Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 31 octobre 2016

31 octobre 2016 : les spectres de l'Europe


Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
(Karl Marx, Le Manifeste du parti communiste, 1848, premières phrases)


Pour changer un peu, et en attendant le recueillement de demain 1er novembre, parlons cinéma. Je reviens de Montpellier, où le Cinémed a été brillantissime. Presque tous les films vus (fictions récentes et à venir, rétrospectives, documentaires) étaient excellents ou très bons. Mais quand on voit le nombre éhonté de nullités qui sortent dans les grands circuits commerciaux, je comprends le découragement des gens qui décident... de dire que le cinéma ne les intéresse pas ou ne les concerne plus, et de ne plus y aller. Qu’ils fassent un tour dans un de ces très bons festivals que je fréquente, et ils retrouveront le goût du cinéma !

la promenade qui mène au Corum, siège du festival
 
Rétrospectives : il y a eu la rétrospective Mauro Bolognini, cinéaste dont on voit parfois des films au ciné-club de la télé. Je suis allé voir Bubu, excellente reconstitution de la prostitution au début du XXème siècle (d’après le roman français de Charles-Louis Philippe), Senilita, un film triestin un peu triste (adaptation aussi d'un roman du grand Italo Svevo), avec Claudia Cardinale, et une curiosité, Une fille formidable, une comédie musicale de 1953, avec la starlette Sophia Loren en danseuse aux jambes fuselées, dans un de ses premiers films ! Ça m’a enchanté (je rappelle que je l’ai vue pour la première fois au cinéma en 1956, dans La fille du fleuve, où elle était devenue vedette). 
Et puis une rétrospective d’un cinéaste inconnu (de moi, et de beaucoup) : le cinéaste espagnol (né au Salvador) Imanol Uribe, dont j’ai vu quatre films, La muerte de Mikel (en version originale non sous-titrée, je suis quand même resté jusqu’au bout), Dias contados (sous-titré en anglais), Adios, pequeña et le formidable El Viaje de Carol, un des grands moments du festival. Carol est une fillette de douze ans qui rentre en Espagne avec sa mère à l’automne 1938, son père, Américain, est pilote dans les Brigades internationales. C’est un film absolument bouleversant, d’une grande richesse thématique et de toute beauté. 
 Il y avait aussi un hommage à Sergi López : je suis allé voir l’excellent Pain noir, qui évoque la Catalogne juste après la guerre d’Espagne et l’horreur absolue du franquisme.

 autre lieu de projection : l'ancien cinéma Pathé

Parmi les films récents et à venir, j’ai particulièrement apprécié Bravo virtuose, de l’Arménien Lévon Minasian, qui en dit long sur la déliquescence et la corruption des anciennes républiques soviétiques, celui de Rachid Benhadj, L’étoile d’Alger, sur la naissance et le développement de l'islamisme dans les années de plomb (90) en Algérie, le superbe Fiore de l’Italien Claudio Giovannesi, qui relate une fraîche histoire d’amour entre deux jeunes incarcérés dans une prison pour mineurs, le Turc L’apprenti, d’Emre Konuk, portrait d’un asocial atrabilaire, le thriller français glaçant La mécanique de l’ombre, de Thomas Kruthof, le très humain film de Marian Seresesky, La porte ouverte, portrait de deux prostituées madrilènes, une mère et sa fille. Mais mon préféré, en fiction, fut le film libanais Tramontane, de Vatche Boulghourjlan : un jeune musicien aveugle découvre qu’il n’est pas l’enfant biologique de la femme qui l’a élevé. Absolument bouleversant.

 
Dans les documentaires, j’ai regardé avec beaucoup d’intérêt Chacun sa bonne, de Maher Abi Samra (le trafic des bonnes dans la haute bourgeoisie libanaise), Samir dans la poussière de Mohamed Ouzine (sur le trafic d’essence frontalier entre l’Algérie et le Maroc), Les cormorans de Fabio Bobbio (évocation poétique de l’été de deux pré-adolescents), la transplantation au Canada de la jeune tunisienne Zaineb dans Zaineb n’aime pas la neige, de Kaouther ben Hania, dont j'ai aussi vu la formidable enquête sur Le challat de Tunis, essai par moments hilarant (enfin on rit jaune) sur les difficiles relations homme/femme en Tunisie, à propos d’un type qui, dans les années 2000, balafrait les fesses des jeunes femmes trop dévêtues à son goût !

vu à Montpellier : lumières

Mais mon documentaire préféré fut le grec Des spectres hantent l’Europe, qui projette un regard cru sur un camp de migrants aux frontières de ma Macédoine, où ils vivent dans la boue et le froid en attendant l’ouverture des frontières vers un hypothétique départ vers l’Allemagne. Pendant une heure 20, on les voit et on les entend quasiment en plans fixes et en couleurs, sans le moindre commentaire ; puis les vingt dernières minutes, en noir et blanc, nous remontrent le camp, avec cette fois un texte en voix off, d’une beauté poétique stupéfiante, inspiré de Walter Benjamin. Au moment où on démantèle Calais, j’attends le cinéaste français capable de faire un aussi beau film, une œuvre, quoi ! Je m'offrirai le film dès sa sortie en dvd, tant j'ai hâte de réentendre le beau texte final...
Et l’Antigone d’or (le grand prix des films de fiction en compétition) a été donné à l’extraordinaire Vivre et autres fictions, de l’Espagnol Jo Sol, qui fut un très grand moment, film à ne pas rater quand il sortira en France. Un film sur le handicap, une sorte de fiction documentaire géniale sur les difficultés de vouloir vraiment vivre sa vie (y compris sexuelle) et la faire accepter aux "normaux" quand on est en fauteuil roulant. Pas de voyeurisme idiot ici, mais une réflexion salutaire et intelligente sur le sujet, servie par des acteurs (sans doute non professionnels) admirables. Et une réflexion terriblement humaine...

fleurs à Montpellier

Je dirais d’ailleurs que ce qui ressortait le mieux de l’ensemble des films présentés était la dignité des êtres humains, souvent placés dans des situations complexes, et qui tentaient d’améliorer leur environnement. Autant dira que beaucoup de ces films étaient vivifiants ! Même quand ils traitaient des spectres qui nous hantent : le handicap, la prostitution, la corruption,  la guerre et l'intolérance...

lundi 17 octobre 2016

17 octobre 2016 : fragilité de l'être humain



Hamlet : Frailty, thy name is woman. [Fragilité, ton nom est femme.]
(William Skakespeare, Hamlet, acte 1, scène 2)

Ah ! le silence, le sacré : ce sont presque des gros mots aujourd’hui, quand tant de personnes n’ont rien de plus urgent, quasiment dès le réveil, d’allumer qui la télévision, qui la radio, qui son smartphone (à supposer qu’il fût éteint), qui son MP 3, comme pour étouffer toute possibilité de voix intérieure...
C’est pourquoi le vélo, et sa pratique régulière (comme sans doute la marche à pied quotidienne, et bien entendu, la lecture et son corollaire, la méditation) constituent un formidable antidote à cette diminution de la place du silence – et de celle du sacré – dans nos vies. À condition pourtant d’oublier, aussi bien à pied qu’à vélo, tous ces engins sophistiqués de la haute technologie moderne qui se chargent de nous rappeler à l’ordre, celui du bruit et des valeurs matérielles. Ces derniers nous entourent continuellement, et il est loin le temps où un Henri Thomas, de retour des USA, pouvait écrire : "On ne méprisera jamais assez la religion du dollar et de la technique. Si les autos sont nécessaires comme ils le disent (« la vie est impossible sans une voiture »), alors l'abrutissement par le bruit est nécessaire aussi" (publié dans De profundis Americae : carnets américains, 1958-1960, Le Temps qu'il fait, 2003). 
  
Aujourd’hui, non seulement on ne méprise pas cette religion, mais on l’idolâtre à un point inimaginable. Et il faut faire un effort considérable pour s’en éloigner un tant soit peu, pour dire que « Non, la technique, très peu pour moi, je préfère l’humain ! Sans doute on peut rencontrer des gens sur internet... Mais je préfère les rencontrer en chair et en os, dans les couloirs de mon immeuble, dans mon voisinage, sur le trottoir en allant faire les courses, dans le bus, dans le tram, dans le train, en allant rendre visite à l’un ou l’autre... Je préfère aller en bibliothèque pour lire et trouver des livres plutôt que pour jouer à des jeux vidéo... etc.» Il est vrai que, si j'en crois un collègue, la dernière trouvaille des calendriers serait d'en faire un avec des bibliothécaires nus !!! J'espère que ce n'est qu'une blague, mais ça ne m'étonne pas : on ne sait trop quoi inventer pour éloigner les lecteurs (cette espèce en voie d'extinction) des bibliothèques... Là, ce sera le pompon !
C’est peut-être un combat d’arrière-garde que le slogan de Mélenchon en 2012, L’humain d’abord ; pourtant, il me semble plus que jamais d’actualité. L’humanité est fragile, c’est peut-être mon côté féminin qui parle ainsi (et je pense à Hamlet, lui aussi, à sa manière, personnage autant féminin que masculin), mais je n’ai rien d’un macho qui renie une part de lui-même. "Qu’est-ce qui est pire ? — Perdre sa propre identité, renier ce qu’on a été, se démener pour paraître différent de celui qu’on a été" (Mario Moretti, Brigate rosse : une histoire italienne, trad. Olivier Doubre, Amsterdam, 2010).


 
Je l’ai vu, cette fragilité, dès que la maladie, la grave, nous menace ; je la vois, cette fragilité, avec le vieillissement des individus, et l’abandon qui est souvent leur lot (aussi bien chez soi qu’en résidence pour personnes âgées). Je la vois aussi chez les enfants et adolescents d'aujourd'hui, soumis à un matraquage publicitaire et technologique démentiel, qui les prive de leur enfance et de leur adolescence, qui les rend dépendants d’une société devenue folle...
Alors, je fais du vélo. Manière de me fortifier contre cette fragilité qui me menace aussi. Je lis beaucoup, manière de me battre contre l’abrutissement qui menace le cerveau. J’écris, manière de me donner la force de continuer à vivre... Et je me déplace, pour voir les uns, les autres, ceux de ma famille ou de la famille de Claire, pour retrouver les vieux amis ou les plus jeunes, ou pour en dénicher de nouveaux. Pour retrouver aussi, par le contact humain, et au-delà du silence, le sens du sacré : comme me disaient les matelots philippins sur le cargo, « nous sommes dans la main de Dieu », manière pour eux d’exprimer cette fragilité encore plus flagrante dans l’âpreté de leur travail et de leur éloignement de chez eux. Dans la réconciliation aussi, comme écrivait Aragon : "Et leur sang rouge ruisselle / Même couleur même éclat / Celui qui croyait au ciel / Celui qui n'y croyait pas".

Sur ce, je pars pour une dizaine de jours, justement, à la rencontre des hommes, comme disait Benigno Cacérès, que j’ai connu en 1971 à Angers et qui m’a marqué de son empreinte. À la prochaine !


 

A signaler : un très bon dossier sur "Les nouvelles mobilités urbaines : ça roule pour le vélo", dans le n° 3675 du 6 octobre 2016 de Réforme, hebdomadaire protestant, que je lis régulièrement.

samedi 15 octobre 2016

15 octobre 2016 : "L'opticien de Lampedusa" ou la métamorphose


Je regrette la vie bien réelle, palpitante, pareille à un cœur mis à nu, qui se conquiert au tranchant de l’âme par ceux qui ont su s’en forger une droite comme une épée de Tolède.
(Jean-Marc Rouillan, Je regrette, Agone, 2016)


L’opticien de Lampedusa est un livre écrit par Emma-Jane Kirby, journaliste à la BBC. c’est presque une histoire vraie (comme on dit maintenant au cinéma quand on veut donner l'effet de réel : « tiré d’une histoire vraie »). Au cours d’un reportage sur l’île, l’auteur a rencontré le fameux opticien, un quinquagénaire, qui lui a livré son témoignage, dont elle a tiré ce roman : car pour moi, il s’agit bien d’un roman, certes élaboré à partir d’un témoignage, mais roman à 100 %, un peu comme Steinbeck avait livré un formidable roman (Les raisins de la colère), à partir de ses reportages. Du moins c’est ainsi que je l’ai lu, et je m’en fous si le portrait des personnages est fidèle ou pas, ni même s’ils ont tous réellement existé. C’est avant tout le portrait de l’humanité, de celle qui rend la vie palpitante, avec l’âme aussi tranchante et droite qu’une lame de Tolède !

 
L’opticien est un homme ordinaire, tranquille, travailleur, serein, consciencieux, qui vit sa petite vie "normale", même s’il a bien remarqué que les migrants sont de plus en plus nombreux à échouer sur les bordures de l’île : pour l’instant, ça ne l’a pas beaucoup touché ! Il fait comme s’ils n’existaient pas, préférant boire et manger avec ses amis, ou faire une virée en voilier avec sa femme et deux ou trois couples sur le Galata, que possède un de ses amis : il a l’impression d’être au paradis. En fait, il est comme toi et moi, comme chacun de nous, il est si facile de fermer les yeux quand on ne veut pas voir. Il faut une nouvelle sortie en mer, avec sa femme et des amis, alors qu’il est le premier à émerger du sommeil, pour le tirer de son aveuglement, de sa surdité aussi, et lui faire découvrir que les criailleries lancinantes des mouettes… sont en fait les cris de la tragédie, d’hommes, de femmes, d’enfants en train de se noyer et qui cherchent désespérément à quoi se raccrocher.
Immédiatement, pour eux qui, jusque-là, menaient leur petite vie pépère, le désir de sauver ceux qu’ils peuvent, va les saisir, au risque d’ailleurs de faire couler leur propre navire bientôt surchargé : "là-bas, des centaines. Les bras tendus, ils crachent, hoquettent, s'ébrouent comme une meute suppliante. Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête : comment les sauver tous ?", pense l’opticien. Ils ont envoyé des SOS de secours aux autorités à terre pour que les garde-côtes viennent à leur rencontre. Les mains s’agrippent et peu à peu, le blanc et le noir se mêlent. Des femmes, des enfants, des hommes sont hissés à bord, souvent quasiment nus (et on redécouvre la pudeur), grelottants ou couverts d’huile de moteur : ils sont bientôt quarante-sept dans une embarcation prévue pour dix personnes. Mais il en reste tellement d’autres encore sur la mer, dont hélas beaucoup de cadavres
Notre homme, l’opticien donc, s’aperçoit alors, dans l’urgence (et les gardes-côtes arrivant renvoient leur frêle embarcation de plaisance vers la côte, alors que le petit groupe d’amis aurait voulu en sauver encore davantage) de la tragédie des migrants. Pour lui, ils n’étaient que des pions dont on parlait à la télévision : mais voir la mer pleine de ces corps luttant pour survivre, ou ne luttant plus, casse en lui et chez ses amis la bonne conscience de ceux qui ne veulent pas voir ce qui se déroulait à leur porte, sous leur nez, à eux pour qui la mer n’était qu’une source de plaisir. C’est comme une nouvelle naissance à la fraternité humaine, la création d’un nouveau lien qui va transformer leur vision du monde. On ne peut plus faire comme si on ne savait pas : "Ces naufragés flottaient entre la vie et la mort. En tenant leurs mains dans les siennes, en les regardant reprendre leur respiration sur le pont du Galata, il a su qu’il touchait à l’essence même de la vie".
Ce curieux roman-témoignage donc est aussi la découverte de la dignité, avec, à l’arrière-plan, une dénonciation de l’indifférence européenne (« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », disait Michel Rocard vers 1990, la médiatisation outrancière de la politique entraîne de ces phrases malheureuses). Dans l’émotion qui va submerger le petit groupe – ils voudront absolument revoir ceux qu’ils ont sauvés, qui ont été parqués dans un camp – on ne peut plus vivre comme avant. Quel est notre seuil de tolérance, en tant que citoyens, qu’êtres humains, pour nous décider à agir ? Et sans devenir pour autant des héros. L’histoire, pourtant une tragédie, peut sembler idyllique. On a tous besoin de ce petit rappel à l’ordre – non pas à "l’ordre établi" – mais à l'éveil de la conscience : "Il avait toujours su où il allait. Depuis ce jour, il a la sensation que ses certitudes ont volé en éclats. Comme si une part de lui-même était restée là-bas, avec ceux qu'il n'a pas pu sauver".
Ce livre, très bref, publié par les éditions des Équateurs (je vois à leur catalogue qu'ils ont réédité le Gandhi de mon cher Romain Rolland) et qui se lit d’une traite, peut contribuer à cet éveil de la conscience. Qu’est-ce qu’être vivant ? "Je suis vivant puisqu’à nouveau je fais semblant", écrivait Jean-Luc Lagarce, dans Trois récits (Les solitaires intempestifs, 2001). Arrêtons de faire semblant, semble nous dire Emma-Jane Kirby. 
 

jeudi 6 octobre 2016

6 octobre 2016 : hommage à René Rougerie, éditeur


Si l’on pouvait recouvrer l’intransigeance de la jeunesse, ce dont on s’indignerait le plus c’est de ce qu’on est devenu.
(André Gide, Les faux monnayeurs, Gallimard, 2007)


10 septembre dernier : Aéroport de Venise, dans la foule qui attend l'avion, je tombe sur un couple de quinquagénaires français. Comme il entend notre groupe de cinéphiles causer de littérature, et moi de rappeler à mes amis que j'avais été conservateur de bibliothèques et que je déplorais de voir nos bibliothèques publiques de plus en plus désolantes dans leur choix d’acquisitions, presque entièrement tournées vers la réponse à la demande, et jamais dans la force de proposition et de promotion, lui s’est immiscé dans notre conversation. Ils reviennent d’une croisière d’une semaine dans l’Adriatique, il est conservateur de bibliothèque de la ville de Paris.
Très rapidement, la conversation s’engage entre nous deux principalement ; comme moi, il déplore cet état de fait, mais l’explique par deux faits : d’une part, l’obligation pour les acquéreurs de tenir compte de l’avis des élus voteurs du budget, et ces derniers râlent dès qu’ils reçoivent des plaintes d’abonnés qui n’ont pas trouvé le dernier best-seller (forcément indispensable, même si dans trois mois plus personne ne le réclamera) dans leur bibliothèque, et en second lieu, l’inculture et l’incuriosité de plus en plus généralisées des jeunes générations de bibliothécaires qui ne lisent rien ou quasiment rien, et qui sont trop contents de surfer sur la vague des grands succès de librairie et des meilleures ventes signalées dans les magazines hebdomadaires, quand ce n'est pas de proposer à leurs jeunes "lecteurs" des jeux vidéo auxquels on les laisse jouer sur les ordinateurs de la bibliothèque, comme je l'ai encore vu cet après-midi : triste époque...
Il se trouve qu’à mon dernier passage à Poitiers, comme je farfouillais dans la bibliothèque de mon amie Odile, je suis tombé sur le livre de René Rougerie, le fameux éditeur-imprimeur de Mortemart en Limousin, qui publiait en 1985 un pamphlet, véritable cri d'alarme sous le titre : La fête des ânes ou la mise à mort du livre. Il y constatait que les "trois quarts des ouvrages sont occultés quel que soit leur mérite. Révéler un ouvrage original n'est d'ailleurs possible que si l'auteur se prête à un portrait croustillant et si l'éditeur offre une publicité substantielle". Que dirait-il aujourd’hui où les auteurs, pour se vendre, doivent se prêter à la prostitution télévisuelle ou internetienne, qui a fortement progressé depuis trente ans, sous peine de rester inconnus !


Il réagissait aussi à cette invasion technologique et soi-disant communicante : "Certains nous annoncent déjà une nouvelle civilisation. Un spécialiste" [on dirait aujourd’hui un expert : on les voit pulluler à la télévision, comme les sauterelles sur les champs de céréales, et faisant des dégâts semblables, sur le plan spirituel] "déclarait récemment sur les ondes que nous allions, grâce à la communication, revenir à une civilisation orale... en attendant sans doute un nouvel âge des cavernes". Auquel on arrivera assez tôt, avec le retour de la barbarie (une bonne moitié des enfants entrant en 6ème ne savent pas lire correctement), et l’épuisement des ressources naturelles qui nous tuera tous. 
Il soulignait le drame des libraires qui commençaient déjà dans les années 80 à dire : " mon stock de livres est beaucoup trop important, me coûte trop cher... donc je supprime le rayon poésie. Attitude suicidaire alors que justement la valeur de cette librairie reposait sur un grand – et souvent judicieux – choix de livres". Éliminons tous les livres de rotation lente, ne gardons que les livres de vente facile, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes (les hypermarchés font ça très bien !). Et proscrivons le "libraire qui, par amour du livre, d'un texte, gardera en rayon - pendant des mois – et parfois plus – un ouvrage qu'il est pourtant essentiel de préserver. C'est là le rôle premier du libraire : offrir un éventail culturel le plus large possible". Et aussi celui du bibliothécaire ! Il est vrai que ce dernier fait aujourd'hui du désherbage de stock, non pas en fonction de la qualité des livres éliminés, mais du fait de leur succès quantitatif en terme d'emprunts
Il est vrai qu’on ne parle plus de livres aujourd’hui. Écoutons le langage des représentants : "nous proposons des produits de divertissement". René Rougerie écrit : "Je le répète, le best-seller peut très bien se passer du libraire [et j'ajoute, du bibliothécaire]. Nous, nous sommes la justification du métier de libraire. Certains ouvrages peuvent être achetés n'importe où. Par contre, la présence de nos livres dans certaines librairies – contrairement à ce que pensent bon nombre d'imbéciles – attire et retient le lecteur". Il faut croire que, pour beaucoup de représentants, la notion de lecteur n’existe pas. Il ne reste plus que des consommateurs, et de préférence, de divertissement. "La lecture devient un simple passe-temps – entre deux émissions de télévision sans doute. C'est ainsi qu'un fonds culturel est menacé car il faut aller vers les goûts du public et non pas chercher à éduquer celui-ci". Il y a belle lurette que la plupart des libraires – et aussi des bibliothécaires – ont renoncé à être des éducateurs. Désormais ils se contentent d’ouïr les sirènes "des bateleurs et à des laquais" du commerce et de la fausse monnaie (que Gide dénonçait dans son roman cité en épigraphe), celle que les Américains – qui s’y connaissent – appellent l’entertainment.
N’oublions pas que René Rougerie a été avant tout un grand éditeur de poètes et d’écrivains de haute tenue : Pierre-Albert Birot, Luc Bérimont, Max Alhau, Arrabal, Jean-François Mathé, Marcel Béalu, Joë Bousquet, René-Guy et Hélène Cadou, Georges Drano, Pierre Gabriel (que j’ai bien connu lors de mon passage dans le Gers), Yves Heurté, Max Jacob, Jean-Jacques Kihm, Jean L’Anselme, Yvon Le Men, Jean Rousselot, Saint-Pol-Roux, Victor Segalen, André Suarès, Pierre Toreilles, Boris Vian (il fut son découvreur, avec Les cantilènes en gelées), Roger Vitrac, parmi les plus connus.

illustration de Jean-François Mathé pour La fête des ânes
Enfin, dans ce pamphlet féroce et magnifique (qu'il a, bien sûr, imprimé et publié lui-même), il enfonce le clou : "la poésie ne se vend pas en librairie ? C'est pourtant le contraire qui est la vérité : la poésie ne se vend plus lorsque disparaît le libraire". Bien des libraires et des bibliothécaires d’aujourd’hui pourraient méditer sur ce livre. Mais lisent-ils encore, en dehors d'une infime minorité ?

dimanche 2 octobre 2016

2 octobre 2016 : les "vieux"


Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés.
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter.
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit,
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit.
(Jacques Brel, Les vieux)

Je reviens de Poitiers, où j’ai commencé à mettre au point ma nouvelle façon d’être pour l’année qui vient. Il faut bien prendre des décisions et s’y tenir : ça prouve qu’on n’est pas encore assez vieux, si on y arrive !
Donc, je vais continuer à aller là-bas en moyenne une fois toutes les trois semaines pour une durée de deux ou trois jours, et accompagner en particulier Odile qui, à quatre-vingt-onze ans, a du mal à se remettre du décès de sa fille Mireille survenu le 22 septembre 2015. J’ai senti, à mon dernier passage, qu’elle avait un grand besoin d’amitié et de soutien moral et physique.  
J’ai donc commencé, je suis arrivé vendredi matin, suis allé chez Georges qui, à quatre-vingt-dix-sept ans, ne se débrouille pas encore trop mal, et surtout a gardé un moral suffisant pour continuer ce qu’il appelle « non plus une vie, mais une survie ». J’arrive de mon train vers 10 h 30, je fonce chez lui, non sans lui avoir téléphoné pour savoir s’il faut que j’apporte du pain ou autre chose, nous papotons, nous prenons l’apéro, puis mangeons ensemble, je prépare la salade, fais réchauffer un plat cuisiné, en dessert un fruit ou du gâteau, puis le café. Une petite sieste tous deux, puis on papote encore, et je le quitte, monte en ville prendre le bus pour aller chez Odile.
 
Elle m’attend comme le Messie. Je me suis occupé de sa grande inquiétude, ses impôts : qui dira le drame de toute cette paperasse administrative pour ces personnes très âgées ? (J’avais dû aussi faire une lettre au centre des impôts pour Aline, une dame de la RPA1 où habite mon frère) Puis nous avons fait un tour dans le parc en bas de chez elle, sommes passés à la boulangerie, et remontés. Nous avons pris le thé et goûté (Odile a de temps en temps des fringales), papoté, lu quelques poèmes de Danse sur les flots, que je venais de lui offrir : j’en lisais un, lui passais le livre, et elle le lisait à son tour ; nous avions remarqué que c’était une bonne façon de faire découvrir les poèmes, les lire deux fois, l’un après l’autre. Puis j’ai préparé le repas du soir : une soupe, une salade de pommes de terre et d’endives avec des œufs durs. Odile n’a plus envie de cuisiner, elle est devenue « difficile », me dit-elle, ses goûts ont changé. Puis on a papoté encore, parlé de sa jeunesse, de la mienne, de nos lectures. Je relis en ce moment Les faux-monnayeurs, de Gide (1ère lecture, à Marmande, en 1969), au programme du bac d’un de mes petits-neveux ; elle se plaint de la pauvreté de la bibliothèque municipale de son quartier où, justement, me dit-elle, « je ne risque de trouver un tel livre ! »

J’avais emporté mon sac à viande pour éviter de salir des draps, et j’ai fort bien dormi dans la chambre d’ami. Elle dort très mal, elle qui, avant la mort de sa fille, faisait le tour du cadran ! Samedi matin, nous sommes allés en voiture (j’ai conduit) faire les courses, j’ai acheté douze bouteilles d’eau au supermarché, et elle a voulu que je l’emmène chez Picard acheter des plats cuisinés surgelés en barquettes pour une personne. Le midi, on a mangé un gros couscous que Rabiha, une Irakienne en exil à Poitiers depuis quarante ans, lui avait porté. J’ai mis ce qui restait dans une boîte, ça lui fera un plat à réchauffer dans les prochains jours. Sieste, puis on a repris la voiture (je deviens un vrai chauffeur !) et je l’ai emmenée en forêt de Moulière : plusieurs années qu’elle n’y était pas allée. Elle ne conduit plus que pour des petits trajets. On a dîné avec les nems de chez Picard, puis des fruits.
Et, rebelote, la voiture pour aller à Migné-Auxances voir une animation poésie autour de l’œuvre de Jean-Claude Martin, un de nos amis poètes de Poitiers. Le malheureux Georges, qui devait venir aussi avec une amie, s’est trouvé coincé, l’amie en question étant malade, et la trop petite voiture d’Odile n’aurait pas permis de le voiturer avec nous. Il s’en faisait fête et en était tout marri, le pauvre ! Belle soirée donc. Sans moi, elle n’y serait pas allée. Il faut que je gourmande les gens de l’Association Maison de la Poésie pour leur dire de penser à venir chercher nos deux « vieux » poètes.
Au retour, comme elle avait un petit creux, on a sorti le reste de soupe d’hier soir, et je l’ai accompagnée, bien que n’ayant guère faim. Et, ce matin, Odile a téléphoné à Rabiha, qui fréquente le marché proche, pour qu’elle nous rapporte quelque chose : poulet rôti, humus, petits beignets orientaux fourrés à la viande hachée, et gâteaux orientaux. j’y serais bien allé moi-même (Odile se ressentait de notre marche en forêt d’hier), mais ça fait tellement plaisir à Rabiha de rendre service que je n’ai pas voulu m’immiscer dans leurs arrangements. Pendant qu’on attendait, Odile m’a montré son nouveau manuscrit de poèmes inédits, Tout un monde fluide, qui devrait paraître l’an prochain. On a mangé, puis sieste, promenade dans le parc et elle m’a emmené à la gare pour mon train (j’avoue que je n’étais pas trop tranquille de la voir conduire, mais il y a, heureusement, très peu de circulation le dimanche). 

J’ai été saisi, dans ces trois jours, de les voir tous les deux, mes vieux amis poètes, donnant l’impression, selon les mots de Brel, de "Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin". Heureusement qu’ils trouvent un peu d’aide désintéressée, par exemple de Rabiha, cette femme étonnante, exilée d'Irak depuis quarante ans, qui vit très petitement avec son mari et qui est pourtant capable d’ouvrir son cœur tout grand. Elle nous a raconté leur dernier malheur : la société d’HLM a nettoyé le toit de leur maison au kärcher, et le produit chimique utilisé a détruit tout leur petit jardin (légumes et fleurs) et endommagé le sol pour plusieurs années. J’ai du mal à comprendre qu’en notre époque d’écologie, on n’utilise pas de produits « propres » pour ce genre de travail !
Prochain déplacement à Poitiers : du 11 au 13 octobre.
 
(1) Résidence pour Personnes Âgées.