Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 27 novembre 2015

27 novembre 2015 : retour de "l'État français" ?


L'idée de progrès a perdu tout son charme parce qu'aucun autre progrès ne se propose sinon celui de l'horreur.
(Sergio Ghirardi, Nous n'avons pas peur des ruines : les situationnistes et notre temps, L'insomniaque, 2004)


On voit déjà les résultats du fameux « état d'urgence » que je dénonçais dans un récent blog : il s'agit de museler toute contestation, et cela avec les vertus que l'on connaît à la police, celle de chez nous ne valant pas mieux que celle d'ailleurs : "Il faut que ce que l'on appelle la police soit une chose bien terrible disait plaisamment Madame de ... puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et que les Turcs aiment mieux la peste", écrivait Chamfort au XVIIIe siècle.
 
Le Huffington post nous présente ce jour une carte de France des « plaintes et controverses » liées à cet état d'urgence : perquisitions musclées et dérisoires, liées souvent à des dénonciations. Voilà, on revient à Vichy et à la délation comme mode de vie. Bravo, la gauche (soi-disant, mais il y a belle lurette qu'elle n'a plus rien de gauche) au pouvoir. Encore un petit effort, Hollande, pour égaler et dépasser Sarkozy...
Florilège tiré du Huffington Post :
Vaucluse, on s'en prend même aux aveugles : "Perquisitionné, gardé à vue pendant deux jours et désormais assigné à résidence, Daoud, un jeune de 21 ans converti à l'Islam est contraint de pointer trois fois par jour au commissariat d'Avignon (Vaucluse). Problème: il est aveugle. Daoud aurait été dénoncé pour avoir rasé sa barbe peu avant les attentats du 13 novembre." Voilà, mieux vaut ne pas se convertir, ni se raser.
Dordogne : "Un couple de maraîchers bio installé en Dordogne a été perquisitionné au petit matin. L'ordre de perquisition vise "des personnes, armes ou objets susceptibles d’être liés à des activités à caractère terroriste". Seul motif "tangible" invoqué parles policiers : leur participation il y a trois ans à une manifestation contre Notre-Dame-des-Landes." Voilà à quoi ça mène de manifester !
Loiret : "Perquisitionné en pleine nuit, un couple, dont le mari est né en Syrie dans un camp de réfugiés, a dû batailler pour pouvoir déposer plainte pour "dégradation de biens". Parce qu'en plus on dégrade en perquisitionnant !!!
Eure-et-Loir : "La préfecture d’Eure-et-Loir a interdit à des militants de "Cap sur la Cop" de traverser le département. Ce convoi rassemblait 200 opposants à l’aéroport de Notre Dame des Landes qui se rendent en vélos et tracteurs à Paris. L’arrêté préfectoral qualifie ces militants de "groupes et groupuscules appartenant à la mouvance contestataire radicale et violente". Qu'est-ce que je disais ?
Région parisienne : "Dans le cadre de l'état d'urgence et pendant toute la durée de la COP21, un arrêté préfectoral institue une "zone de protection ou de sécurité" sur le plateau de Saclay. Objectif: interdire les rassemblements de zadistes venus notamment de Notre-Dame-des-Landes." Et allez donc ! interdisons, tout en autorisant le FN à pérorer sans cesse à la radio et à la télévision.

Et ce ne sont que quelques exemples.
Michel Rocard disait naguère qu'on ne pouvait pas soulager « toute la misère du monde ». François Hollande, lui, nous impose la guerre en Syrie, pour éradiquer un dictateur. OK, pourquoi pas, bien qu'on ait vu auparavant les désastres liés à l'intervention en Irak ! Mais veut-on éradiquer tous les dictateurs de la planète ? Il y aura fort à faire. Vu que près des 2/3 des pays sont dirigés ainsi, que les droits de l'homme sont bafoués partout. Je me demande pourquoi on ne s'attaque pas au roi d'Arabie, par exemple (LOL, comme disent les jeunes).
Ce n'est pas en bafouant nos libertés qu'on gagnera quoi que ce soit. On déroule plutôt un tapis rouge au FN, ravi, pour les prochaines élections. Continuons, et l'État français (1940-1944) nous paraîtra bientôt comme une aimable plaisanterie, que l'on va réclamer avec insistance.

lundi 23 novembre 2015

23 novembre 2015 : la technologie meurtrière


Des touristes tous, ou presque tous, et plus pressés de faire cliqueter leurs appareils photo que d'utiliser leurs propres yeux pour voir. L'homme ne croit pas en avoir surpris qui levaient un regard attentif sur Notre-Dame.
(Mohammed Dib, L'heureux Fuseux, in La nuit sauvage, Albin Michel, 1995)


Nous sommes passés dans un univers complètement technologique. Certains sont devenus des "geeks", absolument imbus d'informatique, d'internet, de jeux vidéo, de communication immédiate, pressés de devenir l'homme "augmenté" que la technologie contemporaine nous promet : "les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. Elles recomposent le monde selon leur propre logique, bouleversent notre rapport à tout ce qui nous entoure, aux autres et à nous-mêmes. Elles ont détruit en quelques années ce qui avait mis des siècles à se constituer" (Cédric Biagini, Résister au grand maelström numérique, in La décroissance, novembre 2015) : c'est-à-dire le tissu social, les liens familiaux, et même l'amitié et l'amour (comment encore parler d'amour quand on voit deux jeunes connectés en permanence à leur petite main supplémentaire qu'est devenu le smartphone ?). Car beaucoup perdent la vie intérieure, la spiritualité, l'aspiration à autre chose qu'au simple matérialisme technique ou technologique. C'est à mon avis une des raisons du djihadisme. Ces jeunes gens (on remarquera qu'il n'y a pas de vieux parmi eux, même si on subodore que derrière les jeunes, il y a des "vieux" qui les télécommandent) souhaitent mourir en martyr, car le martyre (les journaux confondent sans arrêt les deux termes) semble devoir donner un sens à leur vie hyper technologicisée et si pauvre spirituellement. Car une chose est sûre : la technologie ne donne aucun sens à la vie (lire les livres de Jacques Ellul, que j'ai connu à Bordeaux quand j'étais étudiant, et qui prédisait les ravages modernes de la technologie contemporaine dans Le bluff technologique en 1988).


Même les bibliothèques s'y sont mises. Dès 1988, mon amie et condisciple Monique R. nous mettait en garde contre les bibliothécaires "presse-bouton" que nous étions en train de devenir. Là encore, La décroissance nous signale dans son dernier numéro "le cas des bibliothèques. Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, elles se trouvent aux avant-postes de la numérisation – la dématérialisation de leurs fonds a commencé depuis longtemps. Ces institutions sont parmi les plus ouvertes à toutes les formes d'innovation, et s'éloignent de leur fonction première : celle d'être des lieux d'érudition et d'accès à la culture livresque, savante, jugée aujourd'hui trop élitiste et éloignée des usages des citoyens. Du coup, en mettant en place des ateliers informatiques, des tournois de jeux vidéo, en prêtant des tablettes, en accueillant des fab-labs, en réduisant la place des livres, les bibliothèques préparent leurs usagers à ce qu'ils n'aient plus besoin de bibliothèque ! " En tout cas, elles sont en train d'habituer les nouvelles générations à ne plus ouvrir un livre !!!
Quant au lien social, parlons-en ! Toujours dans ce même numéro de La décroissance, je lis : "pour un archaïque qui utilise encore sa voix pour dire "bonjour, comment ça va, il fait froid aujourd'hui, tu veux venir boire un verre un de ces quatre", cela semblera peut-être incroyable, et pourtant ça existe : il y a désormais des sites et des applications smartphone pour rencontrer celui qui habite à côté de chez soi, comme sharevoisins.fr ou ma-residence.fr" (Raoul Anvelaut, Les thuyas, in La décroissance, novembre 2015). J'y ai jeté un œil, car rien de ce qui est humain ne m'est étranger. C'est dramatique : au lieu de parler vraiment aux voisins, on a désormais besoin d'un outil de rencontre, comme les demandeurs d'amour passent par "meetic" et autres sites. Comment veut-on que nos jeunes gamins, habitués dès avant l'école maternelle à la télévision, aux jeux vidéos et mini-tablettes, ne finissent pas par sombrer dans une sorte d'autisme : on ne leur parle plus, on ne leur lit plus de livres, et on s'étonne que leur vocabulaire soit limité, alors que tous ces outils technologiques sont des média froids et non affectifs, qui les rendent complètement dépendants, et on est surpris de voir qu'après, ils s'ennuient en classe, sans leurs petits appareils pour "poucette"... Beaucoup sont suffisamment décérébrés pour, certains d'entre eux, devenir djihadistes à l'adolescence.
LA DÉCROISSANCE : le seul périodique indispensable d'aujourd'hui
(sans pub et totalement indépendant)
 
Pour en revenir au lien – qui est ce qui manque le plus aujourd'hui : qui va encore visiter les "vieux" ? – on est arrivé dans une impasse totale : "Aujourd'hui chacun reste chez soi, et on fabrique du lien "social" artificiel. Ce qui nous guette, c'est la maladie mentale, l'inhumanité, par la perte de relations directes. Tout est fait pour nous déshumaniser, nous robotiser. On est en pleine servitude volontaire (Brig, Faire de sa vie une œuvre d'art, in La décroissance, novembre 2015). La phrase en exergue de Mohammed Dib, datant des années 90, a une valeur prémonitoire : j'ai vu cette année les visiteurs de Venise ne rien regarder de cette ville sublime. Ils regardaient leurs mains !
Et, pour en revenir au djihadisme, les jeunes "dévoyés" trouvent là-bas un lien social fort, une pratique de la technologie assez poussée (internet, les réseaux sociaux) et l'usage des armes. Je m'étonne beaucoup qu'aucun commentateur n'ait soulevé le problème du commerce des armes. Car enfin, ce ne sont pas eux qui les fabriquent, ces armes si sophistiquées (sauf leurs ceintures d'explosifs destinées à leur assurer le martyre, tout en faisant le maximum de victimes). Qui dit commerce dit trafic. Blanchiment d'argent et autres saloperies. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que ces armes que nous fabriquons à grande échelle, et que nous sommes si fiers de vendre au monde entier (ah ! les journaux du mois dernier qui se gargarisaient de la vente de nos Rafale ! et nos ministres itou !), finiraient un jour par nous retomber sur la gueule. Et voilà : c'est déjà fait. Les djihadistes sont des assassins, oui. Mais les marchands d'armes aussi ! Et les états qui les cautionnent aussi : croit-on vraiment que nos bombardements en Syrie et ailleurs ne tuent aucun innocent ? Et, en nous taisant, nous sommes complices...

mercredi 18 novembre 2015

18 novembre 2015 : on ne naît pas terroriste, on le devient


la perte de la relation humaine (spontanée, réciproque, symbolique) est le fait fondamental de nos sociétés.
(Jean Baudrillard, La société de consommation, Denoël, 1970)


Quand on voit ce qui vient de se passer, je me demande si je n'ai pas eu une prémonition d'intituler mon précédent blog Présence de la mort. Et, plus étrange encore, ma dernière lecture au long cours (commencée il y a deux mois) est un gros livre de Pierre Miquel (héritage de ma marraine), Les guerres de religion, paru en 1980 chez Fayard, qui concerne lesdites guerres en France de 1520 à 1789. Je viens de l'achever, et voici une de ses conclusions : "S'il est vrai que la foi contrariée pousse au fanatisme, les institutions menacées réagissent toujours par la terreur légale et l'enchaînement des violences n'a pas de limites." Je vous laisse méditer sur cette phrase. En tant que vieux huguenot, je croyais bien connaître le sujet. Mais j'ai en fait appris beaucoup de choses, et notamment que le règne de Louis XIV sort peu glorieux dans cette affaire...


Par ailleurs, je viens de voir deux films qui peuvent, chacun à sa manière, nous éclairer sur le sujet du terrorisme : c'est-à-dire comment une idée fixe, qui peut confiner au fanatisme, s'empare tout soudainement d'un individu qui croit trouver ainsi un sens à sa vie.
 
Dans L'homme irrationnel, le nouveau film de Woody Allen, nous voyons un professeur de philosophie à l'Université, Abe Lucas, dans un état de délabrement psychique intense qui, par manque affectif, a perdu toute joie de vivre. Il entame deux liaisons, l'une avec une collègue dont le mariage est un échec, l'autre avec sa meilleure étudiante, dont il croit se faire une véritable amie. Un hasard fait que la vie d'Abe bascule le jour où il surprend dans un café une conversation délicate : une femme raconte qu'un juge va lui enlever la garde de ses enfants, tout simplement parce qu'il est très ami avec son mari. Abe décide alors de s'ériger en justicier et de supprimer le juge. Il réalise alors un crime parfait, sans laisser de trace et sans mobile, puisqu'il ne connaissait pas personnellement le juge. Et sa vie en est changée : il y reprend goût, comme s'il avait de nouveau trouvé la force créatrice pour continuer à vivre, comme s'il avait par cet acte déterminé lui-même sa vie. L'écrivain préféré d’Abe est bien sûr Dostoïevski et Crime et Châtiment est son livre de chevet. En dehors de l'intrigue, mélange de comédie anti-bourgeoise et de polar à l'anglaise, on voit bien que le cinéaste a centré son propos sur le mystère du Mal : comment un individu apparemment normal devient-il un assassin ? Et même en arrive, en philosophe, à justifier ce qu'il a fait. Thème autrefois traité par Hitchcock dans La corde (en beaucoup mieux).
 
Robert Guédiguian, lui, expose le problème arménien dans Une histoire de fou (très mauvais titre qui expliquera l'échec commercial du film). Le film débute à Berlin en 1921. Le principal responsable du génocide Arménien, Talaat Pacha, est exécuté dans la rue par Soghomon Thelirian dont la famille a été entièrement exterminée. Il témoigne au procès du génocide et il est acquitté. Après ce prologue en noir et blanc, nous passons au début des années 80. Aram, un jeune Marseillais d’origine arménienne, commet un attentat contre l’ambassadeur de Turquie et blesse grièvement un cycliste qui passait là par hasard, Gilles Tessier. Aram prend la fuite et rejoint au Liban l’armée de libération de l’Arménie. Avec d'autres jeunes arméniens du monde entier, il est persuadé que seule la lutte armée permettra au monde de reconnaître le génocide arménien. La famille d'Aram, qui ne savait rien des projets de leur fils, se sent coupable. La mère (admirable Ariane Ascaride) monte à Paris pour demander pardon à Gilles, au nom du peuple arménien. Très handicapé, à sa sortie d'hôpital, Gilles descend à Marseille et convainc la mère d'Aram de l'emmener au Liban. Il a besoin de voir son meurtrier en face...
Ce formidable film nous fait comprendre assez bien la naissance du terrorisme, l’endoctrinement et la radicalisation : les parents n'ont rien vu venir, leur fils a disparu un jour. Le film affirme la manière dont l'intolérance se développe et n'occulte pas les racines idéologiques ni les horreurs (dommages collatéraux, comme disent si bien les partisans de la terreur d'état avec leurs bombardements prétendument ciblés, en réalité largement aveugles) qu'elles entraînent. Thème que Camus aussi avait traité dans sa pièce Les justes.
*                *                *
Je crois que la réflexion doit s'imposer. Lire est une manière de réfléchir, malheureusement de plus en plus discrète : où trouver le temps de lire, avec ces heures passées sur sa tablette, son smartphone ou internet ? Michel Tournier, dans Je m'avance masqué : entretiens avec Michel Martin-Roland (Gallimard, 2013, autre lecture récente) nous dit : "il faut bien avoir à l'esprit que les gens que nous rencontrons, neuf fois sur dix, n'ouvrent jamais un livre." J'en suis assez convaincu et je suis persuadé que c'est le cas de tous ces terroristes. De même que Sergio Ghirardi, dans Nous n'avons pas peur des ruines : les situationnistes et notre temps, (L'insomniaque, 2004) nous dit : "les monothéismes complotent en coulisse, diffusant l'irrationalisme morbide de la pensée religieuse là où le totalitarisme de la marchandise produit un vide de la pensée humaine." Ce vide que prévoyait déjà en 1970 Jean Baudrillard dans le livre cité en exergue. Car le matérialisme consumériste ne nourrit pas la pensée, il l'anéantit plutôt. 
Et je pense aussi qu'il ne faut pas céder à la peur : là encore, les penseurs nous aident à voir clair. Sergio Ghirardi encore dans un autre livre, Lettre ouverte aux survivants : de l'économie de catastrophe à la société du don (Éditions libertaires, 2014), a écrit : "Ne pouvant compter ni sur une Wehrmacht ni sur une Armée Rouge pour installer une dictature stable, le terrorisme intégriste, vrai ou présumé, n'a pas d'autres chances, en effet, que de s'emparer de nos têtes et de nos cœurs par la peur, pour les offrir, paradoxalement, à son ennemi prétendu [le capital]. Celui-ci se renforce par notre soumission de sujets terrorisés, incapables de refuser la domestication." Et c'est ainsi que nous aboutissons à la servitude volontaire que dénonçait déjà, au XVIe siècle, La Boétie, l'ami de Montaigne.
Je n'ai pas peur, je maintiens mon voyage prochain à Marrakech !
Et je me méfie par-dessus tout de la "terreur légale".

mercredi 11 novembre 2015

11 novembre 2015 : présence de la mort : l'Amérique latine et nous


Mourir n'est pas si grave, ma petite ! Ce qui est grave, c'est d'être encore là. Cette manie qu'ont les mortels de s'agripper à la vie du bec et de l'ongle, en contradiction avec notre essence profonde, est d'une mesquinerie !
(Fernando Vallejo, Et nous irons tous en enfer, trad. Gabriel Iaculli, Éd. du Rocher, 2003)



Puisqu'on célèbre encore aujourd'hui l'anniversaire de la boucherie de 14-18, et qu'il y a peu c'était la fête des morts, la mort - thème ô combien tabou dans notre monde actuel -  sera mon sujet d'aujourd'hui, à travers le cas de l'Amérique latine, deux films et un livre, dont elle est un fil conducteur.

  Chronic est un film mexicain par sa production et son réalisateur Michel Franco (auteur du terrible Después de Lucía, chroniqué dans mon blog le 8 octobre 2012). Mais il est tourné en anglais et on suppose que ça se passe aux USA. Le héros, David (Tim Roth), est un infirmier qui s’occupe, à domicile, des personnes en fin de vie (une sidéenne, une cancéreuse) ou handicapés (un vieillard qui a fait un AVC, un adolescent en fauteuil roulant). Tout est dans le regard quasi documentaire du réalisateur sur ce personnage hors du commun. Qui est-il ? Pourquoi donne-t-il tant d'amour (agapé ici, et non éros) à ces personnes qui lui sont confiées (au point d'être accusé – faussement – de harcèlement sexuel par la famille du vieillard, honteuse d'avoir découvert des films porno sur la tablette de ce dernier). On se demande d'ailleurs s'il n'est pas un brin psychopathe, tant sa « bonté » paraît extraordinaire. En fait, David a un passé douloureux qu'il essaie de conjurer en se consacrant totalement aux autres. Donc un peu fou  aux yeux de la bonne société bourgeoise pour qui il travaille. Ce film qui nous montre le désespoir et la souffrance des malades en fin de vie, est aussi un film sur la dignité humaine. Magnifique et bouleversant pour moi qui ai vécu un accompagnement durable de l'agonie de Claire, sans avoir toutes les attentions et les qualités, ni le don absolu de soi que montre ici cet infirmier. Compte tenu du sujet (le cinéaste ne nous cache rien et crée du malaise, par exemple en s'attardant sur la toilette de ces grands malades), le film ne peut avoir qu'une audience restreinte : il est aussi loin du mélo que des bons sentiments et ne cherche pas à caresser le public (qui d'ailleurs n'aime pas voir évoquer la maladie ni la mort) dans le sens du poil. Prix du scénario à Cannes cette année. Voir ce film permet de mieux mesurer le cas du Dr Bonnemaison et de ne pas le condamner d'emblée.

 
Autre film nous venant d'Amérique latine : le dernier Patricio Guzmán, Le bouton de nacre, essai cinématographique d'une beauté sidérante. Ici, il est question des rapports qu'il y a entre la mer et le détroit de Magellan, l'éradication des tribus indiennes, et la dictature de Pinochet. Il faut voir ce magnifique documentaire à la fois géographique, historique et politique, mais qui est aussi un poème de l'exilé Patricio Guzmán. On est donc dans l’extrême sud du pays. Les indigènes qui vivaient là depuis dix mille ans ont été systématiquement exterminés par les colons (payés pour chaque Indien mort). Ils ne reste plus qu'une petite vingtaine de survivants, deux parlent ici. Et puis il y a les victimes de Pinochet, dont certaines ont disparu, après avoir été torturées, et jetées à la mer par hélicoptère, lestées d'un bout de rail. Le cinéaste filme la mise au jour par un plongeur sous-marin d’un de ces bouts de rail : sous la rouille et les coquillages incrustés, on a retrouvé un bouton de nacre – d'où le titre du film – sans doute celui de la chemise d’un disparu. Des entretiens avec l’historien Gabriel Salazar, le poète Raúl Zurita, tous deux victimes survivantes de Pinochet, et les Indiens de Patagonie, ponctuent le film. Mais le cinéaste fait la part belle aussi à la nature ; l'eau, le ciel, la mer, les glaciers, un magnifique cristal de quartz dans lequel est restée incrustée une goutte d'eau. On a affaire ici à un cinéma humaniste, en même temps qu'à un film de poète, qui relie admirablement l'éternité (la mer, les glaciers, les Indiens survivants), la géographie et l'histoire du XXème siècle : Pinochet n'a fait que continuer à l'échelle entière du pays le massacre des opposants, tel qu'initié par les colons envers les Indiens. Ce documentaire est aussi ambitieux que son précédent film, l'exceptionnel Nostalgie de la lumière. Là, il parlait du désert, du ciel et de la terre. Ici, il parle de l'eau (fil conducteur), de la mer, des étoiles (les Indiens pensent que les âmes des morts transitent par les étoiles), de l'histoire, notamment de deux événements majeurs : l'implication des États-Unis dans le coup d'état de Pinochet, l'extermination des nations indigènes de Patagonie. Un film enchanté, souvent touché par la grâce de la poésie.


Enfin, pour achever ce petit tour d'Amérique latine, j'ai lu Et nous irons tous en enfer. Comme tous les romans de Fernando Vallejo traduits en français, nous sommes dans une sorte de récit autobiographique complètement déjanté où le narrateur et l'auteur semblent se confondre. Ici, le narrateur s'en prend à la famille, à sa famille, où le père n'était que la servante de sa mère, démon reproducteur (vingt-cinq enfants), autoritaire et castratrice, qu'il surnomme "la folle". Aussi, devenu adulte, fuit-il à l'étranger, au Mexique. Mais il revient pour l'agonie de son père (le seul membre de la famille humain à ses yeux), puis pour celle de son frère Darío, homosexuel comme lui, et qui est en phase terminale du SIDA. C'est l'occasion pour l'auteur de se livrer à une description apocalyptique, dévastatrice, de la Colombie et de la folie collective qui y règne. Parce qu'il n'y a pas que la mère qui soit folle. Le narrateur retrouve dans la maison familiale le "petit enfer que la Folle a amoureusement construit de ses mains, peu à peu, jour après jour, en une cinquantaine d'années". Cette haine de la mère s'est élargie à à celle de toutes les institutions (particulièrement l'église et le pape, mais aussi la médecine et les politiciens). Tandis que la mère, la "pondeuse", se contrebalance de l'agonie de Darío. Et surtout le narrateur dialogue avec la mort, avec qui il a une relation privilégiée depuis longtemps.
L'ensemble du livre est une sorte de révolte, pas seulement contre la mort, mais aussi bien contre la vie et encore plus contre les vivants, en particulier contre les femmes, ces pondeuses qui ne cessent de reproduire à l'infini des enfants à foison : "En tout enfant il y a en puissance un homme, un être nuisible. L'homme naît mauvais et la société l'empire. Par amour de la nature et souci de préservation de l'équilibre écologique, pour sauver les vastes mers, il faut en finir avec ce fléau". Cette mort que le narrateur ne redoute pas, car la vie en Colombie est si semblable à la mort, et c'est une drôle d'idée de vouloir s'y accrocher.
Avec ce roman, j'achève la lecture des livres traduits en français de Fernando Vallejo. Sans atteindre la brillance de La vierge des tueurs, ni la truculence de Carlitos qui êtes aux cieux, ni le mystère du Feu secret, ça reste un très bon roman latino-américain, qui mérite le détour et lui valut d'ailleurs un prestigieux prix littéraire. Mieux vaut cependant, pour commencer avec cet auteur, lire ses autres livres d'abord. 
 

mardi 3 novembre 2015

3 novembre 2015 : à cheval, si haut


Les Européens doivent être très feignants car ils ne se déplacent jamais à pied.
(Luis Sepúlveda, Histoires d'ici et d'ailleurs, trad. Bertille Hauberg, Métailié, 2011)


Je ne sais pas si j'en ai beaucoup parlé – ou même simplement un peu – dans mon Journal d'un lecteur (Geste éd., 2009, non encore épuisé, à commander chez votre libraire favori, c'est une pure merveille !), mais j'ai toujours considéré que les animaux sont en général beaucoup plus beaux que les êtres humains, et singulièrement le cheval, dont j'ai pu apercevoir, tout au long de mon périple vélocipédique, de nombreux spécimens. Allant le plus souvent par deux ou davantage, et paissant dans les prairies que je côtoyais, spécialement dans les Charentes. S'ils étaient assez près de la route, je faisais une petite pause, et ils se rapprochaient de la clôture pour me regarder. Quelle beauté dans leur tête, quelle magnificence dans leur port, quelle splendeur dans leur crinière, leur robe ou dans leur queue, quelle fierté dans le regard ! Bref, pendant quelques minutes, tout en me reposant, je leur accordais une attention particulière et me repaissais de leur amitié désintéressée.
Pourtant, le cheval et moi, c'est toute une histoire, aussi singulière que mon escapade de cyclo-lecteur. En juin 1971, dans le tour d'Écosse que je fis avec mes trois condisciples de l'École des bibliothèques (comme les mousquetaires, nous étions quatre), Marie-José, Anne-Marie et Anne, je mis pour la première fois mes pieds sur des patins à glace et mon cul sur un cheval. Si le patinage me parut correspondre assez bien à mon aisance naturelle, il n'en fut pas de même de l'équitation. Dans cette ferme écossaise, où nous nous payâmes une guide pour faire une randonnée à cheval dans les moors, à l'initiative de Marie-José, cavalière émérite (les deux autres filles, comme moi, étaient novices), on nous confia aux soins de chevaux robustes et assez lourds, qui étaient censés convenir très bien à des débutants. Je n'aurais jamais cru qu'on pouvait être si loin du sol, monté sur un cheval. Je ne comprenais rien, par ailleurs, aux explications de notre cicerone, dont l'accent écossais était à couper au couteau. Bref, j'avais peur. Nous partîmes en promenade, censés marcher au pas puis au trot dans les portions plates. On me mit en tête de la troupe, pour que je pusse écouter les instructions de la guide. Mais j'avais mal compris les indications concernant le trot et, quand nous dûmes nous y mettre, je ne sais si j'avais donné un coup trop violent avec les étriers, mais mon cheval s'emballa et partit au galop, laissant les quatre autres cavalières loin derrière. La seule idée qui me vint à l'esprit fut de me pencher sur son encolure et d'enrouler mes bras autour. Au bout d'une course qui me parut interminable (mais sans doute guère plus de deux minutes), le cheval s'arrêta net. Sans mon accolade serrée, j'aurais été précipité à bas et aurais fait un plongeon mémorable dans les bruyères et les ajoncs. Je m'étais juré de ne jamais remonter sur un cheval !
Une monture qui me convient mieux !

En 1993, nous étions partis en vacances de Pâques avec ma belle-mère, récemment veuve, chez les cousins d'Aigues-Mortes. Comme nous passions en Camargue, Claire me dit soudain : « Ce serait bien pour les enfants, une balade à cheval ! » Pourquoi pas ? Et me voilà remontant à cheval pour la deuxième fois de ma vie pour une randonnée d'une heure à travers les marais. Cette fois, on me mit en serre-file à l'arrière, le gardian étant en tête, suivi de Lucile, de Claire et de Mathieu. J'étais extraordinairement crispé là-haut, si haut. Notre troupe allait dans l'eau, et je ne cessais de me dire que j'allais y tomber. Résultat : au lieu de suivre les mouvements du cheval, je tressautais constamment à contre-temps. Tout cependant se passa bien : il est tout à fait vrai qu'une balade sur les étangs de Camargue, à cheval au milieu des marais, c'est autre chose qu'en automobile ; le grand air, le silence, les odeurs aquatiques, jusqu'au parfum très fort de ma monture, je ressentis tout cela assez vivement. Nous débusquions des oiseaux et des petits mammifères. Dans mon état stressé, je ne pouvais songer à les identifier. Mais une fois arrivé, je me rendis compte que j'avais mal aux fesses. Effectivement, celles-ci étaient littéralement pelées et à vif : pendant plusieurs jours, je dus mettre un coussin sur les chaises pour m'asseoir commodément.
Je ne suis jamais remonté à cheval. 

Ce qui ne m'empêche pas d'admirer cet animal. Je viens d'aller voir le bel essai cinématographique d'Alain Cavalier, Le Caravage, consacré au magnifique cheval de Bartabas, le célèbre chorégraphe équestre du cirque Zingaro. Je dois dire que j'ai été fasciné par les rapports entre l'homme et la bête, par cet amour profond qu'il y a entre eux ; j'ignorais qu'un cheval pût à ce point être affectueux. Et je comprends la douleur de leurs propriétaires quand on doit achever les chevaux, s'ils ont réussi à mettre en place, comme Bartabas, une relation d'amitié et de tendresse d'une force si inouïe. On voit donc Le Caravage (quelle bonne idée d'avoir appelé le cheval du nom de ce fameux peintre) dans tous ses états, se faire bichonner, coiffer (on lui tresse le crinière), brosser, caresser, seller, avant d'être entraîné pour participer aux spectacles de son maître et ami. C'est un film très austère, d'autant plus qu'il n'y a pas de commentaires, et on peut s'y ennuyer, car c'est du cinéma sans esbroufe : « regardez », semble nous dire Alain Cavalier ; pas besoin de grands discours, en effet, pour apprécier la beauté, quasiment à l'état pur. Me souvenant de mes malheureuses tentatives, je n'en ai que davantage admiré Bartabas et son cheval.

lundi 2 novembre 2015

2 novembre 2015 : la jeunesse


La vieillesse ne devient médiocre que lorsqu'elle prend des airs de jeunesse.
(Hermann Hesse, Éloge de la vieillesse, trad. Alexandra Cade, Calmann-Lévy, 2000)


Je vais avoir bientôt soixante-dix ans. C'est-à-dire, selon la terminologie actuelle du politiquement correct, que je suis encore « jeune » ! En fait, je serai effectivement un jeune septuagénaire, par rapport aux « vieux » septuagénaires qui, eux, approchent des quatre-vingts ans. Je n'ai aucun état d'âme. Je ne regrette nullement ma jeunesse enfuie, je fais plus de choses qu'à vingt ans (mais pas les mêmes choses), tout simplement parce que j'ai acquis beaucoup d'expérience, que j'ai élargi mon univers aux dimensions du monde entier, que je me suis ouvert aux cultures de partout et ne me suis pas réfugié dans un repli identitaire franco-français. Si je regarde mon carnet de lectures de cette année, je vois que j'ai lu des livres originaires de trente-huit pays. Mon carnet de cinéma : j'ai vu des films originaires de quarante-deux pays. J'ai des amis originaires de Colombie, des Philippines, du Maroc, de Pologne, d'Angleterre, du Canada, de Russie, aussi bien que de France...
De ce point de vue, je suis plus jeune que jamais. Car ma curiosité me porte volontiers vers les étrangers (d'où mes voyages) aussi bien que vers les Français (mes déplacements en France sont nombreux aussi), vers les jeunes (j'ai des amis de vingt ans) aussi bien que vers les vieillards (j'ai des amis nonagénaires), vers mes proches (je m'efforce sans toujours y réussir de voir chaque année tous les membres de mes deux tribus – les Brèthes et les Mouly, tribu de Claire) aussi bien que vers les plus éloignés de moi (par la nationalité, la couleur de peau, la religion – au contraire de bien des laïcards, je ne suis pas sectaire), car tous ont quelque chose à m'apprendre, de l'affection à me donner, et peut-être que, moi-même, je leur apporte quelque chose en retour...

Quand j'étais très jeune, je pensais que je serai peut-être écrivain. Mais j'ai beaucoup lu, je me suis frotté aux plus grands écrivains (sans les éliminer tout à fait, je n'ai laissé qu'une place réduite à ceux qui n'apportent que du divertissement) et j'ai vu très vite que je ne pourrai pas rivaliser. Certes, j'ai écrit de petites choses dont je suis fier (après tout, pourquoi se dévaloriser ?), mais bon, je les mets à leur juste place. Je n'ai pas l'outrecuidance du héros de Gustave Flaubert, dans sa pièce de théâtre Le candidat, lue récemment (réédition Le Castor astral, 1987) qui proclame : "Allons, pas de faiblesse, ventrebleu ! Un homme en vaut un autre, et j'en vaux plusieurs !" Il est vrai qu'il est candidat à la députation et que Flaubert détestait la politique et ses jeux de pouvoir. Comme Michel Tournier, dans son livre d'entretiens Je m'avance masqué : entretiens avec Michel Martin-Roland, autre lecture récente (paru chez Gallimard, 2013), je peux affirmer :"Je déteste profondément le pouvoir. Je crois qu'il procure une espèce de griserie totalement fausse."

Oui, je me suis grisé autrement - et j'espère moins faussement, imitant Baudelaire dans son petit poème en prose Enivrez-vous : "Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise." Vous remarquerez que le poète ne signale pas, dans les sources d'ivresse, le pouvoir. Ce pouvoir qui met à mal la liberté, d'une façon générale (même dans nos démocraties). 
Je finirai avec Luis Sepúlveda, le merveilleux romancier du Vieux qui lisait des romans d'amour et qui nous dit dans ses très autobiographiques Histoires d'ici et d'ailleurs (trad. Bertille Hauberg, Métailié, 2011) : "Le droit de se déplacer ou pas est inhérent à l'être humain. La permission de se déplacer ou pas est une atteinte, cruelle et planifiée, à la liberté individuelle."

 Oui, la vieillesse, c'est comme la jeunesse, mais sous une autre forme.