Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 11 décembre 2017

11 décembre 2017 : la chanson du moment


 
Je me réclame des hommes
Qui aiment la terre comme un fruit...
(Serge Rezvani, Je ne suis fils de personne)


J'inaugure une nouvelle rubrique mensuelle : vous proposer une chanson, parmi celles que j'affectionne, et écoute souvent...
Celle-ci, je la connais bien, chantée par Rezvani lui-même (peintre, chanteur-compositeur, écrivain), et aussi par Mona Hefte. Mais elle fit partie également du répertoire de Jeanne Moreau. Que du beau monde !
Nous l''avions chantée en duo a cappella, Claire et moi, lors de la fête organisée à Brocas-les-Forges en 2005, dans les Landes, pour les 85 ans de ma mère...  
Et, en ces temps troublés, se rappeler la force et la bienveillance de l'amour au sens large, ne peut que faire du bien. 




Les mots de rien (Rezvani)

L’amour s’exprime avec des mots comme ça
Des mots de tous les jours
Des mots tout gris des petits mots de rien
Des mots de rien du tout

On dit au saut du lit :
« Bonjour, il fait beau, as-tu bien dormi ? »
Ces mots si tendres au tendre écho
Comme un pur reflet dans l’eau

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

Ces mots qui viennent et coulent au fil des jours
Ces mots qui tournent court
Tous ces mots qui ne pèsent pas bien lourd
Pour moi sont lourds d’amour

On se dit à minuit :
« – T’as les plis aux yeux dans l’coin quand tu ris
– Quand j’ris, mais oui mais oui chéri
Et toi quand tu me souris. »

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

L’amour s’exprime avec des mots tout chauds
Des petits mots bien clos
Des mots petits petits tellement petits
Qu’ils ne riment que pour moi
Qu’ils ne riment que pour toi


Écoutez-la, chantée par Jeanne Moreau : https://www.youtube.com/watch?v=cW1bDnEf0Gg



dimanche 10 décembre 2017

10 décembre 2017 : le cinéma au plus près du réel



Parce que notre rencontre, je le pense aujourd’hui, et l’impossible qu’il y a eu en elle ne pouvaient trouver place dans une vie et se sont produits dans l’éternité.
(Vergilío Ferreira, Lettres à Sandra, trad. Marie-Hélène Piwnik, Gallimard, 2000)

Décidément, malgré le temps pourri que nous avons en ce moment, le cinéma continue (en attendant la déferlante Star Wars) de nous apporter de belles surprises. Du côté des ressorties classiques d’abord, la nouvelle vague anglaise (free cinema) est tout justement à l’honneur, présentant des films que j'avais ratés à l'époque (trop jeune : Un goût de miel, par exemple, était interdit aux moins de seize ans). 


J’ai profité du festival de Pessac pour aller voir Le prix d’un homme (This sporting life) de Lindsay Anderson, sorti en 1963, avec Richard Harris (très marqué par le style de jeu de Marlon Brando) dans le rôle d’un jeune mineur cherchant à sortir à tout prix de sa condition sociale : remarqué par un vieux dirigeant, il devient une des stars du club local de rugby à XIII, mais rate son histoire d’amour avec sa logeuse, la seule qui essayait de lui redonner un semblant d’humanité. Constat implacable d’une société de classe gangrenée par l’argent, et où le sentiment n’a pas de place. 


J’ai aussi vu, à l’Utopia cette fois, Un goût de miel (A taste of honey) datant de 1961, où Tony Richardson narre la vie dramatique d’une toute jeune fille qui vit avec sa mère dans un garni. Cette dernière collectionne les amants (et Jo est priée de quitter les lieux lors de ces passades, ce qui lui fait rencontrer le cuisinier d’un cargo, un métis avec qui Jo va  connaître une brève idylle, sans doute le goût du miel du titre), et finit par en accrocher un pour se marier. Jo, restée seule, décide de quitter l’école pour travailler. Elle se découvre enceinte et rencontre Geoffrey, un jeune homosexuel qui lui propose de vivre à ses côtés, et qui va lui apporter la sécurité affective d'une forte amitié (à moins que le goût du miel soit là !). Tout se passe dans les quartiers misérables d'une grande ville, illuminés seulement par les fêtes foraines, les jeux et les chants insouciants des enfants. Malheureusement, l’espoir reste lettre morte, la société condamne ces jeunes à reproduire les erreurs de leurs aînés, et Jo risque bien de finir comme sa mère. Film en noir et blanc, très subtil, formidablement bien joué, que j’ai énormément apprécié et que je recommande.

 
Autre film anglais, mais tout récent, celui-là (et qui a un peu souffert d’être vu immédiatement après le précédent), Seule la terre (God’s own country), de Francis Lee, se passe dans une ferme isolée du Yorkshire. Johnny est un jeune paysan qui doit assurer les travaux les plus durs, car son père a eu un AVC et ne peut plus faire ces tâches. Pour oublier sa solitude, Johnny passe ses soirées à se saouler au pub où il lui arrive d’avoir des relations sexuelles masculines sans lendemain. N’y arrivant plus, au moment de l’agnelage, ils recrutent un saisonnier roumain, Gheorghe. Johnny, privé de mère (celle-ci s’est enfuie quand il était petit) est très seul, malgré la présence de sa grand-mère Deirdre. L’arrivée de Gheorghe va l'obliger à vaincre sa xénophobie (il n'arrête pas au début de traiter le saisonnier de "gypsy"), et petit à petit, au fil des travaux, de se rapprocher de lui : le film montre l’apprivoisement entre les deux hommes, comme fil conducteur d’une vraie histoire d’amour. Ce qui n’est pas simple, dans le contexte du comportement rude de la campagne et qui exclut à priori les sentiments (en dehors de ceux apportés aux animaux, vaches et brebis). Johnny, maladroit dans ce domaine, va apprendre à aimer, au contact de Gheorghe. Leur amour est dépeint avec beaucoup de sensibilité, y compris dans son côté fleur bleue. Même si parfois, la description des rapports physiques est un peu surlignée (et, étonnamment, malgré des scènes osées assez crues, il n'est même pas interdit aux moins de douze ans !). Le rapport avec la nature est évoqué en plans très larges sur les collines, les murets et les prairies, tandis que les rapports entre humains ou entre hommes et bêtes sont montrés en gros plans. Un bon film, à comparer avec Marvin et Moonlight, autres films récents traitant d'homosexualité..


À côté, Un homme intègre, de l’Iranien Mohammad Rasoulof, semble surgir d’une autre planète : comment vivre dans un pays où la corruption endémique règne partout sous forme de pots-de-vin : dans les entreprises, les lycées, la police, la justice et les prisons, les banques et les assurances ? Celui qui ne veut pas jouer le jeu en pâtit lourdement : c’est le cas de Reza, qui se trouve à la tête d’une petite entreprise d’élevage de poissons d’eau douce. Son terrain est guetté par une grande compagnie privée, qui use de tous les moyens pour le faire déguerpir : coupure de l’eau indispensable à son élevage, empoisonnement des bassins de poissons, menaces diverses. Reza, personnage étrange dans ce cadre, ne souhaite ni corrompre les autres, ni se laisser corrompre. Il essaie de résister, malgré le chantage, la violence, la peur pour sa famille. Dans un fol entêtement, il décide de ne pas céder. Il va se retrouver en prison, puis obligé, pour les protéger, d’envoyer sa femme et son fils vivre chez son beau-frère. Ce qui frappe dans ce film, c’est que le héros n’est pas présenté comme aimable. Il est brusque, il est rude, il ne sourit jamais. Les seuls moments où on le sent apaisé et où il donne un peu prise à notre empathie, c’est quand il va se baigner dans le petit lac intérieur d’une grotte. C’est un film parfaitement maîtrisé, mais noir, très noir, et on comprend qu’il n’ait pas plu aux autorités du pays, où le cinéaste est désormais assigné à résidence.


jeudi 7 décembre 2017

7 décembre 2017 : un original


Il tournait les pages délicatement pour ne pas troubler le sommeil de sa mère parce qu’il se rappelait l’époque où lire passait pour une forme de paresse et où il se devait de lire en cachette.
(Pierre Sansot, Les pilleurs d’ombres, Payot & Rivages, 1994)

Au moment où les médias de tous bords nous assomment avec les dithyrambes (abusifs) d’un écrivain mondain et d’un chanteur de la taille de Victor Hugo (selon les dires de la porte-parole de LREM : décidément, la culture est en train de baisser chez notre élite), je voudrais, quelques douze ans après sa mort, rendre un hommage un peu plus mérité au livre d’un petit, d’un obscur, d’un sans-grade...

Issu d’une famille campagnarde, ayant vécu toute son enfance et sa jeunesse parmi les gens de peu qu’il magnifiera dans son livre le plus connu (PUF, 1992, plusieurs fois réédité), Pierre Sansot, jeune agrégé de philosophie choisit d’être nommé en province, dans la France profonde, où son apparence physique et vestimentaire improbable (rien du prof compassé et cravaté), ses retards fréquents (du fait des nuits passées au café en compagnie de nocturnes dans son genre) à l’arrivée en classe, au grand dam du proviseur, le rendirent célèbre parmi ses élèves : ils "avaient compris mon attirance pour l’ombre, ce morceau de nuit, et ils avaient collecté plusieurs ombres, celle d’un cerisier, celle d’un mur, celle d’une palissade, etc., et ils m’offrirent ce magnifique bouquet d’ombres". 
Il reprend ce terme d’ombres dans ce merveilleux livre nonchalant où il égrène des souvenirs nombreux et variés, mais toujours liés à ce qu’on pourrait appeler l'attrait de la marginalité, c’est-à-dire cette faculté étrange qu’il a toujours eue, dès l’enfance, d’être attiré par ce qui bouge, plus que par ce qui demeure, même s’il admet son ancrage quelque part dans son Lot-et-Garonne natal, avec ses travaux des champs, son cassoulet et son confit, les habitants du cru, les écoliers et lycéens, et les originaux qu’il rencontre partout : l’oncle Aurélien, cheminot qui le fait rêver en lui racontant les gares incroyables du Massif central (de style gothique, assyrien...), la tante Catherine qui disparut du jour au lendemain (je vous laisse découvrir pourquoi), la mère aussi, qui reçoit un sublime hommage dans le dernier chapitre, les gitans que le régime de Vichy a mis en résidence forcée dans le canton, avec interdiction d’en sortir, un comble pour des gens du voyage, et avec qui le jeune Pierrot se lia d’amitié, admiratif de leur liberté et des jeunes gitanes au costume coloré qui le faisaient danser...


Il note à leur sujet : "Notre culture contredit ouvertement les valeurs de la plupart des nomades. Ainsi elle traque la nonchalance, le rien-faire, au moment même où elle sécrète d’innombrables chômeurs". Il se livre à un vibrant éloge de la paresse : "Chez les gitans, la paresse n’était pas une forme (négative) d’inactivité mais une manière positive d’user du temps, d’être au monde, de conduire son existence". Ajoutant d’ailleurs que ce don n’est pas donné à tout le monde : "On n’est point paresseux comme on est rouquin ou grand. C’est une manière subtile d’égrener le temps, si subtile que certains êtres ne seront jamais paresseux : savoir atténuer les forces trop vives de notre être qui nous projettent toujours en avant, apprendre à respirer les instants, les bonheurs, se tenir à l’affût de ce qui tarde à venir, et qui, peut-être, ne viendra jamais, ne pas s’en remettre à l’angoisse devant le rien. Ceux qui ne possèdent pas ce don sombrent dans le désœuvrement, quand ils ne trouvent pas une occupation". Le magnifique chapitre qui leur est consacré est le plus long de ce livre, où même le vol ou la mendicité (reproches traditionnels faits aux gitans) trouvent grâce aux yeux du jeune adolescent : "Mendier, c’est perpétuer le voyage, aller de porte en porte, de ferme en ferme, dire bonjour et adieu, bénir la main charitable ou vouer au diable celui qui referme sur vous la porte. La mendicité ne comporte aucun signe honteux".
Pierre Sansot (1928 – 2005) n’a jamais fait partie de ces histrions qui plastronnent à la télévision. Il se contentait de raconter, de peindre les gens et les choses, de décrire méticuleusement ce qu’il observait, trouvant le mot juste, souvent jubilatoire (sans doute de par ses origines méridionales) pour s’assimiler les lieux et l’époque. Ce livre de souvenirs mâtiné d’impressions confirme si besoin était son talent d’observateur sensible. Ici, l’expérience vécue, filtrée par la mémoire, est à mille lieues de l’autofiction à la mode, comme de l’autobiographie égocentrique. Le jeune Pierrot est sans doute au centre, mais il s'en écarte pour observer la périphérie, loin de tout discours philosophique pesant ou abstrait. Il découvre le réel dans sa nudité pure, transcendé par l’imagination de l’enfant. Un réel qui donne lieu à des rencontres, à des échanges, à des rêves, pour lesquels la lenteur se révèle indispensable (Sansot a aussi écrit Du bon usage de la lenteur).
La vie n’est pas immobile, mais itinérances, bifurcations, comme l’oncle Aurélien toujours entre deux gares : on se doit de la prendre dans ses fulgurances (comme à la pêche ou au rugby, où il excellait aussi). De ce fait, la lecture de Pierre Sansot est roborative, enrichie de détails enchanteurs. Il nous donne à voir la vie ordinaire, celle qui nous emporte au-delà du monde restreint où l’on vit grâce à la puissance de l’esprit : une sorte de bonheur en somme, simple et élémentaire sans doute, mais nimbé de poésie. C’est ce qui m'a touché.

mardi 5 décembre 2017

5 décembre 2017 : "12 jours" ou la mesure de la souffrance


Don Fernand : le plus grave des malheurs, la sagesse peut le vaincre.
(Pedro Calderon de la Barca, Le prince constant, Éd. Théâtrales, 2005)

J’imagine que la plupart de mes lecteurs n’ont jamais mis les pieds dans une prison. Ce ne fut pas mon cas, car professionnellement, j’ai visité toutes les prisons du Poitou-Charentes entre 1995 et 1999, et par ailleurs, j’ai participé activement aux animations culturelles proposées par l’association D’un livre l’autre dans les prisons de Poitiers, puis de Vivonne, jusqu’à mon départ vers Bordeaux en 2011 : venue d’écrivains, et séances de lecture à haute voix. J’ai toujours été saisi par les hauts murs, les miradors, les nombreux sas (une porte ne peut s’ouvrir que si la précédente est fermée), les grilles verticales et grillages horizontaux, tout ce qui a trait à l’enfermement et au manque absolu de liberté, l’allure le plus souvent un peu triste ou maladive des détenus, sans doute bourrés de médicaments. J’en suis toujours sorti un peu déprimé : car pendant mon bref passage, je me sentais moi-même emprisonné, comme doivent se sentir aussi gardiens et surveillants. Et cependant, je n’ai jamais mis les pieds dan un hôpital psychiatrique où l’on parque les malades mentaux hospitalisés sous contrainte, c’est-à-dire prisonniers eux aussi.

C’est ce que nous montre le beau film de Raymond Depardon, 12 jours. Entre deux séances de "dialogue" entre un juge et un malade assisté de son avocat, le cinéaste nous promène dans les longs couloirs de l'hôpital (aussi anxiogènes et froids que ceux des prisons) où, de-ci de-là, errent ceux qui sont en proie à des tourments intérieurs et des souffrances psychiques, qui m’ont paru là aussi bourrés de neuroleptiques, quand ils ne sont pas enfermés et assujettis à un lit de contention, comme le révèle l’une des malades qui a dû subir cette violence inouïe lors de son arrivée : entourée d’une douzaine de personnes, elles fut déshabillée, puis attachée. Ces femmes et ces hommes sont là, emmenés le plus souvent de force et sans leur consentement (sous contrainte) parce qu’ils peuvent présenter un danger pour eux-mêmes ou pour les autres, voire un trouble pour l'ordre public. Cependant, depuis la loi du 27 septembre 2013, les patients hospitalisés sous contrainte dans les hôpitaux psychiatriques doivent être présentés à un juge des libertés et de la détention avant douze jours puis tous les six mois si nécessaire. Un juge évalue alors avant la fin des douze jours, à partir du dossier médical qui lui est fourni, si l'hospitalisation doit se poursuivre (le plus souvent), s'arrêter (rarement), ou s'adapter (permissions de sortie, par exemple). C'est ce que Raymond Depardon nous montre : ce temps de dialogue très court, mais chargé de sens. 

 
Inutile de dire qu’on a affaire ici à une humanité extrêmement cabossée, malmenée par la vie : une toute jeune femme, ancienne de la DASS, raconte les viols qu’elle a subis, et souhaiterait sortir pour retrouver sa fille de deux ans, probablement placée elle aussi en famille d’accueil ; un homme sorti de prison pour être amené ici (car classé irresponsable pénalement) souhaite retrouver son père qu’il a tué dix ans plus tôt ; une employée d’Orange, victime du harcèlement au travail, se montre en situation d’extrême détresse ; une autre est là parce qu’elle a un comportement suicidaire (trente-sept ans de solitude, dit-elle, c'est-à-dire depuis sa naissance), elle demande à mourir ; un jeune migrant Angolais a atterri ici après une longue période d’errance et de misère dans la rue... Filmés de très près, leurs visages en gros plan, tous ces "patients" ont les yeux hagards, tiennent parfois des propos incohérents, ne comprennent pas toujours les dires des juges. On découvre ainsi un domaine de la justice qui nous interpelle : comment protéger ces êtres brisés par la vie ? 
Et Depardon garde un regard neutre aussi bien sur les internés que sur les juges. Le film ne juge pas, il montre. Entre deux audiences, la caméra longe longuement des couloirs où des "patients" errent comme des âmes en peine, le corps souvent de travers, balbutiant parfois, devant des chambres closes où on entend ici ou là des cris, se déplace dans les jardins et les cours où l’on tourne en rond comme dans les prisons, entourés de grillages surmontés de barbelés, s’évade vers les espaces brumeux de la ville, comme un reflet de la bouleversante détresse des "pensionnaires" qui nous frigorifie.
Je suis rarement sorti d’un film en me disant qu’il était de première nécessité comme celui-ci. Notre monde va très mal pour en être arrivé là. Le film nous livre en effet une image terrifiante de la vulnérabilité sociale, et peut-être, mais sans appuyer, de notre responsabilité dans la mise au jour des maladies psychiques : insécurité due à la très grande solitude, en particulier. Comment réparer ce type de souffrances, se demande-t-on ? Les médicaments ne semblent transformer la plupart des patients (tout en les calmant, certes) qu’en une sorte de zombies, incapables, en effet, de reprendre une vie normale. Mais ces audiences redonnent, au moins momentanément, aux patients leur statut d’humanité, entrevoyant au loin la liberté qu’ils espèrent. Car ce n’est pas pareil pour eux d’être écoutés par ces juges, hommes et femmes, que par des psychiatres, comme le montre la parole de certains d’entre eux. Peut-être leur manque-t-il un Frantz Fanon qui les écouterait vraiment ?
 
Et, voyant le film, je n'ai pu m'empêcher de faire le lien avec la prison qui rend une forte proportion de détenus incapables de reprendre une vie normale, après une longue incarcération ! 
 

jeudi 30 novembre 2017

30 novembre 2017 : les migrants seront-ils notre salut ?


Car tous les exils ne se valent pas : ceux qui veulent trouver quelque part où aller ne sont pas ceux qui veulent pouvoir aller n’importe où.
(Yves Cusset, Réflexion sur l’accueil et le droit d’asile, F. Bourin, 2016)

À force d’en croiser beaucoup, dans mon quartier, au centre ville, aux abords des gares, parfois assis par terre et regardant le sol, ou bien faisant la manche plus hardiment, debout en se déplaçant, je me dis que nous sommes englués dans ce qu’on appelle aujourd’hui le problème des migrants. Qui, pour moi, n’en est pas un, comme la misère d'ailleurs, ce sont tout simplement des questions qu’on ne veut pas prendre à bras le corps ; car si on veut, on peut : on a bien réussi à accueillir plus d’un million de migrants en 1962, les rapatriés d’Algérie ! Il est vrai que la République française faisait déjà le tri, et en a parqué une partie, les harkis, dans des camps qui ont longtemps perduré.
J’ai toujours été sensible à cette question, comme en témoigne mon petit essai sur Erich-Maria Remarque, Coupables d’être nés (p. 110 à 113 notamment dans mon livre D’un auteur l’autre), romancier de l’exil par excellence, celui des années 30 ; il y écrivait : "les grands problèmes de l’émigré sont la faim, le logement et le temps dont il ne peut rien faire puisqu’il ne lui est pas permis de travailler". La faim, oui, d’où la mendicité dans la rue (on peut toujours fermer les yeux et faire comme si on ne les voyait pas), le logement (paraît que les préfectures réquisitionnent les hôtels du type Formule 1, forme officielle des marchands de sommeil), d’où les campements plus ou moins salubres (qu'on détruit, mais qui repoussent ailleurs, comme les mauvaises herbes), quand ce n’est pas la belle étoile pour certains. Quant au permis de travailler, pas mal de sous-traitants et d’entreprises s’en passent pour exploiter sans vergogne une population corvéable à merci. Erich-Maria Remarque notait aussi : "la peur de la police ne quitte jamais le réfugié, même quand il n’a rien à redouter, même quand il dort".

On ne compte plus les films et les livres qui mettent en scène les migrants. Le film hongrois qui vient de sortir, La lune de Jupiter, de Kornél Mundruczó, n’évoque du problème que la violence qui caractérise leur accueil en Hongrie (mais c’est valable partout, mais ici en pire, on tire dans le tas), mais la teinte d’humanité grâce à une,touche de fantastique. 


Le héros, Aryan, qui a fui la guerre de Syrie avec son père, traverse le fleuve qui sépare la Serbie de la Hongrie. Aussitôt entré (non sans difficulté, car beaucoup de ses camarades se noient), il doit fuir dans la forêt, où il est tiré comme un lièvre par un policier. Mais, étonnamment, malgré ses trous rouges dans la poitrine, il se relève et s’envole, et découvre qu’il est doté de nouveaux pouvoirs de lévitation et de guérison. Il est sauvé momentanément par un médecin hospitalier, le Dr Stern, qui a besoin d’argent et pense pouvoir monnayer le don exceptionnel du jeune homme.
Il est certain que ce très beau film, merveilleusement filmé (longs plans-séquences, scènes de survol où la caméra tourbillonne, courses-poursuites en voitures dignes d’Hollywood, comme si le réalisateur avait voulu pervertir les codes du film d’action pour nous proposer une parabole ou une fable), en opposant la précarité des migrants et la violence dont ils sont victimes à l’espoir suscité par les envols d’Aryan, tel un ange d’un nouveau type (on pense au Christ ressuscité, d’autant plus qu’il annonce au docteur que son père était charpentier), nous réapprend à vivre avec les migrants : le docteur peu à peu va s’attacher au jeune homme, et l’être assez corrompu qu’il était va recouvrer sa part d’humanité et d'amour ou d'amitié, réaliser sa rédemption en somme, comme s'il était racheté de sa soif d'argent.
Dans un pays ultra-réactionnaire et raciste comme la Hongrie, dont le dirigeant Viktor Orbán mène une politique extrêmement dure vis-à-vis des migrants, on peut penser que le réalisateur, dans sa fiction, a trouvé la juste mesure pour tirer la sonnette d’alarme sur un fait de société qui nous touche tous. Et ceci sans démonstration, simplement par le fil d’une intrigue où les mouvements de caméra ne font que montrer : au spectateur de faire sa part de travail. J’ai été subjugué pour ma part. Mais je comprends que certains trouveront le procédé un peu artificiel, malgré les magnifiques scènes de lévitation.

mercredi 29 novembre 2017

29 novembre 2017 : Frantz Fanon le magnifique


La vertu surnaturelle de la justice consiste, si on est le supérieur dans le rapport inégal des forces, à se conduire exactement comme s’il y avait égalité.
(Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, 1966)


Raphaël Confiant, écrivain martiniquais, constate qu’aujourd’hui Frantz Fanon est un peu oublié, voire même occulté, notamment par l’affligeante intelligentsia française, plus préoccupée de parader à la télévision et dans les médias, plus avide de pouvoir et d’argent, que de se comporter comme des intellectuels, et donc de "produire du savoir d'une part et s'engager dans la transformation de sa société vers plus d'équité sociale et de liberté d'expression d'autre part". Frantz Fanon est tout de même l’auteur d’un des livres-phares du XXe siècle, Les Damnés de la terre, précédé d’une préface cinglante de Sartre. J’ai eu le bonheur de découvrir ce livre quand j’étais étudiant, et dans la foulée, j’ai lu aussi le formidable Peau noire, masques blancs, qui démonte magistralement la manière dont la colonisation a aliéné les noirs.

couverture de la dernière édition chez La Découverte

Aussi, pour rappeler la vie et l’œuvre de Fanon aux jeunes générations, Raphaël Confiant a choisi la forme d’une autobiographie imaginaire, romancée si l’on veut, puisqu’il y a des dialogues forcément inventés, de manière à pouvoir être lu par le plus grand nombre. Il rappelle que Fanon, âgé de dix-huit ans, s’évada de la Martinique vichyste pour s’engager dans les forces de la France libre, il fut d’ailleurs médaillé de la seconde guerre mondiale par le colonel Salan (ironie du sort, celui qui fut un des bourreaux du peuple algérien en lutte), puis qu’il fit des études de médecine et de psychiatrie à Lyon. Nommé à Blida, il introduisit chez les patients musulmans les méthodes nouvelles de social-thérapie et de psychothérapie institutionnelle dans le milieu hostile des chefs de service formatés aux électrochocs, camisoles de force et chaînes qu’on imposait aux aliénés. Très rapidement, il prit fait et cause (d’abord en secret) pour les rebelles algériens, devint un compagnon de route des indépendantistes, finit d’ailleurs par démissionner (il aurait sans doute été assassiné comme bien d’autres intellectuels engagés, et fut d’ailleurs frappé par plusieurs attentats qui le visaient) et par s’engager directement avec eux, devenant algérien, aussi bien comme médecin soignant les blessés que comme penseur et représentant officiel du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) auprès de diverses instances, notamment panafricaines. Une leucémie myéloïde eut raison de lui, malgré des soins à Moscou d’abord, puis à l’hôpital de Bethesda, aux États-Unis, où il mourut en 1961. Son corps fut rapatrié à Tunis, puis convoyé au-delà de la frontière pour être enterré, selon ses vœux, en terre algérienne. Il y repose désormais dans le cimetière des martyrs de la guerre d’indépendance.

 
C’est ce parcours étonnant (une insurrection de l’âme, comme l’indique le titre complet du livre : L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex, Caraïbéditions) que Confiant relate dans une construction très originale, éclatée, avec de nombreux retours en arrière, puisqu’on commence par les scènes de l’hôpital où Frantz Fanon allait mourir. Il est très affaibli, son dernier livre, Les Damnés de la terre, dicté dans l’urgence, vient d’être publié par Maspéro, et aussitôt saisi par la justice, mais un exemplaire lui en parviendra juste avant sa mort
 Fanon fut toute sa vie exigeant, intransigeant, même. On le voit donc à l’œuvre, aussi bien dans ses jeunes années martiniquaises que pendant la guerre (où il est profondément choqué par le blanchiment par De Gaulle du défilé de la victoire, les soldats marocains et sénégalais en étant écartés), puis dans ses années d’étude, où il s’abreuve tout autant de philosophie (il suit les cours de Merleau-Ponty) que de médecine. L’arrivée en Algérie en 1953 fut pour lui le choc décisif. Il y rencontre une population "indigène" déshumanisée, aliénée, abrutie (et pas seulement les "fous" dont il doit s’occuper) par le système colonial et le racisme institutionnalisé. Il apprend rapidement le massacre de Sétif en 1945, totalement occulté par les pouvoirs publics, et dont les séquelles se retrouvent chez ses malades. Il va se balader dans les quartiers (quasi bidonvilles) indigènes, ce qui le rend suspect aux yeux de ses confrères, de la police puis de l’armée (car Fanon finit par appeler aussi à l’insoumission contre cette guerre qui ne disait pas son nom, et il enrageait de voir les jeunes appelés antillais venir renforcer l’armée française). Car, après la Toussaint 1954, la guerre s’installe (intitulée "pacification" !), avec son cortège d’attentats d’un côté, de représailles sanglantes de l’autre (arrestations arbitraires, torture institutionnalisée, bombardements au napalm, villages entiers détruits...).
L’auteur produit un texte qui nous happe, nous faisant vivre de l’intérieur la pensée en action de Fanon, avec un luxe de détails et de références à ses nombreux textes (notamment les articles qu’il écrivit pour des revues de psychiatrie). Il met ainsi en perspective un itinéraire hors du commun. Celui d’un des plus grands intellectuels engagés de l’après-guerre, et Sartre ne s’y est pas trompé. Et en même temps d’un être humain d’une qualité exceptionnelle, ne pouvant accepter de vivre dans le mensonge et le déni. Il avait bien tenté de revenir en Martinique en 1951, une fois ses études terminées, mais il fut écœuré par ses collègues médecins et leur mépris des pauvres, aussi bien que par les bourgeoisies de couleur (la petite et la grande), prêtes à toutes les compromissions pour conserver les quelques privilèges que la métropole voulait bien leur octroyer. La violence coloniale était pourtant encore là et Fanon aurait bien voulu innover en matière de psychiatrie adaptée à la situation, ce qu’il put faire en Algérie, pendant quelques années, en réorganisant complètement son service, en écoutant les malades, en y créant un café maure, du chant, du théâtre.
On se dit, en achevant le livre, que Fanon et son intégrité nous manquent cruellement aujourd’hui. Dans le vide intellectuel et politique sidéral où nous baignons, il nous aiderait à mieux comprendre notre monde, à mieux saisir les mécanismes du néo-colonialisme, le problèmes des migrants, peut-être même le terrorisme. À pointer du doigt les méfaits de la télévision et des grands médias, du libéralisme et de la mondialisation, de la technologie triomphante. Lui qui appliquait à la lettre la phrase citée en exergue de Simone Weil, il aurait peut-être plus de mal aujourd'hui, dans un monde où l’être humain est oublié, voire nié ; en effet, il écrivait : "Chaque fois qu'un homme a fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me sens solidaire de son acte".

J'ajoute que d'avoir lu Frantz Fanon avant mon séjour en Guadeloupe m'a grandement aidé à me comporter là-bas pendant mon séjour.