Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 26 janvier 2016

26 janvier 2016 : Davos vs SDF


ce que le monde compte de plus vil : l'élite.
(Jean Genet, Jean Cocteau, in Fragments... et autres textes, Gallimard, 1990)



Depuis quelque temps, au hasard de mes pérégrinations dans Bordeaux, je croise des voitures de très grand luxe et des voitures de sport qui en jettent, sans compter des 4 x 4 hautes sur roues et tout aussi luxueuses... Pour moi qui désormais n'ai plus de voiture du tout (avis à mes visiteurs, je ne peux plus les voiturer : pour aller à Arcachon, par exemple ; pourtant, avec J.-L., en août dernier, nous sommes allés à la dune du Pyla, par tram jusqu'à la gare, puis en train jusqu'à Arcachon et par bus, donc on peut se déplacer quand même...), ça ne laisse pas de me surprendre encore et toujours. Personnellement, le seul regret de ne plus avoir de voiture, c'est que je ne peux plus prendre d'auto-stoppeurs au hasard de mes pérégrinations. Mais ceux-ci sont en France de moins en moins nombreux.
Ça ne semble pas être le cas en Angleterre, si j'en juge par le film Hector, premier long métrage de Jake Gavin. On y retrouve dans le rôle principal l’écossais Peter Mullan, un des comédiens favoris de Ken Loach (Riff Raff en 1991, My name is Joe, pour lequel il fut primé à Cannes en 1998), et devenu lui-même réalisateur (j'ai vu Orphans). 


Ici, il joue avec une évidence incroyable Hector McAdam, un SDF des environs de Glasgow. On approche de Noël, il commence à faire froid. Avec deux compagnons, Dougie et Hazel, il décide de gagner Londres où depuis plusieurs années, il passe Noël dans un centre d'hébergement. Le voyage en stop est pénible, mais peut être l'occasion de rencontres heureuses de gens sympathiques et solidaires (serveuses de bar par exemple) aussi bien que de voyous prêts à casser du SDF. En cours de route, Dougie meurt probablement de froid en dormant dehors. À Londres, Hector se retrouve avec d’autres SDF de tous âges à tenter de fêter Noël le plus dignement possible dans une sorte de refuge réservé aux hommes ; Hazel devra aller ailleurs. C'est pour nous l’occasion de découvrir les inégalités terribles et la misère d'autant plus criante qu'on est à Noël. Peu à peu, on découvre qui est Hector et comment il en est arrivé là. Fatigué et malade, il doit être opéré le 3 janvier à Glasgow), il tente de renouer des liens coupés depuis une douzaine d'années avec sa sœur et son frère. À ce dernier qui est conducteur de camion de recyclage (le politiquement correct pour éboueur) et qui l'invite à passer Noël en famille, il rétorque en parlant de ses compagnons d'infortune : « Mais ma famille, c'est eux ! » On a donc ici un portrait à la Loach d’une Angleterre en pleine crise sociale, victime du libéralisme sauvage et de la spéculation immobilière, qui jette à la rue les plus démunis. Alors, un conte de Noël ? Paradoxalement oui, car on a affaire à un film incroyablement chaleureux. Tout n'est pas perdu : les nombreux gestes de solidarité (chauffeurs de camions et de voitures qui prennent Hector en auto-stop, serveuses, personnel du refuge, commerçants pakistanais) nous montrent la condition humaine à l'ouvrage, et ça réchauffe le cœur. Une sorte de Raisins de la colère de notre temps.
Ça m'a rappelé le voyage en stop que nous avions fait, Claire et moi, en novembre 1979 : les paysages sont les mêmes, le froid était piquant aussi, et la pluie et la neige parfois nous mouillaient également. Mais enfin, nous ne passions nos nuits dehors sur des cartons ! Petite question que je me posais à l'issue de la séance : les SDF français font-ils aussi de l'auto-stop ? Oui, peut-être l'été pour quitter Paris et aller vers le sud ?
Et l'élite (pour reprendre le mot assez juste de Jean Genet cité en exergue) dans tout ça ? Elle se prélasse à Davos où, entre deux cocktails et deux jets privés ou présidentiels, notre fameuse élite, tous crocs découverts, calcule comment gagner plus de profit en accroissant davantage le nombre de miséreux... Mais c'est une autre histoire.
 

lundi 25 janvier 2016

25 janvier 2016 : vél'opéra et vélociné


je ne suis préoccupé que de son cœur, cultivé selon une morale rigoureuse, et donnant cette plante rare : la bonté. L'on m'entend : je parle de cette qualité qui est plus de l'intelligence que de la sensibilité, qui est compréhension extrême.
(Jean Genet, Jean Cocteau, in Fragments... et autres textes, Gallimard, 1990)


Avec le retour du beau temps, j'enfourche à nouveau Pégase pour me balader dans Bordeaux et environs, aller voir mon frère à Talence, aller au cinéma ou à l'opéra, plus exactement voir des opéras projetés sur grand écran dans les salles de cinéma : c'est ainsi que je pratique le "vél'opéra" ou le "vélociné". Avec l'extraordinaire, le magique retour dans la nuit hivernale (enfin, presque, on se croirait au printemps), le cœur plein de musique, en l'occurrence vendredi dernier joyeuse, puisque c'était un dramma giocoso (opéra-bouffe) de Rossini, La Cenerentola (Cendrillon), en direct de l'Opéra de Rome. Nous étions une centaine dans la grande salle du Français (CGR) à regarder, à écouter, à frémir, à rire. Et, au retour, le vélo dansait et chantait, lui aussi.

Tout le monde connaît l'histoire de Cendrillon : le conte traditionnel a été adapté pour l'opéra en 1817. Quelques changements mineurs : la marâtre (belle-mère) a été remplacé par le parâtre (beau-père), aussi bête et méchant que pouvait l'être la belle-mère chez Perrault ; le prince charmant, Don Ramiro, a un alter ego, son valet Dandini, qui joue son rôle lors de la première rencontre avec les deux demi-sœurs de Cendrillon. Ainsi déguisé, il peut faire son rapport au prince, tant ces deux pimbêches se sont mal comportées. La fée-marraine est remplacée également par un homme, le précepteur du prince, qui arrive déguisé en mendiant pour tester les trois sœurs, et qui permet à Cendrillon, dont il a éprouvé la bonté, d'aller au bal. Bref, si on reste dans le conte, l'intrigue est agencée de manière savoureuse, avec des chanteurs qui jouent la comédie à la perfection, en particulier ceux qui chantent les rôles comiques du beau-père et du valet, et celles qui chantent les deux demi-sœurs, dont elles rendent bien le ridicule. Mais les interprètes de Don Ramiro, du précepteur et de Cendrillon étaient superbes. Très très belle soirée. J'ai discuté à l'entracte avec un monsieur que sa femme avait entraîné là, qui avait craint de s'endormir. Mais non, il était ravi.

C'est aussi à vélo que je suis allé voir Je vous souhaite d'être follement aimée, film d'Ounie Lecomte, dont j'avais beaucoup aimé Une vie toute neuve (2010), qui parlait déjà du thème de l'adoption. Elle nous montre ici Élisa, kinésithérapeute trentenaire, mère d'un garçon de dix ans. Élisa a été adoptée et veut connaître l'identité de sa mère, retrouvée par l'administration. Mais celle-ci refuse de voir sa fille, comme la loi le lui permet. Élisa sait seulement qu'elle est née à Dunkerque, elle s'y installe pour un remplacement. Son propre couple va mal, elle est séparée momentanément de son mari (qui semble toujours aimant) et Noé, son fils, vit mal la situation : en outre, il s'adapte mal dans sa nouvelle école. Par le plus grand des hasards, Élisa est amenée à soigner Annette, employée à la cantine de l'école de Noé. Il se trouve qu'Annette, femme timide et fragile, célibataire qui vit avec sa vieille maman, se révèle être la vraie mère d'Élisa. 

 
Certes l'intrigue est un peu tirée par les cheveux, mais comme souvent dans les mélos, si on passe sur les coïncidences, on trouve ici plus de vérité psychologique et de réalisme à fleur de peau (tant au niveau des individus que de la société qui les environne) que dans bien des films plus directement sociétaux. Les deux comédiennes, Céline Sallette (déjà vu son regard intense dans de beaux films comme Mon âme par toi guérie, De rouille et d'os, Géronimo, Un été brûlant) et Anne Benoit, jouent leurs rôles respectifs de fille et de mère qui ne se connaissent pas avec pudeur et retenue. Le fait qu' Élisa soit kiné permet à la réalisatrice de montrer les corps au plus près, sans tabou imbécile ni exhibitionnisme superflu. Par ailleurs, le cadre, la ville de Dunkerque (que j'ai un peu vue en avril dernier), est admirablement montrée. La crise économique gangrène aussi les relations sociales. Enfin, de grands thèmes sont abordés de manière frontale, mais avec une infinie délicatesse : l'accouchement sous X, l'adoption, aussi bien que l'avortement. La bonté et la tolérance sont en première ligne : accepter l'autre  (fût-ce sa propre mère biologique, ou sa propre fille) n'est pas si simple, dans une ville sinistrée aux nombreux immigrés. Mais ne faut-il pas le faire ? 

Car nous n'avons qu'un droit, celui de faire notre devoir...
On voit bien qu'une forme de divertissement (La cenerentola) aussi bien qu'un film dit sérieux (Je vous souhaite d'être follement aimée) peuvent faire mentir l'assertion de Jean Genet, dans sa Lettre à Jean-Jacques Pauvert (publiée dans Fragments... et autres textes) : "Le théâtre moderne est un divertissement. Il arrive qu'il soit, rarement, un divertissement de qualité. Le mot [divertissement] évoque assez une idée de dispersion. Je ne connais pas de pièces qui lient, fût-ce pour une heure, les spectateurs. Au contraire, elle les isole davantage". Après la sortie, on ne se sentait nullement dispersé ni isolé, mais au contraire enclin à parler à son voisin de salle. Et convaincu que la bonté sauvera le monde, peut-être, quand elle se mue en "compréhension extrême"...

vendredi 22 janvier 2016

22 janvier 2016 : adieux à Michel Tournier


Il y a mes plaisirs, mes découvertes, il y a toutes les grandes promenades à pied ou à bicyclette qui ne sont pas du temps perdu.
(Michel Tournier, Lettres parlées à son ami allemand Helmut Waller : 1967-1998, Gallimard, 2015)


Pour en finir avec Michel Tournier (mais il vaut mieux avant avoir lu ses romans principaux et ses recueils de contes et nouvelles), c'était une bonne idée qu'a eue Gallimard de publier avant sa mort ses Lettres parlées à son ami allemand Helmut Waller : 1967-1998. Helmut Waller, que Tournier rencontra à Tübingen en 1946, lors de ses études supérieures de philosophie, devint procureur en Allemagne. Il traduisit en allemand plusieurs livres de son ami. Ils se revirent assez souvent, Michel Tournier, grand voyageur et germaniste, parlant très bien allemand, allait presque chaque année en Allemagne.
En dehors des lettres manuscrites, ils se sont écrits en certaines périodes sur bandes magnétiques, donc des lettres parlées, dont le recueil proposé ne donne que celles de Michel Tournier. Pour ce grand causeur (voir le dvd qui lui est consacré dans Les grands entretiens de Bernard Pivot, publié par l'INA), la formule de la lettre parlée permet de sauter à brûle-pourpoint d'un sujet à un autre (ici, principalement sa maison, le presbytère de Choisel, sa famille – mère, frères et sœur, neveux, fils adoptif -, ses livres en gestation, ses voyages, les Rencontres photographiques d'Arles, ses lectures) d'une façon primesautière. Comme toute correspondance (encore que), ça n'a pas été écrit pour être publié, mais c'est un très utile complément à l’œuvre. Et ça se lit bien !

Dans les lettres de 1967 à 1969, il vient de publier Vendredi ou les limbes du Pacifique et achève Le roi des aulnes. Il s'est installé à Choisel, son havre de paix, mais bouge encore beaucoup. Il fait notamment un grand voyage au Sahara, dans le Tassili, voyage éreintant, très physique, mais où il a apprécié les paysages rudes et austères autant que la population peut l'être : comment ne pas être austère dans de telles conditions de vie ? "J'aime beaucoup ce pays. Physiquement, je suis très content de l'épreuve que ça a été. J'ai perdu quatre kilo. J'ai bu n'importe quoi, j'ai couché n'importe où, et non seulement je l'ai supporté – tout le monde l'a supporté, il n'y avait pas moyen de faire autrement – mais je dois dire que j'ai été assez heureux et ça est le principal car beaucoup de gens ont pris ça comme une épreuve pénible. Il y a des gens qui étaient vraiment très malheureux du seul fait de ne pas pouvoir se laver, du tout, pendant neuf jours. Il y a des gens pour qui c'était l'enfer. Moi pas du tout".
Les lettres suivantes vont de 1976 à 1978. Là, il travaille sur les rois mages (qui deviendront le roman Gaspard, Melchior et Balthazar), publie la version de Vendredi pour les jeunes (Vendredi ou la vie sauvage), commence à rencontrer des scolaires (j'ai sans doute été parmi les premiers à l'inviter) et pense à un roman sur les travailleurs immigrés, qui deviendra La goutte d'or. Il voyage en Égypte, est subjugué par Louxor et la Vallée des Rois, rencontre ses cousins égyptiens (une cousine germaine de sa mère avait épousé le grand écrivain égyptien aveugle, Taha Hussein, qu'admirait beaucoup André Gide). Il achève la série des Chambres noires pour la télévision. Période d'intense créativité.
De 1980 à 1983, les lettres concernent l'achèvement des rois mages, du bref récit Gilles et Jeanne (où il confronte Jeanne d'Arc et un de ses compagnons d'armes, Gilles de Rais, le seigneur devenu criminel tueur d'enfants dans son château de Tiffauges, nom propre qui servit à nommer le héros du Roi des aulnes). Nombreux voyages, nombreux projets d'écriture (notamment un roman sur Saint Sébastien, un autre sur les sportives est-allemandes dont il m'avait déjà parlé en 1978). Au Sénégal, où il est invité par Senghor pour y rencontrer des enfants autour de Vendredi, il a la surprise de voir que les jeunes noirs préfèrent Robinson à Vendredi. Une petite fille lui dit : "Je préférerais épouser Robinson que Vendredi parce que je crois que Vendredi serait tout à fait incapable d'assumer la responsabilité de femme et d'enfants".
Les lettres suivantes, de 1985 à 1991, concernent le roman La goutte d'or, la mise au point du recueil Le médianoche amoureux (où, dans la lignée du Décaméron de Boccace, un groupe est réuni pendant une nuit, et chacun doit raconter une histoire). Il vieillit, voyage moins, voit beaucoup d'amis mourir. Il évoque son expérience du métro, où il a suivi, pendant la préparation de La goutte d'or, un conducteur de rame pendant plusieurs jours, et la hantise qu'avait ce dernier du suicide. Un conducteur de tram m'a raconté la même chose ici à Bordeaux ! Toujours pour La goutte d'or, dans lequel le héros Idriss doit poser pour fabriquer des mannequins pour le magasin Tati, Michel Tournier rapporte un savoureux souvenir, où lycéen pendant la guerre, il a posé pour un sculpteur qui voulait représenter le Christ : "Il s'agissait de poser. Il faisait un froid épouvantable dans son atelier. Il avait beau chauffer, ça ne marchait pas. Il m'avait fait déshabiller, puis il m'avait fait ligoter car, évidemment, il ne pouvait pas me clouer. Il aurait pu me clouer. Mais enfin, il ne faut quand même pas exagérer".
Enfin, la dernière partie va de 1994 à 1998 : Tournier, septuagénaire, a de moins en moins envie de voyager. Même pour les vacances, il préfère aller au même endroit : "de plus en plus, je me complais dans la répétition. À l'âge que j'ai, je pense que tout ce qui est nouveau est mauvais". Il fourmille toujours de projets littéraires, a réussi à finir son court, mais superbe roman : Eléazar ou la source et le buisson, un western sur le thème de Moïse. Mais il commence à caler. "Ce qu'il y a de terrible avec moi, c'est que la machine à faire des projets fonctionne très vite et la machine à réaliser ces projets ne fonctionne pas du tout. Évidemment, c'est plus facile de rêver des œuvres que de les écrire".
Je dois dire que j'ai passé un bon moment en sa compagnie, Il va me manquer, à moins qu'on ne publie des inédits sortis de ses tiroirs. Je crois qu'il a laissé ses papiers littéraires à la Bibliothèque universitaire d'Angers. La publication en Pléiade étant annoncée, très vraisemblablement, les chercheurs vont y puiser pour intégrer quelques inédits.


photo cop. site Gallimard

Et, pour entendre sa voix :
http://www.franceculture.fr/2016-01-19-michel-tournier-chacun-doit-ecrire-son-robinson-crusoe



mercredi 20 janvier 2016

20 janvier 2016 : Carmen Castillo, "On est vivants"


L’opinion publique est bien préparée à ce que toute violence, même minime pour se défendre, soit sévèrement réprimée... La seule pas réprimée, la violence patronale qui met des millions de travailleurs sur le carreau après licenciements économiques...
(Silien Larios, Féerie pour une autre grève, manuscrit)


De temps en temps, pour se remettre en état de marche, ça fait du bien de lire tel livre (en ce moment, je lis les fameuses Lettres parlées à son ami allemand Helmut Waller de Michel Tournier, dernier hommage que je puis rendre à ce bel écrivain), d'écouter telle musique (en ce moment, des pièces de clavecin de Rameau jouées au piano par Alexandre Paley, merci Anne de m'avoir offert ça pour mon anniversaire), de voir un documentaire au cinéma, pour se rincer les yeux et se regonfler le moral,
J'avais formidablement apprécié Rue Santa Fe (voir ma page de blog du 7 mai 2008) de Carmen Castillo. J'ai appris que depuis, elle a tourné un documentaire sur Victor Serge (l'écrivain révolutionnaire sur lequel j'ai écrit un chapitre de mon livre D'un auteur l'autre), pas vu, mais que je vais essayer de me procurer. Le cinéma Utopia de Bordeaux a eu la bonne idée de programmer hier soir en avant-première On est vivants, un nouveau documentaire de Carmen sur les combats et les luttes menées ici ou là pour essayer de rendre notre monde meilleur, pour combattre l'injustice, pour donner du sens à l'existence. On est vivants sortira en avril prochain et je ne saurais trop vous le recommander.


D'abord, il y a la voix de Carmen, cette voix chaleureuse et vibrante, avec son léger accent chilien, cette voix qui n'a jamais désarmé depuis plus de quarante ans, malgré les défaites politiques (Chili), l'exil, qui n'a jamais cessé de porter l'espoir de l'engagement, contre le défaitisme ambiant qu'encourage le néo-libéralisme triomphant (jusqu'à quand ?), le fatalisme politique et économique décourageant (le There is no alternative de la monstrueuse Thatcher) et la "culture de la peur" que nous distillent à longueur de temps les médias (aux ordres). 

Il y a les paroles de Daniel Bensaïd, qui ponctuent le documentaire, extraites pour la plupart d'Une lente impatience (Stock, 2004, et qui donnent furieusement envie de lire le livre). Et puis, il y a surtout les portraits de luttes engagées ici et là par des hommes et des femmes qui n'ont pas eu peur de combattre : les paysans indiens du Chiapas (Mexique), ceux de Bolivie qui se sont battus pour le contrôle de l'eau face à l'avidité des multinationales, les paysans sans-terre du Brésil qui occupent et cultivent des terres laissées en friches par les grands propriétaires, aussi bien que les militants du DAL (Droit au Logement) en région parisienne, les ouvriers de la raffinerie de Donges en Loire-Atlantique, ou ces femmes des quartiers nord de Marseille qui essaient d'améliorer la vie et de donner des habitants une autre vérité que celle véhiculée par les médias (aux ordres).
Tous et toutes n'ont pas eu peur, tous et toutes ont redécouvert la force du collectif et de la solidarité, tous et toutes ont retrouvé l'espérance, le bonheur d'être ensemble. Ce n'est pas rien ! On sort de ce film revigoré. Non, rien n'est perdu : chacun de nous peut participer à l'écriture de l'Histoire avec un grand H. Et nul n'est obligé de s'incliner devant l'ordre (ou plutôt le désordre) établi, celui qui favorise la violence et la guerre, la concurrence et la compétition, l'inégalité, l'exploitation, la domination, la pollution, l'ignorance, le chacun pour soi et le désespoir.
Un film à voir et à revoir, merci Carmen de m'avoir illuminé cet hiver morose ! Et un livre de plus à lire !

mardi 19 janvier 2016

19 janvier 2016 : Michel Tournier, écrivain de l'errance


D'ailleurs, écoutez bien ce que je vous dis : ces histoires de réfugiés, c'est dangereux. Si ça ne tenait qu'à moi, je vous internerais tout ce joli monde. Sécurité d'abord.
(Agatha Christie, N ou M ?, trad. Jean-Marc Mendel, France Loisirs, 2014)


De tous les écrivains français contemporains, il en est deux seulement dont j'ai tout lu, ou presque : Annie Ernaux et Michel Tournier. J'ai bien connu ce dernier : il fut le premier (et le meilleur, de ceux que j'ai lus) prix Goncourt (avec son fabuleux Roi des aulnes) de ma carrière de bibliothécaire. Je l'ai invité en 1978 dans le Gers à la rencontre des jeunes lecteurs, écoliers, collégiens (pour Vendredi ou la vie sauvage) et lycéens (pour Vendredi ou les limbes du Pacifique), et l'ai donc voituré deux jours dans le département. Les rencontres avec les jeunes ont été parfaites, mais comme au lycée de L'Isle-Jourdain, les professeurs voulaient aussi dialoguer avec lui, il m'avait prévenu : « Vous verrez, leurs questions seront tout à fait inintéressantes ! » Il n'avait pas tort. Je me souviens particulièrement de la question : « Pourquoi avez-vous choisi l'Académie Goncourt plutôt que l'Académie française ? » C'était un causeur formidable (on se souvient de ses passages à Apostrophes ou Bouillon de culture) et j'ai eu grand plaisir de passer deux jours avec lui. Je l'ai revu une vingtaine d'années plus tard, un jour au Centre national du livre où j'étais de passage. Il avait gardé ce côté enfantin et rieur qui avait fait ma joie en 1978 : à l'hôtel, il m'avait montré les épreuves à corriger de son recueil de nouvelles, Le coq de bruyère, et m'avait annoncé naïvement : « Ça va faire 300 pages ! J'aurais été déçu si ça avait fait moins ! »

Au moment où l'on parle beaucoup des migrations, il reste pour moi le romancier de l'errance : errance de Robinson et de Vendredi (ce dernier décidant de quitter l'île et de partir à la découverte du monde), errance à travers l'Europe en guerre d'Abel Tiffauges (Le Roi des aulnes), errance des jumeaux à travers le monde (Les météores), errance du quatrième roi mage (Gaspard, Melchior et Balthazar), errance migratoire d'Idriss de son oasis vers la France dans La goutte d'or, et de Eléazar vers l'ouest américain dans Eléazar, la source et le buisson, où l'auteur revisite le mythe de Moïse. C'était un prodigieux conteur, un inventeur d'histoires qui tranchait dans cette période où le monde littéraire se remettait difficilement des excès théoriques du Nouveau Roman et des théories fumeuses de la déconstruction littéraire.
Il débuta très tardivement avec Vendredi ou les limbes du Pacifique, qui lui valut le Grand prix de l'Académie française en 1967 (mais m'avait-il dit, jusqu'à l'obtention du prix, il ne s'en était pas vendu 1 000 exemplaires !), où il revisite le mythe de Robinson, et le retourne, puisque Robinson préfère rester dans son île il a appris la liberté avec Vendredi ! Son chef-d’œuvre, Le roi des aulnes, dresse un tableau apocalyptique des convulsions de l'Europe sous la domination nazie.
 ce volume omnibus contient deux romans traduits par Michel Tournier
Remarque, autre grand romancier des migrants
Il y montre son attirance pour l'Allemagne (ses parents étaient professeurs agrégés d'allemand) ; Michel Tournier a d'ailleurs commencé par publier des traductions de deux beaux romans d'Erich-Maria Remarque, L'Étincelle de vie et L'Île d'espérance, (ce dernier sous un nouveau titre Un temps pour vivre, un temps pour mourir dans l'édition actuelle), que j'avais lus adolescent et qui furent mes premiers contacts avec lui. On a publié Le bonheur en Allemagne, où il évoque des souvenirs de jeunesse et ses Lettres parlées à son ami allemand Helmut Waller, qui nous permettent de mieux le connaître. Je n'aurais garde d'oublier sa forte contribution à la littérature de jeunesse (plus de 5 millions d'exemplaires vendus pour Vendredi ou la vie sauvage, adaptation de son roman adulte). Il a d'ailleurs toujours considéré que l'écriture devait être parfaite pour écrire pour les enfants : son modèle était les Contes de Perrault. Et il fut aussi un grand amateur de photographie, contribuant à la création des Rencontres internationales d'Arles, et il a participé à une dizaine de livres autour de la photo. En fin de vie, il devint pourtant "persuadé de la dangerosité et de la nocivité de l'image". Pas très étonnant quand on voit la prolifération des machines à images (d'internet aux smartphones) et ce qu'est devenue la télévision...

Ses livres de lecteur, Le vol du vampire et Les vertes lectures, sont très éclairants sur les titres qu'il nous donne à découvrir. Le dernier livre que j'ai lu, un volume d'entretiens intitulé Je m'avance masqué, est encore un régal. J'ai retenu, entre autres, cette phrase : "Je déteste profondément le pouvoir. Je crois qu'il procure une espèce de griserie totalement fausse"
Il me tarde de voir paraître ses œuvres en Pléiade...

dimanche 17 janvier 2016

17 janvier 2016 : beautés du roman


Dans quel livre avais-je lu cette phrase  ? Les livres savent de nous des choses que nous ignorons.
(Gaëlle Josse, L'ombre de nos nuits, Notabilia, 2016)




Comme souvent, quand je vais à Poitiers, je fais une moisson de lectures : d'abord parce que je prends le train, et que le train, sauf rencontre imprévue (ça arrive pourtant), est propice à la lecture, même s'il m'arrive de m'y endormir. Ensuite, parce qu'il est fréquent dans mes voyages, et particulièrement à Poitiers, que je m'arrête dans une librairie, et que je fasse quelque achat, pour moi-même ou pour offrir.
À l'aller, je me suis plongé dans le livre que j'avais apporté, de ma bibliothèque personnelle : Un mâle, du Belge Camille Lemonnier, paru pour la première fois en 1881, en pleine époque naturaliste. Un roman à la Zola, donc, mais avec une touche personnelle. Cachaprès, un braconnier, a toujours réussi à échapper aux gardes forestiers. Il vit comme une bête sauvage dans les bois. Jusqu’au jour où il découvre Germaine, jeune et jolie fermière pas encore mariée, car trop difficile sur le choix de ses prétendants. Cachaprès s'éprend pour elle d'un amour violent, sincère, mais presque animal ; Germaine, de son côté, lasse du célibat, se laisse envoûter par la prestance de ce rustre dominateur. Elle finit par céder à un emportement irrésistible et qui a la saveur de l'interdit. Mais ils doivent se cacher, et à la longue, elle ne le supporte plus... Elle cherche à rompre. Le braconnier, jaloux, va finir par se faire prendre et mourir.

Un mâle est un de ces romans exceptionnels, uniques, un peu oublié, quoique régulièrement réédité en Belgique. Certes, il sent son naturalisme à plein nez. Cachaprès me semble le prototype de l'homme des bois dont se saisira plus tard D. H. Lawrence dans son célèbre roman : fort, viril, séduisant, mais en même temps d'une nature primitive et animale. Il a tout appris de la forêt, il y habite, il y dort, elle le nourrit. Germaine, elle, vient d'une ferme aisée et pourrait faire un riche mariage. Elle y songe parfois, ce qui va déclencher le drame. Il faut passer un peu sur les afféteries de langage de Camille Lemonnier. Ah, il l'aime sa forêt et sa nature, et se perd dans des descriptions assez belles, mais parfois un peu inutiles, à l'écriture trop poétique (mais Zola n'avait-il pas fait de même dans La faute de l'abbé Mouret et les fameux passages sur le jardin du Paradou ?). Mais une fois l'histoire lancée, on est emporté dans une violence toute animale, presque primitive. Les dialogues reproduisent au plus près le langage des paysans et ne dépareraient pas dans un roman prolétarien. Les différents personnages, les mœurs locales (les fameuses kermesses villageoises, les bagarres homériques, la forte alcoolisation, les marchandages des marchands de bestiaux) sont présentés par petites touches et avec finesse.
Mais Un mâle est avant tout un roman d'amour ancré dans une époque et un style de vie disparus, et c'est aussi à ce titre qu'il nous intéresse aujourd'hui. Comme dans Lady Chatterley, on sent la force palpable des corps, du désir, d'une vie pure et violente, proche de nos instincts, que la civilisation nous a fait perdre. Lemonnier est moins puritain que Zola, mais il mérite largement un détour que je vous recommande (édition actuelle chez Labor).

Et, de mon passage à la librairie La belle aventure, j'ai rapporté deux romans dont je me suis saisi aussitôt et qui sont déjà lus. C'est dire s'ils m'ont plu ; il est vrai qu'ils sont très brefs. Mais ce sont des nouveautés de la rentrée de janvier et comme je lis rarement des nouveautés, je tiens à les signaler...
Saint Sébastien soigné par Irène (tableau de Georges de La Tour, Musée du Louvre)

L'ombre de nos nuits est un roman de Gaëlle Josse, le premier que je lis de cette romancière. Il m'a subjugué. On y suit en parallèle un épisode de la vie de Georges de La Tour, le célèbre peintre, qui, en ce début de l'an 1639, prépare une nouvelle toile, dont le sujet est Saint Sébastien soigné par Irène, toile qu'il destine au roi Louis XIII. Il est assisté dans sa tâche par son fils et par un jeune orphelin qu'il a recueilli. L'histoire parallèle se passe en 2014 : une femme mûre, en observant dans un musée ce même tableau, est ému par le spectacle d'Irène soignant Saint Sébastien, et se remémore un amour perdu. On passe donc, en alternance (au cinéma, on dirait montage parallèle, ce qui n'est pas sans artifice, mais coule ici très bien), des secrets de la création picturale au récit d'un amour douloureux. 
il semble que l'éditeur ait choisi un autre tableau sur le même sujet
Dans la partie historique, on suit les pensées de Georges de La Tour ("Alléger. S'alléger. Le plein naît du vide. Simplifier. Densifier. Nous n'emporterons rien avec nous dans notre ultime voyage") ainsi que celles de Laurent, l'orphelin magnifique ("C'est la vision intérieure du peintre, au-delà de sa technique, qui donne toute sa force à un sujet"), apprenti surdoué du maître. Moi qui adore les romans historiques, j'ai été servi ; l'époque, horriblement troublée (Guerre de Trente ans, épidémies, violences) est formidablement retracée. La partie moderne est un contrepoint assez émouvant aux tribulations de Georges de La Tour, trimbalant le tableau fini de Lorraine jusqu'à Paris, puis attendant le bon vouloir de l'audience de Sa Majesté ; ici, la femme se rappelle les attentes fort longues que lui imposait son amant, qui "me plaisait sans me convenir" et tente en voyant le tableau, de dire enfin ce qu'elle n'a jamais lui dire ("Cette terreur de ne plus être aimée si je n'étais pas parfaite"). Un tableau soudain exhume des réminiscences. Puissance de l'art comme révélateur, superbement évoquée ! L'auteur sait, comme le peintre, suspendre le temps et faire parler les ombres. Au lecteur d'apporter un peu de lumière, s'il se peut. Un livre magique, éblouissant.

Quant au petit livre de Marie Redonnet, La femme au colt 45, recommandé par les libraires, il m'a scotché. Je n'avais rien lu d'elle depuis vingt ans, époque où je l'avais rencontrée à Poitiers, après avoir mis un de ses romans, Splendid hôtel, en lecture obligatoire à mes élèves bibliothécaires. Dans son style si particulier, extrêmement dépouillé, minimaliste, écrit au présent, en phrases et chapitres courts, il nous conte l'histoire de Lora qui, fuyant une dictature (mari emprisonné, enfant ayant rejoint la rébellion), devient une clandestine à Santaré, dans le pays voisin. Elle est rapidement dépouillée de ses quelques objets de valeur, s'engage auprès d'un pizzaiolo handicapé et, après le décès de celui-ci, à court d'argent, se voit contrainte de se débarrasser du fameux colt 45, cadeau de son père sur son lit de mort (et dont il lui avait appris à se servir). Elle est quelque temps protégée par un spéculateur immobilier, avant d'échouer à l'Arche de Noé, sorte de refuge créé par une Américaine pour tenter de sauver les jeunes migrants en déshérence.

Ici, on est presque au théâtre : Lora, d'ailleurs, était comédienne dans son pays d'origine. Le roman est constitué par de très brèves narrations, indiquant le décor et le mouvement (comme les didascalies dans les pièces de théâtre) et par la parole de Lora qui raconte ce qu'elle fait, ses rencontres, ses errances. Au final, Lora, qui aurait la possibilité de retourner dans son pays, va faire un autre choix ; car son voyage l'aura contrainte à se découvrir elle-même au travers des violences subies (dont le viol) et des problèmes rencontrés (guerre, dictature, fanatisme religieux). Elle aura tracé, peut-être inventé, son chemin : "Ce n’est pas parce que j’ai tout quitté et tout perdu que ma vie de femme doit s’arrêter". Au bout du chemin, Lora est devenue une femme libre : "Sans mon colt 45 maintenant qu’il rouille au fond du fleuve, je dois apprendre toute seule à devenir Lora Sander. Si je réussis j’aurai fait mes preuves". Dans cette fable politique, l'auteur témoigne sans pathos de la vie des migrants, dépouillés, violés, soumis à la violence et à l'exploitation. C'est à la fois simple et profond, sec comme une trique : Marie Redonnet a choisi de ne pas nous faire crouler sous le pathétique des situations, sans doute pour rendre son message plus percutant. 

Je ne suis toujours pas lassé de lire des romans ! 
 

vendredi 15 janvier 2016

15 janvier 2016 : vous avez dit classique ?


Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie
Telle est la voie sacrée.
(René Char, Le nu perdu, Gallimard, 1971)


Trois jours à Poitiers. Assemblée générale des sociétaires de la librairie – j'apprends qu'elle va mieux en 2015 qu'en 2014, mais qu'elle reste fragile. Puis rencontre de mes amis poètes, Georges Bonnet d'abord, que je trouve en bonne forme, à bientôt 97 ans, tout content de savoir que son dernier recueil sera prochainement publié au Temps qu'il fait, éditeur régional mais prestigieux. J'avais préparé le repas que nous avons mangé ensemble, mais probablement, il y a quelque chose qui m'a reproché, car j'ai eu des aigreurs et des renvois pendant l'après-midi. J'ai même cru, sur le trottoir que j'allais vomir, mais non, j'ai expectoré, raclé ma gorge et évacué un mollard bien frappé, faisant sursauter un grand noir qui me dépassait. Il avait à sa main gauche son smartphone ; je l'ai suivi quelques minutes, tous les cent mètres environ, il portait sa main à la hauteur des yeux pour voir s'il était toujours bien connecté ! Mais comme il marchait bien plus vite que moi, il a fini par me distancer.
J'ai revu aussi mes collègues de la Bibliothèque universitaire, ce qui m'a donné l'occasion de donner mon obole à un groupe d'étudiants qui faisait une cuisine roulante sur le parvis, avec tracts d'opposition résolue à l'aéroport de Notre-Dame des Landes ; j'ai mangé sur le pouce leur excellent couscous végétal, ça m'a rappelé trop ma jeunesse, le militantisme et la contestation pré-soixante-huitardes ; je me suis que tout n'était pas perdu ! J'ai revu aussi mes collègues de la DRAC qui ne savent pas sur quel pied danser après le remaniement régional : resteront-ils à Poitiers ou non ? Merci pour leur accueil chaleureux (surtout Corine, chez qui j'ai dîné et dormi à 20 km de Poitiers). L'ami Jean-Marc Proust, quant à lui, m'a offert son nouvel opus, Foutaisez-vous, dont je parlerai un prochain jour.

 
Et puis, jeudi soir, c'était l'amie Odile Caradec qui était à l'honneur. Un concert (intitulé Hymne à la nuit romantique : Schubertiade pour voix, violoncelles et piano) à l'auditorium du Conservatoire, où quelques élèves du conservatoire ont joué des pièces de Brahms et Schubert (avec des lieder du Winter Reise, le Voyage d'hiver) et en hommage à la poétesse, une composition contemporaine de Gilles Schuemacher, Veilleuse d'automne, pour récitant, voix de soprano et petit orchestre de cinq violoncelles, dirigé par le directeur du Conservatoire. Bien entendu, je connaissais les textes d'Odile, mais les entendre admirablement dits par la voix d'un jeune comédien et chantés par la soprano, m'a fait prendre une conscience accrue de leur beauté.
Lire des poèmes à l'heure tangente
entre veille et sommeil
c'est plonger tout à coup dans les secrets du monde
être prêt pour la grande croisière de la nuit

(extraits de Le ciel, le coeur)



Une soirée grandiose, ponctuée par les vers magnifiques d'Odile :

Tous les poèmes vrais ont quelque chose à voir avec la mort
et nous mordons dedans à pleines dents /
Dormir enfin dans toute l'amplitude du monde /
mes morts sont ma couronne de lumière

(Cette fois, extraits de En belle terre noire)

 
Et puis, voir de vrais musiciens, de vrais chanteurs, de vrais diseurs, sans hauts-parleurs, sans baffles, sans micros, ça fait du bien. Ça nettoie nos oreilles, ça nous déconnecte de la charge sonore ambiante généralisée (jusque dans la rue, les commerces, les galeries commerciales, les restaurants). Ça crée le silence dont la poésie a besoin - et la musique aussi, sans doute. C'est tout bonnement merveilleux : ce fut pour moi une soirée enchanteresse. Longue vie encore, Odile, pour nous faire vibrer encore et nous faire devenir comme un vitrail dans la nuit.