mercredi 14 septembre 2016

14 septembre 2016 : Mostra de Venise, une belle moisson


Jamais une société n'a été aussi éloignée que la nôtre des hauteurs spirituelles. La place du sacré, comme celle du silence, s'estompe.
(Jean-Michel Delacomptée, Petit éloge des amoureux du silence, Gallimard, 2011)

Mais la grande affaire de Venise, c'était la Mostra, que j'abordais, comme chaque année, avec mon sens du sacré. Je ne vais en effet jamais au cinéma (aussi bien à Bordeaux) sans faire le vide en moi, sans avoir besoin d'être concentré, et souvent entrant dans la salle dix minutes avant le commencement, en fermant les yeux pour me préparer à ce que je vais voir : d'où le fait que je déteste les cinémas qui passent de la publicité avant. J'entre en religion au cinéma (comme au théâtre, au concert, à l'opéra, en voyage, dans un livre, dans un poème, en amitié, dans une rencontre...), et j'enrage de voir tous ces smartphones encore allumés jusqu'au tout dernier moment, et déjà rallumés dès le commencement du générique de fin, quand ce n'est pas en cours de route (vu la même chose à la Fenice de Venise pour La Traviata : si on n'a pas envie de voir un opéra, on ne vient pas et on ne dérange pas ses voisins par cette servilité qu'implique le besoin de connaître les messages instantanément !) : comment ces personnes peuvent-elles être concentrées, entrer totalement, s'immerger dans ce qu'elles sont censées découvrir ? Enfin, le son était souvent trop fort, j'ai dû faire usage de mes bouchons auriculaires pour plusieurs films.

la foule devant le Palais du Festival : probable arrivée de vedettes
 
Sur ce, qu'ai-je vu à la Mostra de Venise ? Des films originaires de 17 pays différents ! Car on – moi, en tout cas - vient dans les festivals de ce genre pour s'ouvrir au cinéma du monde entier et sortir de la servitude volontaire (encore une) du détestable impérialisme culturel (et surtout commercial, quand on voit les films qui font des entrées) américain qui nous pourrit la vie : j'ai pu lire avec effarement dans la brochure The Chinese film, présente à la Mostra, que sur les dix films qui ont fait le plus de recettes en Chine dans les douze mois écoulés, neuf sont américains, et le premier chinois est en neuvième position (Mao doit se retourner dans son mausolée !).

la salle Giardino, toute nouvellement construite, où je suis allé plusieurs fois

Bref, en dehors de trois films qui ne m'ont pas plu (l'iranien Drum de Keywan Karimi, très beau esthétiquement, mais abscons, l'argentin Kékszakállú, de Gaston Solnicki, curiosité dont le seul intérêt pour moi était la musique du Château de Barbe-Bleue de Bartok et le documentaire chinois très bavard Ku Qian de Wang Bing, d'un ennui incommensurable, je suis sorti avant la fin de celui-ci, parce que lire des sous-titres très abondants en anglais, c'est assez pénible), je n'ai vu que du bon et même du très bon. Je n'ai pas vu les deux grands films primés, le Lion d'or ni le Lion d'argent, parce que j'ai choisi les films en fonction des horaires, de leur nationalité, et souvent sans même savoir de quoi ils parlaient, car je n'ai pas acheté le catalogue, un pavé énorme. Mais, comme ça, la découverte était totale !


Commençons par les trois films anciens restaurés que je suis allé voir, car un festival, c'est aussi fait pour ça : parfaire sa culture cinématographique ! Tutti a casa de Luigi Comencini (qui fut distribué en France sous le titre La grande pagaille), avec Alberto Sordi et Serge Reggiani, est un fleuron de la comédie italienne de la grande époque (1960) qui raconte la débandade d'une partie de l'armée italienne en 1943, après l'armistice : un régal, que je n'avais jusque-là vu qu'au ciné-club de la télé. Processo alla città de Luigi Zampa (1952), fait le procès d'une ville, Naples, où la peur et la corruption verrouillent l'activité du juge chargé de l'enquête (le bellâtre de l'époque Amedeo Nazzari, excellent acteur du reste) décidé cependant à aller jusqu'au bout : jamais vu encore, excellent. Enfin, Opfergang (1944), du cinéaste allemand Veit Harlan (tristement célèbre pour le film nazi Le juif Süss) dont je n'avais encore rien vu : un très beau mélo sur les histoires d'amour d'un homme tiraillé entre deux femmes qu'il aime également.


Tout le reste était des films récents, inédits et presque tous présentés pour la première fois ici. Commençons par les films italiens, car tout de même, quitte à être à Venise, j'en vois le maximum, puisque la France rechigne à les distribuer. L'estate addosso, de Gabriele Muccino, est un excellent film sur la fin de l'adolescence et les intermittences du cœur : deux jeunes Italiens (dont Brando Pacitto, qui crève l'écran, joue aussi dans Piuma) sont invités par un copain déjà installé là-bas à aller passer quelques jours en Californie ; ils seront logés à San Francisco chez un couple de trentenaires gays. Ils y apprendront la liberté et la tolérance. Piuma, de Roan Johnson, conte une autre histoire d'adolescents : un trop jeune couple attend un bébé, vont-ils pouvoir le garder ? Ça m'a beaucoup plu, un des rares moments joyeux dans une cohorte de films tragiques. Tommaso, du pimpant Kim Rossi Stuart (réalisateur et acteur principal), narre les affres d'un quadragénaire qui voit s'envoler la jeunesse. Ça m'a beaucoup fait rire aussi. Les deux derniers films italiens vus étaient des documentaires, l'un très dur sur la jeunesse délinquante de Naples, Robinù (Michele Santoro), l'autre sur un prêtre exorciste en Sicile, Liberami (Federica Di Giacomo), que j'ai regardé avec curiosité et finalement assez d'intérêt.

Le cinéma français était à l'honneur aussi. Frantz, de François Ozon, sorti ici tout de suite après, a été un des chocs esthétiques du festival. Parfaitement maîtrisé, d'un classicisme absolu, c'est une belle réussite (remake d'un film de Lubitsch, Broken lullaby de 1932) sur le thème de la réconciliation franco-allemande difficile après la guerre de 14-18. Belle performance de Pierre Niney et de Paula Beer (primée pour son interprétation). Attention, prévoyez des mouchoirs ! Jours de France, de Jérôme Reybaud, est un road movie, pérégrination à travers la France d'un trentenaire gay parisien qui, un beau matin, quitte son compagnon et disparaît : l'autre cherche à le retrouver. Quatre jours et quatre nuits à divaguer, au hasard des rencontres, souvent très belles ; un parcours de la France qui m'a bien plu (il ne sortira ici qu'en avril prochain). Réparer les vivants, d'après le best-seller éponyme, est un film semi-documentaire sur une transplantation cardiaque. Je suis resté de marbre devant cette histoire pourtant bien ficelée par Katell Quilleveré, et bien interprété par Emmanuelle Seigner, Tahar Rahim, Dominique Blanc. Mais on ne s'ennuie pas ! Sortie en novembre.
De tous les autres pays, je n'ai vu qu'un film ; procédons par ordre alphabétique de nom de pays :
Chili : El Cristo ciego, de Christopher Murray. Michaël est devenu un fou de Dieu, il se prend pour le Christ. Il quitte tout pour aller sur les routes, pieds nus, et pense qu'il peut faire des miracles. Très bien fait, passionnant, pour peu qu'on admette le thème.
Colombie : Los nadie, de Juan Sebastián Mesa. Des adolescents essaient de survivre dans une banlieue assez sinistre. Ils n'ont rien. Un beau film social à la Ken Loach.

Corée : The net, de Kim Ki-Duk. Un pêcheur coréen du nord, dont le bateau tombé en panne a dérivé dans les eaux sud-coréennes, devient un enjeu entre les deux Corée. Parfaitement maîtrisé, un thriller glaçant qui sortira en France. À ne pas manquer.
Espagne : Tarde para la ira, de Raúl Arévalo. Une histoire de vengeance : un homme enquête pour retrouver les traces de ceux qui ont assassiné sa femme huit ans auparavant. Assez classique, mais bien foutu.

Inde : Hôtel Salvation, de Shubhashish Bhutiani, conte l'histoire d'un vieillard qui, sentant la mort venir, veut absolument partir vers les bords du Gange, le fleuve sacré, selon les rites ancestraux. Son fils, plus moderniste, le suit pour tenter de comprendre. Un moment fort du festival. Mérite une sortie en France.
Islande : Hjartasteinn, de Guŏmundur Arnar Guŏmundsson. Adolescents en recherche de soi et en quête d'identité sexuelle. Violence des adultes, un film impressionnant.
Japon : Gukoroku, de Kei Ishikawa. Beau film d'enquête sur des crimes mâtinés d'inceste.

Mexique : La región salvaje, de Amat Escalante, est un film semi-fantastique, à la limite du film d'horreur, autour d'un gourou prédateur et assassin. Terrible. Primé (meilleur réalisateur ex-aequo).
Népal : White sun, de Deepak Rauniyar. Après la trêve conclue avec le gouvernement, un guérillero maoïste revient dans son village après douze ans d'absence. Il découvre que sa femme a eu un enfant en son absence et que son père vient de mourir. Il doit participer aux rites traditionnels de crémation, ce contre quoi il se battait. Dans un admirable paysage de montagnes, très belle confrontation entre la tradition et la modernité. Un des chocs du festival.
Philippines : Pamilya ordinaryo, d'Eduardo Roy Jr. La tragédie des enfants de rue de Manille : un très jeune couple (15 ans) se fait voler son bébé, sans doute pour qu'il soit vendu à de riches bourgeois. Moins fort que Blanka, vu l'an dernier (et sorti récemment en France), mais tout de même époustouflant.
Turquie : Koca Dünya, de Reha Erdem. Un jeune homme s'enfuit dans les bois en emmenant avec lui sa jeune sœur, promise en mariage forcé à un vieux imam. Encore un excellent film social, à la limite du fantastique.
Vénézuela : La soledad, de Jorge Thielen Armand. Une vieille femme noire habite dans une grande maison bourgeoise délabrée. Les propriétaires décident de la vendre. Encore un moment fort.

à l'heure du pique-nique ou de la sieste, sous les ombrages

On le voit, ce ne sont pas les bons films qui manquaient : au contraire, il y avait pléthore, on m'a parlé par exemple d'un film iranien excellent (hélas, pas celui que j'ai vu). Mais dans ce genre de festival, on fait des choix. Par ailleurs, je n'avais pas envie de voir cinq films par jour, comme certains. Je me suis contenté d'une moyenne de trois par jour, ce qui est déjà beaucoup, compte tenu des sous-titres en italien et en anglais. Et ce qui me laissait du temps pour me balader...

je ne perds jamais le vélo de vue, et le vois donc en vitrine dans Venise


 

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