Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 21 août 2017

21 août 2017 : un dimanche de vacances


Il n’y a pas de bons et de mauvais livres et franchement : mieux vaut lire un mauvais livre que de ne pas lire du tout.
(Vincent Monadé, Comme faire lire l’homme de votre vie, Payot, 2017)


Les vacances, c’est aussi se faire plaisir, même quand on est, comme moi, en vacance perpétuelle, et renouer avec des plaisirs simples : parler à un/e voisin/e et glaner les trésors dans le cœur des êtres humains, marcher et flâner, regarder autour de soi, laisser passer son tour à la caisse du supermarché au profit d’un/e plus vieux/vieille ou plus handicapé/e, retrouver les plaisirs simples de l’enfance. Par exemple jouer, chanter, relire les fables de La Fontaine (et les réapprendre), rire et se moquer de soi (du vieillissement, des petites (ou grandes) douleurs, du sommeil incertain), se remettre à faire ce qu’on aimait. Pour ma part, donc lire encore et toujours, et aussi relire.

le matin, l'ombre de ma tour s'étend jusque sur la barre en face !
Et puis, hier dimanche, comme j’étais allé chez mon frère samedi, je me suis dit : "Mon vieux Jipé, t’es devenu le roi de la flemme, ça fait des plombes que tu n’as pas fait de crêpes, un siècle que tu ne fais plus de confitures ! Et ta cuisine ressemble de plus en plus à du réchauffé ou à du grignotage !" Je me suis regardé dans le miroir, je me suis trouvé une sale gueule, celle de celui qui, bientôt, passera plus de temps au lit que debout (il est vrai que je relève d’une méchante sinusite), comme si je commençais à anticiper le temps du corbillard, temps qui pourtant arrivera bien assez tôt.
J’ai retroussé les manches, préparé la pâte à crêpe, sorti les fruits de saison (poires, pêches) que j’avais achetés en trop grosse quantité, et qui allaient finir à la poubelle, les ai lavés, épluchés, coupés en petits dés et hop, dans la bassine, à mijoter, pendant que la pâte à crêpe reposait. Je les ai fait cuire à feu doux, pas trop longtemps pour ne pas perdre leur arôme, rajouté le sucre spécial confiture et un peu de rhum blanc rapporté de Guadeloupe, et hop, voilà mes confitures faites, pots retournés jusqu’à complet refroidissement.

mes deux pots : on voit bien les poires dominantes
Je me suis occupé des légumes (courgettes rapportées de Brocas, carottes et patate douce bio, oignon, ail) et mis tout ça à mijoter, pendant que je me lançais dans la confection des crêpes. En allant faire les courses le matin (journal du dimanche, pain), j’avais aperçu Huguette qui faisait sa promenade matinale (elle va beaucoup mieux) et avais promis d’aller la voir dans l’après-midi après ma sieste (toujours le lit !!!), pour papoter et lui apporter un nouveau livre de Georges Bonnet, dont elle a fini les deux merveilleux recueils de nouvelles parus au Temps qu’il fait. Je me suis dit : "Je vais lui apporter aussi des crêpes." Je n’avais pas fait beaucoup de pâte, et en une demi-heure, une quinzaine de crêpes fumantes, sucrées et pliées en quatre gisaient dans l’assiette. Curieusement, je n’en ai pas mangé une seule : "Tu vieillis, mon pote", me suis-je dit. En général, le plaisir des crêpes est effectivement d’en manger quelques-unes toutes chaudes au fur et à mesure de leur cuisson. Ben, cette fois, non !
On approchait alors de midi, j’ai préparé une salade en entrée (tomate, betterave, piment, ail), sorti des dos de cabillaud du congélateur et installé le couvert à la salle à manger, comme si j’avais un/e invité/e, alors qu’en temps normal, tout seul, je mange sur un angle du plateau de la cuisine. Quand tout fut prêt, j’ai installé le Concerto pour piano n° 5 de Beethoven et j’ai mis les pieds sous la table, étant à la fois la maître d’hôtel, le serveur et le client. Eh bien, j’ai trouvé tout bon, je me suis gardé un restant de salade et des succulents légumes pour le soir, et j’ai fini par quelques crêpes qui m’ont bien plu, comme si je les avais faites. J’ai tout rangé comme il fallait, lancé le lave-vaisselle plein à craquer, car dès qu’on commence à cuisiner, il se remplit vite, pas comme avec mes repas vite faits... 

le beau roman de mon ami Georges !
 
Après la sieste, je suis monté chez Huguette (12ème) avec ma boîte de crêpes et le roman de Georges Bonnet, Les yeux des chiens ont toujours soif. Nous avons papoté pendant deux heures, elle m’a demandé de lui raconter mon tour du lac Léman, puis quand je lui ai dit que je repartais bientôt à Venise, si j’avais une anecdote à lui raconter, j’ai signalé ma glissade dans un petit canal l’an passé et mes chaussures neuves mouillées, et le grand fou-rire qui m’avait pris sur le chemin du retour jusqu’à l’hôtel. Elle, qui a beaucoup voyagé, regrette de ne plus pouvoir le faire. Comme mon frère aîné, comme mes amis poètes de Poitiers, Georges et Odile, condamnés au presque immobilisme. Vieillir peut être dur, quand même...

Et vers 17 h, je l’ai quittée pour aller voir à l’Utopia un autre film japonais de Naruse, Nuages épars (1967, en couleurs et cinémascope), un mélo d’amour contrarié flamboyant, une sorte d’Elle et lui à la japonaise, mais sans le happy-end hollywoodien. Pour moi, il y avait Ozu, Mizoguchi et Kurosawa : il me faut ajouter Naruse dans les maîtres du cinéma japonais classique !

Rentré vers 20 h, j’ai mangé les reliefs de midi, puis me suis installé sur le canapé pour achever la vision des Noces de Figaro de Mozart par Jean-Pierre Ponnelle (je possède de cet opéra une version CD et deux versions DVD différentes), que j’avais commencé à regarder quelques jours auparavant, à la suite de la lecture du sublime roman de Mizubayashi, Un amour de Mille-Ans, dont ce bel opéra sert de leimotiv, ou de toile de fond si l’on veut. Un régal sonore et visuel.

vendredi 18 août 2017

18 août 2017 : vacance



L'insupportable, c'est le vieux qui se croit jeune.
(Per Olov Enquist, Hamsun, trad. Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, Actes sud, 1996)


les anciens bains-douches de Brocas-les-Forges (Landes) reconvertis en logements

Ah! les vacances ! C’est le moment de se mettre en vacance, c’est-à-dire d’oublier les connexions diverses qui sont devenues la servitude volontaire de notre siècle : ordinateur en premier lieu (j’essaie de n’y aller qu’une fois par jour, et de ne pas dépasser une demi-heure – excepté les jours où j’écris des pages dans mon blog, qui me prennent une ou deux heures), radio (juste un peu le matin au petit déjeuner), télévision (en fait, je ne la regarde pas chez moi, mais il y eut le Tour de France, puis les Mondiaux d’athlétisme, que j’ai vus les jours que j’allais passer chez mon frère, plus quelques films lors de la semaine passée dans les Landes – j’ai fait une intoxication de publicité !), bref tous ces objets techniques qui sont censés nous relier au monde réel et qui, en fait, ne font que nous tendre vers un monde virtuel... Je me suis donc largement mis hors de cette "emprise numérique", qui a "colonisé nos vies", comme l’affirme Cédric Biagini dans son livre formidable, livre assez ardu mais très documenté, et qui m’a convaincu de ne jamais acheter un smartphone, exemple type du faux besoin, dont on nous a persuadés qu’il était indispensable... Passons...
formidable (mais faut aimer l'opéra, ce qui est mon cas)
Comme toujours en vacance, je lis beaucoup ! Étrange hasard, au lieu de passer deux heures par jour sur l’ordinateur, une heure et demi de plus a pu être affectée à la lecture, qui nécessite du temps ! Outre L’emprise numérique de Biagini, j’ai lu quelques essais remarquables (Le plus et le moins, d’Erri de Luca, Rire ou ne pas rire, de Virginia Woolf, Frère du précédent de J.-B. Pontalis), de formidables romans : Le chemin, de Miguel Delibes (un enfant de 11 ans va quitter son enfance campagnarde, à rapprocher de La guerre des boutons de Pergaud, et de L’enfant et la rivière de Bosco), Un amour de Mille-Ans, écrit directement en français par le Japonais Mizubayashi, formidable roman d’amour dans lequel Mozart et un chien jouent un rôle important, Le fils de Bakounine, du Sarde Atzeni (je lis toujours des romans du pays en prévision d’un futur voyage – celui de Sardaigne aura lieu fin septembre), Une histoire de l’humanité de l’Uruguayen Delgado Aparaun, un roman politique sur l’époque des Tupamaros, Hamsun, le récit-scénario du Suédois Enquist sur les années noires du grand écrivain norvégien devenu en fin de vie traître à sa patrie pour ses sympathies nazies, ou le magnifique recueil de nouvelles du Grec Karkavitsas, Dits de la proue, sur les marins hellènes, un régal. Sans oublier les poèmes de Paul Celan, La rose de personne, de Véronique Joyaux, Exister suffit, du Belge Sladden, Lignes de terre et d’Odile Caradec, Tout un monde fluide, son tout dernier recueil, qui coule de source, comme son beau titre l'indique.

J’ai vu aussi pas mal d’excellents films :
Le Caire confidentiel, polar égyptien.
Le grand méchant renard, superbe dessin animé français !
trois actrices formidables
Crash test Aglaé, film français et Out, film slovaque, deux films sur le thème des délocalisations.
Lola pater, de Nadir Moknèche, sur le thème du changement de sexe, avec une Fanny Ardant irradiante (bien qu’un peu trop âgée pour le rôle, à mon très humble avis).
Le grondement de la montagne, d’après Kawabata, premier film d’une série de reprises du grand cinéaste classique japonais Mikio Naruse.
Que Dios nos perdone, excellent polar espagnol.
Un vent de liberté, film iranien étonnant.

Djam, superbe film musical (et grec) de Tony Gatlif.

À part ça, je n’ai rien fait, sinon rendre visite régulièrement à mon frère et l’emmener une semaine avec moi dans les Landes, rendre visite toutes les deux semaines à mes vieux amis poitevins, et papoter avec les habitants du voisinage. Et j’ai eu une sinusite carabinée pour le 15 août (merci Marie, mère de Dieu et tout le toutim !!!).

dimanche 6 août 2017

6 août 2017 : comment ne pas être "insoumis" ?


Et nous n’aimons rien tant que ce qui nous ressemble.
(Molière, Dom Garcie de Navarre, acte IV, scène 6)


Je viens de lire deux livres magnifiques qui méritent que je les signale.

Ce Retour à Reims est exemplaire du cas d’un fils d’ouvrier et d’une femme de ménage qui, ayant pu mener à bien des études (non sans peine, car les obstacles furent nombreux, ce qu’il montre dans le livre) se retrouve en fin de compte en porte-à-faux avec son milieu d’origine, l’ascension sociale se redoublant d’une sorte de trahison de classe. Car on n’oublie jamais d’où on vient. Lire à ce sujet toute l’œuvre d’Annie Ernaux (notamment La place et Une femme), et les superbes études de Richard Hoggart (La culture du pauvre, et 33, Newton street).
Didier Éribon retourne donc, après le décés de son père, vers la ville qu’il a quittée vingt ans auparavant pour n’y plus revenir. Il y retrouve sa famille qu’il avait largement abandonnée, pour redécouvrir un passé qu’il avait tenu à occulter pour se construire et devenir lui-même. Il n’a jamais aimé son père, il l’a haï même, et tout ce qu’il représentait, notamment le racisme de la classe ouvrière (qui explique en grande partie le glissement du vote du Parti communiste vers le Front national). Il a gardé de la tendresse pour sa mère ("j’en arrive à me demander si le racisme de ma mère, et le mépris virulent qu’elle (fille d’un immigré !) afficha toujours à l’égard des travailleurs immigrés en général, et des “Arabes” en particulier, ne fut pas un moyen pour elle, qui avait appartenu à une catégorie sociale constamment rappelée à son infériorité, de se sentir supérieure à des gens plus démunis encore"), mais ne supporte plus ses frères si bien établis et contents d’eux. Ce plongeon dans un passé refoulé, dans cet univers étriqué de HLM inconfortables, de manque d’horizons culturels, où l’on (parents aussi bien qu’enseignants) pousse les jeunes à quitter l’école au plus tôt pour gagner leur vie (c’est un miracle qu’il y ait échappé), avec comme seule perspective le mariage et les futurs enfants sans avenir non plus, c'est ce retour qu'il nous raconte.
S’il est parti dès qu’il a pu, c’est qu’il ne supportait plus cette banalité d’une vie sans espérance, où régnaient, en plus de la misère matérielle et morale, un machisme et une homophobie étouffantes. Or, Didier Éribon s’est su homosexuel dès l’enfance, avant même qu’il sache de quoi il s’agissait. Il savait qu’en restant à Reims, il ne s’en sortirait pas et il a pu s’épanouir à Paris, tant intellectuellement (auprès de Foucault et autres grands intellectuels des années 70) que sexuellement, bénéficiant de la libération post-soixante-huitarde, qui l’a poussé à faire des recherches sur l’identité sociale des gays (Réflexions sur la question gay, entre autres).
Récit parfois terrible, mais toujours émouvant, car empreint d'une étourdissante franchise. Èribon met à jour les mécanismes de relégation sociale qui distinguent la classe bourgeoise (les nantis, non seulement financièrement, mais aussi porteurs du capital culturel : personnellement, je me souviens encore de ce camarade d’université qui, quand je lui avouais que j’aimais beaucoup Alexandre Dumas, me répondit : « Peuh ! De la littérature pour concierges ! »), de la classe ouvrière piégée dans sa situation qui paraît sans issue (quotidien misérable, absence de culture "élevée"), en dépit d’une certaine solidarité traditionnelle.
Èribon, par sa rencontre avec un camarade de lycée qui fut, semble-t-il, son seul ami alors, découvrit un monde inouï, le plaisir de la littérature et de la musique, tout en se sentant atrocement inférieur, et prenant honte de son milieu d’origine. Il comprit les défauts qu’il devrait éviter, corriger ses fautes de langage, donner le change sur son manque de culture "classique", et souhaitera cacher à son ami son origine sociale : "Ce qui allait de soi pour les autres, il me fallait le conquérir jour après jour, mois après mois, au contact quotidien d’un type de rapport au temps, au langage et aussi aux autres qui allait profondément transformer toute ma personne, mon "habitus", et me placer de plus en plus en porte-à-faux avec le milieu familial que je retrouvais chaque soir". Bref, voilà un livre, qui n’est pas une autobiographie à proprement parler, mais une sorte d’étude sociologique à la fois de l’auteur, de son milieu, des efforts qu’il dut accomplir pour s’en éloigner, de la violence sociale qui nécessite beaucoup d’énergie pour s'en affranchir. Les déterminismes sociaux sont tels qu’il peut les résumer par cette phrase éclairante : "En réalité, je croyais choisir et j'étais choisi".
Le livre n’est pas difficile à lire à proprement parler, du moins quand on a beaucoup lu, mais il ne se lit pas comme un roman. Il touchera tous ceux qui, comme moi, sont issus des classes populaires, n’ont pas oublié leur origine, et même en revendiquent l’héritage. Si on a pu s’émanciper, ce n’est certes pas sans difficultés, car notre famille et notre milieu social font partie intégrante de notre histoire, et la honte que nous avons pu éprouver à certains moments est un scandaleux stigmate que les classes huppées ont posé sur nous. Qu’on ne vienne donc pas nous raconter que la classe ouvrière n’existe plus ! Elle a changé de visage, mais il suffit d’ouvrir les yeux autour de soi, de sortir un peu de notre petit confort intellectuel et matériel, de se promener dans la rue, dans les bus, dans les supermarchés même, et la violence sociale nous saute en plein visage.
Un livre exceptionnel, et qui donne envie d’en lire d’autres, car si Éribon cite Ernaux et Hoggart que j’ai beaucoup pratiqués, il cite d’autres auteurs que je vais découvrir avec plaisir, comme l’écrivain afro-américain John Edgar Wideman. 
 
Avec Les Insoumises (aucun rapport avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quoique... le roman est paru en 2009, et Mélenchon le connaît peut-être), Celia Levi nous offre un premier roman plein de charmes. D’abord par sa forme : il s’agit d’un roman épistolaire et d’apprentissage comme on pouvait en écrire aux XVIIIe et XIXe siècles. Aussi bien que par son contenu, qui nous raconte les échanges par lettres de deux amies très proches, Renée et Louise, l’une romantique qui décide de quitter Paris pour l’Italie où elle a de la famille et y continuer des études en cinéma et en arts, l’autre plus combative et prête à délaisser ses propres études (en histoire de la Révolution française) pour s’engager dans les luttes politiques, mais rêvant toutes deux de justice sociale et de changement, et refusant les compromissions des adultes rangés.
Renée donc s’installe en Italie, d’abord dans la ville de B. pour essayer de poursuivre ses études, puis à Rome. Mais elle est très inconstante, nourrie de lectures classiques (Balzac, Flaubert), elle hésite entre devenir une artiste peintre ou se lancer dans le cinéma. Velléitaire au fond, elle passe son temps à flâner, à découvrir la vie quotidienne italienne, à traîner avec des "amis" dénichés à la fac ou dans les milieux du cinéma (où elle n’obtient que des stages peu valorisants), tombe amoureuse plusieurs fois, et in fine, se laisse aller à un farniente que permet la douceur locale, malgré ses difficultés financières.
Louise, restée à Paris, est une sorte de gauchiste exaltée, idéaliste et très remontée contre les maux de son époque, notamment contre la société consumériste envahissante et l’ignoble exploitation des travailleurs : elle veut changer ce monde honni et s’embarque dans les pseudo-aventures de groupuscules incroyablement machistes. Elle devient très radicale : "Il est de bon ton d’être pour la paix. Je ne suis pas pour la paix. Je suis pour la guerre. La victoire des opprimés contre leurs oppresseurs. Dans ce contexte, le terrorisme est légitime. Il est facile d’être pour la paix, d’être un Gandhi du dimanche".
Bref, toutes deux pensaient changer la vie (Renée), le monde (Louise) et finissent par se retrouver en ayant perdu leurs illusions (le roman de Balzac, Illusions perdues, qu’elles ont lu toutes deux, finit par leur dessiller les yeux). Alors, est-ce un roman pessimiste ? Certes, au fil de la correspondance qui se poursuit sur plusieurs années, l’issue reste mitigée : entre les rêveries passionnées de Renée (là, on pense au héros de Chateaubriand, René) et la radicalité plus violente de Louise (impossible de ne pas penser à Louise Michel, et notre Louise finit aussi par faire un peu de prison), on les voit se fourvoyer dans des impasses
Si Les insoumises nous émeut, c'est que nous avons tous été jeunes, naïfs, et parfois enragés devant la brutalité de la société. Et semblablement nous avons connu la désillusion. Le roman nous frappe par la virulence du texte, tempérée par le classicisme de la forme. On est dans une sorte de romantisme révolutionnaire qui paraît presque anachronique, mais qui happe le lecteur.
Roman parfois d’une noirceur absolue autant que roman d’apprentissage, où les héroïnes découvrent l’entrée dans la vie, l’amour, l’amitié, la sociabilité, les difficultés sociales et économiques : "Nous n’avons pas voulu voir la société telle qu’elle était réellement, laide, vaine, mesquine, et nous avions la présomption de vouloir, toi la modifier, moi m’y insérer [c’est Renée qui écrit]. Nous nous sommes lancées dans la vie comme dans une grande bataille sans nous apercevoir que nous n’avions pas d’armes. Nous avons payé très cher notre exaltation et notre naïveté". Donc, accordons tout de même à nos deux héroïnes une certaine lucidité !
J'ai adoré ! Et on sent que, comme Didier Éribon, elles ne se rangeront pas !