Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 24 juillet 2017

24 juillet 2017 : l'humanité nue (contre l'abus de la technologie)


C : Tout doit aller de plus en plus vite. La moindre interruption pourrait nous donner l’occasion de penser ! Ce serait trop dangereux !
(Christiane Thébert, Perdre le nord, Théâtre du Sentier, 2016)



La venue chez moi de randonneurs cyclistes "warmshowers", François, un Québécois, lundi 17, George, un Anglais, samedi dernier, m’a fait bien plaisir : c’est toujours sympathique de rencontrer des étrangers, même si François vient de la Belle-Province et pourrait se revendiquer comme français, il parle excellemment notre langue. George baragouine le français comme moi l’anglais, c’est dire que ce fut plus laborieux. Ce qui m’a frappé chez les deux, c’est qu’ils ont tout de suite voulu enregistrer mon code wi-fi, qu’ils ont mis en charge immédiatement leurs smartphones dont ils font un usage intensif, et dont la protection vitrée était affreusement fendue par des chocs chez tous deux. Ça leur sert de GPS, de pense-bête, d’appareil photo, de répertoire de musique (ne pas compter sur eux pour écouter les oiseaux ou le murmure du vent quand ils roulent, ils ont les écouteurs vissés sur les oreilles), d’écritoire pour leur page facebook ou pour des mails à leur famille. Ces deux jeunes gens sont branchés ! Je me demandais comment ils auraient fait avant, comme moi dans mes randonnées des années 70 et 80, où je n’avais même pas le téléphone, juste des cartes et un carnet !!!

George devant son vélo chez moi 
 
Enfin, ils ont délaissé quand même leurs prothèses pendant le repas que je leur avais préparé. Comme si soudain, ils s’apercevaient de nouveau qu’ils étaient humains, et qu’ils avaient affaire à un être humain ! Car tout de même, le problème est là ; déjà, ma génération s’est rapidement accrochée à l’automobile, puis au téléphone fixe et à la télévision, aux nombreux appareils ménagers électriques, à l’avion, puis aux ordinateurs et aux téléphones mobiles. Les jeunes, eux, sont nés dedans, le savent, en rient parfois, mais en ont un usage sévèrement addictif : ils visitent les musées, ainsi que j’ai pu le voir à Paris ou à Venise, en photographiant les chefs-d’œuvre plutôt qu’en les regardant ; ils passent leur temps en train ou en autocar, les yeux scotchés sur leur machine ; même en ville, ils ne les quittent jamais de leurs mains, d’où les nombreux accidents des vitres de protection. C’en est au point que désormais, on nous propose des stages de déconnexion, pour apprendre à s’en passer quelque temps.
Quoi de mieux que les vacances pour ça ! À quoi bon faire des centaines de photos, dont ne mettra au plus que quelques-unes sur facebook ou sur un blog ? À quoi bon vouloir sans cesse être connecté à sa famille (il est vrai qu’il y a des parents "chiants" qui téléphonent tous les jours à leurs enfants) ? On est en vacances, grands Dieux, profitons du soleil et du grand air (marchons !), de l’exercice physique (sans faire de sport, réapprendre à faire les courses à pied, c’est déjà un progrès pour les innombrables "hommautos" qui ne savent plus faire 200 m pour aller à la boulangerie), et osons les rencontres !
Sortons de notre cercle restreint (famille, proches), parlons à des inconnus, établissons (ou rétablissons) le contact humain ! Aucune prothèse, aucun robot, aucun automate, ne peuvent le remplacer. Le sentiment, la compassion, le jeu, le sourire et le rire, aucune machine n’atteint à la cheville de l’être humain pour cela. J’ai fait beaucoup rire quelques ami/e/s en leur disant que la première chose que je fais quand j’achète un nouvel ordinateur, c’est effacer les jeux qui y sont installés, car je sais combien on peut devenir accro, alors qu’on a tant de choses à faire pour soi-même, et tant de services à rendre autour de soi, et que notre temps est si limité.
Certain/e/s m’ont demandé comment j’avais fait pour tenir pendant les cinq ans de la maladie de Claire : eh, ne m’avait-elle pas soutenu, elle, pendant les vingt-cinq ans qui avaient précédé ? Et puis, j’ai, nous avons été aidés, et pas par des robots, non : par quelques ami/e/s de Poitiers chargés d’humanité qui ne nous ont pas abandonné dans l’épreuve, par quelques membres de nos familles respectives, par la formidable communauté protestante de Poitiers (il faut bien que je leur rende hommage aussi, en ces temps de décri des religions) et celle du jardin associatif, bref par des humains, avec leur capacité de sentiment, de compassion, d’oblation parfois. 
C’est une chose que je ne risque pas d'oublier. Depuis, je poursuis mon petit bonhomme de chemin en essayant de me montrer à leur hauteur, c’est-à-dire à hauteur d’homme. Et en faisant le moins d’usage possible de ces prothèses technologiques dont on nous rebat les oreilles à longueur de publicité, et qui nous nous font en grande partie oublier notre métier : être un être humain dans toute son acception ! Être "un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui", selon la célèbre formule de Sartre. Mais Rousseau et Victor Hugo ont écrit aussi de belles choses là-dessus !

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