Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 21 août 2017

21 août 2017 : un dimanche de vacances


Il n’y a pas de bons et de mauvais livres et franchement : mieux vaut lire un mauvais livre que de ne pas lire du tout.
(Vincent Monadé, Comme faire lire l’homme de votre vie, Payot, 2017)


Les vacances, c’est aussi se faire plaisir, même quand on est, comme moi, en vacance perpétuelle, et renouer avec des plaisirs simples : parler à un/e voisin/e et glaner les trésors dans le cœur des êtres humains, marcher et flâner, regarder autour de soi, laisser passer son tour à la caisse du supermarché au profit d’un/e plus vieux/vieille ou plus handicapé/e, retrouver les plaisirs simples de l’enfance. Par exemple jouer, chanter, relire les fables de La Fontaine et les réapprendre), rire et se moquer de soi (du vieillissement, des petites (ou grandes) douleurs, du sommeil incertain), se remettre à faire ce qu’on aimait. Pour ma part, donc lire encore et toujours, et aussi relire.

le matin, l'ombre de ma tour s'étend jusque sur la barre en face !
Et puis, hier dimanche, comme j’étais allé chez mon frère samedi, je me suis dit : "Mon vieux Jipé, t’es devenu le roi de la flemme, ça fait des plombes que tu n’as pas fait de crêpes, un siècle que tu ne fais plus de confitures ! Et ta cuisine ressemble de plus en plus à du réchauffé ou à du grignotage !" Je me suis regardé dans le miroir, je me suis trouvé une sale gueule, celle de celui qui, bientôt, passera plus de temps au lit que debout (il est vrai que je relève d’une méchante sinusite), comme si je commençais à anticiper le temps du corbillard, temps qui pourtant arrivera bien assez tôt.
J’ai retroussé les manches, préparé la pâte à crêpe, sorti les fruits de saison (poires, pêches) que j’avais achetés en trop grosse quantité, et qui allaient finir à la poubelle, les ai lavés, épluchés, coupés en petits dés et hop, dans la bassine, à mijoter, pendant que la pâte à crêpe reposait. Je les ai fait cuire à feu doux, pas trop longtemps pour ne pas perdre leur arôme, rajouté le sucre spécial confiture et un peu de rhum blanc rapporté de Guadeloupe, et hop, voilà mes confitures faites, pots retournés jusqu’à complet refroidissement.

mes deux pots : on voit bien les poires dominantes
Je me suis occupé des légumes (courgettes rapportées de Brocas, carottes et patate douce bio, oignon, ail) et mis tout ça à mijoter, pendant que je me lançais dans la confection des crêpes. En allant faire les courses le matin (journal du dimanche, pain), j’avais aperçu Huguette qui faisait sa promenade matinale (elle va beaucoup mieux) et avais promis d’aller la voir dans l’après-midi après ma sieste (toujours le lit !!!), pour papoter et lui apporter un nouveau livre de Georges Bonnet, dont elle a fini les deux merveilleux recueils de nouvelles parus au Temps qu’il fait. Je me suis dit : "Je vais lui apporter aussi des crêpes." Je n’avais pas fait beaucoup de pâte, et en une demi-heure, une quinzaine de crêpes fumantes, sucrées et pliées en quatre gisaient dans l’assiette. Curieusement, je n’en ai pas mangé une seule : "Tu vieillis, mon pote", me suis-je dit. En général, le plaisir des crêpes est effectivement d’en manger quelques-unes toutes chaudes au fur et à mesure de leur cuisson. Ben, cette fois, non !
On approchait alors de midi, j’ai préparé une salade en entrée (tomate, betterave, piment, ail), sorti des dos de cabillaud du congélateur et installé le couvert à la salle à manger, comme si j’avais un/e invité/e, alors qu’en temps normal, tout seul, je mange sur un angle du plateau de la cuisine. Quand tout fut prêt, j’ai installé le Concerto pour piano n° 5 de Beethoven et j’ai mis les pieds sous la table, étant à la fois la maître d’hôtel, le serveur et le client. Eh bien, j’ai trouvé tout bon, je me suis gardé un restant de salade et des succulents légumes pour le soir, et j’ai fini par quelques crêpes qui m’ont bien plu, comme si je les avais faites. J’ai tout rangé comme il fallait, lancé le lave-vaisselle plein à craquer, car dès qu’on commence à cuisiner, il se remplit vite, pas comme avec mes repas vite faits... 

le beau roman de mon ami Georges !
 
Après la sieste, je suis monté chez Huguette (12ème) avec ma boîte de crêpes et le roman de Georges Bonnet, Les yeux des chiens ont toujours soif. Nous avons papoté pendant deux heures, elle m’a demandé de lui raconter mon tour du lac Léman, puis quand je lui ai dit que je repartais bientôt à Venise, si j’avais une anecdote à lui raconter, j’ai signalé ma glissade dans un petit canal l’an passé et mes chaussures neuves mouillées, et le grand fou-rire qui m’avait pris sur le chemin du retour jusqu’à l’hôtel. Elle, qui a beaucoup voyagé, regrette de ne plus pouvoir le faire. Comme mon frère aîné, comme mes amis poètes de Poitiers, Georges et Odile, condamnés au presque immobilisme. Vieillir peut être dur, quand même...

Et vers 17 h, je l’ai quittée pour aller voir à l’Utopia un autre film japonais de Naruse, Nuages épars (1967, en couleurs et cinémascope), un mélo d’amour contrarié flamboyant, une sorte d’Elle et lui à la japonaise, mais sans le happy-end hollywoodien. Pour moi, il y avait Ozu, Mizoguchi et Kurosawa : il me faut ajouter Naruse dans les maîtres du cinéma japonais classique !

Rentré vers 20 h, j’ai mangé les reliefs de midi, puis me suis installé sur le canapé pour achever la vision des Noces de Figaro de Mozart par Jean-Pierre Ponnelle (je possède de cet opéra une version CD et deux versions DVD différentes), que j’avais commencé à regarder quelques jours auparavant, à la suite de la lecture du sublime roman de Mizubayashi, Un amour de Mille-Ans, dont ce bel opéra sert de leimotiv, ou de toile de fond si l’on veut. Un régal sonore et visuel.

vendredi 18 août 2017

18 août 2017 : vacance



L'insupportable, c'est le vieux qui se croit jeune.
(Per Olov Enquist, Hamsun, trad. Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, Actes sud, 1996)


les anciens bains-douches de Brocas-les-Forges (Landes) reconvertis en logements

Ah! les vacances ! C’est le moment de se mettre en vacance, c’est-à-dire d’oublier les connexions diverses qui sont devenues la servitude volontaire de notre siècle : ordinateur en premier lieu (j’essaie de n’y aller qu’une fois par jour, et de ne pas dépasser une demi-heure – excepté les jours où j’écris des pages dans mon blog, qui me prennent une ou deux heures), radio (juste un peu le matin au petit déjeuner), télévision (en fait, je ne la regarde pas chez moi, mais il y eut le Tour de France, puis les Mondiaux d’athlétisme, que j’ai vus les jours que j’allais passer chez mon frère, plus quelques films lors de la semaine passée dans les Landes – j’ai fait une intoxication de publicité !), bref tous ces objets techniques qui sont censés nous relier au monde réel et qui, en fait, ne font que nous tendre vers un monde virtuel... Je me suis donc largement mis hors de cette "emprise numérique", qui a "colonisé nos vies", comme l’affirme Cédric Biagini dans son livre formidable, livre assez ardu mais très documenté, et qui m’a convaincu de ne jamais acheter un smartphone, exemple type du faux besoin, dont on nous a persuadés qu’il était indispensable... Passons...
formidable (mais faut aimer l'opéra, ce qui est mon cas)
Comme toujours en vacance, je lis beaucoup ! Étrange hasard, au lieu de passer deux heures par jour sur l’ordinateur, une heure et demi de plus a pu être affectée à la lecture, qui nécessite du temps ! Outre L’emprise numérique de Biagini, j’ai lu quelques essais remarquables (Le plus et le moins, d’Erri de Luca, Rire ou ne pas rire, de Virginia Woolf, Frère du précédent de J.-B. Pontalis), de formidables romans : Le chemin, de Miguel Delibes (un enfant de 11 ans va quitter son enfance campagnarde, à rapprocher de La guerre des boutons de Pergaud, et de L’enfant et la rivière de Bosco), Un amour de Mille-Ans, écrit directement en français par le Japonais Mizubayashi, formidable roman d’amour dans lequel Mozart et un chien jouent un rôle important, Le fils de Bakounine, du Sarde Atzeni (je lis toujours des romans du pays en prévision d’un futur voyage – celui de Sardaigne aura lieu fin septembre), Une histoire de l’humanité de l’Uruguayen Delgado Aparaun, un roman politique sur l’époque des Tupamaros, Hamsun, le récit-scénario du Suédois Enquist sur les années noires du grand écrivain norvégien devenu en fin de vie traître à sa patrie pour ses sympathies nazies, ou le magnifique recueil de nouvelles du Grec Karkavitsas, Dits de la proue, sur les marins hellènes, un régal. Sans oublier les poèmes de Paul Celan, La rose de personne, de Véronique Joyaux, Exister suffit, du Belge Sladden, Lignes de terre et d’Odile Caradec, Tout un monde fluide, son tout dernier recueil, qui coule de source, comme son beau titre l'indique.

J’ai vu aussi pas mal d’excellents films :
Le Caire confidentiel, polar égyptien.
Le grand méchant renard, superbe dessin animé français !
trois actrices formidables
Crash test Aglaé, film français et Out, film slovaque, deux films sur le thème des délocalisations.
Lola pater, de Nadir Moknèche, sur le thème du changement de sexe, avec une Fanny Ardant irradiante (bien qu’un peu trop âgée pour le rôle, à mon très humble avis).
Le grondement de la montagne, d’après Kawabata, premier film d’une série de reprises du grand cinéaste classique japonais Mikio Naruse.
Que Dios nos perdone, excellent polar espagnol.
Un vent de liberté, film iranien étonnant.

Djam, superbe film musical (et grec) de Tony Gatlif.

À part ça, je n’ai rien fait, sinon rendre visite régulièrement à mon frère et l’emmener une semaine avec moi dans les Landes, rendre visite toutes les deux semaines à mes vieux amis poitevins, et papoter avec les habitants du voisinage. Et j’ai eu une sinusite carabinée pour le 15 août (merci Marie, mère de Dieu et tout le toutim !!!).

dimanche 6 août 2017

6 août 2017 : comment ne pas être "insoumis" ?


Et nous n’aimons rien tant que ce qui nous ressemble.
(Molière, Dom Garcie de Navarre, acte IV, scène 6)


Je viens de lire deux livres magnifiques qui méritent que je les signale.

Ce Retour à Reims est exemplaire du cas d’un fils d’ouvrier et d’une femme de ménage qui, ayant pu mener à bien des études (non sans peine, car les obstacles furent nombreux, ce qu’il montre dans le livre) se retrouve en fin de compte en porte-à-faux avec son milieu d’origine, l’ascension sociale se redoublant d’une sorte de trahison de classe. Car on n’oublie jamais d’où on vient. Lire à ce sujet toute l’œuvre d’Annie Ernaux (notamment La place et Une femme), et les superbes études de Richard Hoggart (La culture du pauvre, et 33, Newton street).
Didier Éribon retourne donc, après le décés de son père, vers la ville qu’il a quittée vingt ans auparavant pour n’y plus revenir. Il y retrouve sa famille qu’il avait largement abandonnée, pour redécouvrir un passé qu’il avait tenu à occulter pour se construire et devenir lui-même. Il n’a jamais aimé son père, il l’a haï même, et tout ce qu’il représentait, notamment le racisme de la classe ouvrière (qui explique en grande partie le glissement du vote du Parti communiste vers le Front national). Il a gardé de la tendresse pour sa mère ("j’en arrive à me demander si le racisme de ma mère, et le mépris virulent qu’elle (fille d’un immigré !) afficha toujours à l’égard des travailleurs immigrés en général, et des “Arabes” en particulier, ne fut pas un moyen pour elle, qui avait appartenu à une catégorie sociale constamment rappelée à son infériorité, de se sentir supérieure à des gens plus démunis encore"), mais ne supporte plus ses frères si bien établis et contents d’eux. Ce plongeon dans un passé refoulé, dans cet univers étriqué de HLM inconfortables, de manque d’horizons culturels, où l’on (parents aussi bien qu’enseignants) pousse les jeunes à quitter l’école au plus tôt pour gagner leur vie (c’est un miracle qu’il y ait échappé), avec comme seule perspective le mariage et les futurs enfants sans avenir non plus, c'est ce retour qu'il nous raconte.
S’il est parti dès qu’il a pu, c’est qu’il ne supportait plus cette banalité d’une vie sans espérance, où régnaient, en plus de la misère matérielle et morale, un machisme et une homophobie étouffantes. Or, Didier Éribon s’est su homosexuel dès l’enfance, avant même qu’il sache de quoi il s’agissait. Il savait qu’en restant à Reims, il ne s’en sortirait pas et il a pu s’épanouir à Paris, tant intellectuellement (auprès de Foucault et autres grands intellectuels des années 70) que sexuellement, bénéficiant de la libération post-soixante-huitarde, qui l’a poussé à faire des recherches sur l’identité sociale des gays (Réflexions sur la question gay, entre autres).
Récit parfois terrible, mais toujours émouvant, car empreint d'une étourdissante franchise. Èribon met à jour les mécanismes de relégation sociale qui distinguent la classe bourgeoise (les nantis, non seulement financièrement, mais aussi porteurs du capital culturel : personnellement, je me souviens encore de ce camarade d’université qui, quand je lui avouais que j’aimais beaucoup Alexandre Dumas, me répondit : « Peuh ! De la littérature pour concierges ! »), de la classe ouvrière piégée dans sa situation qui paraît sans issue (quotidien misérable, absence de culture "élevée"), en dépit d’une certaine solidarité traditionnelle.
Èribon, par sa rencontre avec un camarade de lycée qui fut, semble-t-il, son seul ami alors, découvrit un monde inouï, le plaisir de la littérature et de la musique, tout en se sentant atrocement inférieur, et prenant honte de son milieu d’origine. Il comprit les défauts qu’il devrait éviter, corriger ses fautes de langage, donner le change sur son manque de culture "classique", et souhaitera cacher à son ami son origine sociale : "Ce qui allait de soi pour les autres, il me fallait le conquérir jour après jour, mois après mois, au contact quotidien d’un type de rapport au temps, au langage et aussi aux autres qui allait profondément transformer toute ma personne, mon "habitus", et me placer de plus en plus en porte-à-faux avec le milieu familial que je retrouvais chaque soir". Bref, voilà un livre, qui n’est pas une autobiographie à proprement parler, mais une sorte d’étude sociologique à la fois de l’auteur, de son milieu, des efforts qu’il dut accomplir pour s’en éloigner, de la violence sociale qui nécessite beaucoup d’énergie pour s'en affranchir. Les déterminismes sociaux sont tels qu’il peut les résumer par cette phrase éclairante : "En réalité, je croyais choisir et j'étais choisi".
Le livre n’est pas difficile à lire à proprement parler, du moins quand on a beaucoup lu, mais il ne se lit pas comme un roman. Il touchera tous ceux qui, comme moi, sont issus des classes populaires, n’ont pas oublié leur origine, et même en revendiquent l’héritage. Si on a pu s’émanciper, ce n’est certes pas sans difficultés, car notre famille et notre milieu social font partie intégrante de notre histoire, et la honte que nous avons pu éprouver à certains moments est un scandaleux stigmate que les classes huppées ont posé sur nous. Qu’on ne vienne donc pas nous raconter que la classe ouvrière n’existe plus ! Elle a changé de visage, mais il suffit d’ouvrir les yeux autour de soi, de sortir un peu de notre petit confort intellectuel et matériel, de se promener dans la rue, dans les bus, dans les supermarchés même, et la violence sociale nous saute en plein visage.
Un livre exceptionnel, et qui donne envie d’en lire d’autres, car si Éribon cite Ernaux et Hoggart que j’ai beaucoup pratiqués, il cite d’autres auteurs que je vais découvrir avec plaisir, comme l’écrivain afro-américain John Edgar Wideman. 
 
Avec Les Insoumises (aucun rapport avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quoique... le roman est paru en 2009, et Mélenchon le connaît peut-être), Celia Levi nous offre un premier roman plein de charmes. D’abord par sa forme : il s’agit d’un roman épistolaire et d’apprentissage comme on pouvait en écrire aux XVIIIe et XIXe siècles. Aussi bien que par son contenu, qui nous raconte les échanges par lettres de deux amies très proches, Renée et Louise, l’une romantique qui décide de quitter Paris pour l’Italie où elle a de la famille et y continuer des études en cinéma et en arts, l’autre plus combative et prête à délaisser ses propres études (en histoire de la Révolution française) pour s’engager dans les luttes politiques, mais rêvant toutes deux de justice sociale et de changement, et refusant les compromissions des adultes rangés.
Renée donc s’installe en Italie, d’abord dans la ville de B. pour essayer de poursuivre ses études, puis à Rome. Mais elle est très inconstante, nourrie de lectures classiques (Balzac, Flaubert), elle hésite entre devenir une artiste peintre ou se lancer dans le cinéma. Velléitaire au fond, elle passe son temps à flâner, à découvrir la vie quotidienne italienne, à traîner avec des "amis" dénichés à la fac ou dans les milieux du cinéma (où elle n’obtient que des stages peu valorisants), tombe amoureuse plusieurs fois, et in fine, se laisse aller à un farniente que permet la douceur locale, malgré ses difficultés financières.
Louise, restée à Paris, est une sorte de gauchiste exaltée, idéaliste et très remontée contre les maux de son époque, notamment contre la société consumériste envahissante et l’ignoble exploitation des travailleurs : elle veut changer ce monde honni et s’embarque dans les pseudo-aventures de groupuscules incroyablement machistes. Elle devient très radicale : "Il est de bon ton d’être pour la paix. Je ne suis pas pour la paix. Je suis pour la guerre. La victoire des opprimés contre leurs oppresseurs. Dans ce contexte, le terrorisme est légitime. Il est facile d’être pour la paix, d’être un Gandhi du dimanche".
Bref, toutes deux pensaient changer la vie (Renée), le monde (Louise) et finissent par se retrouver en ayant perdu leurs illusions (le roman de Balzac, Illusions perdues, qu’elles ont lu toutes deux, finit par leur dessiller les yeux). Alors, est-ce un roman pessimiste ? Certes, au fil de la correspondance qui se poursuit sur plusieurs années, l’issue reste mitigée : entre les rêveries passionnées de Renée (là, on pense au héros de Chateaubriand, René) et la radicalité plus violente de Louise (impossible de ne pas penser à Louise Michel, et notre Louise finit aussi par faire un peu de prison), on les voit se fourvoyer dans des impasses
Si Les insoumises nous émeut, c'est que nous avons tous été jeunes, naïfs, et parfois enragés devant la brutalité de la société. Et semblablement nous avons connu la désillusion. Le roman nous frappe par la virulence du texte, tempérée par le classicisme de la forme. On est dans une sorte de romantisme révolutionnaire qui paraît presque anachronique, mais qui happe le lecteur.
Roman parfois d’une noirceur absolue autant que roman d’apprentissage, où les héroïnes découvrent l’entrée dans la vie, l’amour, l’amitié, la sociabilité, les difficultés sociales et économiques : "Nous n’avons pas voulu voir la société telle qu’elle était réellement, laide, vaine, mesquine, et nous avions la présomption de vouloir, toi la modifier, moi m’y insérer [c’est Renée qui écrit]. Nous nous sommes lancées dans la vie comme dans une grande bataille sans nous apercevoir que nous n’avions pas d’armes. Nous avons payé très cher notre exaltation et notre naïveté". Donc, accordons tout de même à nos deux héroïnes une certaine lucidité !
J'ai adoré ! Et on sent que, comme Didier Éribon, elles ne se rangeront pas !

mardi 25 juillet 2017

25 juillet 2017 : l'humanité en acte : l'apprivoisement


Le temps guérit du deuil, dit-on.
(Jean-Bertrand Pontalis, Frère du précédent, Gallimard, 2006)


Je parlais hier des robots qui prennent une place de plus en plus importante dans nos vies. Ce matin encore, à la radio, on nous parlait de la nouvelle (?) invention, les robots sexuels ! Jusqu’où va-t-on aller dans la gadgetomanie, dans la technolâtrie, dans ce culte du nouveau à tout prix, car chaque invention nécessite une mise à jour, et le smartphone est à peine acheté, on a à peine eu le temps de se familiariser avec, qu’il faut déjà le remplacer par sa nouvelle formule... Dans une émission de radio, on a entendu François Bon (qui fut un écrivain estimable avant de succomber aux sirènes d’un certain progressisme idolâtre de la nouveauté) annoncer qu’il changeait de liseuse (e-book, reader) chaque année, car chaque nouvelle version ajoute des éléments nouveaux... Il est victime de la "séduction du consommateur pour un produit dont il n’a, a priori, absolument aucune utilité", mais dont, une fois possédé, on ne peut plus s’en passer et dont on se demande "comment on a réussi à vivre aussi longtemps sans en être équipé" (lire à ce sujet le livre excellent de Cédric Biagini, L’emprise numérique, éd. L’échappée, 2012, en place, je l'espère, dans toutes les bonnes bibliothèques et librairies). Personnellement, ma liseuse date de 2012, elle marche encore, je n'en suis pas esclave, je ne l'utilise que lors de déplacements lointains (bus, train, avion, cargo) et reste fidèle au livre papier chez moi. Hou, le vilain dinosaure !
Tout ça pour dire que les robots et les automates (la galère que c'est maintenant quand on veut envoyer un colis à la poste !) ne remplaceront pas le contact humain, notamment pour les malades, les handicapés, les vieillards (peut-être les plus cruellement frappés par une société qui dénie tout ce qui n’est pas jeune ou nouveau), les migrants, et aussi les enfants, autres victimes de notre société. J’observe avec beaucoup d’intérêt la manière dont les parents esquivent leur métier de parent en laissant leurs tout jeunes enfants se débrouiller tout seuls chez eux devant une multitude d’écrans, aussi bien qu'à l'extérieur, quand ils les emmènent au parc en bas de chez moi. Jouent-ils avec eux ? Que nenni ! Leur parlent-ils, leur racontent-ils des histoires, leur chantent-ils des chansons ? Que nenni ! Ils sont trop occupés avec leur main, elle même remplie par leur petite machine, et ils ne lèvent que de temps en temps un œil sur leur progéniture, le plus souvent, parce qu’elle se met à hurler, parce qu’un plus grand l’a bousculée ou qu’elle est tombée du toboggan... Drôle d’éducation et que de dégâts en perspective pour le futur !

 
Je viens de voir l’excellent film catalan Été 93, dont l’héroïne, Frida, est une petite fille de six ans, qui vient de perdre ses parents et qui est confiée à son oncle Esteve et sa tante Marga, qui ont eux-mêmes une petite fille de trois ans, Anna, et vivent à la campagne. Pour la petite citadine de Barcelone, le choc est brutal : d’abord, parce que pour ne pas la heurter, on lui a caché la maladie et la mort de ses parents, puis parce qu’il faut s’adapter à un mode de vie nouveau, se reconstruire avec son oncle qui devient son nouveau père, sa tante qui devient sa nouvelle maman et Anna comme une petite sœur. La réalisatrice Carla Simon, qui s’inspire de sa propre histoire, procède subtilement, avec lenteur, par petites touches : c’est un film sur l’apprivoisement, avec ses avancées, ses reculs, ses moments de joie et de colère, ses moments de contact physique et de tendresse. Elle en a eu de la chance, Frida (ou Carla) de pouvoir être adoptée aussi bien que d’adopter tout ce petit monde qui l’entoure, jusqu’aux gens du village, pourtant un peu méfiants. Tout ça se passe en 1993, et les fillettes préfèrent monter aux arbres, jouer dehors, explorer la forêt, et le soir, quand la nuit leur fait peur, rejoindre les parents dans leur chambre, plutôt que de regarder le poste de télévision qui semble le seul objet des technologies nouvelles à avoir atteint ce monde qui nous paraît si ancien. Heureux temps où l’on s’occupait des enfants ! Si loin de notre monde numérisé...
Un robot aurait-il pu remplacer l'oncle et la tante ?

lundi 24 juillet 2017

24 juillet 2017 : l'humanité nue (contre l'abus de la technologie)


C : Tout doit aller de plus en plus vite. La moindre interruption pourrait nous donner l’occasion de penser ! Ce serait trop dangereux !
(Christiane Thébert, Perdre le nord, Théâtre du Sentier, 2016)



La venue chez moi de randonneurs cyclistes "warmshowers", François, un Québécois, lundi 17, George, un Anglais, samedi dernier, m’a fait bien plaisir : c’est toujours sympathique de rencontrer des étrangers, même si François vient de la Belle-Province et pourrait se revendiquer comme français, il parle excellemment notre langue. George baragouine le français comme moi l’anglais, c’est dire que ce fut plus laborieux. Ce qui m’a frappé chez les deux, c’est qu’ils ont tout de suite voulu enregistrer mon code wi-fi, qu’ils ont mis en charge immédiatement leurs smartphones dont ils font un usage intensif, et dont la protection vitrée était affreusement fendue par des chocs chez tous deux. Ça leur sert de GPS, de pense-bête, d’appareil photo, de répertoire de musique (ne pas compter sur eux pour écouter les oiseaux ou le murmure du vent quand ils roulent, ils ont les écouteurs vissés sur les oreilles), d’écritoire pour leur page facebook ou pour des mails à leur famille. Ces deux jeunes gens sont branchés ! Je me demandais comment ils auraient fait avant, comme moi dans mes randonnées des années 70 et 80, où je n’avais même pas le téléphone, juste des cartes et un carnet !!!

George devant son vélo chez moi 
 
Enfin, ils ont délaissé quand même leurs prothèses pendant le repas que je leur avais préparé. Comme si soudain, ils s’apercevaient de nouveau qu’ils étaient humains, et qu’ils avaient affaire à un être humain ! Car tout de même, le problème est là ; déjà, ma génération s’est rapidement accrochée à l’automobile, puis au téléphone fixe et à la télévision, aux nombreux appareils ménagers électriques, à l’avion, puis aux ordinateurs et aux téléphones mobiles. Les jeunes, eux, sont nés dedans, le savent, en rient parfois, mais en ont un usage sévèrement addictif : ils visitent les musées, ainsi que j’ai pu le voir à Paris ou à Venise, en photographiant les chefs-d’œuvre plutôt qu’en les regardant ; ils passent leur temps en train ou en autocar, les yeux scotchés sur leur machine ; même en ville, ils ne les quittent jamais de leurs mains, d’où les nombreux accidents des vitres de protection. C’en est au point que désormais, on nous propose des stages de déconnexion, pour apprendre à s’en passer quelque temps.
Quoi de mieux que les vacances pour ça ! À quoi bon faire des centaines de photos, dont ne mettra au plus que quelques-unes sur facebook ou sur un blog ? À quoi bon vouloir sans cesse être connecté à sa famille (il est vrai qu’il y a des parents "chiants" qui téléphonent tous les jours à leurs enfants) ? On est en vacances, grands Dieux, profitons du soleil et du grand air (marchons !), de l’exercice physique (sans faire de sport, réapprendre à faire les courses à pied, c’est déjà un progrès pour les innombrables "hommautos" qui ne savent plus faire 200 m pour aller à la boulangerie), et osons les rencontres !
Sortons de notre cercle restreint (famille, proches), parlons à des inconnus, établissons (ou rétablissons) le contact humain ! Aucune prothèse, aucun robot, aucun automate, ne peuvent le remplacer. Le sentiment, la compassion, le jeu, le sourire et le rire, aucune machine n’atteint à la cheville de l’être humain pour cela. J’ai fait beaucoup rire quelques ami/e/s en leur disant que la première chose que je fais quand j’achète un nouvel ordinateur, c’est effacer les jeux qui y sont installés, car je sais combien on peut devenir accro, alors qu’on a tant de choses à faire pour soi-même, et tant de services à rendre autour de soi, et que notre temps est si limité.
Certain/e/s m’ont demandé comment j’avais fait pour tenir pendant les cinq ans de la maladie de Claire : eh, ne m’avait-elle pas soutenu, elle, pendant les vingt-cinq ans qui avaient précédé ? Et puis, j’ai, nous avons été aidés, et pas par des robots, non : par quelques ami/e/s de Poitiers chargés d’humanité qui ne nous ont pas abandonné dans l’épreuve, par quelques membres de nos familles respectives, par la formidable communauté protestante de Poitiers (il faut bien que je leur rende hommage aussi, en ces temps de décri des religions) et celle du jardin associatif, bref par des humains, avec leur capacité de sentiment, de compassion, d’oblation parfois. 
C’est une chose que je ne risque pas d'oublier. Depuis, je poursuis mon petit bonhomme de chemin en essayant de me montrer à leur hauteur, c’est-à-dire à hauteur d’homme. Et en faisant le moins d’usage possible de ces prothèses technologiques dont on nous rebat les oreilles à longueur de publicité, et qui nous nous font en grande partie oublier notre métier : être un être humain dans toute son acception ! Être "un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui", selon la célèbre formule de Sartre. Mais Rousseau et Victor Hugo ont écrit aussi de belles choses là-dessus !

vendredi 21 juillet 2017

21 juillet 2017 : trois âmes fortes


Dans le pire des cas, j’ai été heureuse pendant quarante-huit ans ; il y en a tant qui n’arrivent pas à l’être pendant quarante-huit heures dans toute une vie.
(Miguel Delibes, Dame en rouge sur fond gris, trad. Dominique Blanc, Verdier, 1998)


J'aime bien les romans ou les films qui nous présentent des âmes fortes, de celles qui peuvent nous aider à vivre, à nous dire que tout n'est pas perdu, et qu'il n'est pas encore temps de boire la ciguë !


Prenons Lazare Tcherkowitz, par exemple. Il a treize ans, il est juif, il est réveillé au petit matin par la police qui cerne l’immeuble où il habite, en ce mois de juillet 1942. Sa mère l’enferme dans un cagibi, avec interdiction de bouger et de faire du bruit : grâce à elle, il va échapper à la police française (hé oui, Mme Le Pen) qui opère la grande rafle dite du Vél’ d’hiv’ et sauver sa peau. Encore lui faut-il sortir de l’immeuble pour échapper à la vigilance des gardiens, pétainistes et antisémites farouches. Mais enfin, il y arrive, il erre dans Paris, sans un sou en poche et finit par atterrir au cimetière du Père Lachaise dans le soir tombant : il a faim et soif, mais est sûr au moins que les morts ne sont pas antisémites ! Il a la chance de tomber sur Fernand, un titi parisien illettré, de deux ans plus âgé, né sous une moins bonne étoile que Lazare, et contraint à survivre d’expédients. Laz’ a réussi à sauver un livre, Le secret de Brech’Helien qu’il connaît par cœur pour l’avoir lu plusieurs fois, et qu’il s’empresse de raconter à Fernand, et qui narre l’histoire d’un corsaire français (un peu pirate) du XVIème siècle qui a volé le trésor que Cortès renvoyait au roi d’Espagne, et dont il aurait conservé le diamant noir du dernier empereur aztèque dans la crypte du château où il a été enterré. Les deux garçons rêvent de récupérer ce trésor, car Laz’ connaît le village de Brech’Helien, c’est là qu’il passait ses vacances avant-guerre. Au petit matin, ils tentent de revendre à la sauvette les fleurs mortuaires fraîchement déposées sur les tombes, mais sont dénoncés par la fleuriste. Ils sont embarqués et condamnés pour vol et recel à être envoyés à la colonie pénitentiaire pour jeunes délinquants et orphelins de Belle-Île en Mer, véritable bagne, où les gardiens, sadiques et prévaricateurs, laissent les jeunes crever de faim pour revendre au marché noir la viande et les bonnes choses. Fernand et Lazare s’épaulent l’un l’autre, dans ce milieu hautement insécurisé, où règne la loi du plus fort, où les plus petits servent d’objets sexuels (les gironds) aux plus âgés (les marles), l’administration fermant les yeux. Les nazis voulant récupérer le camp, les jeunes sont embarqués dans un train pour être conduits à Mettray, autre bagne d’enfants (rendu célèbre par Jean Genet). Les bombardements bloquent le train, et chacun sauve sa peau comme il peut. Laz’ en profite pour filer à pied vers la Bretagne et Brech’Helien, où il est fort mal reçu par le patron de l’hôtel où il venait en vacances. Mais Marion, la nièce du patron, le protège... Je n’en raconte pas plus. L’enfant en fuite est un formidable roman populaire, comme Eugène Sue, Alexandre Dumas ou Gaston Leroux savaient les trousser, très documenté sur l’occupation nazie, la contrebande et le marché noir, le petit groupe des indépendantistes bretons affiliés aux nazis, la construction du Mur de l’Atlantique, les raffinements de violences et de tortures, les résistants de la dernière heure et les femmes tondues... C’est plein de rebondissements, d’un réalisme noir et cru dans les détails, les personnages nombreux sont crédibles, et l’écriture très vivante, savoureuse même de l’auteur (on pense parfois à Alphonse Boudard), rend un hommage aux rêves tirés de la littérature. Lime garde toujours un peu d’espoir et ponctue même les scènes les plus terribles d’un zeste d'humanité. Si on suit avec passion les aventures de Lazare, le personnage de Fernand, qui est davantage une victime de la tragédie humaine, prend une ampleur extraordinaire. Une très belle réussite dont on a trop peu parlé ! Et qui n'a pas l'air de figurer au catalogue de certaines bibliothèques, dont Bordeaux !!!

 
Prenons Ángeles, la Dame en rouge sur fond gris, un admirable portrait de la femme aimée que la maladie a trop tôt (elle a quarante-huit ans) enlevée à l’affection de son époux. Celui-ci, peintre célèbre, a vu tarir sa créativité, il s’est mis à boire. En cette fin du franquisme, deux de leurs enfants, Ana et Leo, ont été arrêtés, ce qui a peut-être contribué à développer une tumeur au cerveau chez leur mère. C’est le peintre et mari qui se fait le narrateur de cette fin de vie ("soyons juste, sa capacité à me surprendre est peut-être ce qui m’a séduit chez elle, ce qui au fil des ans a fait de moi un amoureux tenace"). C’est donc à la fois un hommage à la femme aimée, et une sorte d’exorcisme, qu’il raconte en confidence à Ana, fraîchement sortie des geôles après la mort du dictateur et qui n’a donc pas connu la fin tragique de sa mère. "Ce long monologue, classique dans sa retenue, bouleversant par la délicatesse du trait, évoque le mystère d’un être dont l’éclat, la beauté, l’élégance morale, illumine l’existence de ses proches, transforme la grisaille des jours – et jusqu’au goût âcre de la maladie – en d’inépuisables leçons de vie", nous dit l’éditeur sur la quatrième de couverture. Et, en filigrane, bien sûr, le franquisme.
Miguel Delibes, dont j’avais beaucoup aimé L’hérétique, son gros roman historique sur la pénétration du protestantisme dans l’Espagne du XVIème siècle et sa répression impitoyable par l’Inquisition toute-puissante, s’empare ici de la plume de son héros, le peintre déchu, pour peindre le deuil, pour peindre l'aimée, l’infatigable muse peut-être, celle qui "par sa seule présence allégeait le poids de la vie", comme tous, proches et amis, le reconnaissaient. Comme toujours en pareil cas, il regrette de ne pas avoir dit combien il aimait, quelle force elle lui avait donnée, peut-être justement celle de créer. Le tableau qui donne le titre au livre est un portrait d’Ángeles fait par un autre peintre, et le narrateur a "ressenti de la jalousie pour ce tableau, pour ne pas avoir su le peindre moi-même, parce que c'était un autre qui l'avait saisie dans toute sa splendeur". Et, au fond, c’est par les mots qu’il nous donne à voir sa femme aimée, morte avant d’avoir été abîmée par le flétrissement de la vieillesse. Hommage intime, hymne, chant d’amour dédié à une âme forte, qui m’a beaucoup touché, bien sûr, puisque j’ai connu semblable drame...
Mais je ne sais si j’aurais su le restituer avec autant de perfection, de tranquillité d’âme et de grandeur. Un bien beau livre...


Prenons Marina ; "elle" vit avec Orlando, de vingt ans son aîné, et ils s'aiment loin des regards de sa famille à lui, car Orlando était marié, avait des enfants. Il meurt subitement, et Marina va connaître l’hostilité de cette famille irréprochable et si convenable, qui rejette tout ce qu'elle représente. Marina va devoir se battre, avec la même force qu’il lui a fallu pour devenir "une" femme, elle qui est née homme... Mais cette "identité" de Marina n’est un problème qu’aux yeux des autres personnages du film, ex-femme, fils et proches, ébranlés par cet amour hors-norme et qui réagissent avec une haine échevelée : elle doit déguerpir illico de l’appartement appartenant à Orlando, n’a pas le droit de venir à la cérémonie funèbre, et doit essuyer tout un catalogue d’insultes dont on se demande si cette avalanche de réactions ne révèle pas la partie cachée et inavouée des désirs enfouis de ses détracteurs. Une femme fantastique ne traite pas donc pas du tout du problème identitaire des transgenres, mais des répercussions chez les autres. Le réalisateur chilien, Sebastian Lelio, dont déjà le film précédent, Gloria, avait fait un peu scandale (il révélait le besoin d’une vie encore libre d’une femme qui approchait de la soixantaine) prend le parti de Marina, et nous donne exclusivement son point de vue, ce qui fait du film une fable politique et sociétale. Les préjugés, les idées préconçues, ne peuvent cependant rien contre la force innée de Marina, qui fait sienne la phrase de Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient", ici l’identité n’est pas liée au sexe de naissance. Marina a la chance d’être aidée par son vieux professeur de chant, car si elle chante dans un cabaret pour gagner sa vie, elle est aussi capable de participer à un concert baroque : c’est que l’amour de la beauté et l’amour de la vie n’ont rien à voir avec les petites mesquineries et les basses vengeances que "les normaux, les convenables, les conformes, les bienséants" ne manquent pas de faire sentir à ceux qui transgressent les règles et les normes. Marina sait que là, elle doit gagner la bataille, mais qu’il y en aura d’autres à venir...
Un film fin, subtil, qui a obtenu l’Ours d’argent à la dernière Berlinale (tiens, il faudra que j’aille explorer ce festival un jour !).

vendredi 14 juillet 2017

14 juillet 2017 : mélanges


Aujourd’hui, je sais que le voyage est un mot noble et se réfère seulement à ceux qui le font à pied. Nos billets d’aller-retour vers des lieux plus ou moins éloignés doivent être appelés des déplacements. Le voyage est un chemin sans billetterie ni date de retour.
(Erri De Luca, Le plus et le moins, trad. Danielle Valin, Gallimard, 2016)


 
Le blog va rester en sommeil pendant l’été, j’y rajouterai peut-être de-ci de-là une page. Il me faut conclure sur mon voyage en Suisse et les à-côtés qui ont suivi.

 
1 : mes lectures

J’ai assez peu lu pendant la randonnée cycliste elle-même, parfois deux ou trois pages pour m’endormir. Je n’avais emporté que ma liseuse. Mais j’ai beaucoup lu dans le train, chez les cousins de l’Aveyron et au retour ; je savais qu’il me fallait des choses faciles, aussi ai-je dévoré deux romans populaires du XIXe siècle, un palpitant western de Gustave Aimard, L’Aigle noir des Dacotahs, et un roman maritime (dénonçant l’esclavage) d’Eugène Sue, Atar-Gull. À la suite de quoi, toujours sur la liseuse, j’ai lu trois pièces de théâtre, Beaumarchais, de Sacha Guitry, Les brigands, de Frédéric Schiller et Brutus, de Voltaire. Enfin, puisque j’étais en Suisse, la délicieuse pochade de Rodolphe Töppfer (l’inventeur de la bande dessinée, mais écrivain tout à fait estimable par ailleurs), La bibliothèque de mon oncle, histoire d’un adolescent orphelin. J’ai terminé, en rentrant, par le très beau livre d’Erri De Luca, Le plus et le moins, dans lequel l’auteur explore son enfance et son passé de travailleur manuel : ce n’est pas un roman, mais c’est magnifique (emprunté à la bibliothèque de mon quartier). L’auteur s’est par ailleurs illustré par son opposition à la ligne à grande vitesse Lyon-Turin : un écrivain certes, mais un homme conscient !
 
2 : cinéma

 
J’ai fait une courte incursion au Festival de cinéma de La Rochelle, où je n’ai passé qu’une nuit chez Marc et Yolande, à Angoulins, toujours superbement reçu. J’ai vu trois films d’Hitchcock, dont deux "inédits" (pour moi), un muet, le superbe The Lodger, passionnante exploration en 1927 d’un de ses thèmes fétiches, celui du faux coupable, et The skin game, un des premiers parlants (1931), et j’ai revu avec plaisir Les 39 marches (mon favori de la période anglaise) !!! J’ai vu aussi un passionnant documentaire colombien, El valle sin sombras, de Rubén Mendoza, sur la catastrophe d’Amero en 1985. Et un moyen métrage remarquable d’Éric Caravaca, Carré 35, où il explore le secret de famille, un peu comme Annie Ernaux dans L’autre fille.


Au cinéma, je n’ai pas manque les formidables films d’Agnès Varda et JB, Visages villages, et le film d’animation de Benjamin Renner, Le grand méchant renard et autres contes. Des films à voir à plusieurs, voire en famille, et qui ne nous font pas désespérer du cinéma. Ce sont des films libres, rigolos, intelligents, qui nous scotchent au fauteuil. Enfin, ne pas négliger Le Caire confidentiel, de Tariq Saleh, qui explore la corruption du Caire et de l’administration Moubarak au moment de la chute du pharaon. Assez terrifiant, je dois dire, un polar nerveux et bien mené !

 
3 : rencontres hors randonnées
Je ne fais pas que lire dans le train : je somnole un peu, je regarde par la fenêtre, j’engage aussi la conversation quand je tombe sur des gens qui n’ont pas les oreilles bouchées, les yeux fixés sur leurs petites machines et les mains occupées à pianoter dessus. À l’aller, j’ai ainsi pu dialoguer avec un couple qui prenait le train à Toulouse comme moi, pour aller faire de la randonnée en Bourgogne, ils s’arrêtaient à Dijon, terminus du train. Proches de la soixantaine, ils m’ont révélé qu’ils passaient leurs vacances à vélo ! Dans le train de Lyon à Genève, un groupe m’indiqua que, puisque j’allais passer à Vevey, ne pas manquer le Musée Charlie Chaplin. Ce sera pour une autre fois.
Mais la rencontre la plus étonnante fut, dans le train de Lyon à Tours, celle d’un jeune homme qui étudiait une partition. Il me regardait lire. Profitant d’un arrêt qui avait dégagé une partie des voyageurs, je lui ai demandé ce qu’il faisait. « Je prépare un concert, une cantate de Bach pour le cinq centenaire de la Réforme ! » « Vous êtes protestant ? » Et, de fil en aiguille, il me raconta qu’il était en fait organiste au temple de Tours, et m’invita à venir assister au concert qui aura lieu le 31 octobre prochain. j’appris aussi qu’il étudiait encore, sa compagne mal voyante aussi. Un type tout sympa : je lui ai offert les deux bouquins que je n’avais pas réussi (ni cherché) à distribuer lors du tour du lac Léman, Le journal d’un lecteur et Danse sur les flots.

4 : les "warmshowers"

les deux comédiens de Perdre le Nord
 
Livres que j’avais emporté en double exemplaire, et dont les autres exemplaires avaient été donnés à mes hôtes "warmshowers" de Genève, Nicole et Daniel. Dans leur grande maison, j’ai occupé le lit de secours situé en sous-sol... Nous sommes allés voir à 19 h une pièce de théâtre qui se jouait en plein air, non loin de chez eux, Perdre le nord, sur un texte de Christiane Thébert pour deux comédiens (que j’ai acheté), joué dans le style Commedia dell’arte. Puis nous sommes rentrés et avons mangé ensemble, avec leurs enfants ; ils ont fait un sort aux petits pâtés périgourdins en conserve que j’avais apportés.

la voiture suiveuse

Et, à peine rentré à Bordeaux, voilà que m’arrive mardi dernier un invité "warmshowers" : Alix. C’était prévu, mais le sms qu’il m’a envoyé le matin même m’a laissé perplexe : j’arrive avec Grand-mère. « Bon, me dis-je, j’ai bien appelé la bicyclette du cyclo-lecteur "Rossinante", pourquoi pas "Grand-mère", ça doit être un vieux vélo ! » Pas du tout, il arrive réellement avec sa vraie grand-mère. C’est qu’Alix n’a que seize ans, il est donc mineur et bénéficie d’un accompagnateur en voiture qui le suit (il est parti de la Drôme) ; ce fut d’abord son père, maintenant, c’est sa grand-mère, à partir du Nord de la France, ce sera son grand-père ! Belle organisation. Il a préparé tout ça pendant un an, cherchant des sponsors, des lieux d’accueil gratuits (comme chez moi) et avance à raison de 100 à 170 km par jour, avec un jour de repos par semaine. C’est le défi d’Alix, qu’on peut suivre sur internet : tapez sur google "le défi d’Alix". Il voulait découvrir la France. Et notez bien qu’il ne fait pas les choses à moitié comme les coureurs du Tour professionnel (vous avez vu leur parcours, rien à voir avec un tour de France !), regardez le parcours d'Alix...

le parcours d'Alix
 
Allons, tant qu’il reste des adolescents aussi imaginatifs et pleins d'énergie, on peut dire que notre relève est assurée...