Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 31 mars 2016

31 mars 2016 : cinéma français pas mort : "Tempête" et "Le cœur régulier"


Manger, quand on y pense, ça ressemble toujours à un meurtre : n‘est-ce pas, en effet, le seul acte qui nous « condamne » à supprimer l’objet même de notre désir ?
(Nadine Vasseur, Le poids et la voix, Le temps qu’il fait, 1996)

Cette excellente remarque de Nadine Vasseur dans son bel essai vaut pour quasiment tous les désirs : ne parle-t-on pas de « petite mort » pour l'amour ? Et, quand on a vu un film, la plupart du temps, ne disparaît-il pas de notre désir ? Idem pour un roman ? Cependant, il est des films, des romans, des amours fort heureusement et même des aliments qu'une seule consommation n'annihile pas. Parmi les derniers films vus, je vais vous en présenter deux que je recommande : des films français qui donnent une belle vision de notre cinéma, toujours vivant.
***
Avec Tempête, Samuel Collardey nous offre un très beau film, qui sonde formidablement les âmes. Il se passe en partie sur la mer, car le personnage principal, Dom, pratique le "grand métier", dix jours en mer et deux jours à terre l'hiver, quinze jours en mer et deux jours de repos l'été. C'est dire qu'il ne peut pas s'occuper excellemment de ses deux adolescents dont il a la garde et qu'il aime farouchement au point d'avoir adopté l'aînée, Maylis, fille de sa femme et de père inconnu.

Ah ! La mer… Éléments déchaînés… Ses somptueuses tempêtes, la vulnérabilité pour ceux qui vivent de tels moments. Et le gouffre qui sépare la terne vie des terriens de celle, exaltante, des marins... Pour Dom, trente-huit ans, la mer et la pêche sont sa passion. Il balance entre entre l'état d'adulte et celui de l'éternel adolescent qu'il fut lors de son premier embarquement à seize ans. Mais voilà, ses enfants sont devenus adolescents, et il se comporte en grand frère avec Matteo et Mailys : taquineries, batailles, jeux quand ils se retrouvent. Mais Matteo et surtout Maylis ne sont pas vraiment armés pour la vie, ils auraient besoin d'un père. Certes Matteo pourra suivre sa trace et devenir marin. Mais Mailys, c'est autre chose. À seize ans, elle est enceinte quoique dans un déni de grossesse, et le bébé présente des malformations, il faut faire une opération. Et Dom, reparti sur la mer, sera absent dans ce moment crucial pour elle. Comprenant qu'il risque alors de perdre la garde de ses enfants, Dom tente une reconversion à terre. Mais nous sommes aujourd'hui : le contexte social est mauvais, la crise affecte aussi la pêche, et se lancer dans l'aventure (achat d'un bateau) sans soutien financier se révèlera impossible. Tempête est un film d'une humanité profonde, un grand film social qui parle des humbles, chose rare au cinéma. Ne le ratez pas quand il passera à la télévision. Les trois acteurs principaux jouent leur propre rôle.

Avec Le cœur régulier, cette fois co-production franco-belge tirée d'un roman d'Olivier Adam, on est dans un autre monde. Qui n'a jamais eu envie de se suicider ? Alice (Isabelle Carré, magnifique) vit dans un univers protégé, elle a tout pour être heureuse : maison ultra sophistiquée, beaucoup d'argent, deux beaux enfants, un mari aimant, mais sa vie tourne à vide. Quelque chose ne va pas tout à fait chez elle. C'est l'arrivée de son jeune frère Nathan et son accident de moto dans lequel il meurt qui va la troubler. Mais avant sa mort tragique, elle a eu le temps de renouer le lien avec Nathan le vif, l'impétueux, le bohème, riche de ses faiblesses et de ses sentiments, qui vit, lui. Quand il a débarqué dans la maisonnée (en l'absence du couple de parents partis pour une soirée), il chamboule tout : il organise une partie de crêpes dans la cuisine, les gosses crient, osent rire, et Alice s'illumine. Seul Léo, le trop parfait mari, résiste à cet enthousiasme. Dans la nuit, Nathan enfourche sa moto et entraîne Alice. Il lui avoue qu'il revient du Japon, où il a fait une rencontre qui l'a transformé. Il se sent en paix avec lui-même.

Désarçonnée par ce décès brutal, Alice prend l'avion. C'est au-dessus de falaises battues par les vents, au Japon, qu'elle va trouver le désir de vivre et non pas de survivre. Elle y est en quelque sorte sauvée par Daïsuke, celui qui recoud ceux qui n'ont plus le cœur à vivre. Sans les juger, sans les consoler. Simplement il écoute. Il a tout abandonné pour se placer du côté de ceux qui ont besoin d'une main secourable à un moment de leur vie. C'est très beau, fin, délicat, sans pathos ! Un personnage proche de Fúsi dans le film islandais récent. Belle utilisation du cinémascope. Un grand moment.


mercredi 30 mars 2016

30 mars 2016 : "Alias Maria" : portrait de très jeune femme


Devant la formidable inflation verbale des médias et surtout de la publicité qui érode, et constamment affadit le langage par le caractère répétitif de ses effets de choc, la poésie n'a pas d'autre voie que de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu", ainsi que l'a dit ou prophétisé Mallarmé. La découverte de ce sens plus pur demande aux lecteurs un certain effort de décryptage que beaucoup d'entre eux, dans la monde occidental, ne sont plus disposés à faire.
(Henry Bauchau, L'écriture à l'écoute, Actes sud, 2000)



Alias Maria (Alias = pseudonyme) est le nom donné à une jeune fille depuis qu'elle a pris le maquis pour rejoindre la guérilla des FARC, au cœur de la forêt amazonienne de Colombie. Un nom de guerre, qui indique qu'en embrassant la cause, elle a effacé son passé duquel nous ne saurons rien. Maria est devenue une compañera, habillée en treillis et fait partie d'un commando comprenant pas mal de jeunes femmes. À voir son visage encore adolescent, son air un peu triste, on se doute que la vie n'est pas facile, et qu'elle ne l'a peut-être jamais été pour elle. Maria a perdu depuis bien longtemps l’innocence de ses treize ans. Le groupe dont elle fait partie, attaqué par les gouvernementaux ou les milices paramilitaires (au service des narcotrafiquants ou de la bourgeoisie) doit rejoindre un lieu plus sûr dans la jungle. Comme tant d'autres, on peut supposer que Maria a rejoint les rangs des FARC, aussi bien par soif d’un idéal que par l’attrait des armes et de leur pouvoir, mais sans doute aussi parce les FARC offrent gîte et repas à ces Indiens privés de tout, et même les services d’un médecin.
Maria va faire partie d'une mission : transporter en lieu sûr le nouveau-né de la compagne du commandant. En effet, malgré les avortements pratiqués par le médecin, des bébés naissent en pleine jungle. Maria, accompagnée de deux soldats (dont Mauricio, son "amoureux" ou plutôt son compagnon de sexe, et un jeune noir) et d’un tout jeune gamin d'une douzaine d'années qui croule sous un barda deux fois plus lourd que lui, fuit au cœur de la forêt, le bébé contre son sein. Le film est le récit de cette expédition, huis-clos oppressant dans la chaleur humide,le danger est partout et les règles de la guérilla, sans pitié, sont appliquées à tous, quelque soit le sexe ou l’âge : le jeune garçon, Yuldor, une fois blessé, sera achevé par Mauricio, puisqu'on est dans l'incapacité de le soigner.
J'ai beaucoup aimé ce film sans concession, ni sur ses personnages, ni sur le spectateur. Au moment où une autre sorte de guérilla nous menace (et des jeunes femmes aussi s'embarquent dans le djihadisme), Alias Maria nous fait réfléchir sur les violences de notre monde. Son aspect documentaire est superbe, illustrant la réalité de la Colombie et de ses guerres intestines, mais sans aucune thèse : film engagé, mais non moralisateur ; le réalisateur porte un regard presque clinique sur un petit groupe, et dresse le portrait bouleversant d’une gamine qui se bat pour sa survie. Portrait qui ne nous laisse pas indemne : habituée probablement depuis son enfance à une vie extrêmement dure, Maria fait preuve d'une force d'âme et d'un courage exceptionnel, aussi bien que d'une capacité à s'intéresser aux autres (épisode de la rencontre du couple des vieux paysans) et d'une acuité de vision qui lui fait deviner l'arbitraire (pourquoi seule la "femme" du commandant a eu le droit de ne pas avorter ?), la manière dont les hommes (mâles) se comportent (mal) avec les jeunes femmes (Mauricio ne lui demande jamais son avis pour l'amour), à l'exception de Byron, le noir, issu d'une fratrie nombreuse et qui sait changer les couches d'un bébé, ce qui n'est pas très viril dans ce monde de machos !
Maria (extraordinaire Karen Torres)

Les paysages m'ont rappelé ce que je voyais du sommet du mont Tonkui, et je soufflais et je souffrais avec Maria quand il lui fallait grimper sur d'incertains sentiers, tout en soutenant avec empathie le malheureux Yuldor, blessé. C'est mon troisième film colombien de l'année, après L'étreinte du serpent (cf ma page du 9 janvier) et La terre et l'ombre. Il y a une sorte de poésie brute dans ce film magnifique ! Et qui nous montre de vrais êtres humains, pas des superhéros à la mords-moi le nœud comme Batman ou Superman...

vendredi 25 mars 2016

25 mars 2016 : qu'est-ce que l'amour ?


en aidant les autres, on s'occupe aussi de soi. On répare ce qui est réparable, on apprend à vivre avec ses blessures. Ce que l'on comprend de soi-même est une ressource pour accompagner l'autre  ; ce que l'on comprend chez l'autre nous porte.
(Dounia Bouzar, La vie après Daech, Éd. de l'Atelier, 2015)


J'ai attendu le Printemps du cinéma pour retourner dans les salles obscures, où je n'avais pas mis les pieds depuis Abidjan, ce qui me faisait dire que je commençais une grave dépression : en effet, ne plus vouloir sortir de chez soi, ni sortir de soi, me semble dans mon cas un signe alarmant. Fort heureusement, je n'avais pas cessé de lire, dans ce cas, jaurais été bon pour le cabanon ! 
Bien m'en a pris d'ailleurs, car j'ai pu voir Les Tuche 2 (que je ne serais pas allé voir s'il m'avait fallu dépenser plus de 4 €), le taïwanais The assassin (très beau, mais j'avoue avoir un peu somnolé, et je n'étais pas le seul), deux films de Akira Kurosawa (l'étonnante évocation historique Qui marche sur la queue du tigre, 1945 et Les bas-fonds, splendide exploration des "affreux, sales et méchants" du Japon, d'après Gorki, 1957), et le dernier, mais non le moindre, L'histoire du géant timide, film islandais (mon deuxième en trois mois, après le surprenant Béliers, en décembre dernier).

Fúsi (Gunnar Jónsson), la quarantaine déjà bien entamée, est un gros nounours qui vit seul avec sa mère. Il travaille à l'aéroport, manutentionnaire au service des bagages où il se fait chiner, et même harceler par ses collègues plus jeunes, à cause de sa corpulence excessive et de sa possible virginité. Son passe-temps favori : jouer des parties de soldats de plomb pour reconstituer la bataille d'El Alamein avec son voisin. Ou bien jouer dans la rue avec une voiture téléguidée. La petite fille du voisin du dessus, très solitaire aussi, se prend d'amitié pour lui, mais son père dénonce Fúsi comme possible pédophile. En fait, Fúsi est resté un grand enfant, avec la naïveté, la tendresse, la douceur de certains enfants. C'est vrai qu'il n'a jamais connu l'amour et pourtant chacun de ses gestes est marqué par l'amour ou l'amitié, un service à rendre, l'absence totale de méchanceté, de cynisme et de cruauté : il est incapable de dénoncer la fourberie de ceux qui le harcèlent. Fúsi n'est pas vraiment triste, il a un peu d'humour, de solides habitudes (dont le restaurant thaï où il mange tout seul, ou la radio à qui il téléphone pour que l'animateur lui passe les musiques de heavy metal qu'il aime), mais le jour où le fiancé de sa mère lui offre pour son anniversaire une inscription pour un club de country dance va bouleverser sa vie.
 Parce qu'il va y rencontrer Sjöfn et que, peu à peu, ces deux-là, marqués par la vie, vont s'apprivoiser. Sjöfn, de fleuriste, est devenue éboueuse et le vit comme une déchéance ; son rêve : ouvrir un petit magasin de fleurs et voyager. Fúsi, bien que travaillant à côté des avions, n'est jamais sorti de l'Islande. Je m'arrête là dans mon résumé, car je vous laisse découvrir ce film formidablement humain : Fúsi n'est pas sans rappeler le prince Mychkine, l'Idiot de Dostoïevski. Il est hors du commun. Colosse vulnérable, il découvre encore plus souffreteux que lui en la personne de Sjöfn. Elle va l'amener à se surpasser dans la compassion, la bonté, l'empathie, la tendresse, la patience, la douceur, l'amour. Il trouve enfin une raison de vivre et, peut-être, de quitter sa mère et décoller.
Tourné à hauteur d'homme, toujours du point de vue de Fúsi, le film est un hommage à l'amour, au véritable amour (qui n'a que peu à voir avec le sexe, comme le montre bien la scène de fête où s'est laissé entraîner Fúsi, qui ne sait pas dire non : ses trois collègues lui font la détestable surprise d'avoir payé une pute chargée de le dépuceler). Ce film montre aussi qu'on peut lutter contre la peur de l'autre, du différent, de l'inconnu, contre l'isolement social qui en résulte. C'est l'antidote absolu des événements tragiques que nous vivons, des attentats, des guerres et des meurtres de masse. 
Je me réjouis personnellement que la générosité soit mise en lumière avec autant d'énergie, sans tomber dans les clichés, l'angélisme, le pathos ou le mélo. Et qu'un film nous fasse retrouver – si nous l'avions perdu – le sens de l'humanité qui est en nous. Un message d'espoir, en somme ?

samedi 19 mars 2016

19 mars 2016 : "J'ai trop kiffé le notaire !"


Parmi les satisfactions qu'il y a à atteindre un certain âge, on ne devrait pas oublier le privilège de pouvoir relire les livres après avoir eu le temps de les oublier, ce qui permet de ne pas se sentir complètement idiot.
(Alessandro Baricco, Une certaine vision des choses : cinquante livres que j'ai lus et aimés (2002-2012), trad. Vincent Raynaud, Gallimard, 2015)

Je suis évidemment entièrement d'accord avec l'auteur italien et, parmi les auteurs que je relis avec toujours beaucoup d'intérêt, il y a Molière. Avec, qui plus est, cette année le plaisir de le jouer. Ah ! ces Femmes savantes ! Nous en étions jeudi à notre septième réprésentation, la première en milieu scolaire. Voici quelques images d'une de nos représentations (photos Bernard Liégeois, que je remercie) :

 Acte 1, scéne 2
Henriette : Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur, 
Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur.
 
Acte 2, scène 5
Martine : Hélas ! L'an dit bien vrai : 
Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, 
Et service d'autrui n'est pas un héritage.

Acte 2, scène 7 
Chrysale : Ma foi ! Si vous songez à nourrir votre esprit, 
C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit...
 
Acte 2, scène 9
Chrysale : C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme.
Ariste : Un autre homme pour gendre !

Acte 3, scène 2
Bélise : Ah ! Le joli début !
Armande : Qu'il a le tour galant !

Acte 3, scène 2
Trissotin : Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amis

Acte 3, scène 3
Trissotin : Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
Vadius : Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

Acte 3, scène 5
  Philaminte : J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner 
La beauté que les ans ne peuvent moissonner...

Acte 4, scène2
Clitandre : Il n'est plus temps, Madame : une autre a pris la place...

 
Acte 4, scène 3

 Trissotin : Le savoir garde en soi un mérite éminent.
Clitandre : Le savoir dans un fat devient impertinent.

Acte 5, scène 1
Trissotin : Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ? 
Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter...
 
Acte 5, scène 3
Le notaire : Deux époux ! C'est trop pour la coutume !

Acte 5, scène 3
Martine : Si j'avais un mari, je le dis, 
Je voudrais qu'il se fît le maître du logis...
 
Acte 5, scène 4
Henriette : Je vous chéris assez dans cette extrémité, 
Pour ne vous charger point de notre adversité.
  
Paraît qu'un des élèves aurait dit à la sortie : « J'ai trop kiffé le notaire ! » Comme quoi, malgré le langage relevé de la pièce, des lycéens d'aujourd'hui arrivent à replacer Molière dans leur phrasé actuel : après tout, peut-être ont-ils aimé l'ensemble, même s'ils ont assez peu ri (sauf sur le notaire, justement). Les femmes savantes sont presque un drame domestique : deux sœurs (Armande et Henriette) amoureuses du même homme, un père (Chrysale) paralysé devant sa femme, mère tyrannique (Philaminte), une tante (Bélise) qui vit dans le délire perpétuel, deux « savants » (Trissotin et Vadius) ridicules, tout pourrait entraîner la tragédie. Seuls une servante (Martine), l'oncle (Ariste) et l'amoureux (Clitandre), grâce à leur robuste bon sens, arrivent à l'empêcher. Mais on pourrait écrire une suite...

mardi 15 mars 2016

15 mars 2016 : Côte d'Ivoire : bilan et considérations (trop) actuelles


« Ne sois pas si craintif ! Quand tu étais enfant, ne disais-tu pas à voix haute des vérités que les grands gardaient cachées ? Eh bien, c'est toi qui avais raison à ce moment-là. Il faut que tu retrouves en toi-même le temps de l'ignorance, car c'était aussi le temps du courage. » 
(Amin Maalouf, Léon l'Africain, Lattès, 1986)

     

Bon, maintenant, essayons de brosser un tableau général de mon séjour et de mes impressions. Je sais que, de toute façon, ce sera très partiel et bien entendu partial, j'espère que ça restituera l'enthousiasme qui m'a saisi pendant la majeure partie du séjour, et qui ne se sent pas forcément à la lecture de mon compte rendu au jour le jour. Bon, pour cela, je vais reprendre mon habit de géographe.








 


 exemple de végétation

D'abord la géographie physique. Le climat est rude : j'y étais, il faut dire, en pleine canicule, puisque dans la journée, ça dépassait 35° et la nuit 28°. Comment vit-on sous de telles températures ? À moins d'y être né, mal. Et sans doute même en y étant né. Car ça veut dire qu'il faut être économe de soi, marcher avec nonchalance pour éviter d'être très vite en nage, boire beaucoup ; quand on travaille, ça doit être très dur. Il y a très peu de vent, et seules les nuits apportent un très relatif bien-être, à condition d'entretenir des courants d'air ou d'avoir une bonne climatisation. Mais cette dernière contribue elle-même au réchauffement des températures !
bateau de pêche sur la mer (Grand Bassam)
La Côte d'Ivoire est bordée au sud par la mer et des lagunes. Zone très prisée des touristes (j'y fus) et des citadins aisés en week-end. Car, vu la chaleur, on a forcément envie de se rafraîchir. Le centre du pays est une sorte de plaine ondulée et légèrement collineuse qui s'élève progressivement vers les plateaux pré-sahéliens, avec sur les contreforts ouest, à la frontière de la Sierra Leone et de la Guinée, un massif montagneux dépassant par endroits 1000 m. Là où je suis allé précisément aussi. La végétation est tropicale, l'antique forêt ne doit plus exister que dans les parcs nationaux que je n'ai pas vus ou sur la montagne.
la montagne couverte de forêt (près du Mont Tonkoui)

Il faut dire que les conditions de circulation sont rudes aussi. En dehors de l'autoroute Abidjan-Yamoussoukro et des routes qui gravitent d'Abidjan vers les stations balnéaires, les routes sont assez défoncées, quand elles sont bitumées, ou sont des pistes de latérite encore plus cabossées... Je ne suis pas resté assez longtemps pour y faire donc énormément de route. Et les 1200 km aller-retour d'Abidjan à Man m'ont largement suffi.
La population est répartie entre quelques villes, dont Abidjan qui en contient le tiers (plus de 7 millions), de nombreux villages et des petites ou grandes villes disséminées sur tout le territoire. Les constructions qui m'ont paru les plus convaincantes, compte tenu du climat, sont celles en terre recouvertes d'un toit de palmes. Les bâtiments en béton nécessitent une climatisation et vieillissent très mal. La population m'est apparue comme très active, tout le monde donne l'air de faire quelque chose ; de nombreux petits métiers (probablement des métiers de survie) expliquent la prolifération des vendeurs de toute sorte, les nombreux marchés où l'on a l'impression de voir plus de vendeurs que d'acheteurs, et où le troc doit d'ailleurs aussi se pratiquer. Car le gros problème ici, c'est d'avoir de la monnaie. On ne peut payer nulle part par carte bancaire (sauf sans doute à l'aéroport, dans quelques hôtels 5* et quelques boutiques réservées aux classes supérieures), et ailleurs c'est toujours la croix et la bannière pour effectuer les menues dépenses. 
beautés humaine et végétale : Sidiki sur le sentier grimpe en tongs ! 
À côté des habitations en dur, il y a celles faites de bric et de broc et, aux alentours des grandes villes, des quartiers entiers de bidonvilles où afflue l'exode rural. La majorité de la population est pauvre, voire très pauvre. Et cependant, prête à parler pour peu qu'on s'intéresse à elle. Le français est couramment pratiqué, souvent un français oral mité de mots en langues locales, avec un accent chantant assez mélodieux
Vu la chaleur, je n'avais pas très faim. La nourriture de base est constituée de riz, de semoule de manioc (attiéké), de bananes plantain, d'ignames, agrémentés de sauce et, pour les plus chanceux, de poisson ou de poulet. La viande reste rare et sans doute hors de portée de beaucoup.
le kapok
J'ai été séduit par la démarche de la population, une souplesse mâtinée de légèreté confinant parfois à l'indolence, avec la plupart du temps un sourire éclatant. Même chez ceux – nombreux – qui semblent titrer le diable par la queue. Et parfois, des éclats de violence soudain, que la chaleur permanente, la lumière excessive, les bruits aussi (en ville, le concert des klaxons !), et peut-être un surcroît de misère, exacerbent. 
Bref, le spectacle de la rue, où je me suis longuement promené, m'a fait prendre conscience que beaucoup se contentent de très peu et cependant ne mendient pas pour autant. Que les enfants et les adolescents, sortant des écoles et collèges dans leurs uniformes impeccables, étaient prêts à répondre aux questions que je leur posais ("Le blanc, le blanc" !), et peut-être même contents de parler en français, hors du périmètre scolaire.
sculpture dans la cour du Koral Beach (une cible des terroristes)
Bien sûr, j'étais conscient que la vie ici est très dure. Les salaires sont bas, quand il y en a. La protection sociale est inexistante ou presque. La télévision leur donne une idée complètement faussée du reste du monde, avec tous ces incroyables feuilletons (brésiliens, indiens, égyptiens, américains ou européens, selon les chaînes) qui se passent exclusivement dans les milieux huppés. Aussi, m'a-t-on dit : « Vous, en Europe, vous avez tout, belles maisons, belles voitures, beaux vêtements, vous pouvez venir ici quand vous voulez, alors que nous, on n'a rien et c'est très difficile d'aller chez vous ! » J'avais beau expliquer qu'il y avait beaucoup de pauvres et même des miséreux en France, des gens sans logement qui dormaient à même la rue, ils ne me croyaient pas. Ils ne voient jamais ça à la télé. Et on ne croit que ce qu'on voit ! Et les Ivoiriens immigrés chez nous se gardent bien d'en parler quand ils reviennent en vacances ici...
Yamoussoukro : l'esplanade de la Fondation Houphouët-Boigny 
immenses terrains vagues tout autour, le centre ville dans le lointain
Au total, j'ai passé deux semaines riches en expérience humaine, extrêmement intenses. Je remercie donc Pierryl et Lucile de l'accueil, et toutes les personnes rencontrées, qui m'ont apporté beaucoup de leur humanité, associée à pas mal d'humilité de ma part ; c'est ce qui fait la beauté et l'unicité de l'être humain, sous toutes les latitudes.

Lucile au sommet de la Dent de Man : repos bien mérité 

*              *               *              *              *
CODICILLE  
     
Je reçois l'onde de choc des nouvelles de Côte d'Ivoire et de l'attentat de dimanche, qui ne font que confirmer mes sentiments d'impuissance et de révolte ; d'abord contre les fabricants, marchands et trafiquants d'armes de tous poils ; ensuite contre leurs complices, les maîtres du monde (de chez nous et d'ailleurs) et va-t-en-guerre bien carrés à l'abri dans leurs palais douillets (et, sans vergogne, qui offrent la Légion d'honneur à ceux qui nous achètent nos engins de mort !) ; enfin contre leurs exécutants : ces misérables fanatisés qui préfèrent la mort à la vie (la rage et la haine semblent leur seul lien au monde), ce qui explique leur dangerosité. 
Et aussi contre les charognards de la presse (écrite, orale et surtout audiovisuelle : télé et internet) qui amplifient par leur surenchère l'impact de l'horreur, en confirmant le mot de Pierre Bourdieu pour qui les faits divers font diversion. En fait, voilà ce qu'il nous disait dans Sur la télévision (Raisons d'agir, 1996) : "La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques." 
Voilà pourquoi je ne regarde plus les journaux télévisés, qui me sidèrent par leur vacuité et me donnent envie de vomir, et que même j'hésite maintenant à continuer à écouter la radio qui n'est, hélas, pas en reste dans cette escalade de la bonne conscience à dix balles, comme on disait autrefois. Alimenter les peurs - et les désirs, voilà le seul objectif de la société du spectacle. Et, pendant le spectacle, l'audimat grimpe, les cerveaux régressent, les ventes continuent et prolifèrent : c'est bon pour l'économie, ça, coco !
Eh bien, je ne suis pas craintif, et ça ne m'empêchera pas de continuer à voyager, voire même de retourner dans ces pays martyrisés si ça peut les aider. Je lisais hier dans Sud-Ouest dimanche que les guides du routard ont cessé de mettre à jour ceux consacrés à l'Égypte, la Tunisie, l'Algérie, le Mali, l'Afghanistan, la Syrie, l'Iran, le Venezuela, la Colombie, etc... et la Côte d'Ivoire ! Les terroristes auraient-ils donc gagné ?

PS 1 :  Le colonialisme est loin d'être mort. Nous aurions même un vif intérêt à nous débarrasser de la mentalité post-coloniale, à décolonialiser nos esprits. Ce qui vient de se passer montre clairement que la situation reste explosive.
PS 2 : instruit par l'incident de Melbourne (page du 27 avril 2015), je n'ai pratiquement pas photographié d'habitants...