses filles, voulant leur offrir le meilleur avenir possible. À la suite d'une chute dans un escalier, elle est en arrêt de travail pendant plusieurs mois. Elle écrit alors dans des cahiers ses pensées, ses idées, ses impressions, tout ce qu'elle ne peut guère dire à ses filles. Nesrine, qui a écouté les écrits de sa mère que Fatima lui a lu à haute voix, réussit sa première année, la plus difficile, Souad en est heureuse et va peut-être revenir à de meilleurs sentiments.

On voit donc ici deux générations de femmes, l'immigrée, handicapée par sa méconnaissance du français, et ses filles, qui veulent s'émanciper, chacune à sa manière, et qui ne parlent pas l'arabe (elles répondent en français à Fatma qui leur cause en arabe). La violence sociale est omniprésente, aussi bien celle des employeurs de Fatima, que celle que renvoient la mère d'une camarade de lycée de Souad, ou celle qui se présente au moment de louer un appartement pour Nesrine. Le film, très concret, nous oblige à nous poser des questions sur comment s'adapter, comment s’approprier une culture différente. Chacune, la mère bien entendu, mais les filles aussi, sont renvoyées sans cesse à leur origine. En écrivant, Fatima, tout en aaquérant une conscience affinée de ses difficultés, accepte ce qu'elle est – et qui n'est pas négligeable, et refuse la résignation (comme en suivant des cours d'alphabétisation). Ici, on est loin des idées toutes faites sur les immigrés, aussi bien qu'éloigné de toute sensiblerie ou des bons sentiments. C'est avant tout un film qui porte haut la dignité de l'individu dans la société. Admirablement joué, Fatima est le film indispensable de cette année 2015. Comme l'a écrit mon amie C., d'Amiens, il devrait même être obligatoire en ces temps de frilosité et de repli identitaire : mais les tenants de la « race blanche » ont-ils envie de voir de l'humanité dans les autres ? J'en doute.
*           *           *
Notre petite sœur, du Japonais Horizaku Kore-Eda (déjà auteur du superbe Tel père, tel fils il y a deux ans, voir ma page du 30 décembre 2013), est également une petite merveille d'humanité. Trois sœurs, Sachi (que les autres appellent Grande sœur), Yoshino et Chika, vivent ensemble à Kamakura, depuis que leur mère a été abandonnée par leur père. Ce dernier meurt, après s'être remarié deux fois : elles se rendent à l’enterrement et découvrent qu'elle ont demi-sœur, Suzu, âgée de 13 ans, qui a veillé sur le père, malgré son jeune âge, pendant ses derniers mois. Les trois sœurs décident d’accueillir Suzu dans leur grande maison. Le film va raconter le lent apprivoisement de Suzu dans cette fratrie inattendue : en effet, elle ne s'entendait pas vraiment avec sa belle-mère, dernière femme de son père, nantie d'un petit garçon d'un autre lit. Un film familial donc que Notre petite soeur, comme le précédent, ou comme les films de son grand prédécesseur, Ozu. Mais, comme Ozu, en dressant un portrait de famille, Kore-Eda parle de l'humanité en général, de ses petits travers et de ses grands joies, de ses difficultés et de ses bonheurs, du vivre ensemble enfin, sans pour autant renier l'individualité de chacun. Mais le groupe permet de créer un ensemble inoubliable pour le spectateur qui se dit : mais qu'est-ce qu'on a perdu dans notre société contemporaine à vivre séparés chacun dans son coin ou sa bulle ?

Kore-Eda nous propose un vade-mecum de l'entraide et de la solidarité. La grande sœur sert de guide et de mère, malgré ses propres difficultés de vie personnelle (elle est amoureuse d'un homme marié), Yoshino, elle, vit des amours ratées avec une constance qui nous fait rire, Chika, la troisième, est badine et pétillante. Suzu est d'une douceur inébranlable. Peut-être que l'accompagnement d'un mourant l'a mûrie prématurément : mais ça ne l'empêche pas de jouer au football ou d'aimer ramasser des coquillages sur la plage. Son dépaysement ne dure pas longtemps, elle s'adapte dans cette sororité, y trouve sa place, secourt même ses aînées quand elles sont en proie au mal-être. Si Soshi est la mère, elle représente le père que les autres (surtout Chika) ont peu connu. Chacune des quatre va en quelque sorte se (re)construire au contact des autres. Et tout cela est traité avec un sens de la délicatesse, un goût de la nature (beaux paysages), avec humour aussi (voir les passages avec la grand-tante, vieille dame au franc-parler adorable), et en filigrane pourtant, Notre petite sœur est une réflexion sur la mort et le deuil. Un très beau film.
Voilà des films qui nous réconcilieraient avec l'humanité, s'il en était besoin. Je me demande à écouter les nouvelles, si justement il n'en est pas besoin !

lundi 19 octobre 2015

19 octobre 2015 : Les femmes de Molière


un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
(Molière, Les femmes savantes


Nous avons étudié en classe Les femmes savantes, je crois, en 3ème, donc pendant l'année 1959-1960. Je ne me souviens pas du tout de ce que j'en ai pensé alors. J'ai probablement ri à la scène du renvoi de Martine, vu la manière dont Molière nous montre le malheureux Chrysale écrasé par sa femme Philaminte (acte II, scène 6). Pas sûr que la scène pivot, celle où les trois femmes « savantes » (Philaminte, Bélise et Armande) sont en admiration béate devant Trissotin et ses poèmes ridicules, m'ait beaucoup parlé. Décidément, Molière avait une dent dure contre les faux poètes (Trissotin ici, Oronte dans Le misanthrope) dont il se venge d'un trait rageur.
Vadius et Trissotin, au fond Philaminte et Henriette
(à Chéneché, 11 octobre 2015)
Ce qui me frappe aujourd'hui – et c'est une des pièces de Molière que j'ai lu plus souvent relues – c'est le féminisme militant qu'arborent fièrement Philaminte et Armande, quand elles évoquent le plan de l'académie qu'elles veulent fonder. La tirade de Philaminte, qui se termine par "Car enfin je me sens un étrange dépit Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit, Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés", complétée par ce que dit la jeune Armande : "C'est faire à notre sexe une trop grande offense, De n'étendre l'effort de notre intelligence Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau" mérite qu'on s'y arrête. Ces femmes veulent s'instruire, et ne pas se cantonner aux choses du ménage, comme le souhaiterait Chrysale, mari de Philaminte, qui leur affirme : "Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie."
les jeunes premiers, Clitandre et Henriette, heureux de jouer
Sans doute, elles s'y prennent mal, admirent sans réserve de médiocres intellectuels qui se révèlent non seulement piètres poètes, mais vindicatifs (querelle Trissotin/Vadius) et intéressés (cf scène finale) ; ou bien elles se réfugient dans des idées chimériques (Bélise surtout), mais peut-on leur reprocher de vouloir s'instruire et de ne plus être sottes ?
Certes, c'est une comédie, mais comme souvent chez Molière, on frôle la tragédie. Henriette échappe de peu au mariage avec l'odieux Trissotin (il est vrai qu'elle se serait enfuie dans un couvent pour s'y soustraire). Armande, la sœur aînée, est sans doute le personnage le plus douloureux : elle a repoussé Clitandre, qui l'a longuement courtisée, ne voulant pas être assujettie aux lois du mariage, et en fin de compte va se retrouver vieille fille, comme sa tante Bélise. Sauf qu'Armande en sera aigrie, alors que Bélise vit dans un rêve de chimères, croyant tous les hommes amoureux d'elle, pour peu qu'ils l'écoutent ou la regardent.
Théâtre du Pont tournant : Philaminte, Armande, Bélise
La représentation que je viens de voir au théâtre du Pont tournant m'a paru très réussie. Le personnage de Bélise était carrément joué en farce, et celui de Trissotin également. Peut-être ainsi le ridicule de ces deux personnages est-il accentué.
Mais nos représentations à nous, n'en sont pas indignes. Pour autant que j'aie pu en juger, en étant derrière le rideau, dans la coulisse, pendant les 9/10e de la pièce, attendant d'entrer en scène à la fin du dernier acte pour mon très court rôle du notaire, mes partenaires se sont tous sortis à leur honneur des pièges nombreux de la pièce. Quelques trous dans le texte seront corrigés lors des prochaines représentations. Après tout, ici à Bordeaux, l'acteur qui jouait Trissotin a bien estropié le vers 1023 en intervertissant bruit et livre : il nous a sorti un "Souviens-toi de ton bruit et de son peu de livre" du plus bel effet (sur moi, qui connais presque la pièce par cœur, à force d'entendre nos répétitions). Pas sûr que le public s'en soit aperçu ! Ceci étant, nous avons fait plus de coupures dans le texte qu'eux : Leurs femmes savantes duraient 1 h 40, contre 1 h 25 les nôtres.

Notre affiche

Grand plaisir de jouer ou de voir du Molière !

dimanche 18 octobre 2015

18 octobre 2015 : mes batailles de Poitiers


Je continuerai à penser qu'il y a des moments où on a le droit de résister, de se rebeller avec violence contre la violence, contre la misère et le manque de liberté.
(Carlos Liscano, Le fourgon des fous, Belfond, 2006)


Nouveau voyage à Poitiers, cette fois pas pour le théâtre, mais pour livrer mes batailles de Poitiers : un soutien sans faille, amical, attentif, affectueux à mes amis poètes vieillissants Georges Bonnet, Odile Caradec, ou le plus jeune Jean-Marc Proust, aussi bien que le soutien au cinéma associatif Le Dietrich qui proposait le film C'est quoi ce travail ?, en présence d'un des deux réalisateurs, Sébastien Jousse.
C'est mon ami Silien Larios (pseudonyme), auteur de L'usine des cadavres (Éditions libertaires, 2013) et ouvrier chez PSA, qui m'a signalé ce film tourné à l'usine PSA de Saint-Ouen et dans lequel il figure et dit quelques phrases. C'est certes un documentaire, si l'on veut, mais un peu comme ceux de Resnais quand il était jeune, c'est avant tout une œuvre d'auteur, un objet filmique surprenant qui ne pourra pas servir de base à un débat télévisé. Pas une œuvre militante non plus, ce qui ne l'empêche pas d'être un film politique au sens fort : inscrit dans la cité et dans la vie des hommes. Une sorte de poème de l'usine, et à ce titre, le film m'a beaucoup intéressé. Comme dans la lecture d'un poème, il ne s'agit pas de comprendre, mais de se laisser porter, de sentir, de ressentir, la peine des hommes, les dos et bras cassés, le bruit, l'incompréhension du sens de ce que l'on fait (l'usine fabrique des pièces détachées pour véhicules automobiles, mais à aucun moment, on ne voit le produit fini, c'est-à-dire l'automobile, et la, manière dont la caméra s'attarde sur le travail de production m'a fait irrésistiblement penser aux Temps modernes de Chaplin, ce type de travail à la chaîne na que peu changé depuis quatre-vingts ans), mais pourtant chacun essaie de faire au mieux et de conserver son humanité, le travail de nuit et sa pénibilité, et les moments de rêve où l'on s'absente du côté répétitif (ah ! les bienheureuses pannes qui permettent des instants de repos, de silence, et de s'évader du boulot). 
 
Parallèlement à la vision des ouvriers usinant ces pièces, un musicien, Nicolas Frize, est en résidence dans l'usine pour composer à partir des sons qu'il prélève et des mots qu'il entend une sorte de cantate, dont on voit et entend quelques moments de répétition, puis un bout de représentation à la fin du film. Sans bruit, si j'ose dire, sans aucun commentaire explicatif, les auteurs laissent le spectateur interpréter eux aussi ce qu'ils voient sur l'écran. On entend certes les ouvriers commenter leur travail ou l'idée qu'ils s'en font, celle qui leur permet de garder une certaine dignité. On entend aussi le musicien à la recherche des sons pour la création musicale. C'est donc bien un film sur le travail. Mais ici,aucun didactisme, aucune leçon professorale : rien que la fluidité des images, en plans fixes devant une machine ou en déambulations dans l'usine ; on retient la beauté, beauté et fierté des ouvriers et des ouvrières au travail, beauté des mouvements du musicien qui tâtonne, beauté des répétitions musicales. Oui, c'est un film d'une grande beauté, et qui ne cache pas pour autant la peine ni même la détresse d'une possible fermeture et du chômage qui s'ensuivra. Très belle soirée donc, et j'irai revoir le film quand il passera à Bordeaux. Car c'est ce cinéma-là qu'il faut défendre, et non pas les innombrables bêtises qu'on projette, sous prétexte de nous divertir !
*            *           *
Ce fut aussi, la veille, une magnifique rencontre autour de la poésie. Nous étions une petite vingtaine au Local, maison de quartier que je connais bien, puisque nous y faisons nos répétitions théâtrales depuis quinze ans, et qui propose une animation hebdomadaire intitulée « Les Jeudis du Bar ».
C'est dans ce cadre que Jean-Marc Proust nous a lu et interprété des extraits de son recueil L'insurrection de l'ordinaire (Rafael de Surtis, 2015), accompagné par un formidable guitariste, dont je n'ai retenu que le prénom, Julien. J'étais venu avec Georges Bonnet, qui n'habite qu'à quelques 300 mètres du Local. Ça fait quelques années seulement que je connais Jean-Marc Proust, dont la poésie, très étrangère à la mienne (et en tant que telle, d'autant plus attirante, car je ne saurais écrire comme lui), se situe dans un noman's land textuel, qui convoque le réel, à l'opposé de tout effet poétique ou lyrique, aux carrefours de l'aphorisme (Le bar de Casino), de la confession (L'extériorité du désir ou ma Juive, La bonne humiliation), de l'impression (Musée d'art contemporain) et du collage. 

Dans L'insurrection de l'ordinaire, il pratique le cut-up, cette technique spéciale qui consiste à s'emparer de bribes de textes, à les malaxer et à les recomposer pour produire un sens nouveau. Jean-Marc Proust s'est montré un lecteur formidable, et aussi un acteur prodigieux, d'un humour féroce, pour dénoncer le libéralisme (LIBERAL FASHION VICTIM) ou s'amuser de l'anaphore du candidat Hollande (Moi président de la république...). La soirée s'est achevée autour d'un repas convivial qui m'a permis de retrouver plusieurs des personnes gravitant autour de la Maison de la poésie de Poitiers, en particulier Jean-Claude Martin, son président, Véronique Joyaux, dont les deux derniers recueils (Hésitations de l'ombre, Soc et Foc, 2015 et Sillages improbables, Carnets du dessert de lune, 2015) sont formidables, et Rabiha Al-Baidhawe, l'Irakienne exilée à Poitiers et qui m'a offert son travail de présentation et de traduction de Georges Bonnet dans une édition bilingue franco-arabe.
Il est peut-être exagéré d'affirmer, comme Jean-Pierre Siméon, que La poésie sauvera le monde (Le passeur, 2015), et sans doute le cinéma n'y parvient pas davantage. Pourtant, dans la mesure où ces deux arts sont capables de nous rassembler – fût-ce en petits groupes – pour nous transmettre un certain flux du réel, le rythme langagier des individus et la rumeur du monde, et nous aider à les transfigurer en y repérant la beauté, je me dis qu'ils n'en sont pas si loin !
???

En tous les cas, c'est ma façon à moi de résister, de me rebeller contre cette violence imbécile qu'on nous fait. 

mardi 13 octobre 2015

13 octobre 2015 : lectures roboratives


C'était un immigrant, et papa m'avait dit cent fois qu'on ne saurait avoir trop de sympathie, trop d'égards envers les déracinés qui ont bien assez à souffrir de leur dépaysement sans qu'on ajoute par le mépris ou le dédain.
(Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Boréal, 2010)

Heureusement que pour se consoler des nouvelles délirantes du monde comme il va (mais Leibniz n'a-t-il pas dit que c'était le « meilleur des mondes possibles » ?), il nous reste l'amour et l'amitié ; j'ai lu récemment sur ma liseuse dans le roman d'Édouard Rod, L'ombre s'étend sur la montagne (Fasquelle, 1907)  : "L'amour et l'amitié sont les seuls boucliers que nous puissions opposer aux forces ennemies du destin". J'y ajouterai aussi l'art, sous toutes ses formes, et la littérature qui me nourrit sans cesse.
Les déplacements aussi. Il se trouve que, outre le plaisir de faire de nouvelles rencontres ou de revoir mes vieux amis, je lis énormément quand je suis hors de chez moi, et surtout je m'astreins moins à des lectures actuelles – euh, je veux dire des livres qui viennent de paraître. Comme je constate que ce qui est nouveau n'est pas forcément meilleur (c'est valable aussi bien pour les arts traditionnels que pour le cinéma, le théâtre ou le roman), j'ai le plaisir grâce à ma liseuse de lire les auteurs d'autrefois, puisqu'ils sont dans le domaine public, et du reste, quasiment introuvables aujourd'hui en librairie ou en bibliothèque.
Édouard Rod (cliché Wikipedia)
C'est ainsi que je viens de découvrir Édouard Rod, écrivain vaudois (1857-1910), avec deux de ses romans : Mademoiselle Annette, superbe portrait d'une famille en train de se décomposer, malgré les efforts de l'héroïne, vieille fille qui se sacrifie dans le dévouement ("comme elle a dû renoncer sans aigreur aux biens que lui refusait l'existence, elle a, sans fléchir les épaules, supporté le fardeau qu'y posait le destin..."), est un merveilleux roman idéaliste comme on n'en fait plus. L'ombre s'étend sur la montagne est le récit d'une sorte de ménage à trois et de l'amour impossible ; comme dans La princesse de Clèves, l'héroïne renonce à l'amour, mais elle en meurt. Très beau roman, ô combien réaliste, celui-là. Édouard Rod est surnommé, paraît-il, l'Anatole suisse, par allusion à notre grand Anatole France. Comme lui, très célèbre de son vivant, il sombra rapidement dans l'oubli. Tous deux méritent pourtant largement de survivre et d'être réédités.

Et puis, je lis les livres que j'ai achetés au fil des années. Notamment, il m'arrive quand je passe à Paris d'aller à la Librairie du Québec et de rapporter une moisson de livres. Que je ne lis pas forcément tout de suite. J'aime trop être dans l'attente. C'est ainsi que je viens, lors de mon dernier déplacement à Poitiers, d'y emporter Rue Deschambault, de Gabrielle Roy (1909-1983), acheté il y a trois ou quatre ans. 
Cette romancière canadienne francophone (qui obtint le prix Femina en 1947) y raconte sous la forme de nouvelles plus ou moins brèves des épisodes de son enfance et de sa jeunesse dans le Manitoba, ceux qui ont justement fondé sa vocation d'écrivain. Ce sont le plus souvent des rencontres, des souvenirs d'enfant, de sa curiosité qui s'aiguisait au fil de ses apprentissages. On y trouvera un magnifique portrait de son père, employé du gouvernement au service des immigrants, notamment venant de l'empire russe, qui s'installaient dans le Manitoba ou le Saskatchewan. Un père taiseux, souvent absent, puisqu'il était à régler les problèmes de ses Doukhobors ou de ses Petits-Ruthènes, mais un père admirable, avec qui la petite fille (nommée Christine dans le livre, largement autobiographique) apprendra la fraternité et l'accueil. Mais tout aussi beau est le portrait de sa mère, qui régit avec vigueur et beaucoup d'amour la maison et la famille nombreuse : une fille va devenir religieuse, une autre sombre dans la folie. Le chapitre Les déserteuses, où la mère quitte le foyer avec Christine pour prendre le train jusqu'au Québec, sans avoir demandé l'autorisation à son mari absent, et après avoir gagné par elle-même l'argent du voyage par des travaux de couture, est d'une humanité déchirante. Tout aussi superbes sont les chapitres où sont évoqués les nombreux immigrants qui peuplent le Canada, et pas toujours bien accueillis : Les deux nègres, L'Italienne, Wilhelm, nous montrent Christine enfant ou adolescente qui apprend à regarder avec les yeux du cœur ces étranges étrangers. Auxquels on pourrait ajouter les vieillards à qui l'enfant, en vacances chez une tante un peu austère, rend visite en faisant une fugue (Mon chapeau rose). Ou bien la tante Thérésina, souffrant d'un asthme chronique, calfeutrée sous des piles de lainages et dans une chambre surchauffée, et son mari, l'oncle Majorique, éternel vagabond qui veut à toute force rapprocher sa femme de la Californie, où le climat lui serait plus favorable : elle y mourra sitôt arrivée !

Je n'en dis pas plus, c'est un livre tout bonnement magique (réédition chez Boréal, 2010), qui donne, évidemment, envie de lire ses autres livres. Bien entendu, le fait d'avoir vécu moi-même mon enfance à la campagne (moins rude que celle du Manitoba) m'a fait adhérer sans peine aux petits bonheurs et petits malheurs de l'héroïne.
Et, au moment où l'Europe dans son ensemble, et la France en particulier, se braque sur le soi-disant « problème » des immigrants, la phrase que j'ai relevée et mise en exergue nous invite à méditer.

vendredi 9 octobre 2015

9 octobre 2015 : le monde s'améliore de jour en jour !



quand le cynisme de la machine économique prétend imposer au monde sa folie destructrice, les individus sont obligés de défendre, en luttant, leurs dernières chances de réaliser une communauté humaine intégrée dans la nature. Confrontés à cette alternative démentielle, qui pourrait reprocher aux hommes le refus de se soumettre, sinon leurs bourreaux ?
(Sergio Ghirardi, Nous n'avons pas peur des ruines : les situationnistes et notre temps, L'insomniaque, 2004)

Il faut toujours en revenir à Victor Hugo, et à son maître-livre, Les misérables. Voici, pour répondre à ceux – aux journaux notamment – qui se plaignent de « l'agression » sauvage dont ont été victimes le directeur des ressources humains (ah ! quelle belle invention que cette expression : nous voici réduits, nous, êtres humains, personnes, à des ressources, comme le charbon, le pétrole, la terre et ce qu'elle produit, et donc jetables et consommables comme ces productions ou extractions) d'Air France et son acolyte tout récemment, ce qu'écrivait ce formidable écrivain, lors d'une éruption de violence relatée dans le roman :

"Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour tous, l'édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C'étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation. […] En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares."


Dans le cas d'Air France, on est bien ici dans un conflit entre le patronat de droit divin (la direction et son plan de retructuration, 2 900 licenciements, tout de même, aux ordres des actionnaires, bien camouflés derrière leurs « cheminées de marbre » : on ne les voit jamais) et ceux qui réclament le travail pour tous. Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'il y ait eu au contraire si peu d'explosion de violence et je ne suis nullement surpris de ce qui se passe actuellement. Les plans sociaux sont destructeurs d'humanité. Il n'y a pas de dialogue possible quand on vous somme - le couteau sous la gorge, d'accepter un tel plan social !
Pour comparer avec un autre point de l'actualité (mais il y en aurait dix autres !), c'est comme si on demandait aux Palestiniens, humiliés en permanence, expropriés des fameuses zones de colonisation (qui ne sont que du vol des terres), parqués derrière des check-points, des murs et des barbelés, privés d'eau, de soins, persécutés sans cesse, emprisonnés sans être jugés, de ne jamais se révolter. Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'il y ait eu au contraire si peu d'explosion de violence, et je ne suis nullement surpris de ce qui se passe actuellement. Peut-on dialoguer avec un état militarisé à outrance ?
Il y a de plus en plus de misérables. Le monde va mal.

samedi 3 octobre 2015

3 octobre 2015 : les Barbares


La guerre... Ah! nous savons comment vous la faites, vous autres ! Vous nous l'avez appris en nous déshéritant de nos prairies et de nos forêts, en nous chassant devant vous comme de vils troupeaux, et vous demandez pourquoi les Indiens vous haïssent ! Vous pouviez tout nous prendre, nos armes, nos moissons, notre vie ! C'était le droit de la guerre, et vous ne frappiez que nous seuls ; mais vous nous avez pris la terre qui nous a vus naître, la terre où sont enfouis les ossements de nos aïeux, la terre qui devait nourrir nos enfants ! Et le sol sacré de la patrie que l'on perd, c'est une plaie profonde que rien ne cicatrise, qui saigne à travers les âges, et qui dit à chaque génération nouvelle : Souviens-toi, souviens-toi !
(Jules Verne et Adolphe D'Ennery, Le tour du monde en quatre-vingt jours (théâtre), Atlas, 2010)

Affiche de la pièce au Splendid à Paris


Bombardements américains en Afghanistan : malgré toute leur technologie, et leurs frappes soi-disant chirurgicales, ça tombe sur un hôpital tenu par Médecins sans frontières... Douze médecins tués, et des malades aussi (mais c'est sans importance, ce ne sont que des Afghans !), sans compter les blessés. Il est vrai que probablement, les chefs talibans devaient se cacher dans l'hôpital. Ils sont tellement pervers, ces gens-là.
Les USA ne sont pas, n'ont jamais été, à un crime de guerre près. Ils ont quasiment exterminé leurs Indiens ou les ont réduit à n'être que des sous-hommes. Ils en ont commis pendant la guerre de 39-45 (en particulier Hambourg, Nagasaki, Hiroshima), mais comme ils étaient vainqueurs, ils en ont été exonérés. Ils ont continué en Corée : idem. Au Vietnam, mais là, il y eut le Tribunal Russell. On ne peut pas se cacher éternellement. En Afghanistan, en Irak, ils n'ont certainement pas dû se gêner... Avec notre bénédiction...
Mais bombarder un hôpital (et qu'ils ne racontent pas que c'est une erreur ! il est vrai qu'ils n'avaient pas, malgré toute leur technologie, vu arriver des avions sur le World trade center en 2001), c'est la première fois que je vois ça, que j'entends ça : vous comprenez maintenant pourquoi je ne regarde jamais les actualités télévisées, écoute peu les actualités radio, lis faiblement les journaux (la plupart ne sont que des sacs à pub). Si c'est pour découvrir à quoi sert notre techno-science, merci.
Et bravo au droit du plus fort ! Je croyais que les Barbares étaient seulement les autres, mais je découvre que les Barbares, ce sont aussi et peut-être surtout ceux qui sont au plus haut dans nos sociétés, qui commandent les complexes militaro-industriels, avec la complicité passive (et parfois active) des populations... Comment avoir envie de continuer à vivre, après ça ? 
Voilà qui confirme la phrase de Frédéric Roux, dans Le désir de guerre, (L'Arbre vengeur, 2014) : "C'est le Mal le lien indestructible davantage que le Bien. Ce que l'on tait. Le meurtre commis ensemble et les cadavres piétinés."
C'est terrible, je n'ai plus le moral.